‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 37 sur 71 · Heb., cap. i · texte numérisé non relu

Heb., cap. i

Christum Regem adovemus dominantem geu' tihus.

Tous ceux qui le connaissent, ce Roi divin, devraient être prosternés à ses pieds. — Et cependant, que d'âmes rebelles et séditieuses s'écrient : (c Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous : Nolumus hune regnare super nos, )) — S'il était roi, souffrirait-il de pareils cris, et ne les aurait-il pas prévenus par les victorieuses manifestations de sa gloire et de sa puissance?

Pourquoi s'est-il éclipsé après son triomphe sur la mort? — Pourquoi n'a-t-il pas choisi, en ce monde, une capitale, un palais et un trône pour son humanité ressuscitée? — Pourquoi ne le voyons-nous pas parcourir, sur un char de lumière, le vaste empire que Dieu lui a donné, toujours prêt à récompenser par ses faveurs l'humble soumission, et à châtier.

sans miséricorde, l'orgueilleuse révolte? — Personne alors n'aurait pu lui refuser ses adorations.

Encore, si tout en dissimulant sa gloire céleste, il eût daigné nous apparaître, comme aux jours de sa vie mortelle, avec cette exquise humanité à travers laquelle on voyait rayonner et resplendir sa haute intelligence, son grand cœur, son noble caractère, sa sainteté, dans des signes capables d'éveiller l'attention et de l'attirer sur le profond mystère de sa personne ! S'il nous eût été donné d'entendre, de temps en temps, ses paroles sublimes et ses ordres souverains ; d'être témoins de quelques-unes des merveilles que le peuple saluait de ses acclamations ! — Mais non : aucune échappée de lumière et de grandeur ; rien que de Tombre, rien que des. abaissements. — L'Eglise nous dit bien qu'il est resté parmi nous, mais quand on lui demande de nous le montrer, elle prend en main une vulgaire bouchée de pain: Voilà! dit-elle: Ecce ! N'est-ce pas une amère dérision, pire que celle du préteur romain qui, montrant aux Juifs le Christ humilié, s'écriait : ce Voilà votre roi ! Ecce rex

vester ! » Et ne dirait-on pas que Jésus-Christ a pris à tâche de faire méconnaitre sa divine royauté ?

Messieurs, on peut donner plusieurs réponses à ces indiscrètes et téméraires questions. Ces réponses, vous les avez entendues tomber de cette chaire, lorsque j'ai traité de la mystérieuse présence et des miraculeux anéantissements du Christ dans l'Eucharistie. Je n'en rappellerai qu'une seule aujourcriiui : celle qui convient le mieux aux généreuses dispositions de vos âmes croyantes.

Notre-Seigneur Jésus-Christ a sacrifié sa gloire pour contenter l'infinie bonté de son cœur. Est-il donc moins roi parce qu'il substitue à la terrifiante et écrasante domination de sa puissance et de sa majesté la douce et miséricordieuse domination de son amour ? L'évidence de sa présence eût pu convaincre notre raison, l'exhibition de sa puissance contenir nos passions ; mais raison et passions ne lui seront-elles pas soumises, s'il s'empare de nos cœurs par son adorable condescendance, et n'êtes-vous pas d'avis qu'il s'assurera une

domination plus glorieuse pour lui et pour nous, s'il peut nous faire dire : — « Qui n'aimerait celui qui nous a tant aimés ? Sic nos anicintem quis non redamaret ? »

0 Jésus-Eucharistie, mon divin Roi! c'est l'amour qui vous anéantit. — Vous vouliez, sans priver le ciel de votre glorieuse présence qui fait partie du bonheur des élus, demeurer jusqu'à la fin des siècles avec vos enfants de la terre ; vous vouliez, sans renouveler la sanglante tragédie du Calvaire, que votre corps et votre sang fussent offerts chaque jour en sacrifice à la divinité; vous vouliez surtout réaliser le plus étrange rêve, le plus impérieux désir de l'amour : vous incorporer ceux que vous aimez, vivre en eux et les faire vivre de vous. — Mais, comment, avec le corps glorieux que vous a donné la résurrection?

Votre présence en ce monde n'eût-elle pas été un larcin fait à la béatitude de vos élus ? ~ Qui donc se serait senti assez pur pour s'approcher de vous ? — Quel prêtre assez hardi pour prendre entre ses mains le corps resplendissant du Rédempteur et l'offrir à son Père? Comment votre humanité, désormais

immuable, impassible, immortelle, eût-elle pu représenter sur l'autel une victime immolée ? — Quel fidèle aurait osé ouvrir la bouche, et vous dire : a Entrez en moi, faites-moi vivre devons? »

Mais l'amour est fertile en inventions. Tout devient possible, ô divin Roi, du moment que vous couvrez votre gloire du fragile manteau des espèces sacramentelles. — Vous pouvez être à la fois dans les cieux et sur la terre : dans les cieux à l'état de corps glorifié, sur la terre à l'état de sacrement; — vous pouvez, miraculeusement multiplié comme les espèces que vous transformez, sans cesser d'être le même, résider, en même temps, dans tous les temples et dans tous les tabernacles de la chrétienté; — vous pouvez donner partout à vos craintifs enfants la consolation de votre présence, sans qu'ils aient à redouter le feu de ce regard profond qui pénètre les âmes, et leur reproche dans sa lumière leurs misères volontaires et leur indignité ; — vous pouvez vous mettre entre les mains de vos prêtres et exprimer, par votre ensevelissement et votre immobilité sacramentels, l'état de mort et de

destruction propre au sacrifice ; — vous pouvez enfin, pain sacré, consommer les largesses de votre amour, en devenant la nourriture spirituelle de ceux que vous aimez et en leur communiquant la plénitude de votre vie.

Et quelle plénitude, Messieurs ! — Santé spirituelle, lumières, force, consolation, saintes ardeurs d'un amour qui s'épanche en Dieu et sur tous ceux que Dieu aime, vigoureux et joyeux élan de tout notre être surnaturalisé vers l'union suprême qui doit l'achever et le béatifier éternellement : voilà ce que produit en nous la communion eucharistique. Toutes les forces fécondantes de la nature, réunies pour engraisser et fertiliser la terre, ne sont qu'une faible image de la divine vertu dont l'âme humaine est pénétrée, lorsque le Christ humilié devient sa nourriture. Aux nobles aspirations, aux grandes vertus, aux œuvres généreuses qui sont le fruit du pain eucharistique, il est impossible de ne pas reconnaître la très douce et très salutaire domination du Roi divin qui s'est anéanti par amour pour nous. Ses abaissements n'étonnent plus quand on en reçoit tant et de si grands bienfaits.

De cela, Messieurs, vous avez fait l'expérience. Non seulement vous croyez, mais vous sentez que le Christ est roi, un roi qu'on mange, pour recevoir en son âme l'abondance, la plénitude de la vie spirituelle, et vous dites : Adorons-le : « Chvistum Regem adoremus dominantein gentibuSy qui se vianducantibus dat spiritus pinguedinem. »

Adorer ! — Vous avez compris ce que cela veut dire, et quels devoirs vous sont imposés par les anéantissements de votre divin Roi. Par amour pour vous, il s'est dépouillé de toute sa gloire; par amour pour lui vous devez la lui rendre. Il l'attend de votre piété et de votre dévouement. C'est, du reste, le but du Congrès auquel nous préludons par cette auguste cérémonie.

Ce que vous voulez faire. Messieurs, n'est pas une nouveauté. La foi chrétienne n'a ja-

mais cessé de travailler à la gloire du divin sacrement dans lequel le Roi des rois se cache à nos regards mortels. Depuis dix- neuf siècles, bientôt, Jésus-Eucharistie reçoit les hommages de l'amour chrétien. Les brûlants discours des orateurs, les admirables traités des théologiens, les hymnes sublimes des poètes, les chants magnifiques des grands maîtres de l'art musical, les beautés de la liturgie, les fêtes splendides instituées par l'Église, l'universelle convocation des créatures pour honorer le Verbe créateur dans ses anéantissements : le feu, les parfums, les fleurs, les étoffes précieuses, l'or, l'argent, la pierre, le marbre, fouillés, ciselés par les mains intelligentes des artistes, les temples superbes dont toutes les beautés convergent vers Dieu-Hostie, les immenses assemblées, les longues processions du peuple fidèle, qui se précipite en foule aux fêtes de l'adoration, et fait retentir sa grande voix pour chanter son respect, son amour et sa foi : Autant d'oeuvres eucharistiques, qui illuminent la nuit profonde dans laquelle le Christ-Roi a comme enseveli sa gloire.

Vous connaissiez ces œuvres, Messieurs, mais vos cœurs généreux, subjugués par le royal amour de Jésus-Christ, ont dit : « Encore plus! Encore plus! » Puisque tant d'âmes ingrates oublient, méconnaissent ou méprisent la personne et les droits de notre divin Maître, travaillons à sa gloire avec une amou reuse ardeur. Encourageons toute œuvre qui a pour but de faire connaître le Christ-Roi dans son sacrement d'amour, toutes les générosités qui veulent contribuer à son culte. Préparons-lui des sanctuaires ; recrutons-lui des prêtres et des apôtres ; multiplions ses adorateurs, organisons les gardes d'honneur qui doivent veiller près de lui, la nuit et le jour; donnons-lui des fêtes splendides de foi, d'amour et de reconnaissance ; entraînons par nos exemples les tièdes et les timides à la visite du tabernacle, au saint sacrifice, à la sainte table ; donnons au monde le spectacle de nos âmes transformées par leurs rapports intimes avec l'Eucharistie ; faisons vivre dans la société, tant de fois scandalisée, les édifiantes vertus de Celui dont nous avons mangé la chair; enfin, autour du sépulcre sacramentel

OÙ sa vie semble sommeiller, faisons de nos hommages une auréole dont le monde entier puisse voir les radieuses clartés.

Euge ! Eugel Courage, Messieurs! A travers les voiles qui vous dérobent sa présence, Jésus-Eucharistie vous regarde et s'apprête à vous bénir. Dans ce deuxième centenaire du jour où il a daigné révéler au monde l'amour extrême de son divin Cœur, sa bénédiction ne peut manquer d'être abondante et féconde. Soyez-en pénétrés, et puissent les manifestations de votre foi et de votre amour, après avoir touché un grand nombre d'âmes, leur arracher cette confession : (c Le Christ-Roi est le Maître des peuples, adorons-le, et allons chercher en lui la plénitude de la vie : Chrlstura Regem adoremus dominantem gentibus, qui se manducantibus dai spiintus pinguedinem ! »

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