Luc, cap. i
Avec un si haut témoignage, et d'une telle bouche, un panégyrique est facile, puisque la grandeur du saint, dont vous vénérez clans cette église le chef auguste, n'a plus besoin d'être relevée par les artifices d'une parole humaine. Aussi ne serai-je que l'humble serviteur du Maître en réduisant mon discours au rôle modeste d'un commentaire du texte évangélique que vous venez d'entendre : « Inter natos « mulierum non surrexit major Joanne Bap- « tista : Entre tous les fils de la femme aucun n'a été plus grand que Jean- Baptiste. »
Monseigneur, c'est pour la seconde fois que j'ai l'honneur de parler en votre présence, pour la première fois dans cette église qui est la vôtre. Devant une si nombreuse assemblée, un discours serait pour moi un fardeau, si vous ne saviez tout rendre aimable par la grâce de vos invitations, et faire du service que l'on vous rend un devoir et du devoir un plaisir.
Selon la doctrine admirable de saint Thomas, la mesure de toutes choses c'est le Verbe de Dieu, car en lui subsistent les causes éternelles et les raisons propres de toutes choses.
Nul n'a de perfection que ce qu'il en donne, et nulle perfection n'est grande qu'autant qu'elle se tient près de la sienne. Ce mystère, visible aux anges depuis le commencement, a été mis à notre portée. En se mêlant par une union ineffable aux créatures dont il est le principe, le Verbe de Dieu a rapproché de nous le type achevé qui doit nous servir à mesurer toute gloire. Jésus-Christ, lumière incréée, cachée sous le voile de la chair, se tient au milieu des temps et des mondes, ramenant à lui tous les êtres, tous les mouvements, toutes les révolutions, tous les événements, et communiquant plus ou moins de sa propre grandeur, selon que plus ou moins on est en rapport avec lui. Tel est l'ordre, telle est la règle suprême en dehors de laquelle nos jugements s'égarent; et ce nom de grandeur que nous prodiguons à la richesse, à la science, au rang, aux actions d'éclat, aux dominations superbes sans rapport à Celui qui seul est grand, n'est souvent qu'un mensonge sous lequel se cachent des misères infinies. Les figures glorieuses de l'histoire sont celles qui se baignent dans l'unique lumière du Christ. Bien des hommes
furent grands aux yeux du monde qui n'eurent devant Dieu que le triste mérite de recueillir, sans intelligence, les épaves des traditions primitives et de les déshonorer, hélas! par les rêves de leur imagination et les spéculations insensées de leur raison. Bien des hommes furent grands aux yeux du monde qui n'eurent d'autre mérite devant Dieu que de préparer ou cle consommer, sans le savoir, par leur ambition et de sanglantes catastrophes, la ruine des puissances et des empires qui gênaient la venue du Promis. Au contraire, bien des hommes furent petits aux yeux clu monde qui eurent devant Dieu la gloire cle montrer de loin, de promettre à la religieuse impatience des nations antiques le Christ du Seigneur, et d'annoncer ses vertus et ses merveilles. Bien des hommes furent petits aux yeux du monde qui eurent, devant Dieu, la gloire d'ébaucher en leur personne la perfection et la sainte vie de Celui que tous les peuples attendaient.
C'est à ces derniers, n'en cloutez pas, que le Seigneur fait allusion quand il dit de son Précurseur : « Entre tous les fils cle la femme, il i 16
« ne s'en est pas élevé de plus grand que Jeance Baptiste. Inter nsttos mulierum non suis, rexit major Joanne Baptista. » Jean n'est pas de la lignée des philosophes qui dépravent la vérité en voulant la reconstruire, non plus de la lignée des conquérants et des capitaines qui bouleversent le monde au profit cle leurs rivalités orgueilleuses. Il est de la lignée des prophètes et des patriarches qui annoncent le Christ, qui promettent le Christ, qui représentent le Christ, qui préparent le Christ. Mais en même temps (et c'est ce qui achève sa perfection privilégiée) il est de la lignée des apôtres qui sortent sanctifiés des embrassements du Christ, qui sont remplis de la lumière du Christ, qui prêchent le Christ, qui rendent témoignage au Christ, qui montrent le Christ, qui font entrer le Christ dans les âmes.
Pendant que le soleil se balance dans des espaces invisibles, comme pour prendre son élan vers le sommet des cieux, n'avez-vous point vu poindre à l'horizon l'étoile brillante du matin, dernier reste d'une nuit consolée par des légions d'astres froids et pâles, et miroir de l'astre glorieux qui va paraître?
C'est au dire des interprètes la figure de Jean- Baptiste, résumé des temps prophétiques et essai des temps apostoliques. Comme son maître, son ami, son parent, il récapitule en sa personne les temps anciens et les temps nouveaux. Voilà sa grandeur que je vais vous expliquer.
Jésus-Christ a été annoncé, figuré, préparé pendant les quatre mille ans qui ont précédé sa venue. Dieu l'a voulu ainsi, parce qu'il convenait à la majesté de son Fils de ne pas entrer dans le monde par une surprise, et à la grandeur de ses dons d'être longtemps désirés et attendus. C'est pourquoi, de génération en génération, ont apparu clés hommes inspirés qui enrichissaient, l'un après l'autre, le trésor des oracles, et apportaient, successivement, des traits nouveaux à la figure anticipée clu Messie; des hommes privilégiés qui, sans rien dire, n'avaient qu'à se montrer pour faire voir en
eux ce que serait un jour le Promis de Dieu. Eh bien, mes frères, de tous ces hommes il n'en est aucun qui ne soit surpassé par Jean- Baptiste, car tous les dons qui leur furent faits sont comme rassemblés clans sa personne auguste, afin de couronner, en elle et par elle, la préparation quarante fois séculaire des temps évangéliques.
Plus grand que Daniel, qu'Isaïe, que Jérémie, qu'Élie, que David, que Moïse, qu'Abraham, qu'Isaac et Jacob, est-ce que cela est possible? — Oui chrétiens, cela est possible, cela est, c'est la Vérité même qui l'a dit : « Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptista. »
Daniel a compté le nombre des semaines fameuses qui devaient s'écouler jusqu'au jour du Messie. Son calcul était bien fait, cependant les enfants de Dieu hésitants et troublés ne savaient pas distinguer parmi eux Celui qui avait reçu l'onction du Saint des Saints; mais Jean est venu, et son œil abreuvé de la lumière divine a découvert Celui qui se cachait clans l'ombre d'une vie humiliée. « Le voilà, dit-il, « il est au milieu de vous Celui que vous igno-
(( rez, et dont je ne suis pas digne de délier la
a chaussure : Médius stetit vestrum quem vos
« nescitis... Cujus non sum dlgnus ut solvam
« corrigiam ejus calceamenti1. »
Isaïe a été appelé dans le sein de sa mère. Jérémie a été sanctifié dans les entrailles qui le portaient. Tous deux ont reçu, avant de naître, l'onction des prophètes et la puissance des oracles; mais Jean était nommé avant d'être conçu, et sanctifié avant sa naissance, non pas seulement en considération des mérites futurs du Rédempteur, mais par l'attouchement mystérieux de l'auteur de la grâce. Le baiser du Christ, caché au sein d'une vierge, le fait tressaillir, et ce tressaillement, provoqué par la révélation soudaine du mystère encore voilé de l'Incarnation, fut une prophétie qui jaillit par la bouche d'Elisabeth. Avant d'être formé et de pouvoir articuler une parole Jean est prophète, non pas en puissance mais en action. L'Esprit-Saint l'anime et le fait parler aux entrailles de sa mère par de prodigieux