‹ Discours et plaidoyers choises de Leon Gambetta avec une notice biographieChapitre 6 sur 33 · TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE LA SEINE (6« CHAMBRE · texte numérisé non relu

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE LA SEINE (6« CHAMBRE

môme en traçant le portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières :

Mre alieno obruti et vitiis onusH, Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

comme traduisait Corneille. G*est avec ce personnel que Ton sabre depuis des siècles les institutions et les lois^ et la conscience humaine est impuissante à réagir, malgré le défilé sublime des Socrate, des Thraséas, des Gicéron, des Gaton, des penseurs et des martyrs qui protestent au nom de la religion immolée, de la morale blessée, du droit écrasé sous la botte d'un soldat.

Mais ici, il ne peut pas en être de la sorte; quand nous venons devant vous, magistrats, et que nous vous disons ces choses, vous nous devez aide et protection. Ces hommes ont prétendu avoir sauvé la France. Il est un moyen décisif de savoir si c*est une vérité ou une imposture. Quand un pays traverse réellement une crise suprême, qu*il sent que tout va succomber, jusqu'à Tassiette môme de la société, alors savez-vous ce qui arrive? C'est que ceux que la nation est habituée à compter à sa tête, parce qu'ils se sont illustrés par leurs talents et leurs vertus, accourent pour la sauver. Si je compte, si je dénombre, si j'analyse la valeur des hommes qui ont prétendu avoir sauvé la patrie au 2 Décembre, je ne rencontre parmi eux aucune illustration, tandis que de l'autre côté, je vois venir au secours du pays des homtaes comme Michel de Bourges, Gharras, morts depuis, — Ledru était déjà exilé, — et tant d'autres, pris dans l'élite des partis les plus divers : par exemple, notre Berryer, ce mourant illustre, qui, hier encore, nous envoyait cette lettre d'un homme de cœur, testament d'indignation qui prouve que tous les partis se tiennent pour la revendication de la morale. ' Où étaient Cavaignac, Lamoricière, Changarnier,

X^eflô, Bedeau, et tous les capitaines, l'honneur et l'o^ gueil de notre armée?

Où étaient M. Tttiers, M. de Rémusat, tes représentants autorisés des partis orléaniste, légitimiste, républicain, où étaient-ils ? A Mazas, à Vincennes : tous les hommes qui défendaient la loil En route pour Cayenne, en partance pour Lambessa, ces victimes spoliées d'une frénésie ambitieuse I Voilà, Messieurs, comment on sauve la France ! Après cela, pensez-vous qu'on ait le droit de s'écrier qu'on a sauvé la société, uniquement parce qu'on a porté la main sur le pays? De quel c&té était le génie, la morale, la vertu? Tout s'était eSïondré sous l'attentatl

M. LE Président. — M* Gambetta, je vous ferai observer que vous ne tenez pas la promesse que voua aviez faite en commeoçant de ne point vous laisser entraîner.

J'aurais déjà dû vous arrftter lorsque vous avez dit que le dernier endroit oii devait se plaider cette cause était UD prétoire. Je vous invite à continuer, mais avec plus de modération.

M' Gambetta. — Je continue, en effet, ma plaidoirie, et je m'efTorce de conserver la mesure; mais vous comprenez qu'il y a dqns cette cause des émotions suprêmes qui mettent l'avocat en lutte avec ce qui constitue le calme et l'atmosphère habituelle de vos audiences; vous avez senti qu'il était impossible d'apporter ici les banalités de la rhétorique pour vous entretenir d'une si effrayante tragédie ; je vous en remerde.

U est donc bien clair, pour reprendre le fil de ma pensée, qu'on n'a pas sauvé la société.

Ceux qui ont appréhendé le pays , enchaîné sa liberté, se sont servis des nouveaux moyens donnés par la science aux hommes pour entrer plus facilement en communication. La centralisation et la terreur ont tout fait. On a trompéParis avec la province!

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on a trompé la province avec Paris I La vapeur, le télégraphe sont devenus des instruments de règne. On lançait à travers tous les départements queParis était soumis I Soumis I il était assassiné. Soumis ! on le fusillait, on le mitraillait; moi qui vous parle, j*ai eu des aaiis, entendez-vous bien? qui ont été tués en sortant de rÉcole de droit : ils étaient sans armes. Il est vrai qu'ils étaient bien imprudents et bien coupables d'être venus apprendre le droit dans un pays où on le respecte de cette manière.

C'est ainsi que de Paris la terreur s'est propagée en province, où les déportations ^ sans jugement Tont maintenue longtemps encore:.. Il faut bien, puisque vous l'avez voulu, reprendre cette histoire et vous en faire une tradition ; il faut vous rappeler ce que vous avez dit : « Nous ne faisons pas de distinctions, nous les serviteurs zélés, entre le 2 et le 20 décembre, nous ne répudions rien, aU contraire, nous nous glorifions de tout. »

Mais, Messieurs, est-il possible que le 2 Décembre ait été l'œuvre de la volonté nationale? Est-il possible que la volonté d'un peuple ait employé la force pour renverser la légalité et le droit? pour détruire le peuple lui-même? On ne peut accepter cela; et remarquez-le. Messieurs, on ne tend à rien moins qu'à vous surprendre, à vous arracher un jugement dans lequel on dirait : Qu'attendu que le 2 Décembre est conforme à la morale, à une mission latente qu'avait reçue le Prince, les gens qui sont tombés à la barricade du droit ont été justement frappés. Que vient-on parler ici du plébiscite , de clauses ratificatoires? Voilà, en effet, un bel argument tiré de l'article 1358 du Gode civil, et transporté dans ce domaine sinistre

qui ne s'y attendait guère Ah! cinq millions de

suffrages ne vous suffisent pasl Au bout de dix-sept ans de règne vous vous apercevez qu'il serait bon d'interdire la discussion de ces faits à l'aide d'une raiifi-

cation posthume émanée d'un tribunal correctionnel. Non, il n'en sera pas ainsi; non, vous ne donnerez pas, vous ne pouvez pas donner cette satisfaction, car pour ce procès, il n'existe pas de tribunal en dernier ressort : il a été jugé hier, il le sera demain, aprèsdemain^ toujours, sans trêve et sans relâche, jusqu'à ce que la justice ait reçu sa suprême satisfaction. Ce procès du 2 Décembre demeurera, quoi qu'on fasse, survivant et ineffaçable à Paris, à Londres, à Berlin, à New-York, dans le monde entier, et partout la conscience universelle portera le même verdict.

Il y a déjà d'ailleurs quelque chose qui juge nos adversaires. Ecoutez, voilà dix-sept ans que vous êtes les maîtres absolus, discrétionnaires de la France, — c'est votre mot; — nous ne recherchons pas l'emploi que vous avez fait de ses trésors, de son sang, de son honneur et de sa gloire ; nous ne parlerons pas de son intégrité compromise, ni de ce que sont devenus les fruits de son industrie, sans compter que personne n'ignore les catastrophes financières qui, en ce moment même, sautent comme des mines sous nos pas ; mais ce qui vous juge le mieux, parce que c'est l'attestation de vos propres remords, c'est que vous n'avez jamais osé dire : Nous célébrerons, nous mettrons au rang des solennités de la France le â Décembre comme un anniversaire national! Et cependant tous les régimes qui se sont succédé dans ce pays se sont honorés du jour qui les a vus naître. Ils ont fêté le 14 Juillet, le 10 Août; les journées de Juillet 1830 ont été fêtées aussi, de même que le 24 Février; il n'y a que deux anniversaires, le 18 Brumaire et le 2 Décembre, qui n'ont jamais été mis au rang des solennités d'origine, parce que vous savez que si vous vouliez les y mettre, la conscience universelle les repousserait.

Eh bien I cet anniversaire dont vous n'avez pas voulu, nous le revendiquons, nous le prenons pour nous ;

Jw

14 TUIBLNAL COHHECTlONMiL DE LA SEINK (6« CHAMBRE).

nous le fêterons toujours, incessamment; chaque année, ce sera Tanniversaire de nos morts jusqu'au jour où le pays, redevenu le maître, vous imposera la grande expiation nationale au nom de la liberté, de régalité, de la fraternité. {S'adressant à M* f Avocat unp&ial ; ) Âh 1 vous levez les épaules I

M. l'Avocat impérul. — Mais ce n*est plus de la plaidoirie....

M* Gâhbëtta. — Sachez-le, je ne redoute pas plus vos dédains que vos menaces. En terminant, hier, votre réquisitoire, vous avez dit : Nous aviserons f Comment! avocat impérial, magistrat, homme de loi, vous osez dire : « Nous prendrons des mesures ! » Et quelles mesures? Ne sont-ce pas là des menaces? Ëh bien! écoutez, c'est mon dernier mot : Vous pouvez nous frapper, mais vous ne pourrez jamais ni nous déshonorer, ni nous abattre !

Le tribunal, après trois heures de délibération, rendit un jugement qui condamnait : Delesclaze à six mois d'emprisonnement, à 2,000 fr. d'amende et à Tinterdiction de ses droits civiques, de vote, d'élection et d'éligibilité pendant le même temps ; — Quentin, Cballemel-Lacour, Duret et Peyrat, chacun en 2,000 fr. d'amende ; — Gaillard père en 500 fr. d'amende ; — Gaillard fils en 150 fr. d'amende et en un mois de prison ; — Peyrouton en 150 £r. d'amende et en on mois de prison.

CONt&E

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