‹ Discours et plaidoyers choises de Leon Gambetta avec une notice biographieChapitre 9 sur 33 · BANQUET DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

BANQUET DE LA JEUNESSE

plus hideux qui se puisse voir, Talliance entre ceux qui se présentaient comme les héritiers de la Révolution française et les gardiens de la tradition de rhomme qui, bien qu'il se glorifiât d'être un Robespierre à cheval, n'était que la parodie sanglante et sinistre du césarisme byzantin. (Bravos prolongés.)

De cette alliance sortit une véritable dépravation 4u sens politique de la nation ; les ouvriers, les paysans, les bourgeois que Ton trouve belliqueux à leur heure et dans leurs propos, se mirent à regretter et à pleurer le sort du martyr de Sainte-Hélène. [On rit.)

Ah! Messieurs, que vos rires me font de bien! et qu'ils sont la preuve des bienfaits de cette triomphante critique qui a mis à néant et le Mémorial de Sainte-Hélène et les prodigieuses doléances de ce captif... qui méritait mieux. {Plusieurs salves d'applaudis^ sements.)

Et ce ne fut pas seulement le peuple qui fut ainsi trompé et égaré. Ce furent môme les hommes des hautes classes, peut-être parce qu'ils avaient eu leurs représentants dans les antichambres , chambellans par-ci, domestiques par-là, et qu'ils avaient besoin dç faire excuser leur servilité en la décorant d'un grand nom. Eux aussi cultivèrent la légende impériale. Ce ne fut pas tout : après la Révolution de Juillet, on vit un gouvernement entier se parer devant l'Europe de cette espèce d'épopée militaire, et s'attribuer tout le bruit et toute la pompe des victoires impériales. A telles enseignes que, de ses propres mains, ce gouvernement donna et l'argent et la faveur et les places à tous ceux qui se réclamaient du grand homme, et qu'un beau jour, au pied de cette colonne qui est devenue, comme vous le savez, une profession de foi dont nous expions cruellement le succès, un homme, un roi ! {On rit) un roi tirait son sabre de garde national {Nouveaux rires), et criait aux yeux du peuple affolé et ivre do souvenirs : Vive l'empereur/ Si bien que si l'empe-

reur avait pu sortir de sa tombe, comme Ta remarqué M. Liltré, et entrer dans Paris, certainement il eût couché le vsoir môme aux Tuileries. (Bires et applau' dissements,)

Vous saisissez là, Messieurs, sur le vîf, la création, la construction, Taménagement de la légende impériale; et alors, jugeant au point de vue critique, vous pouvez vous expliquer comment dans une heure d'abandon, sous le feu des canons, sous la pression de la police et sous le feu aussi des calomnies plus redoutables encore que le canon, un peuple a appliqué la légende qu'on lui avait apprise. [Applaudissements.)

Eh bien, cette légende est détruite, grâce à des travailleurs consciencieux, à des érudits implacables. On a feuilleté l'histoire jour par jour, et c'est sur les aveux mômes du coupable que l'histoire a prononcé son arrêt. Désormais on peut appliquer à cet homme le mot que l'abbé Grégoire appliquait à un roi : « C'est un monstre au moral comme les monstres le sont au physique. »

Voilà la première épreuve dont nous sommes débarrassés. Désormais le terrain est déblayé sur cette avenue ; désormais nous ne rencontrerons plus devant nous la figure imposante et radieuse de l'empereur; désormais nous pouvons mettre la vérité sous les yeux du peuple, sous les yeux des classes éclairées comme des classes qui ne le sont pas, et nous pouvons leur démontrer, pièces en mains, qu'elles se sont laissé séduire, tromper, égarer, dépraver, et que, quel que soit le travestissement qu'il revête, le système reste toujours le même. [Applaudissements,]

Mais il y a. Messieurs, une bien autre conquête, une bien autre victoire à mettre à l'actif de notr^ génération : c'est la compréhension, la connaissance de jour en jour grandissante de la constitution intime de la démocratie française.

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