INCIDENT
La discussion de l'élection de M. de Fourtou à Ribérac donna lieu à l'incident suivant (compte-rendu in extenso du Journal officiel}.
M. de Fourtou. — Ce n'est donc pas dans ces tristes débats que nous pouvons trouver la solution du problème que je posais tout à l'heure. Aux événements seuls, aux événements qui sont plus forts que nous, il appartient de dire si nous nous trompions, l'année dernière, lorsque nous indiquions à la France les périls vers lesquels elle courait, lorsque nous montrions, au terme de la pente que suivait, avant vous, la Chambre qui vous a précédé, les grands principes sociaux compromis. (Exclamations ironiques à gauche et au centre.)
Peut-être, cependant, si je recueille, dans une province de notre Midi, les échos d'une parole aujourd'hui souveraine, ce problème s'éclaire-t-il déjà de quelque lumière.
Quand on déclare la guerre à tous les Français que n'anime pas une vieille foi républicaine...
M. Gambetta. — C'est un mensonge, Monsieur! (Applaudissements à gauche.)
A droite. — A l'ordre! à l'ordre!
M. le président. — Monsieur Gambetta, vous venez de vous servir d'une expression qu'on ne doit pas prononcer dans cette Chambre. Vous le reconnaîtrez vous-même, et je ne doute pas que vous ne vous empressiez de la retirer.
M. Gambetta. — Monsieur le président, je suis prêt à retirer le mot, quand l'homme qui est à la tribune rentrera dans la vérité. (Nouveaux applaudissements à gauche.)
Voix diverses à droite. — Comment, « l'homme! » — Quel singulier langage! — A l'ordre! à l'ordre!
386 CHAMBRE DKS DEPUTES.
M. Cuneo d'Obnano. — C'est le dictateur de l'incapacité qui dit cela. Il devrait se cacher sous terre!
M. le président. — Messieurs, veuillez faire silence.
Un membre à droite. — 11 faut au moins être parlementaire !
M. le président. — Quelle que puissent être la justesse et la vérité de la pensée qu'on exprime, le règlement exige qu'on l'exprime d'une façon parlementaire.
M. Gambetta. — Votre observation, à coup sûr, est très fondée, Monsieur le président, et je conviens que je n'ai pas employé un mot parlementaire. Mais quand un homme, qui a la prétention d'être un homme de gouvernement, attribue à ses adversaires politiques la pensée d'exciter à la guerre civile et de repousser tous ceux qui ne partagent pas sa foi politique, j'ai caractérisé ses paroles en véritable Français.
Pour le règlement, je retire le mot. (Applaudissements à gauche et au centre.)
M. de Fourtou. — Quand on a écarté de la République tous les nouveaux venus, et par la plus impolitique... (Interruptions à gauche.)
M. Gambetta. — Et M. le général Gresley! et M. de Montalivet !
Voix à droite. — A l'ordre ! à l'ordre !
M. de Fourtou. — Ce sont des accidents.
M. Gambetta. — Et quand M. Thiers et M. de Rémusat vous ont appelé aux affaires, étiez-vous un nouveau venu ou étiez-vous secrètement un parjure? (Bruit.)
A la suite de cet incident, la République française du 21 novembre publia les procès-verbaux suivants :
« Dans la séance du 18 novembre 1878, M. de Fourtou ayant adressé à M. Gambetta la phrase suivante : « Quand on déclare la guerre à tous les Français que n'anime pas une vieille foi républicaine... », M. Gambetta a répliqué : « C'est un mensonge, Monsieur! »
« Sur l'observation de M. le président de la Chambre, M. Gambetta a, quelques instants après, prononcé ces paroles : « Pour le règlement, je retire ce mot. »
« M. de Fourtou ayant jugé que l'expression offensante n'était pas retirée en ce qui le concerne, a chargé MM. Blin
de Bourdon et Robert Mitchell, députés, de demander à M. Gambetta une rétractation ou une réparation par les armes.
«M. Gambetta, de son côté, a prié MM. Allain-Tar^é et Clemenceau, députés, de se mettre en rapport avec MM. Blin de Bourdon et Robert Mitchell.
« Les quatre témoins se sont réunis.
ce Sur la demande de rétractation, MM. Allain-Targé et Clemenceau, ont demandé à MM. Blrn de Bourdon et Robert Mitchell s'ils ne jugeaient pas que les deux parties pouvaient s'en tenir honorablement au texte du Journal officiel.
<( MM. Blin de Bourdon et Robert Mitchell ont déclaré que le texte du Journal officiel, dans leur opinion, donnait satisfaction à M. le président de la Chambre et maintenait l'outrage à l'égard de M. de Fourtou.
« Ils ont, en conséquence, demandé que M. Gambetta retirât les mots : « Pour le règlement. »
«MM. Allain-Targé et Clemenceau ont alors déclaré, au nom de M. Gambetta, que M. Gambetta avait, en effet, retiré le mot « mensonge » par déférence pour la Chambre, mais que, devant la demande d'explication de M. de Fourtou, il reprenait ce mot, et qu'il était aux ordres de M. de Fourtou.
« MM. Blin de Bourdon etRobert Mitchell ont, de leur côté, déclaré, au nom de M. de Fourtou, que la distinction établie par M. Gambetta accentuait l'outrage au lieu de l'atténuer.
« Les quatre témoins ont considéré que, dans ces conditions, une rencontre était inévitable. Il a été reconnu, d'un commun accord, que le choix des armes appartenait à M. de Fourtou.
« Les conditions de la rencontre ont été arrêtées comme suit:
« Le duel aura lieu au pistolet de tir rayé, à distance de trente-cinq pas et au commandement; une seule balle sera échangée. En foi de quoi nous avons signé le présent procès-verbal.
Pour M. Gambetta : Pour M. de Fourtou :
Allain-Targé, Blin de Bourbon,
Clemenceau. Robert Mitchell.
Le 20 novembre 1878.
«La rencontre a eu lieu aujourd'hui, 21 novembre, au Plessis-Piquet, conformément aux conditions stipulées cidessus. Aucun des deux adversaires n'a été touché.
Pour M. Gambetta : Pour M. de Fourtou :
Allain-Targé. Blin de Iîourdon,
Clemenceau. Robert Mitchell.
Dans cette rencontre, M. Gambetta était assisté de M. le docteur Lannelongue, et M. de Fourtou de M. le docteur Thevenet.