‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G.; (volume 5)Chapitre 16 sur 102 · CIMETIÈRE DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

CIMETIÈRE DE VERSAILLES

tombe, non pas au profit de telles ou telles personnalités qui ne doivent pas compter en de telles luttes, pur et le plus large, le plus rigoureux dans les principes, en même temps que le plus tolérant pour les personnes. — Albert Joly, non, je ne te dis pas adieu ! car ta douce et intelligente figure planera toujours sur nos mêlées et sur nos délibérations; dans nos jours de victoire, c*est encore ton souvenir qui nous réunira dans ce Versailles où tu nous as si souvent associés à ton œuvre, et c'est vers toi que s'élèveront les témoignages impérissables de notre afifection et de notre reconnaissance. {Applaudissements prolongés.)

Les obsèques d'Albert Joly avaient réani an cimetière de Versailles la presque unanimité des députés républicains, on grand nombre de sénateurs et de conseillers d'État, tous les conseillers généraux de Seine-et-Oise, des délégations de presque tous les conseils municipaux du département, etc. M. Henri Rocbefort, dont Albert Joly avait été Tavocat devant le conseil de guerre de Versailles, s'abstint de venir rendre à son défenseur un dernier hommage. La presse républicaine s'indigna d'un pareil acte d'ingratitude, et, le lendemain, la République française publia les lignes suivantes :

Hier, aux obsèques de M. Albert Joly, on remarquait Tabsence d*un homme politique qui doit, très probablement, au regretté député de Seine-et-Oise d'avoir évité le poteau de Satory. Cet homme politique dirige un journal qui n'a pas eu pour la fin prématurée d'Albert Joly un mot de regret.

Décidément, l'ingratitude, c'est Tintransigeance du cœur.

M. Rocbefort ayant répondu à ces lignes par un article violemment calomnieux pour la mémoire de celui qui avait été son avocat, son sauvem* et l'un des membres du conseil de famille de ses enfants pendant son exil, M. Josepb Reinach, qui avait été Fami intime d'Albert Joly, jugea qu'il lui appartenait de défendre le souvenir du vaillant républicain qui venait de mourir. En conséquence, protestant contre l'attitude de M. Rocbefort, il raconta dans le VolUxirt

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7 DËCEMBRB 18d0. 91

avec qael zèle et quel dêTonement Albert Joly avait obteno autrefois de M. Thiers d* abord que le chef de complicité d'assassinat serait supprimé de Tacte de mise en accusation de M. Rochefort (ce qui rendait toute condamnation à mort impossible), et ensuite, avec Taide de quelques amis, que M. Rochefort serait interné à Saint-Martin de Ré au lieu d'être déporté à la Nouvelle-Calédonie.

Bien que le récit publié dans le Voltaire fût fondé sur des documents irréfutables, M. Rochefort répliqua, dans Vlntransigeant, par un démenti qu'il accompagna, suivant son habitude , de grossières invectives à l'adresse de M. Gambetta. Il déclara en outre qu'il n'avait jamais chargé qui que ce soit d'intercéder en sa faveur auprès de M. Thiers. Toute affirmation contraire était une calomnie, etc.

M. Gambetta intervint alors. La mémoire de Joly lui tenait à cœur. Il lui importait de démontrer la véracité des affirmations de ses amis. — Au mois de juillet 1871, quelques semaines avant de passer devant le conseil de guerre, M. Rochefort avait écrit à M. Gambetta pour le prier d'intercéder en sa faveur auprès de M. Thiers. « Je m'engage, écrivait M. Rochefort, à débarrasser la France de moi pendant un temps illimité. » Et M. Gambetta avait fait immédiatement auprès de U. Thiers la démarche qui lui avait été demandée par M. Rochefort et qui devait lui sauver la vie (Déclaration insérée dans la République française du 16 décembre 1880^). M. Gambetta n'avait qu'un moyen de réduire à néant les accusations infamantes qui venaient d'être portées contre AJbert Joly par son ancien client; il en usa. Il livra à la publicité la lettre de M. Rochefort, qui parut dans le Voltaire,

Le rédacteur eu chef de Vîntransigeant répondit à cette publication par une série d'injures et d'outrages. M. Gambetta et ses amis ne pouvaient opposer que le dédain à pareilles provocations, et l'attitude de M. Rochefort fut jugée par toute la presse, à l'exception de quelques jour-

1. En réponse aux interrogations de plusieurs) ournaux, nous sommes autorisés à déclarer que la lettre de M. Henri Rochefort, publiée par le Voltaire^ a été remise à M. Qambetta, rue Montaigne, 12, à la fin de juillet 1871, par M. Albert Joly. M. Gambetta fit immédiatement auprès de M. Thiers la démarche qui lui était demandée par M. Rocnefort. (République française du 16 décembre 4880.)

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9i CIMETIÈRE DE VERSAILLES.

naux intransigeants et bonapartistes, avec une extrême sévérité. Il suffit de citer ici deux courts extraits. M. Emile de Girardin s'exprima ainsi dans un aHicle de la France^ intitulé la Honte de la Presse :

u Le Misérable », c^est celui que le condamné Rochefort appelait à son secours, en juillet 1871, en le nommant à outrance (( mon cher Oambetta, mon cher Gambetta », dans la lettre qu il avoue avoir écrite sous dictée ou copiée sur brouillon de M. Albert Joly, quoiqu'il la déclarât blessante pour sa dignité et absolument inutile^ ce qui était le comble de l'inconséquence et de la lâcheté.

tt Le Misérable », c'est celui qui contribuait généreusement pour mille francs dans la somme de vingt-cinq mille francs qu'il 8*agissait d'expédier à l'évadé de Nouméa aftn de payer au capitaine du navire qui l'avait pris à son bord le prix de cette évasion.

« Le Misérable », c'est celui sans la puissante parole duquel l'amnistie, plusieurs fois repoussée par la Chambre des députés, n'eût pas été finalement votée.

M. Eugène Ténot écrivit de son côte dans la Gironde :

Le cas de M. Henri Rochefort payant ses dettes de reconnaissance envers M. Gambetta par des bottées d'injures ne relève assurément pas de la politique proprement dite. C'est affaire de jugement moral à porter. Et la conscience publique, écœurée de cette débauche d'ingratitude envers l'auteur du vote de l'amnistie plénière, n'hésite certes pas sur le jugement que comportent le rôle et l'attitude de M. Henri Rochefort dans cette affaire.

Un homme , par la puissance de sa parole, par l'ascendant de son autorité, a fait l'amnistie — on peut le dire — et depuis cinq mois toute une bande de ceux qu'il a arrachés à l'exil et à la déportation, M. Rochefort en tête, hurlent après lui et Tinjurient chaque matin.

Un jour il produit un document écrasant pour l'un d'eux : il se défend , en montrant une simple lettre , contre cette meute enragée, et c'est cet homme, et non les autres, qui commet une mauvaise action!

C'est trop hôte.,.

La presse étrangère fut unanime à ratifier le jugement des journaux républicains de Paris et de province dans cette affaire (V. p. 26 et suiv. les extraits publiés dans la brochure de M. Jules Laf fi tte].

Enfin, la République française publia, sur une invitation formelle de V Intransigeant, Tarticle suivant (16 décembre) :

Nous n*avions jamais fait dans nos colonnes la plus légère allusion à une histoire connue de nous dans ses moindres détails. Puisque V Intransigeant nous y convie, nous allons exposer simplement la vérité. Dans cette affaire, — et c'est ce qui nous décide à rompre le silence, — il ne s'agit pas de M.Gambatta seul, mais avec lui des hommes de cœur qui, heureux comme nous tous de voir M. Rochefort échapper à une condamnation imméritée, s'empressèrent de contribuer aux frais de son évasion et de Taider à revenir en Europe avec ses compagnons.

Voici les faits :

Le 16 avril 1874, si nous ne nous trompons, M. Edmond Adam reçut de M. Henri Rochefort une dépêche lui annonçant son heureuse évasion et lui demandant de lui envoyer à Sydney vingt-cinq mille francs pai* le télégi'aphe. Vingt-cinq mille francs, cela ne se trouve pas commodément et en vingt-quatre heures ! M. Edmond Adam s'adressa à M. Oambetta et le pria d'organiser la souscription. M. Gambetta se mit à l'œuvre avec l'activité qu'on lui connaît et au temps voulu l'argent était fait. Les amis personnels de M. Gambetta, sans compter M. Edmond Adam, qui versa cinq mille francs, figurent sur la liste des souscripteurs pour une somme de seize mille francs. Nous n'en citerons que trois pai*ce qu'ils sont morts : MM. Deregnau court, représentant du Nord, Léon Bonnel, de l'Aude, et Lefèvre, des Alpes-Maritimes. Comme plusieurs des souscripteurs n'étaient pas immédia-» tement en mesure, une partie des fonds fut avancée pour quelques jours par la caisse de la République française. L'argent, centralisé entre les mains de M. Gambetta, fut remis à M. Georges Perin, qui voulut bien se charger de porter les vingt-cinq mille francs à la maison de banque de Londres qui devait les expédier télégraphiquement à ses correspondants de Sydney.

V Intransigeant affirme que ni M. Rochefort ni ses compagnons n'ont jamais su que l'argent eût été fourni par plusieurs personnes. En ce qui concerne les compagnons de M. Rochefort, nous croyons que V Intransigeant s'avance un peu *. Quant à M. Rochefort, nous nous inclinons devant une déclaration aussi formelle. Et pourtant nous aurions cru faire injure à la mémoire d'Edmond Adam en supposant une minute que cet homme de

1 . M. Paschal Grousset, compagnon d'évasion de M. Rochefort, avaiten effet déclaré dans une lettre du 15 décembre 1880,^u'il avait su , dès le mois de mars 1873 , gue la somme expédiée a Svdney était le produit d'une souscription organisée par M. Gambetta.

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W CIMETIÈRK DE VERSAILLES.

bien ait pu laisser ignorer à M. Rochefort le nom des amis qui s'étaient associés à sa bonne œurre.

Aucun d*eux n*a jamais songé à rien réclamer à M. Henri Rochefort. Ils ont pensé seulement — et tout le monde pensera avec eux ~ que lorsqu'on a été Tobjet d'un acte de dévouement aussi désintéressé, lorsqu'on a reçu un pareil service, on peut combattre leurs idées et leur politique, mais qu'il est peu décent de les accabler d'injures et d'outrages.

M. Rochefort cessa de nier la dette contractée par lui envers M. Gambetta; mais il continua à Ilnsulter et aie calomnier.

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Prononcé le i2 décembre 4880

AU CINQUANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA FONDATION DE L'ASSOCIATION POLYTECHNIQUE

(paris)

Mesdames et Messieurs,

Le premier sentiment que j'éprouve, en me levant, est celui de la reconnaissance pour le président, pour Tami qui a biep voulu saluer ma présence au milieu de vous. Il n'avait pas besoin, — et c'est la seule réserve que je ferai, — d'attribuer à cette présence un mérite quelconque de conduite. Je suis venu ici, Messieurs, pour me trouver en votre compagnie et pour saluer avec vous votre anniversaire de cinquante ans, hélas! si rare dans les œuvres et les institutions sociales de notre pays; je suis venu pour m'associer à cette fête qui ne peut éveiller, dans tous les cœurs vraiment tournés vers l'avenir de la France, que des pensées et des sentiments de solidarité profonde. ( Vifs applaudissements.)

Qu'est-ce, en effet, que cet institut auquel vous êtes si fiers et si légitimement heureux d'appartenir, et qui va bientôt entrer dans la seconde phase de son existence? Cet institut, je crois qu'on peut le définir et le caractériser d'un mot : c'est la meilleure création qui ait été faite, depuis un demi-siècle, au point de vue

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de la diffusion de la science et de la justice dans la société française. {Très bien/ très bien! — Bravos.)

Oui, au lendemain de 1830, au souffle généreux de cette révolution qui se leva comme un^aurore pleine d'espérances sur la patrie, et qui devait subir si promptement une éclipse, une pensée dominait les généreux combattants de Juillet : cette pensée, c'était de fonder une démocratie rationnelle, éprise de vérité scientifique, maîtrisant ses passions par la connaissance des faits, des lois, des rapports et de la nature des choses. Cette pensée qui a donné naissance à votre institution est peut-être la seule qui ait survécu au grand mouvement de 1830; c'est celle qui, à travers tous les obstacles, toutes les difflcultés et toutes les luttes, devait réapparaître, avec un nouveau contingent de forces, sous la République de 1848; c'est celle qui luttait encore sous l'Empire et même au triste lendemain de nos désastres; mais déjà les efforts de ceux de nos concitoyens qui lui étaient restés dévoués nous la montraient plus triomphante, plus prospère et plus féconde. Et l'institution qui est née de cette pensée, c'est la vôtre, Messieurs , et je n'ai qu'un regret, c'est de n'en avoir pas fait partie plus tôt. {Vive approbation et applaudissements répétés,)

Mais j'en connais les origines, j'en ai étudié l'histoire, histoire qui n'a pas été écrite depuis longtemps, qui date d'hier; mais il n'en est pas de plus instructive et, permettez-moi le mot, de plus exemplaire.

Que pouvons-nous tirer, en effet, de l'histoire de votre Société? Nous pouvons en tirer cet enseignement, que des hommes, absolument placés en dehors de tout concours ofûciel, dénués de toute fortune, et je dirai presque de toutes relations sociales, que des hommes, animés par les seules forces de la passion et de la volonté, mais doués de toute l'énergie de l'intelligence, peuvent arriver, en sortant tous les jours un peu plus des cercles restreints qu'ils occupent, à

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se répandre dans tous les rangs de la société de leur pays et, s'adressant aux intelligences les plus différentes, parvenir à les grouper, à les unir, à les éclairer et à faire converger tous ces efforts si divergents et si disparates vers un but commun, en prenant pour unique moyen la vérité toute nue. {Salve d'applaudissements.)

Oui^ la vérité dans sa clarté et dans sa majesté positive ; la vérité, qui consiste à écarter de renseignement tout ce qui est sujet à contestation, tout ce qui est la chimère, Thypothèse, le rêve, la fantaisie et le caprice des uns et des autres ; qui consiste à avoir le respect de ceux auxquels on s'adresse ; qui ne leur apporte que des observations décisives, convaincantes, que des résultats éprouvés, et à considérer comme un crime de lèse-intelligence d'essayer de faire passer dans leur cerveau une idée fausse ou inexacte. {Explosion cC applaudissements et bravos prolongés.)

C'est, Messieurs, cette méthode, sévère dans son principe, plus sévère encore dans son application, que traçait, au début même de votre Association, le plus grand penseur du siècle. Pourquoi ne le dirais-je pas ici même, dans cette Sorbonne longtemps vouée à un autre idéal et à d'autres doctrines, mais qui, grâce à l'effort du temps et au concours d'hommes nouveaux et d'esprit généreux, — je me permettrai cet éloge devant le représentant le plus autorisé de l'Université de Paris, — se dégage peu à peu des ombres du passé pour regarder vers l'avenir et jeter les bases d'une véritable science positive, — celte méthode sévèrement tracée, plus sévèrement pratiquée, telle a été la philosophie du plus puissant penseur du siècle, comme je le disais, celui dont les idées pénètrent aujourd'hui partout, d'Auguste Comte. {Adhésion unanime. — Applaudissements prolongés.)

Et à côté de ce penseur uniquement préoccupé de

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débarrasser la cervelle humaine des ténèbres et des chimères pour ne faire de la pensée qu'un pur lingot d'or {Applaudissements), à côté de lui on voyait un homme à la haute intelligence et au grand cœur, à Tàme communicative, ce Perdonnet qui parcourait le monde, étudiait ses merveilles, nous rapportant les vues les plus nouvelles et les plus fécondes, et qui, bien que né de l'autre côté de la frontière du Jura, n'aimait et ne voulait connaître que ce grand foyer de lumière qui rayonne sur l'humanité, et n'avait d'autre passion que de revenir parmi nous, dans notre France, pour nous jeter par brassées les fruits de ses recherches, qui étaient autant de découvertes. {Adhéston générale et applaudissements prolongés.)

Il ne s'est jamais laissé arrêter. On l'a calomnié, fatigué, harassé, mais il était toujours souriant, toujours gai, toujours entreprenant, et, chaque année, il étendait le cercle de votre action. {Nouvelle adhésion.)

Je ne m'appesantirai pas plus longtemps sur cette pléiade d'hommes, distingués à des titres divers, que votre Association a comptés parmi ses fondateurs et parmi ses membres. Il me suffit d'avoir indiqué l'aspect commun des physionomies de deux d'entre eux, Je ne veux que rechercher le bien que vous avez fait et qu'il vous reste à faire. Et si je ne distingue pas entre les maîtres et les élèves, permettez-moi de dire que je ne distingue pas davantage entre les amis qui viennent aujourd'hui au milieu de vous.

Ce que vous avez fait? Je ne parle plus au point de vue de cet enseignement supérieur que vous avez pu jeter dans cette masse d'ouvriers intelligents et avides de s'instruire qui sont l'honneur de Paris; non, je laisse, pour le moment, cette grande moisson d'esprits que vous avez engerbée et engrangée depuis un demi-siècle. {Mouvement et applaudissements prolongés.) J'arrive, vous le sentez bien, à la chose qui me touche de plus près pour ma part; j'arrive au carac-

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ière politique de votre œuvre, car la politique est dans tout, Messieurs. En effet, qu'est-ce que la politique? Ce sont les destinées mêmes du pays qu'on habite; c'est ce que lui réserve la bonne ou la mauvaise conduite des concitoyens qui le composent; c'est aussi ce que la fortune peut apporter à ce pays de sourires et de réparations. (Longs applaud/ssements,)

De bonne politique, vous en avez fait bien plus que vous ne pensez, en excluant précisément la politique de votre enseignement, en vous interdisant toutes polémiques, toutes querelles de partis et de sectes. En effet, quel a été le résultat de votre action? Il a été immense, et on ne saurait trop le proclamer, d'abord pour que votre action soit imitée, et ensuite pour que justice vous soit rendue. {Très bien! très bien!)

Savez-vous ce que vous avez fait? Vous avez dit, d'abord, à tous ces humbles, à tous ces travailleurs, à tous ces hommes qui vivent de leurs mains et qui ont à peine reçu les premières lumières de l'instruction primaire, — et l'on sait si cette instruction populaire est encore restreinte et parcimonieuse, — vous leur avez dit : Venez, j'ai des maîtres dévoués qui vous donneront le superflu de leur temps, ce qui est souvent le nécessaire de leur intérieur... [Salve d'applaudissements), et vous, ouvriers, vous donnerez le superflu de ce que la fatigue et un labeur obstiné vous laissent de loisir; et alors dans cette communication sacrée, moi, apportant ce que je sais, et toi, apportant ton attention et ta bonne conduite, tu emmagasineras les résultats de mes études et de mes travaux personnels. [Adhésion unanime et applaudissements répétés,)

C'est ainsi. Messieurs, qu'est sortie de ces relations, de ces rapports la vraie fraternité démocratique... [Bravos,) De ce concours, de ce rapprochement, il est sorti 400,000 ouvriers qui, tous, ont pu connaître, toucher,

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acquérir les lois de leurs procédés et de leur pratique, les rapports supérieurs de leurs gestes d'ateliers avec les lois physiques, chimiques, géologiques de tout le champ de Tintelligence humaine. 11 est arrivé, par contre-coup, — et c'est ici que j'introduis la politique, — qu'avec ces habitudes de se rendre compte, de raisonner, qu'avec ce goût de la science et cette passion de s'instruire, ces ouvriers ont demandé la démonstration de ce qu'on leur disait dans la politique. Et alors la chimère, le fantôme, ont disparu devant la clarté faite dans leur intelligence. Ils avaient cessé d'être pour les déclamateurs une proie facile. Il fallait avoir raison, et comme on n'a raison que lorsqu'on est la vérité, ils étaient forts contre l'erreur, de quelque côté qu'elle vînt. {Acclamations et applaudissements prolongés.)

Et ce sont ces ouvriers qui ont répandu ces nouvelles habitudes d'esprit; ce sont eux qui ont, pour ainsi dire, engendré cette dialectique qui s'empare des intelligences dans notre nouvelle démocratie et qui la rend réfractaire à des agitations qui peuvent bien troubler ceux qui ont intérêt à les grossir, mais qui laissent, soyez-en sûrs, la France très calme et l'ordre parfaitement assuré. (Assentiment général. — Longs applaudissements.)

Oui, c'est à eux que nous devons cette métamorphose de la démocratie républicaine, et quand je dis << républicaine », ce n'est pas que j'en connaisse une autre. Il n'y en a qu'une : c'est celle qui est fondée sur la souveraineté nationale et qui n'en admet ni la concession ni l'aliénation, soit à titre définitif, soit à titre viager. {Vive adhésion.) J'ajoute « républicaine » par habitude. Il n'y a. Messieurs, qu'une démocratie : c'est la démocratie française. {Salve d'applaudissements.)

Je répète. Messieurs, que c'est à votre action lente mais constante que nous devons ces résultats ; car on

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ne fait rien sans le temps, et ceux qui sMmaginent que rhumanité peut se conduire comme on conduit une expérience et que, en un jour et une nuit, comme certains professeurs qui sont ici peuvent se le permettre sur des êtres inférieurs, on peut modifier les rapports de la vie et de la nature tout entière, ceux qui s'imaginent cela, Texpérience nous l'apprend, sont des sophistes ou des trompeurs. {Très bien! (rès bien! — Approbation unanime,)

Ce n'est pas pour ceux-là que je parle : je parle surtout pour ceux qui croient, soit par vice d'éducation, soit par morgue, soit par un certain sentiment d'enflure personnelle, que c'est une imprudence, quelque chose comme une indignité, d'approcher la coupe de la science des lèvres du peuple. Ceux-là ne m'effrayent plus; ils m'ont inquiété dans le passé; ils ne m'inspirent plus que de la compassion : et quand je pense à quelles dégradantes subtilités ils en sont tombés pour conserver à leur doctrine une ombre d'existence, je n'ai d'autre ressource que celle qui restait au grand poète de Florence : Je regarde, et je passe. {Applaudissements prolongés.)

Eh bien, Messieurs, cette ère nouvelle que nous vous devons, ne pensez-vous pas qu'elle constitue un titre précieux de gratitude et de reconnaissance pour l'Association polytechnique? Et quand vous aller, poursuivre votre œuvre en appelant tous les jours à la science, à l'éducation, à la solidarité sociale, un plus grand nombre d'esprits vous était-il permis de penser que nous pouvions manquer à cette fête, à ces noces d'or de votre Association? {Très bien! très bien! — Vifs applaudissements.)

Non ! et en ce moment heureux où vous célébrez ces premières noces d'or, me pardonnerez-vous, sans sortir du sujet, de faire des vœux en votre faveur et de vous adresser, pour ainsi dire, un épithalame? {Bravos.)

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loe AMPHITHÉÂTRE DE LA SORBONNE.

Je VOUS annonce, sans vouloir prendre le rôle de prophète, ce que vous ferez, — je ne dis pas ce qui vous reste à faire. Voici ce que vous ferez, dès demain : Vous susciterez, vous organiserez des sections de votre Association dans les quartiers de Paris où vous n'en avez pas encore, dans les villes de province où vous n'avez pas prolongé de ramifications. Aussi bien, pour atteindre ce but, n'hésitez pas à faire appel au concours de vos amis, au concours de tous les bons citoyens; ce concours vous est dû, et vousTobtiendrez si vous le réclamez au nom des services rendus.

Oui, Messieurs, étendez votre action ; portez la bonne parole, portez votre apostolat scientifique, vos excellents conseils de sage conduite politique et sociale ; portez-les en province, dans d'autres agglomérations. Vous êtes, et plus certainement que ne le disait le fondateur d'une religion... rassurez-vous. Messieurs, je ne veux pas l'attaquer {Sourires approbalifs)y — je n'attaque personne (Fève approbation), — vous êtes des pécheurs d'hommes... [Vive adhésion et applaudissements prolongés,) Encore une fois, répandezvous sur la surface du pays; livrez-vous sans relâche à cette pèche miraculeuse que vous avez si bien commencée; vos filets sont d'or, les mailles en sont solides ; pochez, péchez: c'est l'avenir de la France que vous rapporterez dans vos filets. (Explosion d'applaudissements. — Long mouvement,)

Messieurs, nous sommes entrés dans une ère nouvelle ; nous avons, — et je parle ici sans préoccupation de parti, — nous avons dépouillé le vieil homme. La France a été à une rude école : à l'école du malheur, des malheurs venus du dehors et des malheurs suscités au dedans. Mais c'est grâce à des auxiliaires tels que vous que nous avons dépouillé le vieil homme. Désormais, notre démocratie a pris conscience de son droit et de sa force. Comme vous, elle se sent dans la seconde jeunesse; comme vous, elle sent que, main-

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tenant, elle ne peut avoir d^autre guide qu'elle-même, d'autre passion que la passion des nobles intérêts qui constituent son patrimoine, d'autre ambition, — mais celle-là, ambition irrésistible et sentie par tous, — que de remettre la France à son véritable rang de grande nation par le travail, par la science, par la vertu, par la solidarité. {Double salve d^ applaudissements.)

Vous êtes les ouvriers de cette œuvre. Nous tenons à nous associer à vous. Aussi, quand vous le voudrez, n'hésitez pas à réclamer notre concours ; nous sommes des vôtres, et c'est avec vous que nous voulons marcher. {Nouveaux applaudUsements.)

Je pourrais énumérervos bienfaits individuels ; je pourrais citer les hommes de talent, quelquefois de génie, qui sont sortis de vos rangs, grâce à cette diffus sion des lumières de la science qui s'est faite depuis cinquante ans par vos mains; mais vous connaissez cette histoire ; vous en êtes les vrais auteurs, et puis, permettez-moi de le dire, cette histoire a été faite, et bien faite, par vos présidents et vice-présidents, et je ne veux marcher sur le terrain de personne. Je préfère terminer cette courte allocution, — je dis « courte » parce que je n'ai pas dit tout ce que je pensais de vous, trop longue si j'ai forcé votre attention {Non! non!)y — je préfère terminer en affirmant que c'est par le développement d'institutions analogues, par la pratique des vertus que vous professez et qui de jour en jour deviennent les vertus de ce grand parti républicain désormais confondu avec la nation, que nous ferons les progrès que nous désirons. Messieurs, et vous. Mesdames, — car il faut. Mesdames, vous associer à notre œuvre et, certes, ce ne sont pas celles qui sont dans cette enceinte qui peuvent être suspectes d'indifférence : leur présence ici révèle la pensée la plus gracieuse et la plus féconde de votre institution, qui est d'associer à la distribution que

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VOUS faites de la science les femmes et les filles. (Vive adhésion et applaudissements,)

Vous avez compris toute la portée de cette mesure ; mais il y a un témoignage encore plus décisif que le vôtre en faveur 4e cette réunion des deux sexes dans la pratique des mêmes idées et des mêmes devoirs ; c'est le cri d'effroi et de colère tout ensemble qu'à la vue de tant d'efforts couronnés par tant de résultats, pousse l'adversaire : vous le connaissez bien l'adversaire 1 {Double salve d'applaudissements. — Bravos répétés.)

C'est ce qui nous indique combien est sûre la voie où cette démocratie, cette Chambre, cette presse, ce gouvernement, toute cette nation se sontengagés. Oui, la démocratie est sur la grande route qui mène au but suprême ; et à ceux qui me demandent ce que c'est que le but suprême, je répondrai qu'il ne peut y avoir d'équivoque; le but suprême, c'est le progrès, dont la définition a été donnée par le philosophe éminent qui a tracé votre première charte : Qu'est-ce que le progrès? C'est le développement de l'ordre. (Applaudissements prolongés,)

Eh bien, quittons-nous sur cette grande parole. Messieurs, nous nous retrouverons, aux heures difficiles comme aux heures souriantes de la vie et quand vous le voudrez, mais n'ayant jamais qu'une volonté et qu'un but : Tout pour la patrie, et, comme disait le conventionnel qui a donné sa première devise à l'École polytechnique : Tout pour la patrie, pour la science et pour la gloire I {Salves d'applaudissements et acclamations prolongées. — Long mouvement^ pendant lequel les applaudissements recommencent à plusieurs reprises.)

La République française publia, le lendemain de ce discours, rarticle suivant :

« En 1830, au lendemain de la révolution, les élèves de l'École polytechnique qui s'étaient battus vaillamment à la

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lêle des ouvriers, fondaient, avec I*aide de leurs aînés, une Association destinée à continuer celte alliance démocratique, non plus dans la lutte d'un jour contre la royauté, mais dans la lutte perpétuelle contre l'ignorance et Terreur. Les jeunes savants ouvrirent à leurs amis des ateliers un grand nombre de cours qui n*ont cessé jusqu'à cette heure de croître et de se développer. Aussi 1* « Association polytechnique » a-t-elle pu célébrer hier avec une juste fierté son cinquantième anniversaire. Elle y avait convié une partie de ses élèves, jeunes et vieux, hommes et femmes. Elle y avait convié aussi le président de la

« M. Gambetta a parlé une demi-heure. Ce qu'il a dit, nos lecteurs le trouveront sur cette page môme ; mais ce qu'ils n'y trouveront pas, ce qui ne se laisse pas décrire, ce qui a laissé à tous les auditeurs un souvenir impérissable, c'est la puissance de l'orateur; c'est la communion de pensée qui dès les premiers mots s'est établie entre lui et la foule dont les applaudissements se mêlaient involontairement à sa parole comme le bruit du tonnerre; c'est l'âme d'un grand patriote faisant passer un soufUe de vie dans les intelligences et remuant les cœurs jusque dans leurs fibres les plus profondes. Nous ferions injure à M. Gambetta en louant dans cette circonstance son talent, fait de force et de souplesse, de grandeur et de familiarité, d'audace et de douceur. Nous oublions tous l'orateur, et c'est là le triomphe de la véritable éloquence, pour nous laisser entraîner par les magnifiques idées dont sa parole était l'interprète.

u C'est dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne qu'on nous avait réuifis, dans cette salle aflfreusement laide où se font les distributions de prix aux concours généraux et qui a retenti d'innombrables discours pompeux, élégants et vides. La Sorbonne I que de souvenirs se rattachent à ce nom I Au moyen âge et jusqu'en 1792, c'est la maison conventuelle des plus savants docteurs en théologie, qui discutent jour et nuit sur les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, sur le pouvoir prochain et sur la grâce suffisante, et qui, au nom de leur infaillibilité, jugent et condamnent toute vérité nouvelle qui ose venir les importuner. Puis, c'est l'Université fondée par Napoléon I" et arrivant à son

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plein épanouissement sous Louis-Philippe : la science sage, correcte, disciplinée, conservant précieusement le trésor de la tradition, y ajoutant çà et là des aperçus ingénieux, des vues qu'elle déclare hardies, mais dont elle s*empresse de déclarer qu'il faut se garder d'en tirer les conséquences pour peu qu'elles doivent inquiéter l'une des puissances établies. La philosophie de Cousin, de Jouffroy, de Simon, de Garnier, non moins circonspecte et gourmée qu'une religion d'État, en fut l'expression la plus complète. Elle faisait de nous la risée de l'Europe. A-t-elIe entièrement disparu ? N'y a-t-il plus de rhéteurs à la Sorbonne?plus de doctrine se disant officielle? plus d'orthodoxie philosophique, littéraire, historique, scientifique? L'esprit des vieux docteurs en théologie ne règne-t-il plus dans les deux Facultés séculières qui y ont leurs sièges?

« En tout cas, c'est une science bien différente que M. Gambetta a voulu définir et glorifier, la vraie science, celle qui ne connaît ni limites ni obstacles, celle qui ne recule devant aucun problème ni surtout aucune solution, fût-elle en opposition manifeste avec les doctrines les plus antiques et les plus vénérées, une science qui n'a de respect que pour la vérité nue. C'est la science de l'avenir; mais c'est déjà la science du présent. A peine est-elle née, elle accomplit chaque jour des merveilles. Il n'y a pas une seule de nos Idées sur le monde et ses éléments qu'elle n'ait transformée totalement. Le ciel, ni la terre, ni la mer, les êtres vivants, ni la matière inerte, ne nous apparaissent sous le même jour qu'à nos pères. Un savant qui mourut vers 1840 regrettait de s'en aller parce que, disait-il, « cela commençait à devenir drôle ». Qu'aurait-il dit en 1880? Et pourtant, nous ne sommes qu'au débuL Des millions de Français sont plus âges que le plus ancien de nos tronçons de chemin de fer. Aiil sans doute, des esprits précieux se détournent avec dédain de cette science moderne qui, à les en croire, ne s occupe que de la vile matière. Vraiment? elle néglige 1 esprit? elle qui recherche avec une patience et une sagacité inouïes l'origine et le mécanisme de tout ce qui

San! r^"^ ^"'^" •* P""^^"' ^^"^^»«> institutions politiques et sociales, arts et religion! Car, ceci est mer-

nmïv^; ' ^^ f'?^"" ^'^^^ ^^^"^ ^*"« notre nature pour y reconnaître la formation de ces entités surnaturelles

qui, filles de notre imagination, s'imposent à nous comme nos maîtres et nos tyrans.

« Autant la science vraie et positive, dans ses joyeuses et audacieuses investigations, diffère de la vieille science sorbonique, mâchant et remâchant éternellement les mêmes lieux communs ou les mêmes erreurs séculaires, autant elles exercent sur la société démocratique une'action différente ou même opposée. La science de l'Université, aux beaux temps des Cousin et des Yillemain, tenait le peuple à distance, le refoulant vers le prêtre et prétendant réserver pour un petit nombre d'esprits d'élite les lueurs de la philosophie. Tout au plus daignait-on composer à son intention un catéchisme catholique sans doute, mais saupoudré de quelques maximes de métaphysique et débarrassé, en échange, d'autant de superstitions trop grossières. On ne pouvait aller au delà ni permettre au vulgaire de se désaltérer aux sources vives de la vérité, sans compromettre Tordre social ; car ce breuvage semblait trop capiteux pour lui. A une science parquée dans une doctrine officielle correspondait une nation composée de deux castes : Tune éclairée et pouvant prendre part au gouvernement du pays; l'autre, vouée à 1 ignorance presque complète et nécessaii'ement exclue de tout droit politique.

« Avec la science moderne, tout change. N'acceptant point de bornes à ses recherches, elle n'admet non plus aucune limite à son expansion. Elle luit pour tous. A peine iine vérité nouvelle est-elle conquise par les procédés les plus subtils, que cent vulgarisateurs, comme on les nomme, cent éducateurs du peuple, s'empressent de la traduire en langage courant et de la mettre à la portée de quiconque veut s'instruire. Voilà ce qu'a l'ait depuis cinquante ans l'Association polytechnique. Aussi M. Gambetta a-t-il pu dire que l'œuvre politique accomplie par ses membres est immense et excellente. Ils sont tous, souvent à leur insu, de puissants propagateurs de la démocratie. Ils travaillent à établir du haut en bas de l'édifice social cette communauté d'idées et de sentiments qui, depuis quatre à cinq siècles, n'existe plus dans nos pays européens et qui, si elle se reconstitue sur une base nouvelle, la base de la science et non de l'erreur et du préjugé, communiquera aux peuples démocratiques une force prodigieuse. Malheur aux

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