BANQUET DU NEUBOURG
cette carte électorale si découpée, si tronçonnée, nous venons de voir, dis-je, bien des contradictions qui ne s'expliqueraient pas si on ne connaissait par le détail, par le menu, les mœurs, les traditions de certaines provinces de la France. Vous savez bien de quoi je veux parler ! Vous avez bien vu que pendant que la France était transportée du même mouvement pour assurer le triomphe et le succès de ridée la plus complète, la plus rationnelle, il y avait des points dans cette même France qui, au contraire, semblaient résister à ce mouvement et prendre pour porte-drapeau, pour expression de leur opinion, les fauteurs les plus avérés de Tesprit de Tancien régime ! {Adhésion et applattdissements.) Eh bien, je dis qu'il y a là une indication ; il ne s*agit pas de ne pas marcher; mais il faut marcher d*une manière pondérée et mesurée. Je dis qu'il faut, quand on accomplit un acte, lorsqu'on touche au vieil échafaudage qui est encore debout, il faut savoir d'avance quelle sera dans les faits la conséquence des réformes partielles que Ton accomplit, ou des réformes totales, si on peut les faire totales.
Et il faut bien se garder d'imposer contre la volonté manifeste du pays, eu dehors de sa préparation, de son adhésion, des réformes qui pourraient être admirables sur le papier, mais qui seraient tout simplement un point d'appui donné à la réaction. La France s'habitue depuis tantôt cinq ans aux mœurs de la liberté ; et ce n'était pas chose facile dans un pays aussi nerveux, aussi susceptible, aussi habitué à l'impression, pour ainsi dire, du vent qui passe, que de lui faire supporter ce régime de la liberté complète, de la discussion et de la critique. (Trèsrbien! très bien!) Eh bien, elle y est faite, à ces mœurs. Rien ne l'épouvante plus, rien ne l'émeut. Et quant à moi, je crois que l'expérience de la liberté de discussion est concluante pour ceux qui la réclament même illimitée I
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(Applaudissements.) Vous voyez qu'il est nécessaire de faire cette éducation successivement sur tous les points du fameux programme républicain, et que ce n'est que peu à peu, quand on a démontré l'injustice des attaques et l'innocuité de la liberté, que Ton peut, véritablement d'accord avec les mœurs, modifier la législation. Croyez bien qu'il y aurait grand péril à se porter trop en avant de l'opinion ; on serait à la merci de je ne sais quel mouvement de réaction, de je ne sais quelles émotions extérieures qui pourraient parfaitement, à un moment donné, causer de bien profondes et de bien douloureuses surprises. Je crois, Messieurs, que la sagesse consiste à faire tous les jours quelque chose, mais surtout à s'abstenir de vouloir tout faire à la fois. {Marques nombreuses (tapprobaiion et bravos.) Vous me direz que celte politique est peut-être une politique terre à terre qui néglige les grands coups d'aile, qui ne change pas le monde et ne le transforme pas en quelques minutes. Gela est vrai. Messieurs ; mais ce que je sais, c'est qu'il y a eu des époques où l'on a voulu transformer le monde par décrets^ en noircissant quelques rames de papier, et que depuis soixante-dix ans il en est résulté ceci, que ces tentatives chimériques, mal conçues, en désaccord avec la conscience générale du pays, nous ont valu les terribles retours qui ont failli nous accabler. (Mouvement.) Je passe, car avant nous d'autres que nous ont tenté ces aventures, et il faut toujours examiner l'histoire du passé pour se garder de commettre des fautes dans le présent. On l'a dit avec raison : C'est l'histoire, celle de notre pays surtout, qui doit nous apprendre à nous connaître nous-mêmes. U ne faut rien laisser au hasard, rien laisser aux entreprises de l'ennemi qui toujours guette, qui n'est pas abattu, qui ne cède pas, qui est toujours là, servant de lien et de ciment à tous les adversaires-nés de l'installation de la démocratie aux affaires. Il faut donc le dé-