‹ Discours et rapports de RobespierreChapitre 22 sur 54 · DISCOURS SUR LA GUERRE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LA GUERRE

(2 et 11 janvier 1792 j

Vers la fin de 1791, l'opinion publique et i'Assemblée législative poussaient Louis XVI à obliger divers souverains, notamment les électeurs de Mayence, de Trêves et de Cologne, à dissiper les rassemblements d'émigrés français qui s'étaient formés dans leurs États. Le 14 décembre, à la suite d'un message de l'Assemblée, le roi vint déclarer qu'il allait prendre les mesures nécessaires. Trois armées devaient être organi-' sées, et leur commandement confié à Luckner, Rochambeau et Lafayette. Un enthousiasme général répondit à ces préparatifs de guerre. Seul, ou presque seul, Robespierre voyait avec défiance cette mobilisation militaire qui, sous prétexte de guerre étrangère, pouvait donner à la cour un formidable instrument d'oppression. Dès le 14 décembre au soir, il parlait en ce sens à la tribune des Jacobins. Le 18, il j)rononça, à la même tribune, au milieu d'un auditoire déjà prévenu en faveur de l'idée contraire, un discours d'une logique si forte, d'une éloquence si persuasive, que la Société des Jacobins en ordonna l'impression et l'envoi à toutes les Sociétés affiliées1. « Je ne viens point, disait Robespierre, caresser l'opinion du moment ni flatter la puissance domi-

1. Discours de Maximilien Robespierre sur le parti que V Assemblée nationale doit prendre relativement à la proposition de guerre, annoncée par le pouvoir exécutif, prononcé à la Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins, le 18 décembre 4791. De l'Imprimerie du Patriote françois ; in-8° de 28 pages.

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nante; je ne viens point non plus prêcher une doctrine pusillanime, ni conseiller un iàche système de faiblesse et d'inertie; mais je viens dévoiler une trame profonde que je crois assez bien connaître. Je veux aussi la guerre, mais •comme l'intérêt de la nation la veut : domptons nos ennemis intérieurs, et marchons ensuite contre nos ennemis étrangers, s'il en existe encore. » L'opinion de Robespierre ébranla les Jacobins. Quelques-uns, Danton, Billaud-Yarenne, Camille Desmoulins, se rallièrent à sa thèse, que Brissot, au contraire, combattit avec fureur dans la séance du 30 décembre. Le 2 janvier 1792, Robespierre répliqua à Brissot dans uu nouveau discours, où chaque argument de son adversaire était, pour ainsi dire, saisi corps à corps, et déchiré. La première partie de ce discours fut seule prononcée dans la séance du 2 janvier, la suite dans la séance du 11 janvier.

Désormais les Jacobins étaient conquis. Au milieu des acclamations, la Société décida sur-le-champ : « 1° que les discours de M. Robespierre, des 2 et 11 janvier 1792, seraient imprimés à un très grand nombre d'exemplaires; "° qu'ils seraient distribués aux membres de la Société et uux tfibunes; 3° qu'ils seraient envoyés aux sociétés affiliées, avec invitation aies faire réimprimer, et à étendre la publicité des vérités qu'ils renferment par tous les moyens qui sont en leur pouvoir ; 4° sur la proposition de plusieurs membres, elle a ouvert dans son sein une souscription pour multiplier davantage les exemplaires de cet ouvrage; o° elle a nommé des commissaires particuliers pour l'exécution du présent arrêté1. »

L'enthousiasme des journaux fit écho à celui des Jacobins. Les Révolutions Je Paris reproduisirent le texte complet des discours (la première partie dans le n° 130, pp. 17-39; la seconde partie dans le n° 131, pp. 67-83). Les Annales patriotiques, du 13 janvier 1792, y trouvèrent « la plus sublime élo-

1. Le discours de Robespierre fat publié sous ce titre : Discours mer la guerre, -prononcé à la Société des Amis de la Constitution, le 2 janvier 1792, Van quatrième de la Révolution. S. 1. n. d. ; iu-8° de 76 pages. Bien que ce titre ne fasse mention que du premier discours, celui du 11 janvier se trouve également dans la même brochure, dont il occupe les pages 44-76.

quence ». Quant à VOrateur du peuple (n° 18 du tome X), il s'exprimait ainsi : « 0 toi, peuple, qui n'as pas le moyen de te procurer le discours de Robespierre, je te le promets tout entier ; garde bien précieusement les numéros qui vont suivre c'est un chef-d'œuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles, pour apprendre à ceux qui naîtront que Robespierre a existé pour la félicité publique et le maintien de la liberté. »

Le 12 janvier, dans une lettre probablement adressée à son père, Camille Desmoulins raconta en ces termes l'impression produite, dans la séance de la veille, par le discours de Robespierre : « ...La Société va vous envoyer ce discours dont elle vient de décréter l'envoi à toutes les Sociétés, et, s'il est possible, à tout l'empire. Je parle d'un discours de Robespierre qui nous à tous électrisés. Je suis encore en ce moment dans l'enthousiasme. Ce discours sera relu dans toutes les sections, dans tous les clubs, et dans toutes les maisons de patriotes; partout on admirera, on aimera surtout l'auteur; mais que serait-ce si vous l'aviez entendu lui-même!... Vous remarquerez le morceau de son discours où il s'écrie : Où est-il ce général, etc. Et venez tous, etc., etc. Vous ne sauriez vous peindre avec quel abandon, avec quelle vérité, il se livra à ces mouvements. Il fit fondre en larmes, non seulement les tribunes des femmes, mais la moitié de l'Assemblée1... »

Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci; il suffit de le faire cesser et tous les bons citoyens se rallieront aux principes et à la vérité.

Des deux opinions qui ont été balancées dans cett Assemblée, l'une a pour elle toutes les idées qui flatten l'imagination, toutes les espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux souten de tous les moyens que le gouvernement le plus actif et 1

1. Die Autographen-Sammlung Alexander Meyer Cohii's, lre partie, p. 77; Berlin, 1905.

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plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la première: pour être utile, il faut soutenir la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire : c'est pour celle-ci que je me déclare.

Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point de vue sous lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entière, et la discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe, par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c'est d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses ennemis; c'est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en donnant le change à l'esprit public dans ces circonstances critiques. Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à l'opinion de M. Brissot.

Si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique des succès d'une guerre terminée par les embrassements fraternels de tous les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour décider une question aussi sérieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement résolue; mais son discours m'a paru présenter un vice, qui n'est rien dans un discours académique, et qui est de quelque importance dans la plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans cesse évité le point fondamental de la question, pour élever à côté tout son système sur une base absolument ruineuse.

Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'étais maître des destinées de la

France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses forces et ses ressources, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en Brabant, j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves; ces expéditions sont fort de mon goût Je n'aurais point, il est vrai, déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu'à la volonté de se rassembler; je n'aurais pas permis à des ennemis plus formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au dedans des dangers plus sérieux.

Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que Ton fera sera celie que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose, comment, dans quelles circonstances, et pourquoi?

C'est là, c'est dans notre situation toute extraordinaire que réside toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards; mais j'ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition de la guerre actuelle était le résultat d'un projet formé dès longtemps par les ennemis intérieurs de notre liberté; je vous en ai montré le but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution; d'autres vous ont prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible : un orateur, membre de l'Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait très importantes; il n'est personne qui n'ait aperçu ce piège, en songeant que c'était après avoir constamment protégé les émigrations et les émigrants rebelles, qu'on proposait de déclarer la guerre à leurs protecteurs, en même temps qu'on défendait encore les ennemis du dedans, confédérés avec eux. Vous êtes convenu vous-même que la guerre plaisait aux émigrés, qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de la cour, à cette faction nombreuse, dont les chefs, trop connus, dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif ; toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent à la fois le signal : enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de la cour, depuis le commencement de cette révolution, n'a pas toujours été

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