‹ DiscoursChapitre 18 sur 36 · L'INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES · texte numérisé non relu

L'INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES

C'est de Thorame que j'ai à parler ; et la question qde j*e^amftie m^apprend que je vais parler à de» hommes; car on n'en propose point de semblables quand on craint d'honorer la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de Thumanité devant les sages qui m'y invitent , et je ne serai pas mé-' content de ùioi-mènie si je me rends digne de mon sujet et de mes juges.

Je conçois dans Tespèce humaine deux ^rtes d'inégalités; l'une, que j'appelle naturelle ou physique , parce qu'elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges , de la santé f des forces du corps, et des qualités de Tesprit bu de l'âme ; l'autre , qu'on peut appeler inégalité morale ou politique, parce qu'elle dépend d'une sorte de convention , et qu'elle est établie ou du moins autorisée par le consentement des hom- • mes. Celle-ci consiste dans les différens privilèges dont quelques-uns jouissent au préjudice des.autres, comme d'être plus riches, plus honorés, plus puisi^ans qu^eux , ou même de s'en faire obéir.

On ne J>eut pas demâhder quelle est la source de TinégalSté naturelle , parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot.

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On peut encore moins chercher s'il n'y aurait poini quelque liaison essentielle entre les deux inégalités ; car ce serait demander en d'autres termes si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent y et si la force du corps ou de l'esprit , la sagesse ou la vertu ^ se trouvent toujours dans les mêmes individus en proportion de la puissance ou de la richesse : question bonne peut-être à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres , mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres^ qui cherchent la vérité.

De quoi s'agît-il donc précisément dans ce discours ? De marquer dans le progrès des choses le moment où, le droit succédant à la violence, la nature fut soumise à Ja loi; d'expliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à servir le faible, et le, peuple à acheter uq repos en idée au prix d'une félicité réelle*

Les philosophes qui ont examiné les fondemens de là société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu'à l'état de nature , mais aucun d'eux n'y est arrivé. Les uns n'ont point balancé à supposer à l'homme dans cet état la notion du juste et de l'injuste , sans se soucier de montrer qu'il dût avoir cette notion , ni même qu'elle lui fût utile. D'autres ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient , sans expliquer ce qu'ils entendaient par appartenir. D'autres, donnant d'abord au plus fort l'autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le gouvernement , sans songer au temps qui dut s'écouler avant que le sens des mots d'autorité et de gouvernement pût exister parmi les hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin , d'avidité , d'oppression ^ de désirs ^

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et d'orgueil, ont transporté à l'état de nature des idées quUls avaient prises dans la société : ils par* laient de Thomme sauvage 5 et ils peignaient rhomme civil. Il n'est pas même venu dans l'esprit de la plupart des nôtres de douter que l'état de nature eût existé , tandis qu'il est évident 9 par la lecture des livres sacrés , que le premier homme , ayant reçu immédiatement de Dieu des lumières et des préceptes y n'était point lui*même dans cet état, et qu'en ajoutant aux écrits de Moïse la foi que leur doit tout philosophe chrétien , il faut nier que, même avant le déluge, les hommes se soient jamais trouvés dans le pur état- de nature , à moins qu'ils n'y soient retombés par quelque événement extraordinaire : paradoxe fort embarrassant à dé* fendre , et tout-à-fait impossible à prouver.

Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, . notais seulement pour des raisonnemens hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu luimême ayant tiré les hommes de l'état de nature immédiatement après la création , ils sont inégauxparce qu'il a voulu qu'ils le fussent; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de Thomme et des êtres qui l'environnent, sur ce qu'aurait pu devenir le genre humain s*il fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce qu'on me demande , et ce que je me propose d'examiner dans ce discours. Mon sujet intéressant

tyS DIB t*lK£CÀCltB DES COKDITlOirg»

rhomme en général, je tâcherai de prendre uîf langage qui conyienne à foutes les nations; ou plutôt, oubliant les temps et les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui Je parle, je nie supposerai dans te lycée d'Athènes, répétailt les leçons de mes maîtres , ayant les Platon et le^ Xénocraté pour juges, et le genre humain pour auditeur.

G homme , d&quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions , écoute ; voici ton histoire, telle que j'ai cru la lire tion dans les Ivfres de tes semblables, qui sont nîenteurs, înàls dans la nature, qui ne ment jamais. Tout ee qui sera d'ellettera vrai ; il n'y aura de faux que ce que j'y aurai mêlé du mien saiis le vouloir. Les temps dont je vais parler sont bien éloignés : combien tu as changé de ce que lu étais I d'est, pour ainsi dire, lia Vie de ton espèce que je te vais décrire d'après les qualités que tu as reçues , que toii éducation et tes habi^ ludes ont pu dépraver, mais qu'elles -n'ont pu détruire. Ily a, je le sens, un âge ai^el l'honmie individuel Voudrait s'arrêter : tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fîâft arrêtée. Mécontent de ton état présent par deis raiâoàs qui annoncent à ta post^lté malheureuse dé plus grands mécontentemens encore, peut-être Voudrais-tu pouVoir rétl^grader ; etfeè sentiment éoii faire l'éloge de tes premiers aïeux , la critique de tes contemporains, et l'efiVoi de ceux qui auront le malheur de nvre après toi.

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