Discours
Ce n'est pas moi qui devrais être ici ! Un déplorable malheur, un deuil pour le corps médical français tout entier, m'amène à cette place; et je n'ai d'autre droit à l'occuper que l'amitié, qiii depuis plus de vingt ans, m'unissait à jNIaurice Raynaud.
Vous m'excuserez donc, Messieurs, si, dans des circonstances si pénibles, je ne trouve d'autres paroles que l'expression de mon douloureux et profond regret.
Vous me permettrez aussi, avant de vous donner lecture du dernier travail de Maurice Raynaud, travail qu'il à fait pour vous, de vous entretenir de lui quelques instants. Je ne veux pas entrer dans le détail de sa vie scientifique ; je vous demande seulement la permission de vous faire connaître quelque peu celui qui se réjouissait de se présenter devant vous, et qui était si heureux d'entrer en communication avec tant de savants illustres, et d'hommes distingués, venus ici de tous les points de la terre.
Maurice Raynaud était, on peut le dire, le type du travailleur. Le travail n'était pas seulement pour lui l'accomplissement du premier devoir et de la plus haute fonction de l'être humain ; c'était un impérieux besoin de son esprit, L't la joie de sa vie. Il en fut ainsi dès sa première jeunesse. Fils d'un universitaire distingué, il fit de fortes études littéraires, qui aboutirent à une thèse l-our le doctorat ès lettres "Les Médecins au Tem^js de Molière," que vous connaissez tous, et qui restera.
Sa thèse pour le doctorat en médecine sur " l'Asphyxie Locale et la Gangrène Symétrique des Extrémités," a introduit dans la science la notion d'une maladie nouvelle, à laquelle nous avons le droit de donner son nom, comme vous avez fait si justement pour les maladies de Bright, de Basedow, et d'Addison.
Maurice Raynaud n'était donc pas seulement un médecin savant, un clinicien consommé, un physiologiste, et un expérimentateur habile; c'était aussi un littérateur et un philosophe.
Vous en jugerez tout à l'heure.
Ce dont vous ne pourrez juger hélas ! c'est du talent oratoire de l'homme; car, sélon son habitude, il ne vous aurait pas lu son discours; il l'eat dit de
mémoire, laissant à l'inspiration du moment le droit d'y apporter des modifications. Vous auriez eu plaisir, Messieurs, à voir cette figure sympathique, à entendre cette parole ferme et élégante, si bien faite pour la chaire professorale, bien que, par des circonstances qu'il serait trop long et trop délicat de chercher H expliquer ici, le professorat officiel lui soit resté fermé jusqu'à sa mort.
Depuis longtemps Maurice Raynaud avait ressenti les sourdes atteintes d'une maladie organique du cœur. Il n'en continuait pas moins à s'épuiser dans un labeur incessant. Habitué à déployer en toutes choses une infatigable ardeur, il se dépensait sans mesure et à la fois dans la science, dans la clinique, dans la pratique civile, où son dévouement à toute épreuve lui avait assuré les amitiés les plus vives ; dans le professorat libre, dans les choses même de la politique et de la religion, où il portait un zèle extrême.
Le 29 juin dernier, il rentrait à sa campagne mieux portant qu'à l'ordinaire en apparence ; après le dîner de famille, il jouait plus gaiement que jamais avec ses petits enfants, dont le dernier était à peine ûgé de deux mois; tout à coup il se sentit pris d'une douleur atroce dans la région du cœur, reconnut l'angine de poitrine et prit sur le champ toutes ses dispositions pour la mort. Trois heures après, il avait cessé de vivre, gardant jusqu'à la fin, malgré l'horrible angoisse de la séparation suprême, une sérénité, une force d'âme, et une douceur vraiment admirables. Il avait à peine quarante-sept ans.
J'ai pu aï-racher à l'oubli sa dernière œuvre, ce discours que vous allez entendre, et qu'il n'a pas même terminé. Si vous y trouvez quelques imperfections, vous vous souviendrez. Messieurs, que l'auteur n'a pu y mettre la dernière main ; que j'ai dû, bien que je l'aie fait avec toute la discrétion et le respect possibles, compléter ce qui était inachevé, et vous n'accuserez que la rigueur de ce trépas prématuré, et ma propre insuffisance.
Dît Scepticisme en Médecine.
Par feu le Dr. Maurice Ratnaud.
Messieuhs,
C'est peut-être un étrange dessein c'est à coup siir un dessein périlleux que celui qui — pour luie fois que m'échoit l'insigne honneur de porter la parole devant cette grande assemblée— m'amène à l'entretenir du scepticisme en médecine. N'est-ce point aller au rebours de ce que vous attendez de moi, et de ce qu'exige la circonstance? Votre présence ici, I\[essieurs, confrères des deux mondes, qui êtes venus de tous les points de l'univers civilisé apporter votre concours à l'œuvre du progrès commun, n'est-elle pas, à elle seule, une protestation et une leçon? n'affirme-t-elle pas hautement que vous avez foi dans votre science et dans votre art ?
J'ose me flatter toutefois, que si vous voulez bien, comme je vous y convie jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'état actuel de la science et de la pratiiiue
iiiôilicîiles, et qui suit ? itiire un retour sur vos propres pensées, vous jugerez, comme moi, que le sujet que j'ai choisi ne manque pas absolument d'opportunité, qu'en vous parlant clu scepticisme, je ne parle ni d'un inconnu, ni peutêtre d'un absent, qu'enfin, si tant est que ce soit un ennemi (ce que nous aurons précisément à examiner), ce n'est.point, en tout cas, un ennemi imaginaire. Je ne dis pas, veuillez bien le remarquer. Messieurs, que nous croyons moins à la médecine que n'y croyaient nos pères. IMais je pense que nous y croyons autrement. Sous ce rapport, comme sous tant d'autres, il s'est accompli, dans ce (ju'on appelle, à tort où à raison, " l'esjirit moderne," une évolution qu'il no me semble pas sans intérêt d'étudier.
Et d'abord, expliquons-nous sur ce que nous devons entendre par ce mot " scepticisme."
Ainsi que vous le savez fort bien, on désigne sous ce nom deux choses qui méritent d'être distinguées: d'une part, un système philosophique très nettement défini, consistant à nier les fondements de la certitude ; d'autre part, une certirine tendance intellectuelle, une tournure d'esprit, relevant autant de l'habitude et de l'éducation que du raisonnement, et conduisant à un doute plus ou moins universel. Que les deux choses se rencontrent souvent réunies, qu'elles élisent volontiers domicile chez les mêmes esprits et aux mêmes époques, c'est ce à quoi l'on peut s'attendre, et le fait n'a rien de surprenant ; elles ne sont pas pour cela liées nécessairement l'une à l'autre.
Du système philosophique, je n'ai rien à dire; ce n'est pas ici le lieu de nous en occuper. Je me contenté de noter en passant, qu'à s'en rapporter au sens étymologique, tr/ceTrro/iat ne veut pasdire "douter" mais "examiner" ce qui n'est pas la même chose, et que c'est par un véritable abus de langage que s'est établie cette confusion, dont, je le reconnais d'ailleurs, les sceptiques sont principalement responsables. Douter est une excellente disposition pour entreprendre un examen quelconque ; mais on examine, pourquoi ? Précisément pour se faire une opinion, c'est-à-dire pour sortir dudoute. Que si l'on est décidé d'avance à suspendre indéfiniment son jugement, et à ne pas s'arrêter dans la recherche, même devant la vérité démontrée, ce n'est vraiment pas la peine d'aborder l'étude d'une question.
Ainsi se trouve, à mon sens, établie une distinction nécessaire entre ce (jue j'appellerai le bon et le mauvais scepticisme, ou plutôt, si vous voulez me permettre d'appeler les choses par leur vrai nom, entre le scepticisme proprement dit, et le doute philosophique, ce dernier non-seulement restanten soi parfaitement légitime, mais devant être posé comme la première condition de toute science.
Si maintenant nous envisageons le scepticisme, non plus comme un système, que nous abandonnons aux disputes de l'école, mais — nous plaçant à un point de vue qui nous intéresse beaucoup plus, nous médecins — comme une disposition et comme une tendance pratique, nous aurons ici encore, je crois, une distinction non moins légitime à établir entre le scepticisme entendu en ce sens, et l'esprit critique.
L'esprit critique est ce qu'il y a de plus louable au monde. Je le crois, pour ma part, plus développé de notre temps qu'il ne l'a jamais été, 11 consiste à se montrer exigeant en fait de preuves, à vouloir contrôler les assertions les plus plausibles, à considérer les théories les mieux établies comme des jalons provisoires qui servent à grouper les faits, mais qu'il faut se tenir prêt à abandonner aussitôt que la théorie sera démontrée fausse ou insuffisante, sans abandonner pour cela les faits qui lui servaient de support ; à la condition, bien entendu, que ces faits, incessament remis au contact de l'expérience, sortent victorieux de cette épreuve.
Je reconnais d'ailleurs qu'entre l'esprit critique et le scepticisme, la limite est fort malaisée à établir celui-ci n'est guère que l'exagération de celui-là, et il est très facile de passer de l'un à l'autre. Qui peut dire où commence l'exagération ? Quel est le groupe de faits, de l'ordre physiologique et vital, où l'on puisse se flatter de posséder une vérité tellement définitive, qu'il n'y ait plus à y revenir ? Oui, assurément, il existe de ces faits ; ils sont les fondements de notre art ; mais en combien petit nombre ! Et par contre, combien est considérable, on pourrait dire infini, le nombre de ceux qui, partiellement connus, insuffisamment explorés, restent comme un champ ouvert à la recherche et, par conséquent, au doute !
D'autant qu'ici nous sommes fort à notre aise ; il est clair qu'il ne saurait être question d'autorité à ménager. L'autorité, quoiqu'on en dise, n'a jamais eu parmi nous qu'un empire précaire et toujours contesté, même aux époques où elle passe pour avoir régné en souveraine nuiitresse. La médecine est affaire, non de foi, mais de connaissance, et .ses enseignements n'ont de valeur que celle qu'il convient à notre raison de leur accorder.
Vous le voyez ; contrairement au mot de Royer-CoUard, je suis disposé à faire au scepticisme sa part; mais je crois la faire suffisamment large, en lui assignant comme domaine les terrains vague.s qui se trouvent sur les confins de la critique; encore lui demanderai-je de reconnaître, au moins théoriquement, qu'il n'a pas le droit d'envahir le champ de sa voisine.
Cela dit, Messieurs, vous entendez bien qu'il ne saurait entrer dans ma pensée lie faire ici l'histoire du scepticisme médical, d'instituer, sous ce point de vue, un parallèle en régie entre les anciens et les modernes, ni à plus forte raison de mettre tout le scepticisme d'un côté, toute la croyance de l'autre. Ce serait là un pur jeu d'esprit, aussi contraire au bon sens qu'à l'histoire. Il y a eu de tous temps, et vraisemblablement il y aura toujours des sceptiques. La vérité est que le scepticisme est une des faces de l'esprit humain, comme l'extrême crédulité en est une autre. S'il fallait absolument choisir entre les deux, c'est encore au scepticisme qu'il faudrait donner la préférence ; car, encore qu il soit stérile par lui-même, au moins a-t-il l'avantage d'entretenir dans le monde cette idée salutaire que la science n'est pas faite, ce qui est la condition indispensable pour qu'elle se fasse.
Scepticisme, crédulité, ne semble-t-il pas que ce soient les deux antipodes .' et, cependant, chose curieuse, l'expérience de tous les jours nous montre que
ces deux travers sont loin de s'exclure, et ne sont nullement inconcilîcables. C'est même le trait saillant du scepticisme des gens du monde ii l'endroit de la médecine. Nous touchons ici, Messieiirs, à un très petit côté de la question, sur lequel je rougirais de retenir longtemps une réunion comme la vôtre. Je ne puis pourtant le passer complètement sous silence.
Chaque jour nous rencontrons des gens qui viennent nous dire d'un air j^rofond que la médecine est une science conjecturale ; à quoi je réponds toujours que, si l'on désigne sous ce nom une science dans laquelle il entre de la conjecture, il n'y a pas une science (y compris l'astronomie, la physique et la chimie), à laquelle ce reproche ne puisse s'adresser. Je ne parle, et pour cause, ni du droit, ni de l'économie politique. Toute la question est de savoir dans quelle mesure la conjectui'e s'y rencontre.
Or, les gens qui parlent ainsi non-seulemeut ignorent les premiers éléments de la science qu'ils jugent avec tant de rigueur, mais la plupart du temps ne la jugent de la sorte que parcequ'ils lui demandent plus qu'elle ne déclare ellemême êti-e en état de donner. D'où les déceptions que vous savez, et avec les déceptions le torrent d'injures et d'intarissables plaisanteries auxquelles nous sommes habitués de longue date. J'ai eu jadis l'occasion d'étudier de près celles de notre Molière, et d'en discuter la valeur. Mais Molière lui-même ne faisait en cela que suivre une tradition aussi vieille que la comédie, et aussi vieille que la médecine. AristojAane déjà donnait fort irrévérencieusement au Dieu Esculape le nom de " Scatophage" c'est-à-dire mangeur d'excréments. Vous voyez que cela ne date pas d'hier. La liste des détracteurs de la médecine serait impossible à faire ; c'est une légion.
Si les médecins étaient gens vindicatifs ils n'auraient qu'à faire ressortir l'aveugle confiance de leurs détracteurs dans l'empirisme le plus grossier. Ceci est encore une histoire de tous les temps ; depuis Caton l'ancien, qui faisait, dit-on, chasser les médecins de Eome, défendait à son fils de recourir à leur ministère, et néanmoins passait son temps à droguer lui-même sa femme, ses esclaves, et ses bestiaux; jusqu'à Madame de Sévigné, qui ne tarit pas en sarcasmes sui" l'inanité de la médecine, renchérissant, s'il est possible, siu* Molière lui-même, et en même temps, inonde ses amis d'une foule innombrable de remèdes absurdes, auxquels elle demande pour toute garantie d'avoir une origine qui ne soit pas médicale.
Tout cela est fort misérable ; et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'on ne peut pas dire que les alternatives de défavettr et d'engouement par lesquelles a passé notre art, se puissent expliquer par la valeur intrinsèque des œuvres et des hommes. Les caprices et les oscillations de la mode y ont eu plus de part que la marche générale des idées régnantes. La fin de notre dix-huitième siècle, en France, ne passe pas généralement pour un fige de foi ; c'est pourtant peutêtre l'époque où la profession médicale a exercé le plus grand ascendant. J^q duc de Lévis nous a laissé dans ses mémoires un piquant tableau de l'admiration sans bornes, de la confiance tendre et soumise que la médecine rencontrait dans la haute société d'alor.'t, surtout parmi les femmes.
*• Je uc saurais," dit-il, " comparer les sentiments de ces dames pour leurs Kicdecius, qu'à ceux que leurs grands-mères avaient, à la fin du siècle de Louis XIV, pour leurs directeurs. Et, dans le fait," ajoute-t-il finement, "la préférence que, de nos jours, le corps avait obtenu sur l'âme, explique assez ce déplacement d'alFections." Il faut ajouter, par compensation, que les grandes dames qui écoutaient comme des oracles les conseils de Troncliin, et se pressaient en foule aux séances de la société roj'ale de médecine pour y entendre la parole fleurie de Vicq-d'Azyr, étaient probablement les mêmes qu'on retrouvait non moins nombreuses, et plus passionnées encore, autour du baquet de Mesmer.
On parle beaucoup du progrès des lumières, et je ne veux pas le contester; mais, à vrai dire, on ne s'en aperçoit guère dans le sujet qui nous occupe. Regardons autour de nous, et nous retrouverons la même infatuation ignorante, le même mélange du scepticisme le plus déraisonnable avec la superstition la plus enfantine, le même esprit, à la fois railleur et badaud, qui ne croit à rien parcequ'il croit à tous, qui récuse la médecine scientifique et accepte sans sourciller tables tournantes, spiritisme et lioinœoijathie, le tout sans autre règle que la pure fantaisie. Et cette disposition étrange, ce n'est pas seulement, ce n'est même pas principalement dans le peui^le que nous pouvons l'observer ; c'est dans les classes élevées, c'est dans les esprits d'ailleurs instruits et cultivés, quelqiiefois même parmi de véritables savants! Je ne parle, bien entendu, que pour la France ; mais, j'ai ouï dire que la sage Angleterre elle-même n'est pas exempte, sous ce rapport, des infirmités de la nature Inimaine.
En voilà bien assez sur ce sujet. Pour qu'il vaille la peine de discuter un jugement, le moins que l'on puisse exiger c'est la compétence du juge. Ici elle fait absolument défaut.
Malheureusement, Messieurs, nous pouvons le dire entre-nous, ce sont les médecins qui ont donné le mauvais exemple. La remar(}ue en a été faite bien souvent ; jamais philosophes, littérateurs, poètes, n'ont dit tant de mal de la médecine que n'en ont dit les médecins eux-mêmes. Où trouverait- on, par exemple, sur la thérapeutique, un jugement plus cruel que celui-ci : —
" Incohérent assemblage d'opinions elles-mêmes incohérentes, elle est peutêtre de toutes les sciences physiologiques celle où se peignent le mieux les travers de l'esprit humain. Que dis-je ? Ce n'est point une science, pour un esprit méthodique ; c'est un ensemble informe d'idées inexactes, d'observations souvent puériles, de moyens illusoires, de formules aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées. On dit que la pratique de la médecine est rebutante ; je dis plus : elle n'est pas, sous certains rapports, celle d'un liomme raisonnable, quand on en puise les principes dans la plupart de nos matières médicales."
Qui s'exi3rime ainsi, Messieurs Ce n'est pas le premier venu ; c'est Bichat, que nous revendiquons tous plus ou moins, et avec raison, comme l'un des promoteiu-s de la science moderne.
Et c'est par centaines que nous pourrions emprunter à nos principaux chefs d'école, des portraits aussi peu flattés ; sans compter Broussais, qui déclare sans
ambage que jusqu'à lui, Broussais, la médecine n'a fait que bercer les hommes d'un chimérique espoir, et qu'à tout prendre, elle a été plus nuisible qu'utile à l'himianité.
Convenez, qu'après cela les gens qui nous jugent du dehors sont bien excusables d'y mettre un peu de sévérité.
Eh ! mon Dieu ! pour remonter aux sources, est-ce que la première parohi écrite de la médecine n'est pas une parole de découragement et de doute? " Ars longa, vita brevis, experientia fcillax, judicium difficile." C'est lo premier de tous les ajDhorismes d'Hippocrate, et M. Peisse se demande ironiquement comment, après l'avoir écrit, Plippocrate a eu le courage d'écrire le second et les suivants. Sans doute cette grande parole est, avant tout, une admirable leçon de modestie et de prudence. Mais elle n'a pas toujours été comprise dans ce sens ; et le fait est qu'entre le scepticisme et la médecine semble avoir toujours existé je ne sais quelle affinité naturelle. Ce ne peut être un simple effet du hasard, si la liste des philosophes sceptiques, contient tant de noms de médecins : Sextus Empiricus, Cornélius Agrippa, Sanchez de Toulouse, Martin Martinez, Léonard de Capoue,* d'autres encore, parmi lesquels, je serait bien tenté de compter Eabelais qui nous appartient comme médecin, et qui comme philosophe, bien qu'il soit un irrégulier assez difficile à classer, ne s'enrôle pas, à coup sûr parmi les orthodoxes.
* Le plus connu de tous, Sextus Empiricus qui, dans ses célèbres " Hypotyposes Pyrrhoniennes, " nous a laissé un résumé complet et comme le code du scepticisme scientifique de l'antiquité, était l'un des nôtres. Je sais bien qu'il nie lui-même quelque part qu'on puisse établir une relation nécessaire entre la doctrine sceptique et l'empirisme médical tel qu'on le professait de son temps. Cette relation, il la verrait plutôt môme entre le scepticisme et le méthodisme, ce qui n'a pas laissé que de donner fort à faire à ses commentateurs. Mais enfin, peu importe ; il était médecin, voilà, ce qui n'est pas douteux ; et comme lui étaient médecins quatre ou cinq autres au moins parmi les principaux adeptes du pyrrhonisme antique, dont les noms nous sont parvenus. Il faut bien qu'il y ait là, une grâce d'état.
Et la liste n'est pas close ; ce sont encore des noms de médecins que ceux de quelques-uns des principaux sceptiques, tels que Cornélius Agrippa, dont le livre : " De Inutilitate et Vanitate Scientiarum,'' est bien le plus audacieux défi qui ait jamais été jeté à la science par un savant; Sanchez de Toulouse, l'auteur du fameux " Quod nihil scitur;" Martin Martinez auteur d'une " Philosophia Sceptica ;" d'autres encore, parmi lesquels je serais bien tenté de compter Rabelais, qui nous appartient comme médecin, et qui, comme philosophe, bien qu'il soit un irrégulier assez difficile à classer, ne s'enrôle pas, à coup sûr, parmi les orthodoxes. J'omets h, dessein les contemporains.
Il y a pourtant quelques réserves h, faire. Si les études médicales favorisent l'émancipation des intelligences, il faut dire h, leur honneur qu'elles sont propres à, les maintenir dans un certain bon sens pratique et h les piéscrver dos grands écarts dans lesquels tombent plus volontiers les philosophes de profession. Plusieurs des auteurs que je viens de citer paiaissent avoir été jugés souvent d'après la couverture du livre, et sont, au fond, des douleurs plutôt que des sceptiques.
C'est ainsi que le livre de Sanchez, m.ilgré une forme .satyriquc et par.adoxale, jiropic, j'en conviens, à justifier le malentendu, n'est en réalité qu'un virulent réquisitoire, non contre la science, mais contre la méthode scolustique encore en honneur de son temps. On a pu le comparer, non sans raison, h la " Pars Destrueng de l'Organum " de Bacon ; et, de fait, co
Je vous ai cité il y a uû instant Cornélius Agrippa, Il va sans dire que, dans son livre, la médecine est particulièrement maltraitée. Mais voici qui est peu connu, je crois : Montaigne, dont il est difficile de ne pas prononcer le nom quand on parle de scepticisme, a écrit, comme vous le savez, un chapitre d'une rare amertume contre la médecine.* Les traits y sont acérés, et, il faut bien l'avouer, beaucoup portent juste. On y sent la main d'un connaisseur. Eh ! bien, Messieurs, il y a là un de ces tours dont Montaigne est coutumier. C'est lui qui, en effet, dans un autre livre, sous prétexte d'apologie du philosophe et médecin Eainiond Sebon, l'enrôle de force dans le camp du scepticisme, et fait passer sous le couvert de son héros ses propositions les plus exorbitants. Ici, il fait mieux encore. Il ne dédaigne pas, dans maint passage, de copier Cornélius Agrippa; je dis de le copier jusqu'au plagiat, et, comme de juste, sans le citer. Si bien que " cette dyspathie naturelle à la médecine" qu'il prétend avoir reçue en héritage de son père et de son grand-père, et qui résiste chez lui aux atteintes de la gravelle, on ne peut nier qu'il en ait trouvé l'expression dans ses lectures. Son thème était prêt, c'est possible ; mais, pour une bonne part, du moins, c'est un médecin qui lui a fourni ses arguments.
Messieurs, je viens de remuer de bien vieux souvenirs. Veuillez croire que je n'y cherche point matière à alhisions. S'ils suscitent dans votre esprit quelque comparaison avec le présent, je n'y suis pour rien.
Naturellement, je n'ai pu vous parler que du scepticisme visible, palpable,
livre n'était, dans la pensée de l'auteur, que la première partie d'un ouvrage, où, après avoir détruit, il comptait édifier h, son tour. L'œuvre étant restée inachevée, ne permet pas un jugement définitif.
Quant à Martinez qui a écrit non-seulemenb une philosophie sceptique, mais un traité de médecine sceptique, c'était assurément un esprit indépendant ; et ce n'est pas pour rien qu'il a respiré l'air du dix-huitième siècle. I^Iais, ce qui suffirait k prouver que ce n'est pas un véritable sceptique, du moins dans l'acception ordinaire du mot, c'est qu'à l'appui de sa doctrine, il invoque, à côté des grands noms de Sydenham et de Baglivi, l'autorité de l'écriture et des pères ; c'est que dans sa polémique contre Lopez de Aranjo, il se voit soutenu par Hieronymo Feyjoo, professeur de théologie à Oviedo. Ses volumineux ouvrages ne sont, en définitive, qu'un long plaidoyer en faveur de la méthode d'observation. Il procède par dialogues, h. la manière de Platon, mettant aux prises Hippocratistes, Galénistes, chimiâtres, Cartésiens, les réfutant les uns par les autres, et au total sa conclusion est que la certitude scientifique est, de sa nature, non pas absolue, mais seulement relative, et que cela même est la condition du progrès. Comme vous le voyez, ce pyrrhonisme là. ne dépasse guère celui dont Sprengel se déclarait hautement partisan : îi ce compte, il y aurait encore beaucoup de pyrrhouiens.
Quoiqu'il en sait, Messieurs, l'affinité dont je vous parlais tout à l'heure n'en existe pas moins ; et, ce qui est plus digne d'attention encore, c'est de constater dans la littérature médicale tout un courant de scepticisme portant sur les choses de la médecine, un scepticisme dogmatisant, comme celui de Léonard de Capoue, par exemple (Parère del Signer Lionardo di Capoa, divisato in otto Eaggionamenti, nei quali partitamente narrandosi l'origine c'I progresse délia medicina, cliiaramente l'incertezza délia medesinia si fa manifesta-Napoli, 1685). Ce médecin semble prendre h tâche de démontrer c.r professa que la médecine n'éxiste pas. Je ne sache pas qu'un pareil spectacle nous soit offert par d'autres sciences.
* C'est le chapitre xxxvii. dul5 livre des Essais, intitulé : " De la Ressemblance des Enfants ux Pères.''
affiché, de celui qui laisse sa trace dans des documents écrits. Quant à celui qui se cache, ou du moins ne se révèle que par ses efFets, et dont le rôle n'en est que plus funeste, il est clair qu'on ne peut que le deviner ; mais un peu d'attention y sufEt, et on le rencontre, comme un comparse muet, à toutes les pages de notre histoire.
Mais j'aurais fait une besogne bien oiseuse si, dans ce retour vers le passé, je ne cherchais à démêler les causes d'un fait si général et si constant, qu'il semble un mal inhérent à la médecine. Ici, comme partout, une bonne étiologic est la condition d'un bon traitement.
Ah ! messieurs, les causes du scepticisme médical ! Il y en a d'abord qui sont de tous les temps et de tous les pays, et, pour les découvrir il n'y qu'à connaître un peu le cœur humain. Le scepticisme, et c'est une de ses grandes forces, a ceci de particulier qir'il flatte à la fois en nous deux de nos instincts les plus profonds, et il faut bien le dire, de ceux qui ne sont pas le plus à l'honneiu- de notre nature : la paresse et la vanité : la paresse, en nous dispensant de chercher la vérité, qui demande un eûbrt pour être découverte, et qui, comme le royaume de Dieu, souffre la violence ; la vanité, en nous mettant à même de critiquer', de dédaigner à bon marché le labeur d'autrui, en nous procurant la douce persuasion que nous planons au-dessus du préjugé commun.
Il y a de cela au fond de tout scepticisme. Mais Dieu me garde de dire qu'il n'y ait que cela ! Il y a aussi, pour bon nombre d'esprits des plus consciencieux et des plus réfléchis le découragement inévitable qu'amènent le choc des opinions contradictoires, la difficulté de se faire une conviction propre, l'incertitude des résultats thérapeutiques. Comment s'étonner dès lors de rencontrer tant de médecins parmi les sceptiques ! N'est-ce pas en médecine surtout que les phénomènes sont le plus complexes, le plus difficiles à étudier, se présentant sous les aspects les plus difEérents encore bien qu'ils soient les mêmes au fond ? N'est-ce pas en médecine qu'il est le plus malaisé de poser des règles fixes, invariables, qui ne soient pas infirmées par de nombreuses exceptions ? N'est-ce pas là ce qui a donné lieu à cette multitude de systèmes qui vont se heurtant, se combattant, se détruisant, et dont l'incessante caducité rappelle la fameuse phrase de Bossuet sur le bruit que font les empires en s'écroulant les uns sur les autres ? En face de ce spectacle il faut vraiment quelque force d'âme pour ne pas se lamenter sur la vanité des conceptions de l'esprit humain, et ne pas se laisser aller à la tentation de les envelopper toutes dans le même dédain. C'est surtout quand on a beaucoup vécu avec le passé, qu'on a remué la poussière des bibliothèques, et qu'en face de cette montagne de livres, de manuscrits, accumulés depuis des siècles, on songfe à la médiocrité du résultat, au peu que l'on sait, à tout ce qui reste à apprendre ; c'est alors surtout qu'on en arrive à la satiété, au dégoût du livre ; et l'on comprend alors la boutade de Sydenham à qui l'un de ses amis demandait, un peu naïvement, quel était le meilleur livre à lire. " Mon ami," repondit celui qu'on a appelé l'Hippocrate anglais, " lisez Don Quichotte!" Sydenham n'était pour-
tant pas uu sceptique ; et il avait gardé à sou usage un livre où il savait admirablement lire — le livre de la natui-e.
Mais, Messieurs, la véritable cause du scepticisme, la plus puissante, celle quiaftiit dans toixs les temps, jadis comme aujourd'hui, tant de sceptiques parmi nous, c'est que la médecine en même temps qu'elle est une science, est une profession. Ne nous en plaignons pas ; c'est une de ses gloires, la meilleure peut-être ; car par là elle donne satisfaction à ce qu'il y a de plus généreux et de plus élevé dans le cœur humain, le besoin de venir en aide à ceux qui souffrent. Mais c'est une gloire onéreuse. La profession pèse sur la science; celle-ci sera toujours, quoi qu'elle fasse, bien au-dessous de ce qu'exigerait celk-là. Les hommes, pour la plupart, se soucient peu des progrès de la science, mais quand ils sont malades, ils veulent guérir, et c'est pour cela qu'ils s'adressent à nous. Or il y a pour tout médecin ayant conscience de la dignité de son art un sentiment douloureux qu.i naît de notre impuissance en présence de tant de maux. Quel contraste entre l'immensité des services que l'on attend de nous, et ce que nous sommes réellement en mesure de faire ! Comment justifier l'excès de confiance de tant de malades ! Il faut bien, malgré tout, agir, lutter. La science est incomplète; elle le sera toujours; n'importe! Il faut prescrire. C'est là, Messieurs, convenons-en, une pernicieuse habitude à prendre pour un esprit scientifique. On s'accoutume ainsi à agir au hasard, en aveugle, ou bien à se faire illusion à soi-même sur ce que l'on sait, sur ce que l'on ignore. Devant cette alternative, certains esprits absolus, peu enclins aux tempéraments, se rejettent dans le doute et l'inaction, et se paient de cet argument que, si l'on peut dire avec Auguste Comte que " savoir c'est pouvoir," il est non moins juste d'affirmer qu'ignorer, c'est être impuissant.
Telles sont. Messieurs, les plus importantes des causes générales qui en tous temps, en tous pays, ont amené un grand nombre de médecins sous la bannière du scepticisme. Il en est d'autres qui sont plus spéciales, soit aux temps anciens, soit à notre époque, et sur lesquelles je vous demande la permission d'insister un moment.
Parlons d'abord du passé.
Mais quel est le sens en médecine de ce mot, le passé ? Où finissent les anciens, où commencent les modernes? C'est à l'Angleterre, INIessieurs, qu'il appartient de nous répondre ; à elle revient l'honneur d'avoir inauguré véritablement l'ère moderne dans les sciences médicales. En effet, comme l'a dit Daremberg, il n'y a vraiment que deux grandes périodes dans l'histoire de la médecine : celle qui a précédé, et celle qui a suivi votre grand, votre immortel Harvey. Avant Harvey on envisage l'homme malade par le dehors, quelquefois, disons-le, avec une étonnante, une admirable sagacité ; mais enfin toujours par le dehors, le symptôme. Depuis Harvey on l'étudié par le dedans, par la fonction. Le microcosme intérieur, fermé jusque là, s'ouvre à l'investigation. En même temps Harvey introduit dans la science cette idée nouvelle et féconde qu'il y a en physiologie des lois permanentes et inunuables. Jusque là, on ne savait rien en physiologie, à partir de ce moment on commence à apprendre.
Mais vous le savez de reste, Messieurs, il s'en faut que la chronologie soit toujours d'accord avec les doctrines. Il a fallu plus d'un demi siècle pour que la circulation du sang fût admise sans conteste, un demi siècle pendant lequel la doctrine nouvelle rencontra devant elle la plus étrange et la plus affligeante des formes du scepticisme ; celle qui -s'obstine à fermer les yeux devant l'évidence, et à combattre par les seules armes de la dialectique les faits les mieux établis. Que de talent, que de science même, que d'esprit surtout, dépensés en pure perte par les adversaires des " circulateurs," comme on les appellait alors ! Guy Patin en est un exemple mémorable. Esprit singulièrement délié, mais fermé à toute idée nouvelle, enveloppant dans un égal dédain, avec toute la pharmacopée de son temps, l'antimoine et la circulation du sang, réduisant, en fin de compte, toute la thérapeutique à . la saignée, il nous fournit une preuve éclatante que le scepticisme et la routine marchent souvent de pair.
Qui oserait dire d'ailleurs que la race des Guy Patin soit entièrement perdue, et que l'esprit de Harvey ait aujourd'hui partout et absolument triomphé ?
De tout temps, mais eertainement autrefois plus qu'aujourd'hui, c'est le dogmatisme qui a été le père du scepticisme médical. L'étroitesse et la tyrannie du dogme conduit directement au doute, surtout quand le dogme ne repose pas sur des assises bien solides. Or, quand on veut aller au fond de l'esprit ancien qu'y trouve-t-on? Une notion vague et incomplète de la permanence des lois de la nature. Au milieu d'hypothèses tantôt mystiques, tantôt grossièrement matérialistes sur le priinum movens, on rencontre toujours cette idée plus ou moins consciente, pliTS ou moins formulée, mais admise partout, que la vie est une force capricieuse, insaisissable ; que dans toutes ses manifestations l'exception est presque aussi fréquente que la règle, et qu'il est impossible en ces matières ondoyantes de jamais rien affirmer de positif.
Yjh ! ^Messieurs, croyez- vous que ces manières de voir soient si éloignées de nous ! N'entendez-vous pas répéter quelquefois autour de vous que les mots "jamais" et ^'toujours" ne devraient pasavoir cours en médecine où "tout arrive ? " Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre parler de médicament infidèle de maladie chanceuse, &c.
Sous ces formules banales n'est-ce pas encore le scepticisme qi;e nous rencontrons, un scepticisme qui s'ignore lui-même peut-être, mais qui n'en est pas moins dangereux ?
On dit beaucoup aujourd'hui qu'il n'y a plus de systèmes, que le temps des systèmes est passé, qu'on ne croit plus qu'aux faits, &c. C'est un point sur lequel je demanderai la permission de rester moi-même un peu sceptique, lîien qu'en France, depuis le commencement du siècle, n'avons-nous pas eu : la médecine physiologique, la médecine organicienne,et en face de celle-ci la vital iste, la médecine numérique, la médecine exacte, la médecine positive, et même la médecine positiviste, ce qui n'est pas tout à fait la même chose ? J'en citerais d'autres encore, si je le voidais. D'ailleurs cette prétention à la rigueur, à l'exactitude n'est point du tout particulière à notre époque : elle est de tous les temps. Croyez-vous que nos jjères s'imaginaient faire de la science fantaisiste ?
lilnx aussi, ils proclamaient la souveraineté de l'expérience, et la toute puissance des faits. C'est donc un lieu commun.
Cependant, j'admets volontiers que les systèmes ont aujourd'hui perdu beaucoup de leur importance, en attendant qu'ils la reprennent; j'admets que, pour le moment avertis par l'exemple du passé, nous n'embrassons plus toute la science dans une formule unique ; qu'enfin nos conceptions, étant plus modestes, ont par cela même, plus de chances d'être vraies. Vous voyez que je fais au temps présent tous les compliments exigés par la bienséance. Je ne lui demande que de vouloir bien reconnaître les défauts de ses qualités, et c'est dans ces défauts que je trouverai encore certaines des causes du scepticisme médical moderne.
Je signalerai d'abord l'ignorance. Il serait plus conforme à la bonne confraternité, et plus équitable même de dire : l'abus de la science. Aujourd'hui la science est si vaste qu'on est forcé de se cantonner sous peine de rester improductif. De là ce fait, assurément très particulier à notre époque, que certains savants des plus éminents dans leur spécialité sont absolument ignorants en dehors d'elle. Et, comme il est toujours plus facile et plus court de douter que d'étudier, ce sont des adeptes tout trouvés pour certains scepticismes partiels, tels que le scepticisme thérapeutique si fort h l'usage des gens du monde.
Il est d'autres façons d'abuser de la science, qui, de même, peuvent aboutir au doute. Le caractère dominant de la science actuelle, c'est, je vous le disais tout à l'heure, l'intervention directe de la physiologie dans les choses de la pathologie. Cependant, la physiologie n'est pas la médecine. Leur champ d'études n'est même pas tout à fait identique. Ce sont bien, il est vrai, les mêmes tissus, les mêmes organes ; mais ils réagissent différement suivant que l'homme est sain ou malade ; et à la maladie seule il appartient de provoquer certains modes de réactions que, jusqu'à présent du moins, nous ne savons pas faire naître expérimentalement.
Qui pourrait soupçonner en voyant le cerveau, a dit Hippocrate, que le vin trouble ses fonctions?
Les notions les plus précises sur les fonctions de la peau nous apprennentelles quoi que ce soit sur la variole?
Quelque étroits donc que soient les liens qui unissent désormais la physiologie à la médecine, la quantité de lumière que l'une apporte à l'autre est encore bien insuffisante. Aussi ne doit-on pas être surpris si bon nombre de physiologistes et des plus considérables sont en médecine d'un .scepticisme absolu. Tel était chez nous Magendie, à qui nous devons beaucoup pardonner, parcequ'il nous a donné Claude Bernard.
Il n'est pas jusqu'aux progrès de l'anatomie pathologique qui ne semblent faits dans certains cas pour encourager les tendances au doute. Jadis, par exemple, on croyait à l'efficacité de la saignée contre l'héniorrhagie cérébrale; et il y avait là-dessus toitte une théorie du " raptus sanguin," et de la
dériviition par la saignée. Mais voici (|U0 la découverte des anévrysmea luiliaires coule a fond toute cette théorie ; et du même coup la lancette perd laveur.
Toutefois, Messieurs, disons-le bien haut, ce n'est que pour les esprits superficiels que les conquêtes de l'anatomie pathologique peuvent amener le discrédit des anciens, et la conclusion outrecuidante qu'il n'y a rien à faire en thérapeutique, II est trop facile de leur répondre. N'est ce pas grâce aux progrès de l'anatomie pathologique que nous avons aujourd'hui la preuve de la curabilité de la phthisie et de l'évolution possible du follicule tuberculeux vers la cicatrisation ? N'est-ce donc rien d'ailleurs que de savoir qu'on est sur une mauvaise route ? On en change, tout au moins, et cela au grand avantage du malade. Mais vous me blâmeriez de m'arrêter plus longtemps à irae réfutation si aisée.
Messieurs, jusqu'à présent je vous ai défini et décrit la maladie du scepticisme, et j'en ai, avec vous, cherché les principales causes. A ce lual est-il un remède ?
Mais, tout d'abord, j'entends une objection : le scepticisme est-il vraiment un mal ? Est-ce un ennemi qu'il faut combattre ? N'est-ce pas plutôt un des côtés de la nature humaine avec lequel il faut transiger, dans l'impuissance où nous sommes de jamais en triompher?
Dans une pareille question, ce qu'il faut avant tout, Messieurs, c'est la sincérité. J'avais autrefois un vieux maître, assez sceptique lui-même, qui gémissait un jour devant moi de l'impuissance de l'art ; et il ajoutait : " II ne faut pas dire cela aux jeunes gens, cela les découragerait ; ils s'en apercevront toiijours assez tôt." Je n'ai jamais pu, quant à moi, comprendre cette manière de voir. Il faut dire à tous, aux jeunes comme aux autres, ce que l'on croit la vérité. Si le résultat de tant de labeurs humains, de tant de veilles, de tant de sacrifices, était le néant, le devoir serait encore de le dire. L'erreur volontaire, quand on la garde pour soi, peut bien encore se parer du nom d'illusion ; quand on l'enseigne aux autres, elle n'a plus qu'un nom : c'est le mensonge.
Mais, Messieurs, qui oserait soutenir que nous en soyons là ? Si je hasardais ici une pareille énormité, que de protestations ne soulèverais-je pas ! N'êtes vous pas là devant moi comme la négation vivante et illustre d'une système qui aboutit en pathologie à l'ignorance, en thérapeutique à l'inactiou ?
Cherchons donc ensemble. Messieurs, les moyens de résister à cette tendance funeste, et de nous affermir encore dans nos ci'oyances.
Le remède au scepticisme, Messieurs, il est, avant tout, dans la science elle-même, dans la science chaque jour mieux faite, mieux comprise, et dont le progrès incessant amène à ses propres égarements le correctif désiré, à sea posluhita la réponse attendue. Chaque progrès théorique amène, tôt ou tard, un progrès pratique qui arrive souvent d'oi^i on l'attendait le moins.
11 ne suffit point de proclamer les mérites de la science exacte ; eu toute .science, il y a du certain et de l'incertain.
Il ne suffit pas non plus de niédire de l'esprit de système. Les systématiques les plus fameux n'ont-îls pas été toujours les plus ardents à décrier les systèmes des autres ?
Il ne suffit pas même de bâtir son édifice sur le fondement réputé solide de l'anatomie pathologique. Longtemps avant que notre illustre maître Bouillaud eût pris pour épigraphe cette phrase de Bicliat : " Qu'est l'observation, si on ignore où est le mal." Celse avait dit : Comment traiter un organe malade dont on ne se fait pas même une idée ?"
Ce qu'il faut d'abord, c'est faire passer dans la pratique et dans l'habitude journalière de son esprit la vérité qui découle des deux axiomes suivants : 1° l'absolue constance des lois qui régissent la vie ; 2° la subordination rigoureuse des phénomènes à certaines conditions qu'il s'agit de déterminer.
C'est cette dernière loi que Claude Bernard a a2:)pelée le " déterminisme," mot un peu barbare peiit-être, d'autant plus discutable qu'il ne serait pas difficile de montrer que son auteur lui-même ne l'a pas toujours employé dans le même sens. Mais si le mot est discutable, la chose ne l'est pas ; ceci n'est plus un système, c'est l'essence même de l'esprit scientifique. Je n'ai pas à vous montrer les applications que Claude Bernard en a faites à la physiologie, et il serait trop long de vous détailler celles qu'on en a pu faire à la pathologie.
Permettez-moi seulement de citer quelques exemples. Je serai très bref.
Prenons l'ataxie locomotrice.
Il y a quelques années cette maladie restait confondue dans le groupe vague des paraplégies j on ignorait tout d'elle, sa nature, et sa cause ; le traitement s'en faisait au hasard ; quelques malades guérissaient, qui certainement n'étaient pas des ataxîques. Voilà une première étape de la maladie ; c'est la période de l'ignorance.
Puis vient une seconde étape, celle de l'anatomo-pathologie ; la lésion est découverte et reconnue incurable ; c'est la période du découragement.
Enfin, troisième étape : on constate que bon nombre de ces ataxies(je ne dis pas toutes) relèvent de la syphilis ; celles-là, si on ne peut pas les guérir radicalement, on peut du moins, par un traitement spécifique, les arrêter dans leur développement.
Les maladies virulentes et infectieuses vont nous fournir un exemple plus rappant encore.
Lorsque, dans ces derniers temps, l'étude des générations spontanées conduisit à la découverte de ce monde d'infiniments petits qui semblent nous assiéger de toutes parts, on put vraiment se demander comment l'espèce humaine, comment la vie animale elle-même pouvaient résister à ces myriades d'ennemis invisibles toujours prêts à profiter de la moindre défaillance de l'organisme pour pénétrer dans la place.
Mais voici que, s'emparant de cette donnée même, un grand chirurgien qui est à la fois un penseur. Lister, fonde une nouvelle méthode qui diminue, qui supprime, les chances de l'infection consécutive aux grandes opérations, recule
les limites de l'art, et assure le succès presque infaillible d'audaces devant lesquelles on reculait il y a peu de temps encore.
D'autre jDart, un homme de génie, dont je prononce le nom avec orgueil, mon illustre ami Pasteur, reprenant et sj'-stèmatisant l'œuvre de votre grand Jeûner, arrive par l'atténuation méthodique des virus, à inaugurer la prophylaxie des maladies virulentes, et nous ouvre ainsi des horizons nouveaux et indéfinis.
Devant de tels résultats. Messieurs, quelle place reste-t-il au scepticisme.? C'est bien plutôt de trop d'enthousiasme que nous aurions à nous défendre, si l'admiration n'était pleinment justifiée par l'importance des découvertes déjà acquises.
C'est ainsi, Messieurs, que nous pouvons répoudre le plus utilement aux sceptiques. Le mouvement ne se démontre pas ; il se montre.
N'oublions pas, cependant, un axiome de la médecine antique, qui a survécu à toutes les révolutions dogmatiques, et qu'Hippocrate définissait la " nature médicatrice." On s'en est quelque peu moqué entre temps. Pour ma part, j'y crois comme à quelque chose d'aussi certain que les faits expérimentaux les plus incontestables. Ce qu'il y a de contestable, ce sont les interprétations qu'on a essayé d'en donner. Mais, si on a tant et quelquefois si mal cherché à l'expliquer, c'est précisément que le fait lui-môme s'imposait.
Dernièrement encore, à l'Académie de Médecine de Paris, dans une communication de Pasteur je remarquais que notre éminent compatriote, cherchant à doser l'atténuation progressive de ses virus, avait pris pour critérium la résistance qu'y oppose l'organisme du mouton. Tel virus tue 1 mouton sur 50 ; tel autre 1 sur 100; tel autre 50 sur 100, &c. Qu'est-ce à dire. Messieurs? Cette condition que fait intervenir M. Pasteur, en grand observateur qu'il est, la "réceptivité," qu'est-ce au fond, si non cette force de résistance qui existe en tout être vivant, qui diffère suivant les espèces, et aussi suivant les individus? et n'est-ce pas au fond la même chose que la nature médicatrice ?
Quoi qu'on en aie, c'est encore là un des faits dominateurs de la médecine. Cette force de résistance vitale, ce plus ou moins de réceptivité pour la maladie, sera toujours l'indispensable auxiliaire du médecin; et, pour moi, je renoncerais à l'exercice de l'art, si je ne me sentais soutenu par cet allié.
Ce qui fait l'incomparable difficulté de notre art, c'est la nécessité de faire une part équitable à cet élément dans la curation des maladies, et de le concilier, dans l'interprétation des phénomènes morbides, avec les deux axiomes fondamentaux que j'ai admis. La tâche est ardue; mais, si difficile qu'il paraisse, soyez certains. Messieurs, que l'accord s'établira.
Quoi qu'il en soit, tenant compte de cette grande force de la résistance vitale, éclairée aux lumières de l'étiologie, l'anatomie pathologique devient non plus une méditation sur la mort, mais la .science des indications; mot profond, qui nous a été légué par la médecine antique, et qui répondra toujours aux réalités les plus vives de l'art.
Lorsque la certitude est obtenue sur ces trois points, Messieurs, la science
est bien prés d'être faite ; alors même qu'elle ne l'est pas, nous ne sommes pas encore tout à fait désarmés ; car nous avons le droit, alors de faire appel à l'empirisme et à la tradition : qui de nous pourrait s'en passer ? Ils nous donnent, faute de mieux, un genre de certitude qui n'est pas sans valeur, et qui ne nous empêche pas de poursuivre une certitude supérieure. Le patrimoine que chaque génération médicale lègue à celle qui la. suit se compose de deuxsortes de choses, les unes d'une valeur absolue, les autres d'une valeur relative, mais qui ne sont pas à dédaigner. C'est ainsi que nous avons reçu de nos aînés l'oiHum, le quinquina, presque tous nos meilleurs médicaments, qui nous ont rendu d'immenses services et nous en rendront encore avant que nous soyons lixés défiiiitivement sur leur mode d'action ; c'est ainsi, à notre tour, que nous laissons à nos neveux le chloroforme, le chloral, l'acide phénique, les salicylates, la pilocarpine et tant d'autres substances dont l'avenir se chargera d'apprécier et d'expliquer les utilités diverses.
Ainsi se forment ce que Cabanis appelait si bien les " certitudes pratiques" de la médecine ; ainsi nous arrivons à ce genre de certitude propre au clinicien, qui participe à beaucoup d'égards de la certitude morale, et qui, sans égaler la certitude scientifique, n'en a pas moins sa place et son rang à coté d'elle.
Les limites qui me sont assignées ne me permettent pas de mener plus loin cette étude déjà bien longue.
Pour la clore dignement, permettez-moi, Messieurs, de vous citer un passage qui en est comme le résumé et la conclusion, et que j'emprunte à Claude Bernard. Je ne saurais mieux faire que de vous laisser sous l'impression de ces simples et fortes paroles. " Le sceptique," dit notre grand phy.siologiste dans son "Introduction à la Médecine Expérimentale," " est celui qui ne croit pas à la science, et qui croit à lui-même ; il croit assez en lui pour oser nier la science, et afHrmer qu'elle n'est pas soumise à des lofs fixes et déterminées. Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science; il admet, même dans les sciences expérimentales, un critérium ou un principe scientifique absoki."