Discours [microforme]
Il y a trois ans, j'eus l'honneur d'entretenir un auditoire semblable à celui qui m'écoute, d'un sujet qui se rattache étroitement à celui que je vais essayer de traiter. Dans ce premier entretien, jai voulu protester contre la doctrine, funeste à mon avis, que la religion ou le sacerdoce, et par suite l'âme humaine, doivent se tenir à l'écart dans la société
politique, rester impassibles et inactifs
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au milieu du mouvement social. Cette
idée m'a paru d'autant plus étrange, | anormale, qu'une observation attentive!
de la nattre de l’homme, et de la société] m'avait convaincu que c'était la reli-|
œion même qui avait formé la société.
et que la société ne s'expliquait, ne sel comprenait que par la religion, qui, dans | sa plus haute expression est la science | des rapports qui rattachent Dieu à%
l'homme, et l'homme à Dieu, d'où découle, par induction rigoureuse, la science des rapports entre l'homme et ses semblables, et le reste de Ja création, autrement dit la
morale, tant publique que privée. Voilà | le domaine incontestable de la religion &
et du sacerdoce, qui en est l'organe. Que
nous resterait-1]l donc pour notre société politique ? rien de plus que la satisfac- À
tion des besoins purement matériels, et encore sur le principe bien insuflisant et bien peu relevé de l'intérêt bien entendu
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de chacun. Dans ce cas, notre socictté
humaine ne serait guère supérieure à
celles de l'abeille et du castor, et à en
juger par ce qu'elle a été jusqu’ à présent.
en général, elle leur serait bien inférieure sous les rapports de la police, de l’ordre et de l’économie. C'est toujours, et en toutes choses, le propre de l'erreur de ravaler l’homme au rang de la bête, de même que la vérité l’élère jusqu’à la sphère des anges.
Je comprends fort bien qu'on me dise que l'Eglise et l'Etat doivent dans l'intérêt de l'humanité, former deux puissances distinctes et séparées ; mais ces deux puissances doivent, chacune dans son cercle et avec ses moyens particuliers d'action, travailler de concert au même but, l'avancement moral, intellectuel et
matériel de l'humanité. C'est bien un
mécanisme social plus simple, plus efh-
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cace, et partant préférable en théorie. f
que celui où les deux pouvoirs se trouvent À
réunis dans les mêmes mains ;: mais 1.
l'expérience a prouvé que partout où
cela s'est rencontré sans contre-poids |
intérieurs ou extérieurs, 1l y a eu com-
pression, abrutissement ou nersécution
de la pensée. Dieu qui parle et se révèle aux hommes par les phénomènes historiques, nous apprend par là, que la main qui porte l'encensoir ne doit pas porter
le sceptre, et vice versd. À l'Eglise les |
conseils, les avertissements: à l'Etat la législation et le gouvernement direct de la société ; à l'Église de tracer la voie, à
l'Etat d'y marcher; enfin aux peuples # de les y suivre. Hors de là point d'accord # entre les faits. et par suite anarchie et |
désordre dans la société. Il est bon
d'ailleurs qu'il se trouve, dans les sociétés | humaines, une voix qui puisse, au À besoin, dire avec autorité aux puissances |
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surtout dans un âge de regénération poli-
tique, comme celui où nous vivons, que
la société a besoin qu'une autorité désintéressée, placée au-dessus des intérêts natériels, fasse entendre d:; paroles üe nrndence aux uns, de désintér-ssement aux autres, à tous de soumission aux lois immuables du monde moral.
Dans le discours que je viens de rappeler à votre souvenir, j'entretins auditoire que
comme l'un des deux éléments du pou-
moi de ce je regarde voir social, l'élément religieux ou spirituel. Je ne saurais, ce me semble, mieux répondre à l'invitation qui m'a été faite de vous donner une lecture, que de traiter un sujet qui complétera ma thèse.
Je vais donc vous parler de ce que je regarde comme le second élément du
pouvoir social, et c’est ce que je ferai en vous présentant quelques observations sur l'intelligence dans ses rapports avec
la société.
Dars l'un et l’autre cas, c'est bien l'intelligence ; mais dans l’un c’est l’intelligence s'appliquant particulièrement aux choses spirituelles, dans l’autre ce sera l'intelligence s'occupant particulièrement des choses temporelles. Dans un cas, elle produit la foi, dans l’autre l'autorité : deux excellentes choses dont le monde civilisé se trouve dans une grande pénurie par le temps qui court.
À qui la faute ? c'est à chacun à bien
examiner sa Conscience sur ce point.
L'on comprendra. sans doute, que je n'entends pas faire du dualisme psychologique,en parlant d'un élément spirituel, et d'un élément intellectuel, d'où l’on
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pourrait penser que je crois à deux principes d'activité chez l'homme. Tout ce qui en nous voit et sent, juge et veut, c'est bien l'âme ct l'âme seule: mais si l'âme est une dans son essence, elle est multiple dans ses facultés, au point même qu'elle se trouve, quelquefois, soit par vice d'organisation, soit par vice d'éducation, à manquer de quelques-unes des lacultés humaines, où à en avoir qui ne sont qu'imparfaitement développées.
Voir ou sentir, juger et vouloir ne sont pas la même chose pour l'âme; Ovide l'a dit : video meliora, proboque deteriora “equor, et c'est ce que chacun de nous à souvent éprouvé.
J'entends donc par intelligence, pour le sujet qui va nous occuper. la force de conception, l'aptitude et l'énergie, qui rendent capable des grandes choses dans
tout ce qui est du ressort de l’activité
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humaine, abstraction faite de la question de moralité, qui dans ma théorie, tombe dans le domaine du pouvoir spirituel.
À ce dernier pouvoir la noble mission de conserver les liens sacrés qui tiennent le ciel et la terre unis l’un à l’autre, et qui nous font remonter jusqu'au sein de Dieu même pour y chercher l’origine et la raison de la société, qu'on ravale.
qu'on prive de toute base sûre et durable, en l’appuyant uniquement sur des considérations tirées de la partie inférieure de notre nature.
[Il n’est certes pas indifférent que l’on considère la société comme étant fondée pour des fins divines, ou pour des fins humaines. Que l’on continue à proclamer que la société est établie pour l’homme, pour l’avancement des intérêts purement humains, alors, et ce sera logique, chacun, chaque famille, chaque
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1 classe travaillera pour soi, pour son avantage particulier, sans s'occuper des Adevoirs et des intérêts supérieurs de lu Zsociété. Vous verrez alors la religion {s’isoler de ce qu'on appellera les choses 4 du siècle, et déclarer hautement que son | royaume n'est pas de ce monde, texte { sacré dont on a étrangement abusé. Que le Christ ait voulu dire par là que ce n'était pas dans ce monde que ses élus # devaient attendre leur récompense, à la 4 bonne heure ; mais qu'il ait recommandé {a son église de ne s'occuper en rien du { mouvement des affaires terrestres, c’est 1 ce qui ne peut m'entrer dans l'esprit. Le { plus grand mal qui rit résulté de cette 4 doctrine, c'est que la puissance religieuse, 4 dans le christianisme comme ailleurs,
dédaignant de s'associer au pouvoir mais sentant qu'elle ne pouvait s'en le subordonner
passer, à travaillé à
entièrement à ses fins particulières, et
en voulant trop spiritualiser les nations, | elle a détruit toute lenr force matérielle | et intellectuelle. Ou bien encore, le # pouvoir séculier, sentant qu'il a besoin du # pouvoir spirituel, cherche à se l’esservir, à et en l'asservissant le corrompt, lui ôte 4 toute sa force morale, et bientôt la société M perd «a base spirituelle, et reste avec les À forces et les instincts purement matériels :
d'un côté c’est le mysticisme, de l’autre.
le matérialisme, tous deux également | contraires à la nature et aux destinées À de l’homme.
Mais il me semble entendre des murmures : à quoi bon, se dit-on, venir nous occuper, dans ce coin de l'Amérique, nous jeune peuple, de ces grandes et épineuses questions, qui n'intéressent que la vieille Europe ? Laissons-la guérir, comme elle le pourra, les vices constitu-
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desquels sa caducité se roule sur un lit de douleur. Notre voix, elle ne l'écoutera pas ; et nous avons devant nous une nature riche, belle et vierge qui invite et provoque notre jeune et vigoureuse virilité. Paroles pleines d’irréflexion, messieurs. (Ces vices, dont nous nous rions, nous les avons sucés avec le lait de notre mère, cette vieille Europe; ces maux, nous en avons les germes en nous dans les idées, les lois et les institutions que nous tenons de cette Europe souffrante. La vigueur de la jeunesse nous en fait triompher, mais un temps viendra.
et plus promptement pour nous que pour elle, grâce à la rapidité avec laquelle tout marche de nos jours ; un temps viendra où nous aurons aussi les mêmes vices à corriger, les mêmes maux à guérir, si nous ne sommes assez sages pour en purger notre système social. Que
diriez-vous de celui qui, voyant souffrir
un vieux père et une vieille mère d'un mal héréditaire, ne profiterait pas des forces de la jeunesse pour en étouffer le germe chez lui ? Les grandes questions de réforme sociale qui agitent aujourd'hui l’Europe, nous intéressent donc aussi bien que les peuples Européens, et il nous importe autant qu'à eux de les étudier. Eux, ils ont a guérir le mal :
nous, nous avons à le prévenir.
C’est donc à bon droit que les esprits sérieux se préoccupent partout de l’état actuel de nos sociétés. Il n’y à pas, en effet, à se le cacher, le désordre et l'anarchie dans les idées sont tels, que, parmi tous les peuples qui tiennent à la civilisation européenne, il n'y en à pas un seul dont l'état socia, à l’époque actuelle, repose sur un principe moral d'autorité indisputable ou indisputé ; sur un de ces principes qui, remontant
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jusqu'à Dieu, seule et unique source de
toute autorité, commande sans contestation l’assentiment et la soumission des peuples. On remarquera que je dis principe moral, c’est-à-dire tirant sa force de l’idée de droit absolu, non pas seulement de considérations d'intérêt et de convenance, comme le principe représentatif, qui est et sera toujours cependant un auxiliaire utile, indispensable peut-être, au bon fonctionnement du principe moral quel qu'il soit. De tel principe, il n’en existe plus dans notre monde social depuis la répudiation du ci-devant droit divin, droit de par la foi des peuples seulement si vous voulez, et non, comme on a voulu le faire croire, de par la grâce de Dieu ; mais droit toujours existant, quant à l'effet pratique ; l'essentiel en pareil cas étant l'assentiment public.