‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 2)Chapitre 8 sur 23 · SUR LA · texte numérisé non relu

SUR LA

PRONONCi LB 3 OCTOBRE 1831 A LA CHAMBRB DBS DÉPUTÉS

L'article 23 de la charte de 1814 disposait que la nomination des pairs de France appartenait au roi, que leur nombre était illimité, que le roi pouvait en varier 1^ dignités, les nommer à vie où les rendre héréditaires selon sa volonté. Mais, d'après l'article 68 de la nouvelle Charte adoptée le ili août 1830, cet article 23 devait être revisé dans la session de 1831. Pour se conformer à cette prescription, M. Casimir Périer déposa sur le bureau de la Chambre des députés, le 27 août de cette même année, un projet de loi qui conservait exclusivement au souverain le privilège de choisir les pairs, n'en limitait pas le nombre, décidait que la dignité de pair serait désormais viagère, et supprimait l'hérédité. Dans l'exposé des motifs à l'appui de ce projet de loi étaient développées les diverses considérations qui avaient déterminé le gouvernement à proposer : 1° de conserver à la couronne le droit de nommer les pairs; 2« de ne pas limiter le nombre des membres de la pairie; 3<' de supprimer l'hérédité. En faveur de la première solution, il était dit que. le régime de la monarchie représentative portant en luimême un principe de durée et un principe de progrès, cba-

cun des deux pouvoirs délibérants devait recevoir de la Constitution le dépôt d'un de ces principes. La mission de l'un était de maintenir la stabilité des institutions fondamentales; celle de l'autre était de hâter le développement et l'amélioration des lois politiques et administratives. La durée était donc le caractère du premier, et la mobilité celui du second; il devait en résulter des différences essentielles dans leur origine et leur composition. La Chambre des Pairs devait émaner d'un pouvoir stable comme le sien, la royauté; la Chambre des députés, d'un pouvoir mobile comme elle-même, le corps électoral.

La seconde proposition était fondée sur ce que la Chambre des pairs, étant composée de membres inamovibles, échapperait, à ce titre, à l'influence du trône et du pays. Le seul moyen de prévenir et de combattre dans son sein la formation d'une majorité hostile était de donner à la couronne le droit de créer de nouveaux pairs quand elle le jugerait convenable. Ce droit équivaudrait, envers la haute Chambre, à celui de la dissolution à l'égard de l'autre, et, par la perspective seule de Pexercice de ce droit, la couronne exercerait souvent sur la pairie une influence propre à ramener l'harmonie entre les pouvoirs.

En ce qui concernait le troisième point, qui était le plus grave, les avantages de l'hérédité n'étaient pas méconnus. Les grands services rendus à la cause libérale par la Chambre des pairs sous la Restauration étaient rappelés. Mais le gouvernement devait tenir compte du sentiment public, et l'on ne pouvait se dissimuler que la répugnance pour l'hérédité de la pairie était générale. Juste ou injuste, raisonnée ou irréfléchie, l'opinion, à ce sujet, s'était prononcée d'une façon trop positive pour ne pas devenir impérative, et satisfaction complète devait lui être donnée.

La commission devant laquelle fut renvoyé le projet de loi en adopta les trois bases principales, et les motifs de sa

résolution furent longuement développés dans un savant rapport de M. Bérenger. Toutefois, pour prévenir les erreurs et les surprises, pour empêcher des nominations de faveur et faire obstacle à des ambitions qui ne seraient justifiées par aucun service, elle crut devoir y introduire une classiflcation de hautes dignités et hautes situations sociales dans lesquelles devraient être circonscrits les choix de la couronne.

Dans la discussion générale, Tutilité d'une seconde Chambre et le mode de recrutement proposé furent tour à tour combattus et défendus. Mais la grosse question, celle qui préoccupait et animait le plus les esprits, était la question de Thérédité. Le chef du cabinet lui-même, M. Casimir Périer, était partisan de cette hérédité, et, en proposant sa suppression, il n'avait fait qu'obéir à des circonstances impérieuses. Chacun le savait, et, ainsi que l'a écrit M. Guizot dans ses Mémoires, personne n'eût osé lui reprocher d'agir autrement qu'il avait fait. Mais M. Thiers n'était pas ministre, la responsabilité du pouvoir ne pesait pas sur lui, et, sans espérer le moins du monde faire triompher son opinion, il crut de son devoir de venir l'exposer devant la Chambre et le pays.

Messieurs,

Avant de m'engager dans cette grave discussion, j'ai besoin d'invoquer l'indulgence de la Chambre, et je dois lui avouer tout d'abord la doctrine que je viens soutenir aujourd'hui devant elle : c'est l'hérédité de la pairie. Je ne me dissimule pas l'état des esprits, je

o'ai pas la prétention de lutter contre le torrent des opinions. Aussi me suis-je demandé si je devais prendre aujourd'hui la parole. Je m'y suis décidé par deux considérations que je vais soumettre à votre jugement. La première, c'est l'énergie même de ma conviction ; je me suis dit qu'on ne pouvait se taire lorsqu'on éprouvait une conviction aussi forte que celle que j'éprouve ; je me suis dit que la difficulté, l'impossibilité même de faire triompher la vérité, ne dispensait pas de la soutenir. Notre devoir, en effet, n'est pas de la faire triompher, il est de la dire. La seconde considération est toute d'utilité. Nous travaillons tous à faire une monarchie, c'est notre intention sincère ; eh bien, il importe de savoir ce que nous ferons, il importe de nous expliquer sur les véritables conditions de la monarchie ; il n'y a pas de meilleure occasion de le faire que la discussion sur la pairie.

Quelle que soit l'opinion qui aura prévalu, il aura été utile de bien con^iaître le but vers lequel nous marchons. Il y a quarante ans, la France aussi voulait faire une monarchie. Elle le voulait sincèrement, elle y travaillait du meilleur de son cœur; et cependant elle ne produisit que cette ridicule constitution de 1791, que tout le monde crut une monarchie, qui semblait en être une en effet, à laquelle on prêta serment comme telle, et qui, quelques jours après, disparut comme une illusion pour faire place à la réalité qu'elle cachait, c'est-à-dire à l'anarchie. C'est cette méprise qu'il faut nous éviter. Je crois

donc qu'il n'y aura pas seulement ici l'accomplissement d'un devoir, il y aura utilité pour tous, si je sais suffire à ma tâche. J'invoque donc toute votre indulgence ; mon plus grand souci, c'est la longueur des développements dans lesquels je serai obligé d'entrer; je tâcherai cependant d'être le plus court possible. Si, du reste, je dépasse la mesure d'attention ou de tolérance due ici à tous les membres de cette Chambre, vous m'avertirez, et je quitterai cette tribune, n'accusant que moi seul, si les vérités utiles que je crois avoir à dire n'ont pu se produire au milieu de vous. {Marques d* approbation.)

En politique, messieurs, on n'invente pas plus que dans les autres sciences, on observe ; et l'observation a révélé à tous les publicistes trois formes de gouvernement : le gouvernement purement monarchique, le gouvernement purement aristocratique, le gouvernement purement démocratique.

Si vous les observez, si vous en étudiez les avantages et les inconvénients d'après l'histoire et l'expérience des temps, vous verrez que, dans le gouvernement monarchique, se trouve l'unité de volonté, unité si précieuse pour l'exécution ; mais, à côté de cette unité, se trouvent les caprices du souverain, la succession des bons et mauvais princes, les intrigues de cour... Dans les gouvernements aristocratiques, vous avez les ambitions soutenues, les longs desseins, les grandes entreprises fortement exécutées; mais vous avez aussi l'esprit exclusif et l'inquisition, vous

avez cette Venise, qui fit de si grandes choses et finit si misérablement sous la main du jeune général que la France, en 1796, avait envoyé sur les bords de r Adriatique.

Dans les gouvernements démocratiques, vous avez tous les vices et toutes les vertus ; vous avez une durée éphémère, toutes les inconséquences, toutes les alternatives du courage et de la faiblesse, car les masses sont tantôt braves, tantôt lâches.

Tous les gouvernements ne peuvent d'ailleurs durer; ils ont un germe de destruction. La monarchie périt par la démocratie ; la démocratie se change en despotisme, et périt par la monarchie. Ils périssent tous par ce qui leur manque. Les États ne peuvent durer quand ils n'ont qu'une seule forme.

Nous avons vu sous nos yeux, à nos côtés, la société se reposer dans un gouvernement mélangé de toutes ces formes, y séjourner grande et paisible ; je veux parler de l'Angleterre, que je demanderai la permission de citer plus d'une fois. Ce gouvernement a eu l'avantage de l'unité de volonté, mais sans ses caprices ; il a réuni l'esprit de suite et la constance de l'aristocratie à l'énergie de la démocratie.

Si nous avons à juger ses effets, nous voyons qu'il a réuni trois choses qui sont le plus rarement réunies dans l'histoire : il a su conquérir ; en conquérant, rester libre, et se réformer sans secousses. Il n'y a pas de gouvernement qui ait réuni ces trois choses si rares, si ce n'est le gouvernement anglais.

Je demande donc la permission de consulter souvent ce modèle-là. Je sais avec quelle réserve il faut le faire; je sais qu'un gouvernement ne se transpose pas d'un pays dans un autre.

Je n'ignore pas qu'un gouvernement est le résultat d'un état social, et qu'à moins de transporter l'état social tout entier d'un pays dans un autre, on ne peut transporter le gouvernement lui-même; mais c'est sur l'observation et sur les faits, et d'après les analogies incontestables, que le législateur doit prononcer.

Est-il vrai que la monarchie représentative, que nous voulons réaliser chez nous, se compose à la fois de royauté, d'aristocratie et de démocratie.

Telle est la première partie de la question.

Est-il vrai qu'on ne peut y substituer aucun autre élément, et que nous pouvons trouver en France de quoi faire cette monarchie constitutionnelle ?

Voilà la seconde partie de la question.

Il y a, dis-je, dans la monarchie représentative trois éléments : le premier, c'est la royauté. Heureusement on ne nous conteste pas celui-là, et, soit conviction, soit penchant en France, tout le monde est pour la royauté. Je dirai pourtant quelques mots à ce sujet.

La plus belle conception de ce gouvernement monarchique et représentatif, c'est d'avoir délivré la société des intrigues de cour et des troubles de la république. Dans le gouvernement représentatif, les

ministres ne sont pas nommés par des intrigues de cour, mais par des majorités représentatives.

Dans la république, toutes les mutations de pouvoir se font au prix du sang ; mais, dans un gouvernement représentatif, elles ne coûtent que quelques pourparlers.

Sans chercher nos exemples loin de nous, il y a trente ans, on a essayé de la république. Au lieu de royauté, nous avions quelques avocats, quelques hommes d'affaires, à la tête du gouvernement, mais, lorsqu'un général couvert de gloire revint des frontières, alla-t-il demander sa récompense à ces cinq individus? Non, au contraire, c'étaient eux qui semblaient chercher leur récompense dans ses regards. Il ne trouva de rival que dans un autre général, couvert de gloire, pur alors, et Paris faiUit s'égorger pour leurs rivaUtés.

Tout récemment, cette année même, nous avons vu, au milieu de l'animosité des partis, le pouvoir passer trois fois de mains en mains, et, grâce à la royauté, notre sang n'a pas coulé; tout s'est passé en changement de ministères, en simples combinaisons d'hommes; le plus grand inconvénient a été une interruption de signatures.

Voilà en quoi consiste le bienfait de cette royauté qui maintient les ambitions et réduit les questions les plus graves à des questions de ministère.

Je passe à un autre élément, celui de la démocratie.

Celui-là ne nous a pas été plus contesté que la royauté.

Tout le monde, excepté l'aveugle Charles X, nous a accordé cette autre partie du gouvernement représentatif; et, ici, remarquez que la conception est aussi belle qu'elle nous a paru l'être pour la royauté.

Dans les temps anciens, au milieu des républiques de l'antiquité, on ne pouvait s'adresser au pays, consulter son opinion, qu'au prix des désordres souvent les plus graves, effet inévitable de ces assemblées tumultueuses de la place publique.

On ne pouvait avoir de décisions que celles que le caprice rendait, et le sort du peuple dépendait de quelques paroles dites dans un coin de Rome.

Eh bien, messieurs, la monarchie représentative offre quelque chose de bien plus beau, de bien plus grand. Elle appelle l'élite de la nation à déUbérer sur ses intérêts, et, dans cette enceinte, le forum des anciens s'est changé (permettez-moi l'expression) en un salon d'honnêtes gens. Vous avez sans doute les passions que l'homme éprouve dans les grandes réunions, mais ces passions sont épurées en vous. Ici peuvent se reproduire avec plus de régularité, moins de désordre, toutes les scènes de la liberté antique. Les hommes doivent venir à cette tribune déployer raison, éloquence, présence d'esprit, tout ce qui sert à gouverner les autres hommes. {Marques dCapprobation,)

Personne ne conteste la beauté de cette concep*

tioD et sa nécessité dans tout pays où la nation devra intervenir dans son gouvernement; mais quant au troisième élément, qu'on a appelé du nom si odieux à' aristocratie^ celui-là est contesté, et c'est sur celuilà que je veux appeler votre attention.

Je n'ai pas plus de penchant pour l'aristocratie qu'aucun autre, et j'ai autant besoin que personne de n'en pas rencontrer dans ma carrière ; mais ne nous laissons pas égarer par de folles préventions ; voyons le fond des choses.

Jamais, dans la tète d'aucun publiciste, il n'est venu de mettre, en présence de la royauté, la démo-

cratie toute seule. Je défie mes adversaires de présenter un seul fait pareil dans l'histoire. On a vu l'aristocratie en présence de la démocratie, car cela était dans le plus célèbre des États, à Rome ; mais la royauté seule en présence de la démocratie, jamais. Aussi nous a-t-on accordé qu'il nous fallait un intermédiaire entre la royauté et la démocratie.

On a parlé d'une seconde Chambre ; j'approuve ce qui a été dit à cette occasion : qu'une seconde Chambre présentait, toujours de grands avantages, de quelque manière qu'elle fût constituée. On a dit qu'elle pourrait revoir les lois, rétablir des amendements qui nous auraient échappé. Permettez-moi de le dire, messieurs, ce serait un mince avantage : si elle se borne à corriger des lois sous le rapport matériel, à perfectionner notre travail) elle ne forme encore qu'un double emploi. Pour qu'une seconde Chambre soit quelque

chose, il faut qu'elle représente un autre intérêt : à cette condition seulement, elle n'est pas une répétition inutile.

La question reste donc de savoir comment on peut créer ce second intérêt. Ici, je prévois une objection ; on ne manquera pas de me dire : Comment peut-il y avoir deux intérêts dans la société ?

Mais il y a mille intérêts dans la société; ils se généralisent et arrivent à être deux : le premier, c'est l'intérêt du progrès ; oui, toutes les sociétés avancent et doivent avancer ; le progrès est la plus noble des croyances des modernes, et cette croyance je la partage de toutes mes forces. Si les sociétés n'avançaient pas, si les révolutions se faisaient en pure perte, tout le sang versé, toutes les larmes répandues, seraient sans consolation. Mais non', une idée si déplorable n'est pas vraie, la société avance; mais comment avance-trcUe d'une manière utQe ?

Tout changement, pour être avantageux, doit n'être ni trop brusque ni trop considérable ; c'est le second intérêt que j'ai indiqué, celui de la stabilité. Si on ne le consulte pas, si, sans s'assurer qu'un changement est bon et n'est pas trop complet, on l'adopte, on trouble la société, et on ne fait pas son bonheur ; car il est surtout dans les générations présentes et dans les générations à venir.

11 faut donc ce double intérêt de stabilité et de progrès ; je pourrais citer à ce propos des exemples vulgaires. Ainsi, quiconque parle de notre révolution

ne manque point de dire : Il est bien fâcheux que MM. Turgot et Necker n'aient pas fait réussir leur système des assemblées provinciales. Quel est le sens de cette réflexion? C'est qu'il est fâcheux que le progrès n'ait pas été graduel. Autre exemple : nombre de fois on a parlé de la liberté du commerce ; mais estil quelqu'un qui ait jamais dit : Il faut, en un jour, anéantir tous les tarifs, supprimer tout le système actuel? Non, messieurs, en politique comme en administration, tout le monde sent qu'il faut que le progrès soit mesuré et prudent.

Il y a donc dans la société, je le répète, deux intérêts : celui du progrès et celui de la stabilité. Il s'agiL de les combiner ensemble et d'en tirer parti, de les représenter tous les deux dans les Chambres.

Mais, dira-t-on, laissez faire la société, elle connaît ses intérêts aussi bien que vous-même ; elle sait qu'elle a intérêt au progrès, à la stabilité. Laissez-la composer par l'élection ses deux Chambres, elle les composera suivant son double besoin.

Pour cela, messieurs, il faudrait supposer une chose, c'est qu'un pays ne se trompe pas. Sans doute le pays de France est plein de qualités brillantes, solides; il obéit aux plus belles, aux plus justes influences ; mais il se trompe comme tous les pays ; il se trompe peut-être davantage parce qu'il est plus vif que les autres, parce qu'il est plus que les autres sous le coup de ses impressions du moment.

Eh bien, ce que nous voulons, c'est que le gouver-

iiement ne dépende pas de l'impression de ses passions du jour. Si tout en France est le produit de l'élection, le gouvernement ne sera jamais composé ()ue suivant les passions du jour.

Je pourrais, messieurs, chercher ici des exemples ailleurs que chez nous ; mais il s'agit de nous, et c'est notre propre expérience que j'interroge. Voyez, messieurs, depuis quarante ans, combien le pays a été envahi par des opinions diverses, également exclusives.

En 1789 et dans les années qui suivirent, que voulait-on? la Hberté, l'égalité; nous ne demandions que cela.

Après les excès qui amenèrent le 9 thermidor, nous parlions d'ordre et de clémence.

En 1800, nous ne parlions plus de hberté ni d'égahté, mais nous parlions encore d'ordre et constamment de grandeur.

En 1815, c'étaient d'autres passions; nous ne par- Uons plus ni de grandeur ni d'ordre ; nous ne partions que de paix et de repos.

Quelques années plus tard, nos opinions ont encore changé, et nous demandions ce que nous avions cessé de demander depuis longtemps.

Le pays s'est-il trompé dans ces diverses circonstances? Non, messieurs; mais il a voulu successivement et trop exclusivement toutes choses. Quand il a voulu la liberté et l'égalité, il n'a voulu que cela; quand il a voulu l'ordre, il n'a voulu que cela ; et de

même, quand il a voulu la paix, il ne parlait que de la paix, et semblait oublier tout le reste.

Je voudrais donc un pouvoir placé de manière à rappeler toujours ce que Ton tendrait à oublier, un pouvoir qui rappelât sans cesse et à la fois les idées de grandeur, de liberté, de paix et d^égalité.

Eh bien, messieurs, si tout dépend des élections, pourrons-nous arriver à ce but, que nous devrions tous désirer d'atteindre ?

Consultez toutes les élections faites depuis quarante ans : toujours le parti dominant, celui qui avait la direction presque exclusive de l'opinion publique, venait seul, le parti battu ne venait pas. Quant à la masse flottante, elle suivait toujours le mouvement qu'on lui imprimait, et les élections dépendaient de la passion dominante du jour.

Eh bien, c'est pour cela que nous voulons quelque chose qui ne dépende pas de l'élection, mais qui dépende de la raison et de l'intérêt du pays. {Braroit imx rentres.)

Je vous ai cité nos variations politiques. Que serait-ce donc si je vous parlais des mille systèmes qui peuvent traverser nos imaginations si vives, et qui peuvent en un jour les envahir?

Permettez-moi de parcourir quelques-uns de ces systèmes, et de vous les indiquer rapidement.

A une époque, nous ne voulions que centralisation ; toutes les affaires des départements, même les moNis importantes, devaient se faire dans la capitale^

A une autre époque, on ne veut plus entendre parler de centralisation.

Je ne juge pas ces deux systèmes, je ne fitis qu'in* diquer la préoccupation des deux époques.

S'agit-il du crédit? Vous savez quel abus on a fait du crédit à une certaine époque ; c'est au point que la Convention y a émis pour àà milliards d'assignats.

A une autre époque, Napoléon croyait si peu au crédit, qu'il a enfoui dans les caves des Tuileries plusieurs centaines de millions en métaux.

Je ne prononce pas non plus entre ces deux systèmes ; je veux seulement montrer qu'à une époque on ajoutait une foi exclusive au crédit, et à une autre époque pas du tout.

S'agît-il de l'industrie? A une époque, on s'imagine qu'on pourra faire l'industrie française rivale de Tiadustrie étrangère, et même exclure du continent tous les produits des fabriques anglaises.

A une autre époque, on ne parle plus de ces exclusions, on veut la liberté du commerce, et même la liberté absolue.

Dans toutes choses, en fait d'impôts, que faut-il pour changer tout un système ? Un accident des saisons. Que, pendant quelques années, les récoltes des céréales soient abondantes, on demande l'exclusion des blés étrangers. Pour les vins, que plusieurs années de suite les récoltes soient trop abondantes, de mauvaise qualité, le» exportations deviendront rares ; on dira que le mal vient de l'impôt ; on ne voudra plu$

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absolument de l'impôt indirect. Je citerais encore bien d'autres exemples: après nos victoires d'Amérique, tout le monde voulait être marin ; le lendemain de la bataille de Trafalgar, nous ne voulions plus de marine. {Interruption.,. Murmures aux extrémités... Af arques d'approbation aux rentres.)

Plusieurs voix. — Parlez, parlez.

M. Thiers. — A une autre époque on nous dit : En Prusse, il existe un système d'armée nationale qui subsiste toujours, qu'on utilise quand on veut; il suffit pour cela de conserver les cadres. Aussitôt on ne rêve plus chez nous que landwehr. A une autre époque on dit qu'un grand homme a négligé le système des places fortes ; dès lors chez nous on méprise ce moyen de défense, on ne veut plus de places fortes; et il y a quelques années on a été obligé de réunir une commission d'hommes instruits qui ont consigné dans un excellent Mémoire le mérite et l'importance du système contraire.

Encore un exemple : à une époque on n'a voulu que des frégates, à une autre que des vaisseaux, à une autre encore que des navires à vapeur; tous les jours on voit éclore un système nouveau, et il suffit d'un homme d'esprit pour le répandre et le faire adopter.

Et remarquez encore que, par les progrès de la presse périodique, on est arrivé à communiquer à toute la France les mêmes idées en quelques jours ; la France est devenue en quelque sorte un nouveau

Forum dans lequel délibèrent 32 millions d'hommes.^

Il suffît qu'à Paris un homme d'esprit ait une idée nouvelle pour que tout le pays reçoive, au moyen de la presse, une impression dans le même sens. Certes j'admire ce résultat comme un immense progrès; j'admire qu'une impression, partie du centre, arrive à la circonférence. Mais il importe de se garder des impressions du jour ; et, lorsqu'on voit celles du lendemain différer à ce point de celles de la veille, il ne faut pas les subir aveuglément et en faire dépendre ie sort de l'État ; c'est de cela qu'il faut nous préserver. {Marques d'adhésion.)

Quels sont les grands gouvernements dans lesquels on a le plus de confiance ? Ce sont ceux qui ont le plus de constance dans leur marche, ce sont ceux qui ont voulu, non beaucoup de choses, mais toujours les mêmes choses.

Depuis bien des années nous avons la crainte, passez-moi l'expression, d'être dupés par l'Angleterre; cela n'est pas fondé, car en Angleterre on dit la même chose. A quoi donc attribuer le progrès constant de l'Angleterre vers la grandeur? à ce qu'elle a voulu toujours la même chose, à ce qu'elle ne change pas de système en quelques jours, en quelques heures ; elle a voulu dominer sur les mers, et, pendant deux siècles, elle s'est attachée presque exclusivement à sa navigation.

Elle a voulu faire prédominer son industrie sur toutes les autres industries, et, depuis deux siècles

aussi, tel a été le but presque exclusif de ses lois prohibitives.

Depuis quelque temps elle s'est aperçue que son industrie était assez forte pour ne pas craindre la rivaité d'aucune autre, et alors elle a travaillé à modifier ses lois sur les prohibitions, mais elle Ta fait non pas en quelques jours, comme nous en aurions été capables, mais depuis quinze ans elle y travaille ; et le système est à peine commencé.

Ainsi, messieurs, en toute chose, ce qu'il faut, avant tout, c'est la constance. Il faut que le gouvernement en ait beaucoup, il faut qu'il persiste avec fermeté dans ses projets ; c'est ainsi qu'il arrivera à la grandeur. {Adhésion aux centres,)

On vous a dit, il est vrai, qu'en constituant une Chambre héréditaire, c'est-à-dire en confiant à quelques individus le privilège de contribuer héréditairement à la confection des lois, on s'exposait à voir les intérêts généraux du pays contrariés par les intérêts isolés de ces quelques individus.

On dit qu'une pairie héréditaire empêcherait l'abolition de certains abus dommageables au pays; je pourrais citer des exemples voisins et bien concluants. Avant que je les cite, permettez-moi de faire sentir la différence qui existe entre notre état social et celui de l'Angleterre, et de prouver, au moyen de cette différence, qu'il y aurait chez nous beaucoup moins à craindre qu'une pairie héréditaire arrêtât la marche des institutions.

En France, toute la réforme est consommée ; la nuit (lu 4 août a renversé tous les privilèges. {L'orateur est interrompu pur un bruit parti d'une tribune publique.)

M. LE PRÉSIDENT. — Huissicrs, faites faire silence. {Le silence se rétablit.)

M. Thiers. — Tous les intérêts aristocratiques ont disparu, et désormais la pairie ne peut avoir à protéger aucun abus qui lui soit particulièrement cher. En Angleterre, tout au contraire, l'aristocratie a un intérêt immense à empêcher la réforme ; cependant nous voyons ce qui s'y passe : cette classe privilégiée, qui comprend qu'il s'agit ici non pas seulement de tels ou tels avantages, mais de tous ses privilèges, que fait-elle? elle cède. Sans doute elle cède à regret et tard, mais il faut toujours céder tard quand il s'agit de toucher à la constitution du pays.

Je vous citerai deux faits : l'émancipation des catholiques et la réforme parlementaire. L'émancipation des cathoUques conduisait à la réforme, et la réforme a porté atteinte à tous les privilèges de l'aristocratie. Cependant, quand l'émancipation a été proposée, elle a vu que le pays était décidé, qu'il la voulait, que toutes les majorités de la Chambre des communes seraient dans ce sens ; elle a mieux aimé ne pas être privée du duc de Wellington : elle a rendu son épée au duc de Wellington; aujourd'hui, elle aime mieux que la majorité de la Chambre des communes soit dirigée par un des siens, par lord Grey : elle remet son épée au lord Grey.

Vous avez, de plus, pour obliger Taristocratie à se rendre, une réserve : c'est l'appel de nouvelles existences au secours de la minorité des pairs. Cependant, même sans recourir à ce moyen, l'aristocratie, celle qui discute au grand jour de la publicité, se rend : elle se rend très-tard ; c'est lorsqu'elle en sent la nécessité.

Si l'émancipation et la réforme parlementaire avaient eu lieu il y a cinquante ans, la guerre civile et les bouleversements en auraient été la conséquence ; mais aujourd'hui que la nécessité en est universellement reconnue, on les accepte comme des améliorations, et il n'en résulte aucun trouble.

C'est ainsi, messieurs, que l'on doit céder, quand les choses sont mûres, quand le fruit est bon à cueillir. Mais, quand une idée n'a germé encore que dans la tête d'un homme d'esprit, elle ne pourrait encore produire que les résultats les plus funestes. Ce n'est pas dans ce moment qu'on doit adopter une idée : c'est quand elle a pénétré dans la tête même de ceux qui n'ont pas d'esprit qu'elle doit être accueillie. (Trêxbien ! très-bien l)

Mais on me dit encore : « Une Chambre héréditaire n'aura pas les lumières nécessaires ; » et l'on m'oppose cet adage vulgaire : « Le mérite du père ne passe pas à son fils. > Ce que j'ai dit, messieurs, me semble résoudre encore cette question. Qu'ai-je dit, en effet, que je souhaitais rencontrer dans cette Chambre? Des traditions. Eh bien, messieurs, l'esprit ne se transmet

pas, soit; mais les traditions se transmettent, et c'est ce qui suffit à l'objet que nous nous proposons.

Mais je dis plus : l'esprit même ne manquera pas. On dit que, dans la question de l'hérédité de la royauté, il se trouve un correctif dans la responsabilité des ministres, qui vient prêter au roi les lumières qu'il n'aurait pas, mais que, pour la pairie, il n'y a pas un pair responsable à côté du pair héréditaire pour lui prêter la capacité qu'il n'a pas lui-même.

Il est facile de répondre à cela. La famille régnante est une seule famille. Si le fils du roi n'a pas d'esprit, tout est fini; il n'y a rien qui puisse y suppléer. Mais la pairie se compose de deux ou trois cents familles : s'il n'y a pas d'esprit, de talents, dans une de ces familles, il y en aura dans une autre; et, permettezmoi de le dire, si les gens d'esprit sont exposés à faire des sots, les sots sont aussi exposés à faire des gens d'esprit. {On rit.)

Si, dans un jour donné, l'esprit ne se trouve pas dans une famille, il se trouvera le môme jour dans une autre, et, pour me servir d'une expression vulgaire, les facultés heureuses se promèneront de famille en famille, et chacun aura son tour.

Remarquez que, dans les classes moyennes, il y a beaucoup d'hommes distingués dont les dispositions vont, en quelque sorte, s'enfouir dans des professions obscures. Il ne peut en être de même dans les familles destinées à la pairie. Là l'éducation guette arriver eu quelque sorte l'homme d'esprit, elle s'en empare, elle

no CONSTITUTION DE LA PAIRIE.

le développe, elle le fait arriver à bien : et, pour me servir de l'expression des naturalistes, il n'y a pas là de germes perdus.

La Chambre des pairs d'Angleterre a déployé autant de talent que la Chambre des communes. Et chez nous-mêmes, soyons justes, messieurs, ayons le courage de l'être, la Chambre des pairs a présenté des discussions aussi belles, aussi libérales que la Chambre des députés. {Approbation aux centres. — Murmurer aux extrémités,)

Je vous disais, messieurs, que cette aristocratie parlementaire (veuillez m'accorder cette distinction), que cette aristocratie possède les lumières des traditions, qu'elle peut avoir l'esprit et les talents qui s'acquièrent, alors surtout qu'on est appelé à remplir un rôle public. Elle aura sa vanité aussi ; elle cherchera à se rendre populaire.

Les antécédents le prouvent; et permettez-moi de vous citer un exemple : les idées les plus libérales, par qui sont-elles soutenues ici, dans cette Chambre? Est-ce par des roturiers (passez-moi le terme) ? Non ; elles n'ont pas de plus zélés défenseurs que certains hommes nés dans les classes les plus élevées.

Elle a donc, elle doit même avoir du libéralisme, puisqu'elle est appelée à discuter les intérêts du pays à la tribune législative.

Ainsi, ce troisième élément, que nous voudrions placer entre la royauté et la démocratie, nous ne le trouvons complètement que dans une Chambre qui ne

dépende pas de la passion du jour, c'est-à-dire qui ne soit pas formée par l'élection, qui tienne à la couronne par un intérêt de conservation, et au pays par ses propriétés ou le rôle important qu'elle y joue.

Elle a deux indépendances, car il faut en avoir deux : elle a l'indépendance à l'égard de la couronne, car, provenant de la nature, et non pas seulement du choix de la couronne, elle ne doit pas dépendre d'elle. Enfin elle a aussi l'indépendance à l'égard du pays, et, quand il se trompe, elle peut ne pas partager ses erreurs. Elle est un corps équilibrant entre les deux corps politiques.

Maintenant que je crois avoir fixé comment et de quels éléments doit se composer la monarchie représentative, permettez-moi d'arriver à cette autre partie de la question, qui est plus difficile peut-être. On nous dit que l'aristocratie est un privilège, et que le privilège n'est plus dans nos mœurs ni dans nos lois, qu'il est antipathique avec la révolution de Juillet.

On nous dit, d'ailleurs, que, quand même nous voudrions fonder cette aristocratie, elle n'est plus possible, que tout le mal même que nous voudrions créer n'est plus possible, et que tous les efforts pour le reproduire seraient chimériques.

On ajoute que, si nous parvenions à le réaliser, nous ressusciterions une foule d'abus que l'aristocratie entraîne toujours après elle.

Je n'affaiblis pas l'objection, je la reproduis tout entière, parce que j'ai l'espoir de la résoudre victorieusement.

Permettez-moi de m'expliquer sur ce qu'on appelle droit et privilège. Pour mon compte, je crois que, comme toute science doit se fonder sur les faits, il n'y a de droit politique que celui qui repose sur l'utilité nationale. On pourrait être tenté d'appeler privilège la royauté héréditaire ; car c'est le gouvernement du pays remis aux mains d'une famille, quels que puissent être les descendants du souverain ; mais c'est évidemment le sentiment de l'utilité nationale qui a fait constituer la royauté héréditaire : la royauté n'est donc pas un privilège, c'est un droit.

Les casuistes du droit divin s'expliquent autrement; ils la font résider dans un droit surhumain, extra-naturel; mais nous n'adoptons pas une telle doctrine. L'hérédité, pour nous, repose sur l'utilité nationale ; c'est là le fondement de tout droit. Et vousmêmes, messieurs, nommés par 200,000 individus, vous traitez les intérêts de 32 millions d'hommes. Sur quoi repose votre droit? Sur l'utilité nationale. Il a été reconnu impossible d'assembler les masses populaires.

On a, par conséquent, résumé, pour ainsi dire, la nation dans un corps électoral, qui, à son tour, se résume en vous. Ainsi vous avez, par cette convention d'utilité nationale, vous, nommés par 200,000 individus, le droit de traiter pour la nation entière. Il n'y a donc de droit politique que celui qui est fondé sur l'utilité de tous.

Si donc il est reconnu utile, véritablement utile, de confier à quelques individus le droit de concourir

héréditairement à la loi, ce ne sera plus un privilège, ce sera un droit, comme celui de la royauté, fondé sur l'utilité de tous. (Très-bien! très-bien!)

J'écarte donc cette vilaine objection comme indigne d'hommes de sens. Il ne s'agit pas de privilèges ; il s'agit de savoir si c'est ou non utile.

On dit : mais ce privilège fera faire de mauvais raisonnements ; beaucoup diront qu'il est étrange que, pour être député, il faille obtenir les suffrages de ses concitoyens, tandis que le fils d'un pair n'aura pas besoin de suffrages pour arriver à siéger dans la Chambre héréditaire.

Messieurs, puisque nous sommes arrivés à faire comprendre au pays l'utilité de la royauté héréditaire, il n'est pas plus difficile de lui faire comprendre l'utilité de la pairie héréditaire; ceux qui ont senti la nécessité de la première, pour empêcher l'usurpation, comprendront l'utilité de la seconde pour le maintien de la société.

L'une n'est pas plus difficile à comprendre que l'autre ; et, si vous parvenez à concilier l'esprit de la masse avec l'une de ces vérités, vous parviendrez aussi facilement à le concilier avec l'autre.

Quant aux privilèges, quant aux abus que Ton prétend que l'aristocratie nouvelle, que Ton veut introduire, entraînerait après elle, permettez-moi d'appeler un instant votre attention sur ce mot aristocratie.

Il y a eu autrefois une aristocratie en France : cellelà était véritable, elle n'était pas parlementaire ; vous

aviez 90 ou 100,000 familles qui dominaient le pays. Les unes étaient militaires, et celles-là seules pouvaient prétendre aux grades de l'armée. A côté de cette aristocratie ainsi privilégiée, se trouvait le clergé. Ce corps était moins dédaigné qu'un autre, parce qu'il exerçait sur les esprits un grand empire, qu'il gouvernait souvent l'État, et qu'il était composé des cadets des grandes familles.

Mais il était une autre aristocratie, celle de robe, que les deux autres dédaignaient, et à laquelle elles faisaient la guerre.

Ces trois aristocraties avaient le privilège exclusif de toutes les carrières qu'elles occupaient. La noblesse militaire envahissait tous les grades de l'armée. Dans la robe, presque toutes les grandes charges de la magistrature appartenaient exclusivement à l'aristocratie de la robe. Dans le clergé, il était rare de voir arriver aux hautes fonctions les hommes de naissance obscure, à moins qu'ils ne fussent doués d'un génie extraordinaire, comme les Bossuet et les Fénelon.

Ces aristocraties avaient des privilèges vraiment intolérables : si un membre de l'aristocratie militaire insultait un bourgeois, ce dernier ne pouvait se battre et en demander raison ; l'amour-propre était froissé, humilié ; et je comprends que contre un pareil despotisme on ait fait la Révolution de 89.

Mais est-ce rien de pareil que nous demandons aujourd'hui : ce ne sont pas 80 ou 100,000 tyrans que nous voulons imposer au pays; ce sont seulement

300 individus que nous voulons investir de hautes fonctions, voilà tout!

Et croyez-vous qu'ils puissent s'emparer des fonctions publiques ; mais la loi est là. Pour le militaire, la loi Saint-Cyr, qui oblige le généreux fils du duc de Montebello à entrer soldat dans un de nos régiments. Dans la magistrature, avec des études préliminaires, de la conduite, quelque fortune, l'accès est facile également pour tous. Dans l'administration, croit-on que la naissance procure quelque avantage? Aujourd'hui que l'on discute tout, peut-on être nommé préfet, soua-préfet, sans faire preuve de capacité? La chose était ditïicile sous l'empire; elle est impossible aujourd'hui.

Parcourons ainsi toutes les carrières , nous les trouverons toutes accessibles au talent.

Il n'y a plus de fermiers généraux qui fassent grâce de l'impôt à un noble ; il pèse également sur tous ; et, si un individu d'une classe élevée en offense un autre, l'égalité est là qui exige l'égalité de la réparation.

Dire que, parce que l'on accorde une fonction à certaines familles, on fonde une aristocratie, c'est se tromper. Peut-être viendra-t-on encore nous parler des privilèges, des majorats; ce sera encore une erreur. Les majorats protègent le capital d'une fortune, mais n'empêchent pas d'obérer le revenu. La preuve, c'est que presque toutes les grandes fortunes établies par majorats ont été aussi rapidement compromises que les autres; car on voyait des grands

avec des revenus absorbés d'avance, et aussi mal placés que si leur fortune eût été complètement dissipée.

On a eu, à toutes les époques, la prétention d'être le plus nouveau de tous les siècles. Souvent on s'est imaginé que rien de pareil à ce qu'on voyait n'avait existé auparavant. Au xvi* siècle, lorsque Luther eut proclamé la liberté de conscience, lorsque Bacon et Newton eurent renouvelé la face des sciences, on crut que tout était changé sur la surface du monde. On écrivit à cette époque des choses singulières ; on crut qu'il allait se former un monde tout nouveau. Eh bien, il y eut une longue agitation et de longs troubles. Que resta-t-il à la fin ? Quelques cours de l'Allemagne étaient indépendantes de la maison d'Autriche; quelques princes avaient saisi les biens d'église ; on discutait sa croyance religieuse ; dans les sciences on observait un peu plus exactement la nature ; mais le monde allait comme auparavant. Il y avait eu des modifications ; il n'y avait pas eu le changement complet qu'on avait tant annoncé.

Le monde se modifie, il ne change pas ; il est toujours le même : les lois de la nature sont éternelles.

Il y a trente ans, chez nous, on a dit aussi que tout allait être changé ; qu'il n'y aurait plus ni nobles ni rois. Un orateur des plus bienveillants de cette époque proposait, tandis qu'on délibérait sur le sort de Louis XVI, de lui donner une pension. « Bientôt, disait-il, il n'y aura plus de rois : les rois ne sauront pas gagner leur

vie ; ils n'y sont pas habitués. Il faut leur faire une pension, et ils iront errer le long des républiques. » (Oîi rit.)

On croyait aussi qu'il n'y aurait plus de noblesse. Vous savez comment cette croyance s'est réalisée. Napoléon est venu, qui a fait plus qu'un roi : il a fait un empereur ; il s'est ri de ces principes d'égalité qu'on avait tant exaltés; et ces hommes qui ne voulaient plus de noblesse, il les a appelés ducs, comtes et marquis, et ils se sont laissé appeler ainsi. {On rit.)

Quels sont ceux, messieurs, auxquels il n'a pas songé à donner des titres? Ceux auxquels il eût été ridicule d'en donner. Les Larochefoucauld, les Lafayette, n'avaient rien à recevoir de sa main. Il n'y a que ceux qui étaient nobles qui lui aient échappé. (0/1 rit.)

Je ne veux pas dire qu'il ait bien fait ; non, car il a rétabli la vanité de la chose, il n'en a pas rétabli l'utilité. Cet homme tout-puissant, qui avait fait des nobles, n'a pas institué l'hérédité, parce que c'était un despote, mais un despote vain et grand. (Bravos aux centres.)

Je vais vous montrer que, dans ce qu'on appelle de ce nom odieux d'aristocratie, il y a quelque chose de bon qui doit durer, et qu'il y a quelque chose de mauvais, de faux, sur quoi le temps doit agir et opérer. Je prie mes adversaires de remarquer que j'appelle le temps pour faire disparaître ce qu'il y a de mauvais dans l'aristocratie ; mais que je laisse ce que la nature a placé de bon et d'excellent.

On dit qu'il ne peut plus y avoir d'aristocratie : je le crois bien de celle dont on veut parler. Mais n'y aura-t-il plus pour cela de grandeurs ?

Nos adversaires accordent qu'il y aura encore des grandeurs individuelles, des hommes de génie, de grandes supériorités sociales.

Oui, sans doute ; mais je soutiens qu'il y aura aussi de grandes familles, et qu'il y en aura surtout par la liberté.

Dans toutes les professions, qu'un homme s'y distingue, son fils recueille à la fois sa fortune et la considération qu'il s'était acquise, le fils part de la position où l'a placé son père; si ce fils est un homme médiocre, l'élévation de la famille s'arrête ; mais, s'il s'est distingué, aidé des moyens que lui a laissés son père, il va encore plus loin. Il peut arriver que, si ce n'est pas lui, ce sont ses propres enfants qui continuent l'élévation de la famille.

C'est ainsi que, dans toutes les professions, dans l'industrie, dans l'armée, dans la magistrature, dans la politique, se forment les grandes familles; c'est parce qu'un père transmet à la fois sa fortune, sa considération, c'est-à-dire sa position tout entière.

Lord Chatam, simple cornette dans un régiment, fils d'une veuve qui avait à peine des rentes, s'est vu obligé d'employer toute sa vie pour s'élever et se rendre célèbre dans son pays, et ce n'est qu'à quarante-huit ans qu'il est arrivé au pouvoir.

Son fils, l'illustre Pitt, fut élevé avec tous les soin

paternels. A douze ans, on le taisait monter sur une table, où il traduisait, en présence d'un cercle nombreux, de l'anglais en latin et du latin en anglais. A quinze ans, il allait tous les jours au Parlement, il analysait les discours des meilleurs orateurs. Son vieux père le tenait soigneusement dans ces bonnes dispositions.

Le jeune Pitt entra au Parlement dès que son âge le lui permit; fils de lord Chatam, on Técouta, et à vingt-trois ans il devint premier ministre, et domina l'Angleterre parce que son père lui avait transmis sa position dès son entrée dans le monde. C'est ainsi, je le répète, que se fondent les grandes familles. {Sensation.) Il en est de même dans l'industrie, dans la magistrature, dans l'armée.

Qu'un homme distingué arrive, même après une intermittence de génie dans sa famille, que son petitfils ait quelques talents, il soutient l'éclat que son grand-père avait jeté sur elle.

Je vous citerai encore un exemple que je puise dans un pays le plus démocrate du monde, celui qui a poussé les conséquences de la démocratie au plus haut degré de réalisation. Avant la destruction de sa démocratie, Florence avait l'aristocratie féodale, qui a été détruite; elle a eu une seconde aristocratie, celle d'une bourgeoisie gouvernante, celle-là a été détruite encore ; elle en a eu une troisième, celle des Médicis : le premier, le célèbre Jean, fit la fortune de sa famille, et commença sa considération politique.

Le second, Cosme, plus profond que le précédent, acheva la fortune politique de la famille. Le troisième, Pierre, fut médiocre et maladif. La grandeur de la famille fut un moment arrêtée; mais le quatrième, Laurent le Magnifique, plaça sa famille au suprême pouvoir, et attacha son nom au siècle des arts. Ainsi, dans les pays libres, il se fait aussi des familles, il se fait une aristocratie.

Eh bien, messieurs, cela se passera de même chez nous ; ou, si vous dites le contraire, il faudra supposer que les Français abandonneront toutes les carrières qu'ils parcourent avec gloire.

Il faudra qu'ils ne fassent plus la guerre avec succès, qu'ils n'aient plus de succès sur mer, plus de succès dans l'industrie et le commerce, qu'ils n'y fassent plus de grandes fortunes, qu'ils ne voient plus s'élever parmi eux de grands hommes poHtiques. Mais, si vous dites cela, vous humiliez le pays. Moi, au contraire, je le relève : je crois qu'il aura encore des victoires, qu'il verra s'élever dans son sein de grandes fortunes, et commerciales, et militaires, et pohtiques.

•Les pères illustres transmettront à leurs enfants leur fortune et une partie de leur considération, et fonderont des familles. Pour l'empêcher, il faudrait empêcher l'hérédité de la fortune, ce que vous n'êtes pas près d'accorder, ou bien étouffer dans le cœur des hommes ce sentiment qui fait accorder un intérêt involontaire au fils d'un homme célèbre. Si vous niez ce sentiment, je vous citerai des faits actuels et frappants.

Dans la carrière militaire, vous avez cette loi Saint- Cyr qui force, comme je le disais tout à l'heure, le généreux fils d'un maréchal de France à entrer dans l'armée comme simple soldat. Mais vous avez à côté de cette armée une autre garde civique, la garde nationale.

Eh bien, dans cette garde nationale vous n'êtes pas gênés par la loi, et, si vous avez un colonel à nommer, vous verrez appeler le fils d'un illustre maréchal.

Si l'on en cherche encore un autre, on va choisir le fils d'un illustre général d'artillerie.

Si ces sentiments dont je vous parle ne se trouvent pas dans tous les cœurs, je vous demanderai alors pourquoi feriez-vous spontanément de tels choix? (Sensation.)

Il est donc bien vrai que, par cela seul que vous n'abolirez pas, quoi qu'on l'ait demandé, l'hérédité de la propriété, et que vous n'étoufferez pas le sentiment (|ui inspire de l'entraînement pour le fils d'un homme illustre, vous avez assuré la fondation de grandes familles dans le pays.

Il y aura de grands banquiers, de grands armateurs, <|ui s'allieront à de grandes familles militaires, politiques ou de magistrature ; ou vous niez l'avenir du pays, ou vous ne pouvez pas nier la formation de ces grandeurs nouvelles et leur transmission.

Toutes ces aristocraties nouvelles s'allieront entre elles : vous aurez ce qui se passe en Angleterre sans le secours de l'aristocratie. Voyez, et permettez-moi

de nommer les personnes, puisqu'il s'agit d'étrangers, voyez M. Peel, c'est le fils d'un manufacturier qui lui a procuré un million de rentes par ses travaux. Eh bien, M. Peel, partant de la position de son père, est un des premiers hommes de l'Angleterre.

Ou il faut nier que pareille chose se fera en France comme en Angleterre, ou il faut m'accorder qu'il s'y formera de grandes familles. Elles pourront n'être pas si riches qu'en Angleterre, mais tout se proportionne. Elles pourront n'avoir pas 600,000 francs, 800,000 fr. de revenu; mais n'en auraient-elles que 100,000, elles auraient encore une grande existence : les grandes fortunes, je ne crains pas de l'affirmer, ne tendent qu'à s'accroître, et il s'en fera de considérables sous toutes les heureuses influences qui, je l'espère, sont assurées au pays.

Mais il faut parler aussi de celles qui sont faites. On a fait un calcul qui attribue aux pairs de France, actuellement au nombre de 180, 16 millions de revenu ; à côté des pairs se trouvent d'autres grandes familles qui ont été exclues de la pairie, et qui ont aussi des revenus. Je sais que toutes ces familles peuvent n'être pas favorables à l'état de choses actuel ; je sais qu'elles boudent contre la Révolution de 1830, mais cette disposition d'esprit ne dure pas; vous avez vu ces familles, sous l'empire, revenir au vainqueur d'Austerlitz, peupler ses palais, et le trouver d'assez bonne compagnie. (On rit.) Si le gouvernement dure, vous les verrez se rallier à lui.

3 OCTOBRE <83r 483

Vous aurez alors quelque chose à faire, et des familles qui se fondent tous les jours dans le pays, et de celles qui se seront déjà fondées. Si vous ne les mettez pas dans le gouvernement, elles lui seront hostiles. C'est là le moyen de neutraliser une action qui pourrait lui être préjudiciable.

On fait par là pour l'aristocratie ce qu'on a fait pour la royauté. Par la royauté on a neutralisé toutes les tyrannies qui voulaient s'élever et usurper la suprême puissance. Je demande de neutraliser toutes les grandeurs qui voudraient former une aristocratie dangereuse, et de les neutraliser par la pairie. Faites donc pour la pairie ce qu'on a fait pour la royauté.

La pairie est le plus sûr, le plus puissant moyen de neutraliser les désirs, l'ambition de l'aristocratie. Savez-vous ce qui arrivera, si le système électif triomphe? Savez-vous ce que feront toutes ces grandes familles, soit anciennes, soit ijouvelles ? Ce ne sera plus la pairie qu'elles voudront ; elles n'ambitionneront plus une pairie non héréditaire : elles chercheront à arriver à la Chambre des députés. (Mouvement.)

Permettez-moi de continuer ; je n'abuserai pas longtemps de l'attention de la Chambre.

Plusieurs voix. — Parlez, parlez.

M. Thiers. — La Chambre élective est la véritable Chambre de l'ambition ; c'est la Chambre vraiment gouvernante, si je puis me servir de cette expression, dans notre système de gouvernement; non-seulement parce qu'elle a des passions plus vives, une allure plus

décidée, mais encore parce qu'elle donne l'impulsion au gouvernement, et surtout parce qu'à elle appartient le vote de l'impôt.

Je vous le répète, messieurs, la Chambre élective est la Chambre de l'ambition ; c'est ce qui faisait que lord Chatam répétait toujours à son fils Pitt : « Ne soyez jamais pair. »

Si vous privez la pairie de l'hérédité, les grandes familles n'en voudront pas ; elles se jetteront dans la Chambre élective, comme autrefois elles se précipitaient dans le palais de l'empereur.

Elles vous feront une redoutable concurrence dans les élections ; à elles sont encore les grandes terres, les grandes propriétés. Eh bien, elles se présenteront avec cette influence, et, certes, ce sera une dangereuse rivalité ; et, je vous le demande, qu'un représentant de ces puissantes familles se présente dans les collèges électoraux en concurrence avec un jeune homme sans fortune ou sans position, ce dernier, quels que soient son talent, sa réputation, sera-t-il assuré de l'emporter? (Longue interruption,)

Je demande à expliquer ma pensée, je sais bien que quelques personnes peuvent croire qu'elle compromet la dignité du corps électoral ; mais, messieurs, croyez-vous que ces familles ambitieuses contre lesquelles je veux vous prémunir, par le moyen de la pairie, ne sauront pas parler aussi un langage qui puisse inspirer de la confiance.

Croyez-vous qu'elles ne sauront pas faire ce qu'un

homme de mérite serait obligé de faire pour obtenir des suffrages. Messieurs, Taristocratie sait tout faire, et il y a un langage qu'elle sait tenir mieux que personne, c'est celui de la démocratie ; ce langage, elle le tient avec un attrait invincible pour la multitude ?

L'aristocratie sut toujours se faire populaire. (Murmures.) Est-ce que nous n'entendons pas tous les jours des hommes que leur situation, que leurs opinions passées devraient éloigner le plus du langage démocratique, le tenir aujourd'hui?

Sera-t-il plus surprenant de voir ces grandes familles, qui ont pris le langage qu'il fallait sous Napoléon, prendre celui qui convient à présent?

Non, messieurs, vous verrez arriver dans la Chambre des députés toutes les grandeurs que vous n'aurez pas placées dans la Chambre des pairs.

Je suis convaincu que, dans la monarchie représentative, on a pourvu à tout; je suis convaincu que ce qu'on a fait pour la royauté est la même chose que ce qu'on a fait pour l'aristocratie ; on lui a interdit à la fois la grande ambition et la Chambre élective en la plaçant dans une Chambre héréditaire. Au contraire, si nous la laissons Ubre de se représenter où elle voudra, c'est dans la Chambre élective qu'elle se présentera, et c'est là qu'elle sera dangereuse, arrivant à la faveur d'une grande popularité qu'elle aura acquise.

Je craindrais beaucoup plus alors pour la liberté de mon pays. Peut-être vous la verrez arriver au pou-

voir, elle fera occuper toutes les places par ses adhérents; ce sera bien pis, si vous la laissez arriver au pouvoir par la Chambre élective. Je ne vois que des inconvénients dans l'autre système, dans celui qu'on voudrait substituer à. un ordre de choses qui a duré seize ans en France et qui a duré si longtemps en Angleterre. Il y a de grands inconvénients que je viens de signaler, celui de ne rien faire des grandeurs du pays soit anciennes, soit nouvelles, de ne savoir comment les classer, et de leur laisser parcourir une carrière dangereuse.

Il y a un second danger plus grave encore dans le système électif.

J'ai déjà dit que, si vous ne classiez pas les grandeurs, vous tombiez dans la plus fâcheuse des conséquences. Supposez qu'une élection ait réparti, n'importe comment, les supériorités sociales entre deux Chambres toutes deux électives; il arrivera l'une de ces deux.choses : ou les deux majorités électives seront d'accord ou elles ne le seront pas. Si elles ne sont pas d'accord, vous aurez la lutte la plus dangereuse, celle de deux majorités l'une contre l'autre. Il n'y aura qu'un moyen d'en finir : la dissolution. Mais alors les deux majorités s'accorderont, et que deviendra la royauté entre ^deux majorités qui auront chacune en leur faveur l'ascendant de l'élection?

Eh bien , n'est-il pas dangereux de placer ainsi la royauté seule en présence de deux majorités ayant l'ascendant de l'élection?

Aux États-Unis, on a été plus conséquent; on a rendu tout électif, on a fait résulter le pouvoir exécutif de deux majorités des Chambres ; là on a été conséquent. Mais deux majorités électives en présence d'une seule hérédité, c'est une conséquence funeste.

Il est vrai, dira-t-on, que ce n'est pas pousser le système à l'absurde que de le faire aboutir à la constitution des États-Unis. Nous admettons, quant à présent, dira-t-on, la royauté, mais nous n'entendons pas nous élever contre ce que pourront amener les

siècles. (Mouvement.)

Je suis convaincu, quant à moi, que, sans la pairie héréditaire, il ne nous faudrait pas des siècles pour arriver à la constitution des États-Unis, et que, pour être conséquents, nous ne tarderions pas à avoir un pouvoir exécutif livré à l'élection. Il faut donc opter entre le système électif des États-Unis et le système anglais éprouvé par cent cinquante années.

Le gouvernement des États-Unis, pardonnez-moi l'expression, est un débutant dans la carrière des gouvernements. Il a résisté à l'Angleterre avec le secours de la France et avec celui de la mer, qui ne permet pas de porter chez lui des armées d'invasion suffisantes. Il n'a pour voisins que des sauvages dont la race est expirante. Il n'a eu d'autre ennemi avec lequel il ait eu à lutter sérieusement que la nature. Il a eu des forêts à abattre, de grands fleuves à diriger, des montagnes à percer par des canaux. Il l'a fait avec courage et grandeur. Mais, pour le juger, pour savoir

s'il pourra résister et se suffire, il faudra qu'il ait rencontré de puissantes nations armées venant du Mexique ou d'ailleurs. Alors nous verrons si sa prétendue égalité résistera aux regards d'un général victorieux ou aux brigues d'un homme d'État puissant; nous verrons si tous les postes qu'il a laissés vacants, celui de là royauté, celui de l'aristocratie, ne seront pas violemment occupés. C'est là le domaine de l'inconnu.

Mais, pour nous, messieurs, nous avons le modèle d'un gouvernement éprouvé, d'un gouvernement qui a passé par toutes les épreuves des révolutions et de la guerre, qui a su conquérir, rester libre et se réformer sans secousse : c'est la monarchie représentative. Dans ce beau gouvernement, la nature est acceptée comme elle est; pas un fait n'est méconnu ou négligé; pas une des questions par lesquelles les États ont péri ne reste à résoudre. En effet, que voyez-vous dans tous les États? Une lutte constante entre les classes qui se sont élevées et celles qui tendent incessamment à s'élever. Vous voyez dans les unes et les autres des chefs puissants se mettre à leur tête et dominer tantôt à la tôte des uns, tantôt à la tête des autres, et finir par fonder la tyrannie aux dépens de toutes.

C'est parce que les places ne sont pas marquées, que la première, la seconde, la troisième, ne sont pas faites, qu'on s'agite pour les occuper. Dans la monarchie représentative, le double besoin de conserver et d'acquérir est prévu. La société est figurée sur deux

plans : sur le second domine le principe de l'hérédité, sur le premier le principe de l'élection. Sur le second plan sont établies toutes les familles qui se sont déjà élevées, et, pour ne rien laisser d'imprévu, elles ont leur chef, le roi. Sur le premier plan sont toutes les familles qui tendent à s'élever, qui ont leurs chefs aussi, ce sont des ministres et même leur chef unique, c'est un président du conseil. Ainsi distribuées, ces deux portions de la société font chacune ce qu'elles savent le mieux faire : l'une communique, l'autre règle le mouvement.

Des Hens étroits les unissent; les lois de l'une doivent être approuvées par l'autre. Le chef de l'une, celui qu'elle se donne par la confiance, doit être accepté comme ministre par le chef de l'autre, par le roi. Dans un tel état de choses, tout est prévu; on ne peut plus usurper, car il y a un roi; mais un Pitt peut s'élever jusqu'au gouvernement suprême du pays; l'aristocratie ne peut plus l'envahir, mais les familles qui se sont élevées peuvent rester dans un poste honorable pour un certain temps; enfin toute famille peut s'élever aussi en arrivant à la Chambre élective : il n'y a d'exclusion pour personne. Tous les gouvernements sont incomplets à côté de celui-là. La république est une ébauche; elle laisse une question à résoudre, celle de la royauté. La démocratie est une ébauche; elle laisse aussi une question à résoudre, celle de l'aristocratie.

La monarchie représentative n'en laisse aucune;

elle est complète. Quant à ses efforts, comme gouvernement, elle a l'unité de la royauté, l'esprit de suite de l'aristocratie, la vie et l'énergie de la démocratie.

C'est le gouvernement que je vous demande pour mon pays.

Messieurs, j'aime ce pays autant que ceux qui lui prêchent l'égalité. J'apprécie cette égalité autant qu'eux, et j'en ai besoin autant qu'eux; mais j'ai réfléchi sur les destinées de la France, et je crains qu'on ne la trompe et ne l'égaré. En fait de quaUtés heureuses, aucun pays n'a été mieux doué. Il est doué d'un héroïsme célébré par toutes les nations, d'une intelligence admirable; il fait tout ce qu'il veut faire. On l'a vu en quelques jours se donner (les armées supérieures à toutes les autres; on l'a vu en quelques jours se donner une marine formidable. Le souvenir de ce qu'il fit en si peu de temps à Ouessant est présent à tous les esprits.

Quand il a voulu se rendre industriel, mécanicien, il n'est resté en arrière d'aucun peuple. Une seule qualité lui a manqué : c'est la tenue et la suite. Soumis autrefois aux caprices des cours, il n'a jamais trouvé un correctif à son caractère dans son gouvernement ; soumis aux caprices de la démocratie, il n'en trouverait pas davantage. Et cependant cette suite, cette tenue, il la peut acquérir. On disait autrefois que, brave au premier choc, il ne l'était plus au dernier; les Italiens surtout le disaient, et avaient inventé le mot si connu de furie françahe, Machiavel, avec son

coup d'œil supérieur, disait que, lorsque le peuple français aurait acquis la discipline, il serait brave au commencement et à la fin d'un combat. Cela lui est arrivé. Ce qu'il lui faut donc, c'est la discipline en toutes choses, c'est-à-dire la suite et la constance.

C'est dans le gouvernement que je vous propose que vous trouverez le correctif à ce caractère, à cette promptitude à se livrer aux impressions du jour. Avant la Révolution, nous étions livrés sans correctif au caprice des cours; si nous étions livrés aux caprices de la démocratie, nous n'aurions pas plus de correctifs. Je demande donc le gouvernement qui seul puisse avoir de [la constance et de la durée; je le demande pour mon pays, pour sa prospérité et pour sa gloire; je tiens à l'égalité autant que personne, mais je tiens aussi à la grandeur, à la durée de mon pays.

Je demande le gouvernement qui pourra lui donner Tune et l'autre; et si, par une déférence aux opinions du jour, déférence que je comprends, vous portez une atteinte à ce beau gouvernement, je vous en conjure, messieurs, que cette atteinte ne soit pas tellement profonde, que la monarchie représentative y périsse.

{Très-bien^ très-bien! M, Thiers quitte la tribune au milieu des marques d'approbation de ses collègues.)

SUR

(proposition du général lamarque)

PRONONCIÎ LB 23 OCTOBRE 1831 A LA CHAMBBB DBS DÉPUTÉS

Aux termes de l'article 138 de la loi sur la garde nationale du 22 mars 1831, cette garde devait fournir des corps déta-^ chés pour la défense des places fortes, des côtes et des frontières du royaume. Ces corps, toutefois, ne pouvaient être affectés à ces divers services qu'en vertu d'une loi spéciale, ou, pendant Tabsence des Chambres, en vertu d'une ordonnance royale convertie en loi lors de la plus prochaino session. Le général Lamarque, croyant que, dans la situation où la France se trouvait en face de l'Europe, il importait de garantir par des mesures exceptionnelles la défense du pays et d'assurer un appui à l'armée, déposa une proposition à l'effet d'organiser immédiatement, par l'application de l'article 138 ci-dessus rappelé, 300 bataillons de garde nationale mobile. Six mois de préparation étaient nécessaires, suivant lui, pour que ces corps pussent être mis à même de rendre de bons services à l'État; et qui oserait, disait-il. garantir six mois de paix? La prudence la plus vulgaire commandait donc à une nation que ne protégeaient pas des obstacles naturels, à laquelle avaient été ravis les obstacles i. 43*

artificiels élevés sur les points vulnérables de ses frontières, qui, gouvernée d'après des principes nouveaux, avait perdu ses anciens alliés, de tenir prêts au plus tôt ses moyens de défense.

M. Casimir Périer repoussa la proposition Lamarque comme étant impolitique. La France, dit-il, avait donné à l'Europe des témoignages indubitables de ses intentions pacifiques; aussi les défiances à son égard allaient chaque jour en s'affaiblissant; et ce n'était pas lorsque de tous côtés on marchait à un désarmement général, qu'il y avait opportunité à venir demander la mobilisation de la garde nationale. Le ministre des affaires étrangères, M. Sébastiani, et le maréchal Soult, ministre de la guerre, firent aussi valoir les mêmes considérations, en ajoutant que, sans doute, le système d'une armée de réserve devait être étudié, mais au point de vue d'une organisation générale et permanente des forces de la France, et que cette question serait plus utilement examinée et résolue lors de la discussion prochaine du projet de loi de recrutement. Toutefois, le général Lamarque et le général Clauzel ayant insisté sur la convenance et sur l'urgence de la mesure proposée, M. Thiers prit la parole et combattit cette mesure au point de vue de son mérite en elle-même et de son opportunité.

Messieurs,

Dans la séance d'hier, l'un de nos honorables adversaires se plaignait de ce que la question n'avait pas été abordée d'assez près. Il me semble qu'aujourd'hui

on s'en est rapproché davantage et que la proposition de M. le général Lamarque n'a pas gagné beaucoup à cette rigueur d'examen.

Je n'ai point l'honneur, messieurs, d'être miUtaire : mais ce n'est point ici une question d'art miUtaire; c'est une question d'organisation politique, une question de statistique, sur laquelle nous sommes tous aptes à donner un avis, et c'est ce qui m'enhardit à prendre la parole.

Dans la proposition de M. le général Lamarque, il y a deux questions : le mérite de la proposition en elle-même, et ensuite son opportunité. Je vais examiner l'une et l'autre.

Si je l'ai bien compris, l'objet de la proposition est celui-ci : la loi de la garde nationale avait prévu que, dans certains cas extraordinaires, comme le cas d'invasion étrangère, il faudrait faire concourir toute la population armée à la défense du sol, mais dans ce cas seulement. Aussi a-t-elle eu soin d'établir qu'il faudrait une loi pour faire cet appel à la population, c'est-à-dire à la garde nationale.

Le but de la proposition du général Lamarque est de changer ce cas extraordinaire, que prévoyait la loi, en cas ordinaire, de créer dans la garde nationale une force permanente destinée à former la réserve de l'armée de ligne (à droite : Oui, <fesi bien celal)^ et c'est sous ce rapport que je combats cette proposition.

M. le général Lamarque, en proposant une modification à la loi du 22 mars, a voulu qu'un mois après

rorganisation des gardes nationales sédentaires, on procédât à la formation des gardes nationales mobiles. Si je me rappelle bien les termes, il demande <r que les corps détachés soient organisés un mois après la formation des gardes nationales sédentaires. »

Messieurs, si l'organisation que demande M. le général Lamarque ne doit s'effectuer que sur le papier, c'est-à-dire si elle doit se borner à des recensements, à des contrôles, elle est inutile ; sans le respect que je professe pour les lumières de l'honorable général, je n'hésiterais même pas à dire qu'elle est puérile.

Si, au contraire, elle ne doit pas se borner à ces formalités illusoires, si elle doit arracher les citoyens à leurs foyers, si on veut former des compagnies, des bataillons, des régiments, alors elle est tout à fait extraordinaire, et tend, ainsi que je le disais tout à l'heure, à créer dans la garde nationale une force permanente, une réserve pour l'armée de ligne.

Ainsi, dans un cas il n'a rien fait du tout; dans l'autre il a trop fait. Il n'a rien fait, s'il se borne à des contrôles, et je le démontre. En effet, vous aurez, il faut l'espérer, des guerres rares. Dans toutes les guerres, on n'est pas réduit à soulever la population entière; c'est un cas exceptionnel; il peut se présenter après une bataille de Malplaquet, de Leipzick ou de Waterloo ; mais ces événements se rencontrent à une distance de quarante ou cinquante ans, et habituellement d'un siècle. Si vous adoptez la mesure, vous ferez parcoiirir tous les ans les provinces par les

conseils de révision, pour encadrer et numéroter des hommes qui resteront quarante ans dans leurs foyers. Pendant ce temps, vous vous serez bornés tous les ans à faire des listes pour vous en servir une fois par siècle : c'est, en vérité, une occupation puérile.

Si vous avez, au contraire, pour but d'extraire les hommes de leurs localités, de les former en compagnies, en bataillons, pour les faire manœuvrer, alors vous organisez dans la garde nationale une force permanente à ajouter à l'armée active. C'est là précisément la disposition que je vais m*attacher à combattre ; peu de mots suffiront.

D'après nos institutions actuelles, d'après nos lois de la garde nationale et de recrutement combinées ensemble, nos forces militaires sont organisées et distribuées comme il suit.

On demande à tous lejs jeunes gens de consacrer quelques années de leur vie à la défense de l'État, et c'est par ce moyen que l'on compose la troupe de ligne.

Lorsque ensuite cette jeunesse a fourni sept années de service militaire, elle entre dans la garde nationale» Là se trouve la population tout entière, chargée de veiller au maintien de la liberté, des lois, de la paix publique. Ce service, elle doit le faire sans déplacement. Ce n'est qu'accidentellement, en cas d'invasion, qu'elle peut être déplacée, arrachée à ses foyers, à ses habitudes, à ses liens de famille ; ce n*est que dans des circonstances heureusement destinées à devenir

rares sous un gouvernement qui n'est ni despotique ni démocratique, qui n'a plus les chances d'invasion qui se présentèrent sous Louis XIV ou sous la Convention.

La loi a prévu que, dans ces cas infiniment rares, on appellerait la population tout entière, c'est-à-dire la garde nationale, à la défense du territoire. Toute la population devrait alors seconder les troupes régulières et leur prêter son appui. Telle fut la pensée qui présida à nosJois; c'est cette pensée dont on voudrait vous faire dévier, pour prendre dans la garde nationale une réserve permanente.

En temps de paix, une armée doit se composer d'une certaine portion de la population, comprenant les hommes plus particulièrement voués aux armes par goût ou par habitude, comprenant les hommes qui se sont rengagés, qui ont acquis des grades, qui se sont fixés enfin dans la carrière militaire : c'est là ce qu'on appelle proprement les cadres. Il faut ensuite une population plus considérable, qu'on appelle pendant la guerre pour former le pied de guerre et remplir les cadres.

Mais c'est dans cette même armée de ligne que doit se trouver encore la réserve. On doit y puiser l'armée active qui prend l'offensive, et y puiser encore l'armée qui reste en arrière, défend les places et les frontières, et recueille l'armée active quand elle est battue. La garde nationale ne doit intervenir que dans les cas extrêmes, désespérés, qui se présentent une

fois ou deux dans un siècle. Elle ne doit pas être habituellement cette réserve qui se bat en seconde ligne.

Je sais bien que ce n'est pas possible dans tous les pays ; que dans tous on ne peut pas trouver à la fois une armée active et une armée de réserve dans la seule population de vingt ans, qui compose la matière du recrutement; je sais qu'il y a des pays dans lesquels il faut s'adresser à toute la population pour trouver uiie réserve suffisante. Si, en Prusse, par exemple, on s'est éloigné des vrais principes, c'est qu'en Prusse on avait une population trè&-insuffisante pour le but politique et militaire qu'on se proposait. (Je traiterai cette question tout à l'heure.) Mais, en France, il en est autrement; en France, on peut agir comme je le propose; de simples calculs vont le démontrer.

Tous les ans, il y a en France 300,000 jeunes gens qui ont atteint l'âge de vingt ans : sur ces 800,000 (je parle ici d'après les statistiques les plus dignes de foi), 180,000 sont exemptés, les uns pour cause d'infirmités, les autres pour les droits de famille ou à divers titres. Il en reste 120,000 tout à fait propres au service. Si on les garde sept ans sous les drapeaux, cela fait sept fois 120,000, c'est-à-dire 840,000 hommes.

Vous avez donc sous la main une population de ' 8A0,000 hommes, dans laquelle vous pouvez prendre le pied de paix, le pied de guerre et la réserve.

Je suppose que vous fixiez votre pied de guerre à h ou 600,000 hommes, vous aurez, avec une réserve de

150,000 hommes, 600 ou 650,000 hommes disponibles. Or je soutiens que, dans un ordre régulier, c'est une armée suffisante, et que jamais, à aucune époque, vous n'avez pu rassembler plus de 650,000 hommes effectifs. {Cest vraiy c'est vrai.)

On nous place toujours dans l'hypothèse d'une coalition de toute l'Europe contre nous. Si vous voulez parler de la situation actuelle, c'est anticiper sur la question d'opportunité que je traiterai tout à l'heure. Mais, en thèse générale, il n'est pas sensé de toujours parler d'une coalition européenne. Cela pouvait être quand nous étions sous le joug du caprice monaiv chique ; il pouvait prendre fantaisie à un Louis XIV de porter partout la guerre et d'appeler sur la France toute l'Europe ; une coaUtion pouvait encore se former contre nous lorsque nous obéissions au despotisme populaire, lorsque nous avions un gouvernement insociable, et qui appelait de toutes parts les haines contre lui; mais, dans l'état ordinaire, il n'y a rien à craindre de semblable. Je consulte l'histoire, et j'y vois que toujours, dansl es guerres ordinaires, la France a eu des alliés, que les puissances se sont divisées pour ou contre elle.

Je suppose que vous ayez l'Angleterre et la Prusse pour aUiées contre l'Autriche et la Russie, ou bien la Russie et la Prusse contre l'Angleterre et l'Autriche ; je dis que, lorsque vous laisserez 250,000 hommes chez vous, et que vous en porterez 250,000 au delà de la frontière, vous aurez apporté une force immense dans

la balance; je dis que vous aurez fait suffisamment votre part, et que les alliés les plus exigeants ne sauraient demander davantage; 500,000 hommes sufiiraient donc, et vous n'auriez pas besoin d'arracher les gardes nationales de leurs foyers. Ces500,000 hommes, ou bien 600 dans le cas d'une réserve, vous les prendrez dans les 8i0,000 hommes de la population recrutable.

Ainsi, après vous être adressés aux jeunes gens, comme le veut la loi, après leur avoir demandé sept années de leur vie, vous n'avez plus d'autre sacrifice à leur imposer ; et, quand ils sont rentrés dans la garde nationale sédentaire, ils ne doivent plus être assujettis à la tyrannie, j'ose le dire, du service militaire jusqu'à l'âge de trente-cinq ans.

S'il en était autrement, après avoir employé sept ans au service ils devraient encore rester disponibles pendant huit années, dans lesquelles ils ne pourraient plus se marier ni former aucun autre lien.

Ce serait là, messieurs, sortir des limites de la raison, et mettre sur pied des forces hors de mesure avec nos besoins. Si, à une armée de ligne de 5 ou 600,000 hommes, vous vouliez joindre une réserve de garde nationale de 320,000 hommes, comme on vous le propose, vous armeriez près d'un million d'hommes.

Si nous aspirions à la monarchie universelle, si nous voulions conquérir le monde, je concevrais un pareil système; mais, dans l'état actuel, si nous voulions armer 1 million de bras, nous mériterions d'être mis au ban de l'Europe.

Oui, messieurs, une nation qui oserait mettre sur pied des forces si considérables, mériterait, je le répète, d'être mise au ban de l'Europe.

Qu'arriverait-t-il? Vous marcheriez à la barbarie, vous arrêteriez la marche de la civilisation; si vous aviez une armée aussi nombreuse, personne ne voudrait rester en arrière, et toute l'Europe se lèverait ^n masse.

Vous en avez vu des exemples quand vous êtes sortis de vos frontières. Vous avez vu les populations se lever ; c'est vous qui avez provoqué la levée de la landwehr, c'est vous qui avez soulevé la tempête des peuples, selon l'expression du général Lamarque; et toutes les fois vous avez trouvé l'Europe sous les armes, en nombre égal. Si vous vouliez avoir 1 million de soldats, vous trouveriez une coalition de 2 millions d'hommes de toutes les nations de l'Europe.

Et ici, messieurs, il y a une remarque à faire. On a cité la landwehr prussienne : M. Dupin vous en a déjà parlé; je viens, après lui, vous soumettre quelques observations sur le même sujet.

11 faut se bien figurer la position de la Prusse au milieu de l'Europe. Elle a été formée par quatre souverains qui lui ont sans relâche imposé une grandeur supérieure peut-être à ses forces. Le premier, le grand électeur, jeta les fondements de cette monarchie par ses hauts faits ; le second prit le titre de roi ; le troisième fit une armée admirable ; le quatrième, l'immortel Frédéric, constitua la Prusse puissance du premier

ordre. Maïs en Europe, messieurs, lorsque avec 10 ou

11 millions de population on veut être puissance de premier ordre, il faut se résoudre à d'immenses sacrifices. Vous savez l'histoire des prétentions de la Prusse et des malheurs que lui attirèrent ses prétentions. Mêlée imprudemment aux guerres de la Révolution et de l'Empire, elle fut morcelée, ravagée, foulée par nos armées. Ses malheurs lui inspirèrent une énergie digne d'une grande nation. Elle courut tout entière aux armes et commença ainsi le système régularisé plus tard au moyen de la landwehr. Ce système est le résultat de ses prétentions et des malheurs attirés par ses prétentions; mais il est sujet à une grande objection. Tous les observateurs éclairés, tous les militaires expérimentés, ont exprimé une crainte que, pour ma part, je trouve fondée : c'est que, l'efifervescence produite par deux invasions une fois calmée, les haines nationales une fois éteintes, la population prussienne ne puisse plus supporter le joug si lourd qu'on lui a imposé.

Je vais d'ailleurs vous prouver que notre système actuel, qui appelle la jeune population à un service de sept années, n'est pas si éloigné qu'on vous l'a dit du système trop vanté des landwehrs.

La Prusse prend ses soldats à vingt ans ; elle les garde trois, puis elle les renvoie dans leurs foyers et ensuite elle les astreint au service de la landwehr jusqu'à trente-deux ans, de manière qu'elle leur demande

12 années de leur vie : trois de service actif et neuf de

service possible. Pendant les neuf années de landwehr, ils sont obligés, deux fois par an, de se former en bataillons, quelquefois en corps d'armée, pour manœuvrer pendant un mois entier. Ils sont toujours obligés d'accourir au premier signal. La Prusse garde donc les hommes trois ans d'une manière permanente et neuf d'une manière accidentelle; en tout douze années.

Chez nous, le service est de sept ans ; mais, pendant ces sept ans, le service est actif; il est vrai que par les congés on peut faire que les soldats ne restent pas les sept ans tout entiers, et seulement le temps nécessaire pour être instruits. Ainsi la différence qu'il y a entre le système prussien et le nôtre, c'est que la Prusse demande douze ans de service et nous sept; mais chez nous on demande sept ans entiers de service, et en Prusse trois ans entiers seulement de service permanent et neuf ans de service accidentel.

Ce système a beaucoup d'inconvénients et pas beaucoup d'avantages. Les hommes trois ans seulement sous les drapeaux. Tous les militaires vous diront, et c'est ici leurs lumières et non les miennes que je vous apporte, ils vous diront que, pour les armes spéciales, trois années ne suffisent pas. Eu deux ans, on pourra peutrètre faire un cavalier; on ne fera pas un artilleur.

Le premier inconvénient est donc de garder les hommes trop peu de temps sous les drapeaux et de les renvoyer justement au moment où ils sont instruits. Gela a encore le désavantage de détruire l'esprit de

corps, qui ne se rétablit et n'a d'heureux résultats que lorsque les soldats restent longtemps les uns avec les autres.

Le second inconvénient est, en renvoyant les hommes trop tôt, de placer en revanche la population sous le joug d'un service annuel. Deux fois par an, en Prusse, on arrache les populations aux travaux des champs pour les envoyer dans les camps de manœuvre.

Chez nous, le système est contraire ; nous ne gardons les hommes que sept ans en tout; mais, pendant ce temps, nous les gardons tout à fait ; l'instruction est plus complète, l'armée a plus de consistance. Quand le temps de nos soldats est expiré, ils peuvent embrasser toutes les professions qui peuvent leur convenir ; ils peuvent se marier, ils sont encore assez jeunes pour cela. Pendant qu'ils sont sous les drapeaux, ils n'ont point de liens de famille ou d'affaires ; ils ont par conséquent toute leur liberté d'esprit. Ce qui manque, au contraire, aux membres de la landwehr, ce n'est pas le courage de mourir, mais c'est d'avoir cette liberté d'esprit qu'on ne peut avoir quand on laisse derrière soi une femme, des enfants ou des affaires.

Voilà pourquoi notre système vaut mieux que celui de la Prusse. Quant à l'économie alléguée en faveur de ce système de landwehr, elle est, je crois, fort équivoque.

On cite beaucoup l'économie de la Prusse ; eh bien, d'après les renseignements les plus exacts, il paraît

qu'en Prusse 120,000 hommes sur le pîed de paix coûtent 85 millions; encore faut-il ajouter environ 20 millions de dépenses de localités.

Chez nous, 22A,000 hommes sur le pied de paix coûtent 200 millions. On voit que Téconomie n'a rien de bien réel. Mais on oublie une considération trèsimportante, c'est que, sous un certain rapport, les gardes nationales ou landwerhs coûtent plus que les troupes de ligne.

D'abord, en temps de guerre, lorsque les gardes nationales ou landv^rebrs sont sous les drapeaux, il faut les payer comme la ligne ; mais, même en temps de paix, il y a encore des dépenses à faire, et il faut payer les cadres et le matériel de l'armement.

n est vrai que souvent elles s'équipent elles-mêmes, mais cet équipement est beaucoup plus coûteux que celui de l'armée régulière. Chez nous, si le prix pour un soldat représente par exemple 100 francs, il représente 200 francs pour un garde national.

Il est vrai que la somme ne sort pas du Trésor ; ce n'est pas aux frais de l'Ëtat que les gardes nationaux sont équipés : mais c'est toujours une somme payée par la société, quoiqu'elle ne soit pas levée sous la forme d'impôt.

Ce n'est pas tout encore : quelle est la force de votre armée régulière? Elle se compose de fils de laboureurs; rien n'est plus désirable. Combien rapportent leurs journées? 25 sous.

Quel est maintenant le prix de la journée d'un

garde national ? Si c'est un ouvrier, la journée est de 2y de 3, de à et même de 6 francs. Si vous montez aux classes supérieures, dans lesquelles sont pris les officiers, vous trouvez un prix encore plus considérable pour les journées qu'on leur fait perdre. Les journées perdues par les gardes nationaux occasionnent donc un préjudice beaucoup plus considérable que le sacrifice imposé aux soldats de la ligne, lesquels sont pris en général dans la classe des manouyriers.

Vous voyez donc que la dépense des gardes nationales, si vous vouliez y prendre votre réserve à Timitation de la Prusse, que la dépense, dis-je, serait bien plus forte que celle des troupes de ligne. Ajoutez à cela que les hommes des villes sont moins capables de supporter les fatigues, et que l'on a vu souvent les soldats des levées en masse succomber à cette vie nouvelle qui leur était imposée.

Ainsi donc, sous tous ces rapports, vos armées de landv^rehr ou de garde nationale, ce qui est la même chose, sont plus coûteuses ; la seule différence, c'est que c'est la société qui paye au lieu de l'État ; mais que ce soit la société qui paye ou que ce soit le Trésor, c'est toujours la même chose. (Voix aux centres : Très-bien! très-bien 1)

Je le répète, ce système n'est, en Prusse, que l'expression d'un effort extraordinaire d'une population de 10 millions d'hommes qui veut avoir l'influence d'une population de 30 millions.

Quelques mots vont vous le faire sentir encore.

Si nous voulions nous donner une armée comme la Prusse, voici ce qui arriverait : elle a ordinairement 320,000 hommes sur le pied de guerre, et dans cet effectif la landwehr entre pour la moitié. Comme nous avons une population et un budget trois ou quatre fois plus forts, ce ne serait pas trop de tripler le chiffre en adoptant le système prussien : nous devrions avoir I million d'hommes armés, dont 450,000 de ligne et 550,000 de landwehr ou de garde nationale.

Vous rentrez donc toujours dans le système de donner à la France un accroissement démesuré. {Interruption.)

Voix du centre. — C'est juste! c'est juste!

Voix des extrémités. — C'est une nécessité.

M. Thiers. — Vous répondrez à la tribune, messieurs ; elle est ouverte à tout le monde. Je veux faire sentir que le système des landwehrs, qui consiste à prendre douze ans de la vie des hommes au lieu de sept, exige de la population des efforts extraordinaires, et que, si vous adoptiez ce système, il vous appellerait 1 million d'hommes sous les armes. Vous qui avez une population de 32 millions d'hommes, un budget de 1 milUard, vous iriez donc faire des efforts excessifs qu'on a exigés d'un peuple qui voulait se donner une importance supérieure à celle que la nature lui a assignée !

Si donc, pour me résumer, l'auteur de la proposition a voulu qu'on fit tous les ans de simples contrôles, il a proposé une chose inutile; s'il a voulu, au

contraire, extraire les hommes désignés des rangs pour les former en bataillons et les exercer, pour placer enfin la garde nationale comme réserve derrière la troupe de ligne, il nous fait entrer dans un système qui ne nous convient pas et qui peut convenir tout au plus à la' Prusse à cause de sa faible population.

J'aborde la question d'opportunité.

Dans l'état actuel de l'Europe, quand tous les hommes sensés et non prévenus croient à la paix, quand tous les hommes amis des peuples font des vœux pour le désarmement, quand des offres de désarmer sont faites de toutes parts à la France, n'a-t-on pas lieu de s'étonner d'une proposition tendant à armer tout à coup 320,000 hommes? Cette proposition n'estelle pas étrange ?

A mes yeux, elle ne s'explique que d'une manière : elle s'explique par cette préoccupation résultant des deux systèmes qui nous divisent.

Oui, messieurs, deux systèmes existent : l'un de paix, que nous souffrons qu'on nous attribue ; l'autre de guerre, que je n'ose attribuer à nos adversaires, car ils le repoussent... (A gauche : Ouiy oui. Interruption.)

Nous acceptons, messieurs, les qualifications qu'il vous plait de nous donner, nous nous laissons appeler les hommes du système de la paix ; par un retour de franchise, vous devriez, vous aussi, accepter la qualification résultant de vos opinions. (Rires aux centres. Exclamations à gauche.)

Au surplus, messieurs, je vais expliquer ce que j'entends par système de la paix et système de la guerre ; vous jugerez ensuite s'il vous convient de vous laisser imputer l'un ou l'autre système.

Pour nous, notre système de paix consiste à croire la paix possible; et je vous prie de remarquer que c'est beaucoup pour en assurer le maintien que de croire à sa possibilité.

Notre système de paix consiste à croire que les puissances ne veulent pas nécessairement nous détruire, et que, si nous ne sommes pas des voisins insociables et envahisseurs, elles s'accommoderont fort bien de notre voisinage, car elles ont beaucoup appris depuis quarante ans.

Notre système de paix consiste à croire qu'il ne faudrait intervenir à main armée que dans le cas où les puissances comprises dans notre rayon de défense seraient attaquées, c'est-à-dire le Piémont, la Suisse, la Belgique ; et que, pour les autres, nous leur devons ce haut protectorat que Cromwell exerçait en faveur des protestants sans faire la guerre pour eux.

Notre système consiste à croire la paix possible et honorable à ces conditions.

Le système que j'appelle le système de la guerre, et que vous imputerez à qui de droit quand je l'aurai défini, a consisté et consiste à croire que la guerre est ^ôt ou tard inévitable ; qu'on aura beau pactiser, faiblir, céder, qu'on n'empêchera pas les puissances de s'armer pour nous détruire. Ce système a con-

sisté à croire qu'il fallait intervenir partout à main armée, intervenir pour Modène et Bologne comme pour Varsovie, empêcher que les Autrichiens ne portassent secours à l'archiduc leur parent, au pape leur allié; que l'empereur Nicolas ne cherchât à recouvrer un royaume qui malheureusement est depuis trois quarts de siècle sous sa domination. Ce système a consisté à croire qu'il fallait ne pas se contenter de séparer doucement la Belgique de la Hollande, mais lui créer un État puissant, supérieur à celui qu'elle avait jamais eu. Or, messieurs, un système qui a toujours proclamé, qui aujourd'hui encore proclame la guerre comme inévitable, qui veut qu'on s'y dispose en armant aujourd'hui encore 320,000 hommes, qui voulait l'intervention armée en Italie, la reconnaissance de la Pologne, et qui voulait pour la Belgique une situation, des frontières, une force, qu'aucune puissance ne pouvait consentir à lui accorder; un tel système, sans injustice, sans violence faite aux mots, peut s'appeler système de la guerre. {Applaudissements au centre. Impatience à gauclie,)

Ce système, on me permettra de le dire, préoccupe beaucoup d'esprits, et c'est à cette préoccupation que nous devons la proposition que nous discutons en ce moment. Ce système a fait beaucoup de prédictions, et, il faut le reconnaître, il a reçu beaucoup d'échecs dans ses prédictions. {Bruyante interruption à gauclie. Bravos au centre,)

Ce système avait prédit que les Autrichiens reste-

raient en Italie, qu'ils entreraient même en Piémont, que les Russes ne s'arrêteraient pas à Varsovie. (Nouvelle interruption,)

Plusieurs voix. — Attendez le silence ! M. Thiers. — Vous pourrez me répondre; mais ma . voix n'est pas assez forte pour couvrir vos continuelles interruptions.

Je reprends : quel est le résultat de cette prédiction? Les Autrichiens sont rentrés en Lombardie; il est constant aujourd'hui que la Russie n'a pu réunir que 120,000 ou 150,000 hommes pour combattre la Pologne, et que, sur ces 120,000 ou 150,000 hommes, il y en a plus d'un tiers qui ont été emportés par les maladies, par le choléra-morbus ou par la guerre, et qu'il est, par conséquent, de toute impossibilité à la Russie de porter aujourd'hui une armée sur nos frontières.

Ainsi, voilà comme s'est réalisée la fameuse prédiction qu'on avait faite à cet égard. {Approbation au rentre. Murmures à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, laissez donc parler l'orateur.

M. Thiers. — La Hollande et la Belgique devaient, disait-on, nous amener la guerre. Lorsque le roi de Hollande a attaqué la Belgique, vous devez vous rappeler tout ce qu'on a prédit à l'occasion de cet événement. On s'est écrié que bientôt la Prusse s'unirait à la Hollande. Les Prussiens n'ont pas paru. Le roi de Hollande s'est retiré. On a prédit qu'il allait revenir. Un

de nos honorables collègues a été jusqu'à affirmer sur sa parole qu'il reparaîtrait en armes dans un des premiers jours d'octobre. {On rit.) Et vous savez si le roi de Hollande a reparu! Bien au contraire, toutes les puissances se sont mises d'accord pour favoriser la Belgique ; car il a fallu exiger de la Hollande de trèsgrands sacrifices. {Murmures aux extrémités. Dénégation.)

Toutes les puissances se sont mises d'accord pour faire de la Belgique un État indépendant. Ce n'était pas une tâche aisée, parce qu'il a fallu exiger de la Hollande de grands sacrifices. Les puissances ont reconnu Léopold ; elles ont fait même des concessions ; car, sans entrer dans les secrets du gouvernement, on voit bien qu'il y a eu plus d'une concession faite à nos négociateurs.

Eh bien, que devient au milieu de tout cela le système de la guerre ? Il me semble que voilà encore une de ces mille prédictions démentie. Il n'y a plus qu'un seul moyen pour ce système de conserver sa vraisemblance. C'est de supposer que tout ce qu'on a fait n'a eu Heu que pour nous tromper.

Ainsi il faut supposer que les Autrichiens n'ont quitté les belles positions qu'ils avaient dans les États romains, qu'ils n'ont quitté Ancône et les Apennins, que pour nous tromper.

Il faut supposer que la Russie ne s'est arrêtée à Varsovie que pour nous tromper.

Il faut aller enfin jusqu'à supposer que les puis-

sances, en exigeant de la Hollande de grands sacrifices, en reconnaissant Léopold, en nous faisant des concessions, n'ont voulu que nous tromper.

Mais pour cela il faut croire que tous nos ambassadeurs, parmi lesquels je pourrais vous citer des hommes très-fins, d'autres fort belliqueux, se sont laissé indignement abuser.

Il faut croire que pas un d'entre eux n'a su découvrir, ni dans les mouvements qui se faisaient autour de lui ni sur le visage des diplomates avec lesquels il traitait, la moindre intention de la guerre, et qu'ils n'ont pas su démêler le fil d'une si grossière intrigue.

Voilà ce qu'il faut admettre dans le système de la guerre; il faut supposer une illusion complète sur ce qui s'est passé et se passe encore.

Eh bien, messieurs, je dis qu'il faut une préoccupation bien grande pour croire tout cela possible ; et il faut pourtant le croire pour croire à la guerre.

Je vais un instant supposer que nous avons été trompés, que la coalition veut la guerre, et qu'elle se dispose à nous la faire incessamment. Je vais vous placer dans l'hypothèse de guerre qui me parait, à moi, je vous en demande pardon, qui me parait folle. Messieurs, je conviens que l'expression est vive; mais croire que tous nos ambassadeurs ont été trompés, qu'on nous a fait tant de concessions pour nous tromper, cela me parait au moins bien peu raisonnable.

Je suppose donc que la coalition veut la guerre, qu'elle veut déborder sur nous à l'improviste ; voyons

le chiffre de nos forces et celui des forces de l'ennemi.

On dit que la coalition doit déborder sur nous avec 8 ou 900,000 hommes. Lorsque nous avions la guerre à la fois avec la Russie, la Prusse, TAutriche, la Hollande, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, qui fournissait alors ses contingents et son argent, le chiffre de la coaUtion n'a jamais été de plus de 700,000 hommes.

Nos collègues citent souvent des documents et des correspondances; je citerai aussi quelques documents auxquels j'ai des raisons d'ajouter une entière confiance.

Il est positif qu'en supposant le Piémont et l'Espagne contre nous, question fort douteuse, car je crois, quant à moi, qu'en cas d'une coalition, le Piémont serait avec nous et l'Espagne n'agirait pas ; en supposant, dis-je, que le Piémont et l'Espagne se joindraient à la coaUtion, il est positif qu'il n'y a de disponible contre nous que iOO,000 hommes. (Mouvement.)

J'ai Keu de croire, messieurs, que ce chiffre est très-exact. {Mouvement à gauche.) Nous avons la patience d'écouter vos correspondances; veuillez aussi écouter le résultat des documents que nous avons obtenus.

L'Autriche a 80,000 hommes en Italie, et 75,000 sur rinn ; la Prusse n'a que 75,000 hommes disponibles contre nous ; le reste de ses forces est rassemblé vers le duché de Posen. {Dénégations à gauche.) Mes renseignements, messieurs, sont aussi sûrs que tous ceux que vous pouvez vous être procurés.

La Confédération germanique ne possède de forces disponibles que 80,000 honunes, et c'est beaucoup assurément pour elle, car on sait que jamais, avec les plus grands efforts, elle n'a pu réunir plus de 80 à 100,000 hommes. Encore ces troupes sont-elles bien inférieures comme forces à celles de l'Autriche et de la Prusse. Le Piémont peut au plus donner 55,000 hommes, l'Espagne 35,000. Ainsi toutes ces forces réunies présenteraient un total de 400,000 hommes dis- ' tribués à 15 ou 20 marches de nos frontières, et qui ne pourraient pas les atteindre en corps d'armées avant 25 jours ou un mois.

Nous avons, messieurs, beaucoup de militaires parmi nous; ils savent, ils peuvent nous dire que, lorsqu'une armée de 400,000 hommes est mise en mouvement, il est rare que plus de 300,000, 250,000 même, arrivent sur le champ de bataille.

Eh bien, je vais montrer, par des renseignements bien positifs, ceux que l'on puise dans le budget, je vais montrer les forces que nous aurions à opposer. Nous avons sous les armes 412,000 hommes; il faut, je le sais, en retrancher les corps de gendarmerie, les vétérans, les troupes d'Alger, et ce qui figure sur les cadres comme malades : toute déduction faite il nous restera toujours au moins, sur 412,000 hommes que nous possédons, 300,000 hommes prêts à entrer en ligne; et je crois faire ici la plus large des concessions.

Nous avons encore 1,600 pièces d'artillerie, dont 600 ont été données aux gandes nationales, et 1,000 ou

à peu près appartiennent à l'armée de ligne et sont attelées et prêtes à entrer en campagne.

M. le maréchal Soult vous a déclaré, de plus, que le gouvernement avait reçu des offres de service de la part de plus de 100,000 volontaires pour former des corps irréguliers.

Nous avons, en outre, sur les frontières du Nord, de TEst, des Alpes et des Pyrénées plus de 300,000 gardes nationaux armés, et vous savez que, sur les frontières, se trouve la population la plus belliqueuse et la plus disposée à la guerre.

Supposez maintenant un besoin pressant, et vous verrez que la France se trouverait en état de mettre en avant une armée de ligne de 300,000 hommes, 100,000 honunes de gardes nationales prêts au premier signal à se jeter dans les places, et qu'elle aurait encore la faculté de former des corps irréguliers.

Eh bien, je le demande, chez nous, quand toutes nos forces sont réunies, quand nous avons tous nos moyens à notre portée, ne pouvons-nous pas faire face à une armée de 400,000 hommes réduite par le déplacement à 300,000?

Dans une telle position, je demande si nous sommes livrés et si l'on peut dire que nous sommes abandonnés par notre gouvernement, et qu'il nous a exposés à l'invasion. (Voix du centre : Très-bien 1 très-bien!)

Ces faits, messieurs, sont positifs, irrécusables; détruisez-les par des chiffres, si vous le pouvez.

Je sais bien qu'il y a une certaine manière de rai-

sonner dans laquelle ces choses paraissent insuffisantes. On nous dit : « Si vous aviez à résister à toute la coalition, 400,000 hommes de troupes réglées, 100,000 hommes de réserve, quelques mille hommes de corps irréguhers ne vous suffiraient pas; il vous faudrait 700,000 hommes. »

Mais, messieurs, à aucune époque la France n'a combattu avec 700,000 hommes; néanmoins je le suppose. Il faut admettre pour tout gouvernement deux situations : la situation d'armement et la situation de guerre déclarée. On se met en situation d'armement quand les afi'aires diplomatiques présentent des difficultés graves; alors on négocie et on arme à la fois pour se préparer à soutenir la guerre si elle devient inévitable. Dans la situation d'armement, on fait les choses de première nécessité; on commence par les plus longues, par celles qui exigent le plus de temps : on prépare ses armes, on répare ses forteresses, on remonte sa cavalerie, on achète des chevaux, on organise son artillerie, on forme des cadres. Quant à la masse de l'infanterie, on attend pour la lever que la situation soit assez imminente pour qu'on puisse regarder la guerre comme déclarée.

Le gouvernement s'est placé dans la situation d'armement et non dans la situation de guerre déclarée ; il a acheté des chevaux à l'étranger, il a donné 900,000 fusils à la garde nationale, il a attelé 1,000 bouches à feu, il a fait les préparatifs qui exigeaient le plus de temps et s'est mis, comme toutes les na-

lions, en état d'armement avant de se mettre en état de guerre déclarée. Voilà ce qui explique pourquoi il a 400,000 hommes et non pas 600,000 à 700,000. S'il avait fait autrement, il aurait très-probablement amené la guerre.

Vous nous placez toujours dans votre situation, à vous personnelle, vous n'écoutez que vos impressions, vous ne voulez pas vous transporter au dehors, vous figurer ce que doivent aussi éprouver les étrangers. Si vous saviez vous déplacer, vous comprendriez peutêtre mieux les conséquences de certaines propositions.

Nous avons des orateurs éloquents qui nous disent qu'il faut armer 600,000 ou 700,000 hommes, qu'il est impossible que deux principes contraires restent en paix. Eh bien, si, chez les étrangers, il se trouvait des hommes de l'opposition qui soutinssent la même chose, s'ils disaient : Mais la France arme, elle a une artillerie considérable, elle achète des chevaux dans toute l'Europe, elle montre de la défiance, elle répète tous les jours que deux principes opposés ne peuvent rester en paix. Si l'on écoutait ce langage dans les cabinets étrangers, la Prusse, l'Angleterre, l'Autriche, auraient quelque raison de demander des armements correspondants, et'bientôt, dans un an, quinze mois, vous verriez l'Europe avoir, au lieu de 400,000, 1 milUon d'hommes sous les armes.

C'est alors que vous seriez fondés à parler des armements de l'Europe et à demander des armements

proportionnés. Bientôt vous devriez avoir 1 million d'hommes sous les armes. Si, dans les autres pays, on eût tenu votre langage, et s'il eût été écouté par les gouvernements, toute l'Europe serait en armes, et le sang coulerait partout; c'est parce que le ministère français a voulu rester dans la situation d'armement et non de guerre déclarée que les autres puissances ont eu confiance en lui et que la paix devient chaque jour plus probable.

On conteste, il est vrai, la sincérité de cette paix; mais il faut supposer alors, je le répète, que toutes les concessions que l'on nous a faites étaient trompeuses ; or cela ne se serait jamais vu que cinq ou six puissances s'entendissent contre une seule et préparassent un plan d'extermination sans qu'aucun agent diplomatique en sût rien.

Je ne veux point prolonger cette discussion; un autre jour nous aurons à nous expliquer sur le traité qui vient d'établir les affaires de l'Europe sur des bases solides et, je l'espère, durables.

C'est là un événement des plus importants, et qui doit vous satisfaire autant que nous. Oui, messieurs, vous parlez tous les jours des intérêts du peuple, je ne doute pas de votre sincérité; vous voulez alléger les impôts, faire des économies ; eh bien, la première économie à faire est de réduire les dépenses de la guerre.

Nous vous offrons un moyen plus sûr de fournir des secours au peuple, que de lui présenter des travaux accessoires pendant la mauvaise saison : par la paix,

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VOUS ferez sortir les capitaux qui se sont enfouis ; un milliard va sortir de dessous terre et vivifier toutes les branches de l'industrie ; peut-être cet hiver, que vous nous peignez si sombre, sera un printemps pour la prospérité du pays. (Au centre : Très-bien! très-bien!)

Dans toutes les parties de la France le mouvement est déjà donné, et, si de nouvelles défiances ne viennent pas l'arrêter, si les amis du peuple ne lui arrachent pas le pain de la bouche, ce peuple sera bientôt aussi heureux qu'il l'a été pendant les plus belles années de la paix. {Nouvelles marques d'approbation.)

Vous aimez le peuple, messieurs; mais vous aimez aussi la gloire de la France ; eh bien, nous vous offrons une gloire toute nouvelle pour elle, car enfin, si on avait ouvert de nouveau la carrière des armes, qu'auraiton pu y faire qui n'eût pas été efi'acé par les triomphes que la France y a déjà obtenus? Certainement, messieurs, je vois assis là sur vos bancs des officiers du premier mérite ; mais, si grand que soit ce mérite, ils n'ont pas la prétention d'égaler Austerlitz ou Rivoli? Eh bien, vous ne nous ofifririez donc qu'une gloire secondaire ! {Bravos au centre. Murmures à gauche.)

Nous, au contraire, c'est une gloire toute nouvelle que celle que nous offrons à la France; c'est celle d'avoir résolu par la seule habileté de ses négociations la situation la plus difficile dans laquelle une nation ai jamais été placée. {Bravos prolongés aux centres.)

Nous offrons au monde le spectacle de la France forte et contenue dans la carrière de la liberté ; de la

tn MOBILISATION DE LA GARDE NATIONALE.

France ne traversant pas la liberté, mais s'y arrêtant doucement et paisiblement ; de la France faisant une révolution sans élever un échafaud, sans faire une seule loi d'exception ! Voilà, nous le répétons, une gloire bien nouvelle, bien pure, bien grande, qu'aucune nation n'a encore obtenue, et que la France a méritée depuis quinze mois! {Bravo! bravo!)

Amis du peuple, de la gloire nationale, vous êtes aussi amis de la liberté du monde ; eh bien, nous vous offrons la plus belle des propagandes, c'est l'exemple séduisant que la France donne à tous les peuples par une liberté sage, contenue, bienfaisante. Si nous avions fait la guerre, le sang inonderait le continent, les peuples seraient sous le joug militaire, et, au contraire, la paix, Irf prospérité vont introduire la liberté à travers le monde sous les plus attrayantes apparences. (Applaudissements.)

Voilà, messieurs, ce que j'avais à dire; vous êtes trop bons citoyens, trop amis du peuple, trop amis de la gloire nationale, trop amis de la liberté universelle, pour ne pas accepter un si beau lot pour la France, de si beaux exemples pour le monde.

Je le sais, il faut, pour se rattacher à notre système, faire quelque chose qui coûte; il faut avouer que l'on s'est trompé. Qu'est-ce donc, en définitive, qu'avouer une erreur ? C'est un sacrifice d'amour-propre auquel il faut se résigner quand on s'est trompé.

Et moi aussi je puis faire un aveu pareil : j'ai cru à la guerre, j'y ai cru longtemps, je l'avoue.

Eh bien, on peut manquer d'esprit tous les jours ; mais, quand j'ai vu les puissances ne pas profiter du printemps, quand je les ai vues laisser la plus forte d'entre elles s'épuiser en efforts impuissants devant Varsovie, au lieu de terminer la guerre comme elles le pouvaient à l'aide d'un corps de 20,000 ou 30,000 hommes porté sur la Vistule ; quand je les ai vues, dis-je, par respect pour la paix, nous faire les concessions les plus grandes, je me suis détrompé bientôt, et il ne m'en coûte pas de le reconnaître.

Avouons donc tous nos erreurs : chacun peut en commettre; mais il faut les avouer ici, dans l'intérêt du pays qui doit tous nous guider. Plus on attend de faire un aveu, plus il en coûte. N'attendons pas, pour reconnaître notre erreur, que la paix soit signée à La Haye et à Bruxelles. (Bravos prolongés.)

L'orateur descend de la tribune au milieu des applaudissements de ses collègues.

Une longue agitation suit ce discours.

La séance est suspendue pendant quelques instants.

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