Discours parlementaires de M. Thiers
En acceptant la mission de réunir et de publier les discours de M. Thiers, mission qu'a bien voulu nous confier sa noble veuve, notre désir n'a pas été seulement de rendre un hommage de pieuse gratitude à la mémoire de l'homme illustre qui nous a honoré de son amitié et de sa confiance. Nous avons aussi pensé qu'il y aurait intérêt et utilité historiques à faire connaître dans son ensemble cette vie parlementaire consacrée, pendant quarante-sept ans, au service de la France, et dirigée, depuis le premier jusqu'au dernier jour, par des principes qui, au milieu de circonstances si diverses, au milieu d'époques si agitées, sont demeurés invariables. Enfant de 89, ce que M. Thiers n'a cessé de vouloir, ce qu'il n'a cessé de demander, ce qu'il n'a cessé de poursuivre, c'est le gouvernement du pays par le
pays, gouvernement qui, clans sa conviction, pouvait seul garantir le maintien et le développe-ment des droits et libertés conquis par la Révolution. Ce gouvernement, il l'a voulu ^)us la forme monarchique aussi longtemps qu'Fa cru que cette forme était la mieux appropriée au tempérament et aux habitudes de la nation, et, lorsque les événements, lorsque l'expérience, lui ont démontré que la forme républicaine était désormais la seule possible, il s'y est rattaché sans arrière-pensée, mettant au-dessus de ses sympathies et de ses préférences personnelles l'intérêt du pays et le succès de la cause pour laquelle il avait toujours combattu.
La carrière parlementaire de M. Thiers se divise en cinq périodes bien distinctes.
La première commence au moment de la révolution de 1830 et finit avec l'année 1836. Le parti qui voulait ramener la France à l'ancien régime est vaincu, la monarchie traditionnelle fait place à la monarchie constitutionnelle, un prince animé de sentiments libéraux est appelé au trône par les représentants de la nation, ce trône, entouré d'institutions libres, repose sur une base populaire, et le gouvernement du pays par le pays peut être considéré comme fondé. Mais le régime nouveau est attaqué d'un côté par
les partisans de la royauté déchue qui soulèvent contre lui les provinces de l'ouest, de l'autre par le parti républicain qui fomente l'insurrection dans les principales villes. Des novateurs veulent aussi tout réformer dans l'administration; d'autres, pour réparer les humiliations de 1815 et venir en aide aux peuples asservis, demandent que la guerre soit déclarée à l'Europe entière. M. Thiers d'abord comme député, puis comme ministre, combat toutes ces utopies, défend le gouvernement contre les agressions auxquelles il est en butte, les institutions contre les bandes années pour les renverser, et contribue, plus que qui que ce soit, au rétablissement de l'ordre public, au maintien de la paix extérieure, et à la consolidation de la nouvelle monarchie.
Les factions hostiles sont vaincues, l'autorité est partout obéie et respectée, la France, par sa modération et par sa sagesse, a triomphé des défiances et du mauvais vouloir de l'Europe; mais le prince placé sur le trône, quelque sincère que soit son libéralisme, quelque droites que soient ses intentions, n'est pas suffisamment pénétré des conditions du gouvernement représentatif; il oublie trop que, pour rester honoré et considéré de tous les partis, le chef de l'État doit se placer au-dessus de leurs disputes et ne s'engager personnelle-
ment dans aucune politique ; que c'est en demeurant fidèle à ces conditions salutaires que la maison de Hanovre a pu se faire accepter par l'Angleterre; que c'est aussi en les observant avec une habile sincérité que son gendre, le roi Léopold, est en voie de fonder sa dynastie en Belgique : chaque jour il s'éloigne davantage de la formule célèbre : « Le roi règne et ne gouverne pas, » et, dans l'intérêt de la monarchie elle-même, M. Thiers, soit comme ministre, soit comme député, ne cesse d'en réclamer l'application. C'est la seconde période : elle va de 1837 à 1848.
Ces sages conseils n'ont pas été suivis. Des réformes qu'il eût été opportun d'accorder sont refusées, et le roi s'est malheureusement associé sans réserve à la politique de résistance de son cabinet. Ce cabinet est renversé. Sa chute entraîne celle de la royauté, et ce qui n'eût été, dans les pays constitutionnels voisins, qu'une crise ministérielle, devient une révolution. La République est proclamée. Mais le parti républicain est encore loin d'être un parti de gouvernement, ses chefs sont débordés, et chaque jour des sectaires viennent développer les théories sociales les plus subversives. M. Thiers combat ces théories, et le parlement les repousse les
unes après les autres. Leurs audacieux partisans veulent alors les imposer par la violence et ont recours à l'insurrection. Les doctrines anarchiques qu'ils soutiennent, les bouleversements sociaux dont ils menacent le pays, l'alarment profondément, et l'on cherche un sauveur dans le prince ambitieux que l'élection populaire a fait président de la République. Mais ce sauveur sera un maître qui supprimera toutes les libertés; vainement M. Thiers s'efforce de le démontrer; sa voix n'est pas écoutée, et bientôt le maître, après s'être imposé par un coup d'État, fait sanctionner ce coup d'État par le suffrage universel abusé! Cette troisième période a duré de mai 1848 à décembre 1851.
Toutes les libertés politiques ont été supprimées, et il n'a été conservé qu'un semblant de contrôle législatif pour l'homologation des lois et du budget. Plus tard quelques concessions sont faites. La parole est rendue plus libre; la publicité est donnée aux débats législatifs; et, après douze années de silence, M. Thiers, nommé député de Paris, vient demander les libertés nécessaires. En acceptant le mandat qui lui a été donné, M. Thiers n'a pas projeté de faire au trône établi une opposition de renversement. Ce trône ne pourrait tomber qu'au milieu de cata-
strophes dont M. Thiers redoute l'éventualité et qu'il voudrait éloigner de la France; mais, pour les écarter, il faudrait mettre un terme à la politique de fantaisie et d'aventure dans laquelle se complaît le souverain, et un contrôle sérieux, reposant sur des élections librement faites, serait le seul moyen d'y parvenir. Ce contrôle, ce serait le gouvernement du pays par le pays, régime auquel pourrait, avec toute dignité, se plier la dynastie impériale, et qui, sans l'ébranler ni l'affaiblir au dedans, dissiperait au dehors bien des inquiétudes et des méfiances. Les sentiments qu'exprime à cet égard M. Thiers, dans le plus noble langage, sont ceux de toute la France libérale; ce contrôle serait le salut, mais on n'en veut pas. Des élections ont lieu. Jamais la pression officielle ne fut plus vive, et les candidats indépendants sont combattus comme des ennemis. Une coterie intime est effrayée du réveil qui s'est manifesté et qui augmente chaque jour dans le pays. Elle craint que le temps du bon plaisir et des abus ne touche à son terme, et une diversion puissante lui paraît indispensable. La guerre seule peut la donner, et, sous le plus futile prétexte, cette guerre est déclarée, malgré les protestations de M. Thiers dont les paroles désespérées sont accueillies par des clameurs in-
décentes. Telle est la quatrième période qui, commencée en 1863, finit en 1870.
La guerre est engagée, guerre inique, insensée, criminelle, car elle a été déclarée sans que la France ait été provoquée, sans raisons plausibles, sans mesures préalablement prises pour la faire. L'étranger victorieux envahit notre soi, l'empereur est fait prisonnier, la République est proclamée, et quelques hommes de cœur assument la lâche ingrate et patriotique d'organiser la défense nationale. Mais nous n'avons pas un seul allié, et, dans cette détresse suprême, M. ïhiers parcourt l'Europe pour réclamer, sinon un concours armé, du moins une intervention en faveur de la paix. Partout l'accueil est plein d'égards et de sympathie pour sa personne. Mais l'Empire, par son agression injustifiable, a indisposé toutes les puissances contre la France, et partout aussi le refus d'intervenir est formel. M. Thiers s'adresse alors au principal ministre du gouvernement ennemi. L'entente n'est pas d'abord possible, et c'est au bout de trois mois seulement qu'une trêve est signée. Une assemblée nationale est convoquée pour traiter des conditions de la paix, et M. Thiers est élu par vingt-sept départements. Seul au milieu de ces circonstances difficiles, il a le renom, l'autorité, l'expérience nécessaires
pour négocier utilement avec l'ennemi vainqueur, pour reconstituer un gouvernement, et il est nommé chef du pouvoir exécutif. A peine la paix est-elle signée qu'une insurrection formidable éclate à Paris. Tout en dirigeant avec autant d'activité que d'énergie les opérations qui ont pour objet de la réprimer, M. Thiers doit rétablir l'ordre troublé dans plusieurs grandes villes, refaire l'administration, réorganiser l'armée, restaurer les finances, assurer la perception de l'impôt, se procurer les ressources nécessaires pour payer le premier terme de la rançon imposée par l'Allemagne. En communication constante avec l'Assemblée nationale, chaque jour il y soutient ses projets, souvent est obligé d'y combattre des propositions impraticables, et, pour prix de tant de labeurs et de services, il reçoit le titre de Président de la République. Cette République^ ainsi qu'il l'a dit lui-même, est non seulement le régime qui nous divise le moins, mais la forme neutre sous laquelle les divers partis monarchiques, ajournant la réalisation de leurs espérances, ont pu collaborer au salut commun. De plus, le parti républicain est devenu un parti de gouvernement. Il a combattu la Commune et a renoncé à ces théories, à ces violences de langage qui naguères étaient un sujet d'effroi. Derrière
M. Thiers, en qui il a mis sa confiance, il travaille avec ardeur au relèvement du pays, ettous ses efforts tendent à prouver qu'il est le plus snge. En moins de deux années l'ordre est partout rétabli, le calme est rentré dans les esprits, la France a recouvré son crédit, et la prochaine libération du territoire est assurée. Devant ces résultats si heureusement et si promptement obtenus, en présence de la crise périlleuse qu'au milieu de la division des partis provoquerait toute entreprise dont l'objet serait de changer le régime établi, les hommes que ne retiennent pas des raisons de fidélité, des convictions traditionnelles, des préjugés de caste ou de société, viennent à la République et demandent qu'elle soit définitivement constituée. M. Thiers en proclame la nécessité à la tribune de l'Assemblée nationale, et la majorité de l'Assemblée proteste contre ses paroles. Depuis lors, chaque jour cette majorité manifeste son mauvais vouloir, et, au 24 mai, M. Thiers doit se retirer devant un vote hostile. Bientôt a lieu une tentative de restauration monarchique ; elle échoue non pas tant à raison d'exigences inacceptables, que devant l'expression du sentiment public, dont il y aurait danger à braver les répulsions, et, après deux années de résistance, l'Assemblée nationale, ne pouvant ar-
river à une autre solution, finit par voter une 'constitution républicaine et par se dissoudre.
La majorité du Sénat élu en vertu de cette constitution est monarchique; en bien plus grande majorité la Chambre des députés est républicaine, et, profitant de ce désaccord entre les deux Assemblées, les anciens partis se coalisent de nouveau et projettent de détruire la République, sans souci du régime qu'ils Lui substitueront. Le Sénat prononce la dissolution de la Chambre des députés, et le pouvoir ne recule devant aucune illégalité, devant aucun moyen de pression pour entraîner le vote des électeurs. Mais le renversement de la République, ce serait l'anarchie, la guerre civile, puis, pour y mettre un terme, le despotisme avec la suppression de toutes les libertés. M. Thiers rédige alors un manifeste qu'il adresse à ses électeurs et il meurt en l'achevant. Ce manifeste est son testament politique. Il y déclare que la nation seule est souveraine : que la République est la forme de gouvernement au moyen de laquelle s'exerce cette souveraineté ; que cette souveraineté est exercée par un chef électif du pouvoir exécutif et par deux Chambres ; que ce chef du pouvoir exécutif doit gouverner avec le concours des deux Chambres et des ministres agréés par elles; que le concours d'une
seule Chambre ne suffirait pas; que les lois ou les subsides votés par une seule seraient absolument nuls ; que l'essai de faire percevoir l'impôt non voté par les deux Chambres serait un attentat contre la Constitution ; qu'en cas de dissentiment entre les pouvoirs, le litige ne saurait être vidé que par le pays convoqué dans ses comices ; que, lorsque le pays a prononcé, toute résistance à sa volonté serait criminelle, et il demande à la France de confirmer ces grands principes par ses suffrages. La France répond par un vote affirma tif à ce dernier appel de l'homme qui l'a tant aimée, et le gouvernement du pays par le pays est définitivement fondé sous la forme républicaine. Telle est la cinquième et dernière période. Les discours que nous publions aujourd'hui ont été prononcés dans la première période de 1830 à 1836 inclusivement, jusqu'au jour où M. Thiers, alors premier ministre, se trouvant en désaccord avec le roi Louis-Philippe sur la politique à suivre à l'égard de l'Espagne, donna sa démission. Nous avons laissé de côté toutes les répliques, toutes les observations de détail, et n'avons reproduit que les discours traitant un sujet complet ou ceux dans lesquels sont exposées et discutées des questions de principe. Nous avons cru devoir aussi faire précéder chacun d'eux
d'une notice dans laquelle nous avons cherché à résumer, d'une façon aussi succincte et aussi exacte que possible, les circonstances au milieu desquelles ils ont été dits, les faits qu'ils concernent, les arguments auxquels ils répondent. A aucune époque, sauf peut-être pendant les deux années de sa présidence, M. Thiers n'a été plus constamment sur la brèche. Député, il est le principal soutien du cabinet ; ministre, il en est le principal orateur et ne discute pas seulement les matières relatives au département dont la direction lui est confiée; il prend part à tous les débats importants sur la politique intérieure et extérieure, sur les finances, l'administration municipale et départementale, les travaux publics, l'armée, sur les questions commerciales, sur celles de droit public et de droit international. Ses discours sont des modèles de clarté, de méthode, de savoir théorique et pratique, de bon sens, et chaque jour grandit son autorité comme orateur et comme homme d'État. Et quels sont ses émules : MM. Guizot, Dupin, de Broglie, Odilon Barrot, Berryer, M. Royer- Collard, dont la parole magistrale et révérée se fait encore parfois entendre. Jamais la tribune française n'a brillé d'un pareil éclat. A un jour donné, sur une question spéciale, ces hommes
éminents peuvent l'égaler : mais aucun ne lui est supérieur, et son discours sur la loi des associations en mai 1834, celui qu'il a prononcé à l'occasion de l'interpellation Janvier, en décembre de la même année, sa réponse au duc de Fitz-James et celle à M. Berryer dans la discussion sur l'indemnité américaine en avril 1835, son improvisation sur l'alliance anglaise en juin 1836, resteront parmi les chefs-d'œuvre de l'éloquence française.
A. CALMON.
Décembre 1878.
DE