‹ Discours politiques de m. Gambetta: Deux lettres à un conseiller généralChapitre 22 sur 45 · L'ANNIVERSAIRE DU GÉNÉRAL HOCHE · texte numérisé non relu

L'ANNIVERSAIRE DU GÉNÉRAL HOCHE

Messieurs et ghers Gongitotens,

Après les paroles que vous venez d'entendre, on a bien voulu me demander d'ajouter quelques mots. Je serai aussi bref que me le permettra Témotion que je ressens au souvenir de l'homme illustre que nous venons honorer ensemble.

Et tout d'abord, il faut bien que je me décharge d'une dette que j*ai contractée envers vous depuis longtemps.

Je dois vous remercier d'abord de ce que vous avez bien voulu, dans cette réunion à laquelle assistent tous vos députés, ceux que vous avez nommés le 8 février comme ceux que vous avez nommés depuis, me convier à ce banquet d'union, de concorde, et d'où vous avez exclu tout esprit de système. (Approbation.)

Je dois en outre vous remercier, ce que je n'ai pu faire encore personnellement, d'avoir bien voulu, à cette époque funèbre où nous ramènent tous nos souvenirs^ au moment où l'on procédait^ sous les pas de l'invasion, à l'élection de TAs-

semblée, me désigner pour député en face même du quartier général. (Nouvelle approbation. — Bravos.)

Je ne veux que passer sur ce fait, et croyez bien que je serais profondément blessé qu'on vît, dans ces paroles, aucune intention personnelle ; mais je tiens à saisir l'occasion de dire publiquement, et je voudrais que ma parole allât jusqu'au fond de la France, de proclamer combien a été héroïque, noble et digne de ce fils glorieux dont nous célébrons la mémoire, la ville de Versailles, et les magistrats placés à sa tête, en présence de l'occupation militaire étrangère. (Très-bien I — Salve d'applaudissements.)

Je parle ainsi, quoi qu'il puisse en coûter à la modestie de ceux qui m'écoutent et dont le plus grand nombre ont été à la fois témoins et victimes de l'occupation de ces redoutables ennemis, qui, grâce à vous savez quelles criminelles défaillances, ont pu venir camper, en regard de Paris, dans cette ville dont le passé rappelle la gloire de la vieille monarchie déchue, comme aussi la gloire de la première République, qui l'a chassée pour toujours. (Oui ! — Très-bien I — Applaudissements.)

C'est que j'ai su, messieurs, c'est que j'ai connu par le détail le rôle de M. Rameau pendant cette occupation; j'ai appris — ce que beaucoup trop de gens ignorent — avec quelle ardeur, quelle sagesse, quelle prudence, avec quels sentiments dignes d'un Français patriote, avec quelles vertus d'un magistrat intègre et indépendant, il a lutté pied à pied en face d'un adversaire,.— vous savez quel il était! — il a combattu jusqu'au bout pour votre dignité et pour votre honneur. (Approbation unanime. — Bravos.)

Je n'ai qu'un mot à dire à l'honneur de ceux qui, groupés autour de lui, associés à son œuvre, composaient le Conseil municipal. Ils se sont toujours tenus fermes devant l'ennemi et ils n'ont pris aucune part, ni de près ni de loin, à ces capitulations qui, pour n'être pas militaires, n'en étaient pas moins indignes. (Nouvelle approbation générale. — Bravos.)

Aussi bien est-ce ici un lieu véritablement bien choisi, une

occasion excellente à travers les amertumes et les tristesses de rheure actuelle, pour se retourner vers le passé, pour évoquer une image chérie et pour chercher, non pas ce que nous aurait enseigné naguère la satisfaction d'un patriotisme orgueilleux, mais les leçons austères qui nous permettront de fonder enfin notre prospérité intérieure et de reprendre en même temps notre grandeur dans le monde.

Oui, Hoche fut tout ce que Ton vous disait tout à Theure : un grand citoyen, un capitaine d'élite, un homme d'État, un homme de guerre, un politique, un administrateur, une grande conscience et un grand héros. Hoche est une des plus nobles, une des plus radieuses, une des plus attirantes figures de la Révolution, et Ton ne saurait trop, dans le parti républicain, revenir sans cesse à ce grand modèle, non pas pour y chercher une imitation que ne comportent ni notre temps, ni nos mœurs, ni le milieu ambiant qui nous entoure, mais pour y choisir, avec intelligence, ce qui doit être et rester comme un enseignement permanent et profitable dans nos sociétés modernes. Car, c'est là le but de cette réunion, messieurs, et c'est dans ce seul but qu'ilest bon de Favoir fondée. C'est afin que tous nous puissions nous retremper au feu du patriotisme d'un héros comme le général Hoche ; c'est pour cela aussi qu'il est juste de lui donner, de lui reconnaître la maîtrise souveraine et le premier rang dans cette fête.

Eh bien I messieurs, puisque nous sommes ensemble, recherchons donc sous l'influence de quelles conditions, avec le concours de quels éléments cette fortune, qui semble fabuleuse et qui paraît tenir du roman plus que de l'histoire, est échue à Hoche.

On vous l'a dit : Hoche était le fils d'un homme attaché au chenil de la monarchie. (Explosion de bravos et d'applaudissements.) H est bon que cette ville de Versailles offre ce contraste de réunir à la fois dans son histoire le passé et l'avenir, ce qu'il y a de plus haut et de plus illustre dans la monarchie et ce quMl y a de plus généreux, de plus spontané et, disons

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le mot dans la noble acception qu'il comporte, de plus noblement révolutionnaire. (Bravos prolongés.)

Car, et c'est là renseignement que je voudrais surtout retirer de la vie de Hoche, c'est que cet homme, qui fut à la fois, comme on vous le disait, un grand capitaine, un diplomate, un administrateur consommé, d'une moralité à toute épreuve, reçut de la Révolution qui l'avait fait, de ses idées, de ses principes, de ses aspirations qu'il conserva toujours avec une scrupuleuse fidélité, une autorité, un prestige^ une influence qui, tout à l'heure, si vous me permettez de retracer les grandes lignes de sa vie, en feront un homme complet.

Fils de la Révolution, enfant du peuple créé par la Révolution, dont il faut savoir débarrasser toutes les merveilles des emportements, des aveuglements momentanés qui ont pu la ternir, par cette Révolution qu'il ne faut voir que dans ses progrès, dans ses grandeurs et dans son immense influence sur l'humanité ; — ûls de celte Révolution, mère des hommes comme des peuples, Hoche lui resta toujours Adèle, ce qui ne Tempêcha pas d'être le plus modéré des hommes, le diplomate le plus adroit, l'administrateur le plus habile et le plus avisé des capitaines.

Tout jeune, Hoche entre dans les gardes françaises ; il assiste et collabore à la prise de la Bastille, la plus grande date révolutionnaire; il ne se dément pas plus tard^ et dans toutes les journées on le retrouvé. A Thionville, il fait des prodiges; à l'armée des Ardennes, il inaugure le système nouveau et hardi des reconnaissances, qui le fait remarquer par le général Leveneur qui se l'attache ; on l'envoie à Dunkerque qu'il débloque ; puis il est désigné comme suspect et il vient se constituer prisonnier. Croyez-vous qu'il s'en émeuve? Du tout : il reste le fils de la Révolution. Il comparaît devant ses juges, s'explique, affirme nettement ce qu'il pense, sans rien rejeter de ses idées, on l'acquitte et on le fait brigadier.

On l'envoie immédiatement à Tarmée de Moselle.

C'est là qu'il apparaît avec cette figure d'une si étonnante pureté, cette décision d'esprit, cette promptitude de résolution

qui en font véritablement un homme nouveau dans des temps nouveaux. (Vifs applaudissements.)

En effet) dans quelle situation arrive-t-il prendre le commandement de l'armée de Moselle?

Ce qu'on appelait l'armée de Moselle, c'était une troupe composée de 15 à 20,000 hommes, mal armés, mal équipés, avec rindiscipline partout. Les chefs n'étaient pas obéis ; les soldats mettaient, permettez-moi le mot, le gaspillage jusque dans les vivres qu'on volait ; partout enfin on ne voyait que la confusion, le désordre et rindiscipline.

Hoche arrive, et nous voyons aussitôt apparaître un des symptômes les plus visibles de la grandeur de ce caractère, de la nouveauté de cette méthode révolutionnaire.

Dès son arrivée^ il aborde immédiatement les soldats, interroge les ofiiciers, ouvre les rangs, se rend compte de tout et parle sévèrement quand il le faut. C'est là qu'il fit cet admirable choix de lieutenants, parmi lesquels Michel Ney.

Il questionne les hommes^ les juge sur un mot, leur donne sa confiance, ou bien il reste impénétrable ; il fait sortir de suite des rangs ceux dont il apprécie le mérite ; il fallait des hommes nouveaux, il les improvise. N'était-il pas lui-même un homme nouveau, un chef improvisé, et il rompt avec les vieux représentants, avec les hommes attardés et les souteneurs des vieilles monarchies. (Triple salve d'applaudissements.)

De ces soldats, il fit de jeunes chefs, et ces chefs devinrent, plus tard, les premiers hommes de guerre de leur temps ; ils ont sauvé la France luttant contre l'Europe entière coalisée. C'est à l'âme de Hoche qu'ils avaient allumé leur âme pour soutenir cette lutte jusqu'à la mort, jusqu'à l'immolation d'euxmêmes, et c'est ainsi que Hoche avait fait des armées républicaines. Elles ont commencé par délivrer la France; on les a fait servir à conquérir le monde plus tard ; enfin elles ont fini, dénaturées et détériorées par un égoïste ambitieux, par perdre la patrie.

Quand il eut ainsi encadré et formé ses brigades et ses di-

visions, quand il eut choisi ses généraux, quand il eut passé deux mois à stimuler le zèle de tous, à établir parmi ses soldais la discipline par un travail continuel, il eut Tarmée qu'il voulait donner à la République pour sa défense et sa gloire.

Car cet homme, ce ûls de la Révolution, ce général républicain qui ne s'est jamais démenti, mettait au-dessus de tout la valeur de la règle et de la discipline, et c'est lui qui a dit ce mot si vrai : Les armées qui n'ont pas de discipline sont toujours battues.

Respectueux des droits de chacun, connaissant la valeur des hommes, il ne se laissait jamais aller ni aux erreurs, ni aux chimères ; il savait que les hommes ne valent pas seulement parce qu*on leur a donné un fusil et un équipement, mais encore par leur instruction, par leur abnégation personnelle, par leur cohésion en masses, par leur discipline et par leur esprit militaire. (Bravos.)

£t, en effet, après qu'il eut préparé, pendant deux mois, cette armée, que fit-il?

100,000 Allemands bordaient la frontière. L'armée du Rhin, sons Pichegru, était neutralisée ; Hoche projette de se jeter entre les Prussiens du Palatinat et ceux des Vosges, de les couper, d'enlever les lignes de Wissembourg et de passer au cœur de TAllemagne.

. C'était là un plan hardi, il l'exécute et réussit malgré la mauvaise volonté de quelques-uns et l'attitude de Pichegru.

Il se couvrit, dans cette campagne, d'une gloire immortelle; il fut forcé par les envieux de revenir dans ses cantonnements ; on le surveillait, mais comme on ne pouvait pas le frapper au milieu de son armée, on prit le parti de Ten arracher, on le nomma général à l'armée d'Italie.

S'il eût vécu, le cours de l'histoire du monde eût été changé, car on n'eût pas vu, à la tête de cette armée, l'homme qui s'est précipité sur l'Italie comme sur une proie, mais le plus incorruptible des héros. (Applaudissements prolongés.)

Il arrive à Nice, et c'est un général, un frère d'armes qui l'y fait arrêter. — C'est moi que vous faites arrêter, dit-il, vous

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êtes donc un gendarme ? C'était déjà un premier avertissement.

Dès qu^il fut arrêté, il demanda à être conduit à Paris; il y arriva, et c'est ici que je veux reprendre ce que vous disait tout à l'heure mon très-cher ami M. Rameau sur la détention de Hoche à la Conciergerie.

On l'interrogea pour la forme ; il ne reste aucune trace de cet interrogatoire.

Malgré ses préoccupations constantes de l'étude, du travail, de la méditation, sa nature véritablement gauloise apparaissait et lui faisait supporter sa situation avec une véritable force d'âme et une grande sérénité ; il se donnait à ses amis, s'arrachant à ses occupations, et il savait parfaitement, dans ses relations avec eux, apporter la familiarité et toutes les séductions de l'esprit que pouvaient avoir les gentilshommes de l'ancienne monarchie. A telles enseignes qu'il avait déjà' été distingué pour son esprit, dans les gardes -françaises, par des dames qui voulaient le faire passer général. (Rires et applaudissements.)

Cet abandon charmant, il le retrouve à la Conciergerie.

Après avoir lu Sénèque, qu'il trouve insuflisant, il se reporte sur Montaigne pour aller bientôt plus loin, je veux parler de Rabelais. Il rasséréna son esprit; et nous avons de lui des observations, des peintures de mœurs, qui donnent de l'esprit de finesse et de l'humeur de Hoche une idée qui ne serait pas indigne d'un moraliste du xviii® siècle.

n était nécessaire de dire comment il supporta cette cruelle captivité. Le 9 thermidor vint le faire sortir de prison. C'est ici que je rencontre les plus nobles qualités de son cœur et la preuve de sa fidélité imperturbable à défendre les hommes de la Révolution.

Après avoir fait partie de ce pâle troupeau dont parle Chénier, un homme vulgaire se fût retourné, l'injure à la bouche, contre la Révolution dont il fût devenu, de près ou de loin, un ennemi acharné. Ah ! que vous connaissez peu cet homme t Un jour que, le faisant revenir sur son passé, on cherchait à

l'exciter contre ses persécuteurs, il arrêta rudement son ioterlocuieur et lui dit : Monsieur, est-ce que vous n'avez pas de patrie ?

(Applaudissements prolongés.)

Ëb hien, c est précisément dans sa prison que Hoche a montré la veriiable irempe de son caractère; c'est là qu'il a elBîcacement médité sur ce qu*il y avait de juste, de sage, d'irrésistiblement vrai dans Tcfeuvre révolutionnaire, sur ce qu'il fallait en laisser, en dégager, en éliminer; et ce sont ces méditations et ces réflexions qui ont fait le grand homme de guerre de la Vendée. C'est parce qu'il avait vu de près ce qu'il V avait au fond des passions politiques; c'est parce qu'il avait pu mesurer ces |)laies sociales et politiques, et connaître la vérité des accusations des uns, ainsi que reflronterie des autres, qu'il va tout à l'heure apporter toutes ses grandes qualités dans la guf^rre civile et que vous allez le voir apparaître là plus grand, plus sublime encore que devant l'étranger. (Applaudissements.)

Oui, messieurs, à ce moment, la France menacée par l'Europe avait des eiifanLs assez dénaturés pour conspirer son démembrement, sous l'œil niêmede Tennemi. C'était le moment où la flotte anglaise bordait nos côtes; c'était le moment qu'on avaitchoisi pour lever le drapeau de la révolte dans une partie de la France; dix généraux en chef, cent cinquante divisionnaires, des commissaires exti^aordinaires avaient passé dans ce terrible pays de la chouannerie : tous avaient échoué ! Les guerriers et les politiques s'étaient déclarés impuissants; la Convention, et plus tard le Directoire, en étaient réduits à traiter de puissance à puissance avec ces rebelles. Bonaparte, entre autres généraux, y alla, mais il craignit de s'engager dans une mauvaise voie, il vit le pays, revint, et il ne fut plus jamais possible de l'y réexpédier. (Sourires.)

Hoche est un autre homme, messieurs ; et c'est précisément parce qu'il est mis en pré ence d'une immense difficulté, d'un terrible problème à résoudre, que, quelles que soient les difficultés à vaincre, les tristesses qu'il fciudra surmonter, et pro-

bablement, dans sa pensée, la méconnaissance des services rendus à laquelle il faudra se résigner, il voudra se dévouer à cette tâche ingrate. Il faut, dit -il, résoudre le problème ou périr ; ce problème, il Ta résolu. Voici comment : il Ta résolu de deux manières, en général et en homme d'État ; en général, en sachant opposer à ces chouans, à ces bandes qui apparaissaient au nombre de quinze, de vingt, de cent et de deux cents hommes, qui fuyaient comme le nuage, qui fondaient tout à coup sur les troupes, qui étaient insaisissables, qui apparaissaient partout et qu'on ne rencontrait nulle part ; en opposant à ces invisibles ennemis qui sortaient des fossés et faisaientfeu derrière les haies, qui avaient recours au pillage et à l'incendie, en leur opposant à la fois l'immobilité et la mobilité, en faisant un grand nombre de camps retranchés et en créant des colonnes mobiles. Des camps retranchés se reliaient depuis le département de Maine-et-Loire jusqu'à la Normandie, et, en même temps, partaient comme les doigts de la main, des colonnes mobiles chargées d'opérer contre les bandes ; et alors, selon une terrible expression, on n'accordait que <K la capitulation des baïonnettes. »

Mais voici où son génie apparaît. Il dit : Ces rebelles sont des Français, ce sont des frères, il y a parmi eux deux parts à faire : il y a les pauvres, les paysans et ceux qui les exploitent, et c'est là que l'on constate ce qu'il y avait de sensibilité exquise, de tendresse démocratique, de véritables entrailles plébéiennes dans ce superbe héros ; en voyant cette masse de paysans aveuglés, égarés comme un troupeau de bœufs que pousse par derrière un pâtre irrité, il se dit : Non, non, il faut leur faire grâce ; il faut leur faire comprendre qu'on vient les délivrer de la dîmeei de la corvée.

A cette politique qui allait au cœur du paysan, il en ajouta une autre bien autrement hardie pour l'époque ; il dit, il écrivit : « Dans ce pays, vous n'aurez la paix, le calme à l'avenir, qu'avec la tolérance religieuse. » Il fit mieux que de le dire et de l'écrire : il mit ce principe en pratique. C'est là, dit-il, le secret de la pacification. (Applaudissements.) Vous voyez par là

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comment cet homme, parfaitement révolutionnaire» véritablement imbu des principes, des sentiments, des aspirations de la Révolution, a pu réussir en joignant la modération à Tia^ flexibilité. Il n'est pas inutile de feuilleter la vie de tels hommes et de leur rendre cet hommage suprême que Tacite réclamait pour les grands citoyens, non des louanges, mais une fidèle imitation de leur conduite.

Cette vie, on pourrait la retourner dans tous les sens, elle doit devenir le catéchisme des enfants du département; de Seine-et-Oise, il faut leur apprendre Forigine, la vie de Hoche, les efforts qu'il a faits pour ne pas rester inférieur aux postes qu'il occupait. Car à mesure qu'il montait, son cerveau s'(igrandissait, s'élargissait, montait aussi, et il finissait par honorer la fonction dont il était revêtu, si élevée qu'elle pût être. (Applaudissements prolongés.) Et vous allez voir, messieurs, à quel point il était un homme supérieur, et combien fious avons besoin de nous instruire à son école ; après avoir dompté en six semaines la révolte et rendu à la République l'Anjou, le Maine, la Breta^^ne, la Normandie, au moyen de cette force combinée de la répression terrible et de la douceur, après avoir proclamé l'état de siège, le lendemain du jour où il a vaincu, il proclame l'amnistie. (Bravo I bravo 1 — Triple salve d'applaudissements prolongés.) . Messieurs, les règles de la politique sont étemelles, parce qu'elles reposent sur la morale et qu'il n'y a pas de politique vraie, efficace, fructueuse, quand la force viole, môme momentanément et passagèrement, les principes éternels de la justice et de l'humanité. (Nouveaux applaudissemeats.) Cet l^omme de guerre, qui a mis son honneur — c'est là certainement sa plus grande gloire — non pas à s'appeler un grand capitaine, mais à être un pacificateur, cet homme moissonné avant la saison, cet homme pouvait rendre à la France le plus complet, le plus noble de tous les services, oui, il pouvait 9iontrer au monde de quoi la France est capable, dans la paix comme dans la guerre, quand elle a des enfants dévoués, réélus, que rien n'ébranle, qui ne veulent pas dései^rer.

(Triple salve d'applaudissements.) En face de ces Anglais qu'il avait vus, — admirez la noblesse de cet homme, — qu'il avait vus à Quiberon canonner les royalistes acculés à la presqu'île, il avait conçu contré ce peuple une aversion, une colère qui sont heureusement passées de mode aujourd'hui ; il rêva, non pas ce rêve insensé, que plus tard voulut réaliser, pour son propre compte, un aventurier plus hardi, non, un rêve désintéressé qui n'avait pas pour but d'écraser une nation libre, mais d'affranchir une population noble et malheureuse, il rêva cette expédition d'Irlande ; on la traitait de chimérique ; mais que ceux qui en parlent sans avoir interrogé l'histoire, peutêtre, se fassent apporter les rapports, les travaux qui se ratrtachent à ce projet.

Ils verront que Hoche, sans éducation première, par la seule force de sa volonté, s'était trouvé à la hauteur de la tâche qu'il méditait d'entreprendre. Cette expédition avorta par la faute de la vieille organisation de la inarine ; les anciens officiers de la marine royale ne voulaient pas être commandés par un général de l'armée de terre ; Hoche voulait tout simplement étouffer la coalition dans l'œuf. Pitt a eu à ce sujet un mot éloquent et cruel : « L'armée française et Hoche ne nous ont échappé que parce qu'ils se sont mis à l'abri sous les tempêtes. »

Hoche sentit qu'il n'avait échoué qu'à cause de la haine, de l'envie de rivaux qui ne le valaient pas.

Plus tard, il alla commander Tarmée de Sambre-et-Meuse ; là, il fut ce vaillant héros qui poussa jusqu'à Vienne, qui, en quatre jours, fit trente-cinq lieues à partir de la frontière, arriva à Francfort, passa la rivière, et là fut arrêté après avoir gagné trois ou quatre batailles dont vous avez les noms sous les yeux et que je ne rappelle pas, parce qu'il est pénible de rappeler des souvenirs de gloire, alors que notre devoir, à nous, nous condamne à ne rappeler que les désastres immérités que nous avons dû subir. (Vive émotion dans l'auditoire.)

Il aurait pu pousser jusque sur le Danube, il fut arrêté par

Berthier, sur un ordre venu d'Italie; Bonaparte venait de conclure un armistice, et Hoche, ce grand soldat^ était tellement resté civil, patriote, républicain, qu'il n'eut, au sein de son triomphe, qu'une seule parole : c Ah I quel bonheur, nous avons la paix, et nous la devons à d'autres. »

Vous savez, messieurs, qu'au retour de cette glorieuse campagne de quatre jours, dans laquelle il avait enlevé 8,000 prisonniers, des canons, et toutes les positions de l'ennemi, il fut récompensé par un ordre du jour qui déclara qu'il avait bien mérité de la patrie.

Il poussa la modestie, qui est une autre qualité du guerrier républicain, jusqu'à éloigner cette couronne et à faire un rapport spécial où il établissait que c'était aux autres qu'il devait tout. Rare exemple, messieurs, qui devait se perdre bientôt dans les armées républicaines, car on vit, moins de deux ans après, toute l'habileté d'un homme s'appliquer, non pas seulement à gagner des batailles, mais à vouloir les avoir gagnées tout seul. (Applaudissements.)

Mais il ne faut pas parler senlement de Hoche comme militaire et comme homme de guerre, au point de vue spécial de Forganisation des armées, de cette sollicitude du général qui veille sur les besoins les plus humbles du soldat, surveillant tous les services, le service de santé, le service des vivres, et par-dessus tout, gardant le secret le plus absolu sur ses opérations^ dirigeant lui-môme cette organisation de l'espionnage qu'on a laissée de côté, comme s'il sufl&sait à certains généraux, non pas de vaincre, mais d'être surpris (Applaudissements et rires), il faut encore retenir de cette existence cette qualité dominante, le civisme. Il considérait la guerre, non-seulement comme un exercice des plus difficiles et des plus nobles facultés de Thomme, il la considérait aussi comme un état passager, violent, momentané, et il gardait, anssi loin que le menait la fortune des armes, l'image de la patrie et du foyer, ne séparant jamais la profession militaire des droits et des devoirs civiques.

C'est par là surtout que Hoche est digne d'être cité en

exemple à une nation qui, quels que soient les préjugés, les résistances, les entraves, ou les intérêts qui se croiront froissés, fera de tous ses enfants des soldats et des citoyens. (Applaudissements.)

Je ne vous parlerai pas de sa mort ; vous savez, messieurs, combien elle fut subite et mystérieuse ; il faut jeter un voile sur les derniers moments de cette existence, car nous ne sommes pas ici pour résoudre des problèmes historiques, mais pour nous inspirer des rares vertus, des nobles qualités et du grand caractère de notre héros, pour nous dire qu'à son exemple nous pouvons affirmer hautement que la démocratie qui monte, qui travaille, qui étudie, qui ne demande que Tordre, la paix sociale, sent que tous ses intérêts ne seront satisfaits qu'à la condition que la France soit grande et indépendante comme nation. (Applaudissements.) De là, messieurs, le devoir de ne jamais séparer ces deux buts, le relèvement moral et le relèvement matériel de la patrie, de telle sorte que nous n'ayons d'autre préoccupation que de donner à nos enfants, à la génération qui vient — car celle qui existe, qui a subi le spectacle de tous ces désastres et le contact de toutes ces défaillances, tout en redoublant d'efforts, ne peut plus compter sur elle seule pour refaire la patrie — de confier, dis-je, à la génération qui vient après nous, à ceux qui ont rame toute neuve, les germes qui devront s'épanouir plu» tard. C'est à eux qu'il faut adresser ces grandes leçons, il n*en est pas de plus juste, de plus nécessaire à leur répéter constamment que la loi du travail, formulée dans cette devise de Hoche que l'on vous citait tout à l'heure : Resnon verba.

Jeretiens une autre formule qu'il avait faite sienne après avoir lu la Vie d'un président de la Répvblique^ de Witt : a Ago quod ago^ » je fais ce que je fais. Oui, faisons ce que nous faisons, ne cherchons pas à tout résoudre, ne pensons pas qu'il existe un moyen de rendre uniforme le bonheur général, de résoudre tous les problèmes à la fois, ago quod ago. Que tous nos amis qui sont ici, que ceux qui sont en province nous donnent cet exemple du travail à tous les degrés, dans les Conseils munici-

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