Discours ... pour les funérailles de M. Jobert
Une nouvelle perte douloureuse nous réunit devant cette tombe ! Ni la maladie ni la mort n’épargnent notre Compagnie! Faut-il s’en étonner ? N’est-ce pas dans l’Institut que
* Par une circonstance indépendante de la volonté de M. Cloquet, ce discours n’a pas été prononcé.
se trouvent réunis tous ces artisans de la pensée, des beauxarts, de la science, auxquels un labeur incessant ne laisse que bien peu de repos et dont il use si promptement les forces ?
Toute la vie de Jobert en est un exemple frappant; elle se résume en deux mots : Travail et Persévérance.
Né en 1799, à Lamballe, petite ville du département des Côtes-du-Nord, Jobert (Antoine-Joseph) dut à un bon et estimable ecclésiastique, qui sut deviner ses aptitudes, sa première éducation et sa première instruction, faites dans un isolement qui a pu avoir une grande influence sur son caractère et toute son existence*
Protégé, soutenu et recommandé par ce bon prêtre, Joseph Jobert vint à Paris, en 1820, pour y faire ses études médicales, et fut adressé à la sœur supérieure de l’hôpital Saint- Louis, où il obtint la faveur d’être logé et nourri. J’ai gardé un bon souvenir de cette époque et de la circonstance qui me permit d’apprécier les heureuses dispositions du jeune élève en médecine pour l’étude de la chirurgie.
Il se fit bientôt remarquer par son travail assidu, par son habileté dans les préparations anatomiques, et fut, en 1821, nommé interne provisoire des hôpitaux. A ce titre, il était maintenu de droit à l’hôpital Saint-Louis, et c’est là que j’ai continué d’apprécier ses dispositions et sa vocation déterminée pour la profession qu’il embrassait. Le professeur Richerand lui témoigna surtout une affection qui ne s’est jamais démentie.
Dès son entrée en fonctions à Saint-Louis, le nouvel interne sut se concilier la bienveillance et la sympathie de ses maîtres par son exactitude, son intelligence à remplir les devoirs des fonctions qui lui étaient confiées.
Réussir était sa pensée constante; veilles, fatigues, privations, rien ne lui coûtait pour atteindre ce but de tous ses efforts.
La carrière de Joseph Jobert doit être un précieux encouragement pour la jeunesse médicale, en lui montrant qu’avec de la volonté et de la persévérance elle doit tout espérer de l’avenir.
Une grande habileté de main, appliquée à d’incessants travaux d’anatomie, comme elle devait l’être plus tard à toutes les opérations de la chirurgie, caractérisait essentiellement le mérite de Jobert. Il était aussi heureusement doué d’un esprit inventif dans la poursuite d’une idée pratique, ou dans la recherche d’un procédé opératoire pour les progrès de la chirurgie.
Jobert a publié en 182g son Traité théorique et pratique des maladies chirurgicales du canal intestinal ; mais, dès l’année 1825, il avait déjà imaginé la Guérison des plaies intestinales par h adossement des membranes séreuses , et établi la vérité de sa découverte par des expériences sur les animaux; j’eus moi-même l’occasion d’en faire l’heureuse application, en 1826, sur un malade de l’hôpital Saint-Louis, et, dans une leçon de concours à la Faculté de médecine, je pus en proclamer la supériorité sur toutes les autres méthodes.
Cette découverte, due à Jobert, commença sa réputation, alors qu’il n’était encore qu’élève interne, et lui donna une position exceptionnelle parmi ses condisciples.
Prosecteur de la faculté de médecine en 1828; chirurgien du bureau central en 1829 ; agrégé de la faculté en i83o, il fut enfin nommé chirurgien de l’hôpital Saint-Louis en 1 83 1 , et c’est là que, par une foule d’opérations ingénieuses et ha-
bilement exécutées, il commença sa renommée de chirurgien de premier ordre.
Travailleur infatigable, le service de l’hôpital et celui de la faculté, sa clientèle, ses opérations en ville, n’arrêtaient pas ses travaux de cabinet. En 1 833 il publiait un volume sur les plaies d'armes a feu; puis un Mémoire sur la cautérisation, et la description d’ un spéculum a bascule ; en i836, un mémoire assez volumineux sur les collections de sang et de pus dans V abdomen ; en 1 838, il fît paraître deux volumes A' Etudes sur le système nerveux.
Enfin, vous l’avez vu publier successivement son Traité des fistules v ésico -vaginale s ; son Traité de chirurgie plastique ; son ouvrage sur la réunion des plaies ; celui sur les appareils électriques de certains poissonsT et d’autres mémoires dont le titre m’échappe en ce moment.
Tant de travaux ne pouvaient rester sans récompenses ; en 18/j.o, ils lui valurent le titre de membre de l’Académie de médecine; bientôt après il fut nommé professeur à la faculté de médecine et chirurgien en chef de i’Hôtel-Dieu, en remplacement de Dupuytren. Enfin, en i856, il remplaçait Magendie comme membre de l’Académie des sciences. Pendant cette période de son existence scientifique, il fut nomme successivement chevalier, officier et commandeur de l’ordre impérial de la Légion d’honneur.
Puis il vint occuper, à côté de notre excellent et savant confrère M. le baron H. Larrey, une des deux places de chirurgiens ordinaires de S. M. l’Empereur. Il appartenait aussi, comme membre correspondant, à un grand nombre d’Académies et de sociétés de médecine nationales et étrangères.
Certes, peu de carrières chirurgicales ont été plus activement remplies; et en considérant le point de départ de Jobert, on est naturellement porté à conclure que, bien qu’ayant mérité ses succès, il devait être classé parmi les hommes heureux et satisfaits de leur position : et cependant il n’en fut rien.
Soit que le désir ardent, excessif, de sortir de son humble position, soutenu par une volonté énergique, eût créé en lui un besoin ardent et continu de célébrité, et par conséquent d’agitation et d’inquiétude; soit que de douloureux souvenirs de chagrins domestiques, dont il avait été abreuvé au début de sa carrière, et qui répandirent un voile de deuil sur toute son existence, aient influé sur sa nature primitive et timide, toujours est-il que Jobert, qui avait un bon cœur, était habituellement triste, soucieux et inquiet; il était peu communicatif, défiant, et ne se livrait qu’avec peine à des distractions qui auraient pu donner du repos à son âme : sans cesse préoccupé d’études, de recherches d’anatomie, de physiologie ou de problèmes de chirurgie à résoudre, de procédés, d’instruments à inventer pour la pratique des opérations, il faisait peu d’excursions dans les autres parties de la science; aussi les questions relatives à notre art se trouvaient être le sujet le plus ordinaire et presque exclusif de ses conversations.
Comme professeur, il exposait, développait d’une manière pratique les sujets qu’il traitait dans ses leçons; aussi son cours de clinique et d’opérations chirurgicales était suivi avec empressement par une foule d’élèves, qui venaient profiter de l’enseignement d’un maître de haute réputation, pour lequel ils avaient un vif attachement, et dont la plupart sont restés ses amis dévoués.
Comme écrivain, ainsi que l’attestent les nombreux ouvrages qu’il a publiés, Jobert révélait encore îe côté essentiellement pratique du chirurgien.
Comme opérateur, il avait le coup d’œil prompt, juste, la main ferme, adroite et sûre, et son sang-froid ne l’abandonnait jamais. Dans les circonstances les plus critiques d’une longue opération, il était obligé souvent de renforcer luimême son propre courage, par des expressions de langage qu’on aurait pu prendre pour de la dureté, mais qui n’étaient pour lui qu’un moyen de ne pas faiblir dans les moments de danger et peut-être aussi de distraire le malade au milieu des souffrances de l’opération qu’il subissait.
Les succès que notre habile collègue avait obtenus dans sa carrière, la position brillante qu’il avait conquise par ses travaux et sa pratique, l’immense fortune qu’il avait acquise, mais dont il ne jouissait guère, lui avaient créé d’ardents admirateurs et des amis nombreux et dévoués.
Depuis quelques années déjà, la forte constitution de Jobert paraissait fléchir peu à peu sous les fatigues de sa vie aussi laborieuse qu’agitée , et sa santé inspirait de sérieuses inquiétudes à ses confrères et à ses amis. Son caractère était devenu fort inégal, sombre, souvent fantasque ou bizarre ; il avait d’étranges distractions d’esprit; inquiet de ce que l’on disait ou de ce qu’on pouvait penser de lui, il se plaignait de sa position, et se croyait obligé de travailler encore pour vivre.
Nous étions dans cet état d’inquiétude sur la position de notre confrère, lorsque la dernière catastrophe vint confirmer nos fatales prévisions : Jobert venait de perdre complètement la raison, cette belle intelligence qu’il avait si bien su
employer au service de l’humanité et au profit de la science.
En perdant notre éminent collègue, en lui adressant nos derniers adieux, nous avons la consolation de savoir qu’il a été traité avec tous les égards et les soins désirables dans sa position, et qu’il a quitté cette vie entouré de vifs et unanimes regrets.
La présence de notre illustre et vénérable président, M. Chevreul, au bord de la tombe de Jobert, est à elle seule le plus digne témoignage des regrets de l’Académie, mieux exprimés ainsi que par nos paroles.
— Tjpogr de Firmin Didot frères, impr. de l’Institut, r. jau*b, 56.