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Discours preliminaire de l'Encyclopedie

L’Encyclopédie que nous présentons au public est, comme son titre l’annonce, l’ouvrage d'une société de gens de lettres. Nous croirions pouvoir assurer, si nous n’étions pas du nombre, qu’ils sont tous avantageusement connus ou dignes de l’être. Mais sans vouloir prévenir un jugement qu’il n’appartient qu’aux savants de porter, il est au moins de notre devoir d’écarter avant toutes choses l’objection la plus capable de nuire au succès d'une si grande entreprise. Nous déclarons donc que nous n’avons point eu la témérité de nous charger seuls d’un poids si supérieur à nos forces, et que notre fonction d’éditeurs con^ste principalement à mettre ^ en ordre des matériaux dont la partie la plus considérable nous a été entièrement fournie.

Nous avions fait expressément la même dé-

claration dans le corps du prospectus*; mais elle aurait peut-être dû se trouver à la tète. | Par cette précaution, nous eussions apparem- j ment répondu d’avance à une foule de gens ' du monde, et même à quelques gens de lettres, qui nous ont demandé comment deux personnes pouvaient traiter de toutes les • sciences et de toi:^ les arts, et qui néanmoins ‘ avaient jeté sans doute les yeux sur le pros- j pectus, puisqu’ils ont bien voulu l’honorerde ; leurs éloges. Ainsi, le seul moyen d’empêcher | sans retour leur objection de reparaître, c'est | d’employer, comme nous faisons ici, les pre- I mières lignes de noti-e ouvrage à la détruire. | Ce début est donc uniquement destiné à ceux > de nos lecteurs qui ne jugeront pas à propos j d’aller plus loin: nous devons aux autres un détail beaucoup plus étendu sur l’exécution de l’Encyclopédie: ils le trouveront dans la suite de ce Discours, avec le nom de chacun de nos collègues ; mais ce détail, si important par sa nature et par sa matière, demande à être précédé de quelques réflexions philosophiques.

L’ouvrage que nous commençons (et que nous désirons de finir) a deux objets : comme encyclopédie, il doit exposer, autant que possible, l’ordre et l’enchaînement des connaissances humaines ; comme dictionnaire rai- | sonné des sciences, des arts et des métiers, il j doit contenir, sur chaque science et sur cha- j

1 Ce prospectus a été publié au mois de novembre !

que art, soit libéral, soit mécanique, clés principes généraux qui en sont la base, et les détails les plus essentiels qui en font le corps et la substance. Ces deux points de vue, di encyclopédie et de dictionnaire raisonné, formeront donc le plan et la division du discours préliminaire. Nous allons les envisager, les suivre l’un après l’autre, et rendre /Compte des moyens par lesquels on a tâché de satisfaire à ce double objet.

Pour peu qu’on ait réfléchi sur la liaison que les découvertes ont entre elles, il est facile de s’apercevoir que les sciences et les arts se prêtent mutuellement des secours, et qu’il y a par conséquent une chaîne qui les unit. Mais il est souvent difficile dé réduire â un petit nombre de règles ou de notions générales chaque science ou chaque art en particulier; il ne l’est pas moins de renfermer, dans un système qui soit un, les branches infiniment variées de la science humaine.

Le premier pas que nous ayons à faire dans cette recherche est d'examiner, qu’on nous permette ce terme, la généalogie et la filiation de nos connaissances, les causes qui ont dû les faire naître et les caractères qui les distinguent ; en un mot, de remonter jusqu’à l’origine et à la génération de nos idé&s. Indépendamment des secours que nous tirerons de cet examen pour l'énumération encyclopédique des sciences et des arts, il ne saurait être déplacé à la tête d’un dictionnaire raisonné des connaissances humaines.

On peut diviser toutes nos connaissance^.

1 en directes et en réfiéchies. Les directes sont I celles que nous recevons immédiatement sans j aucune opération de notre volonté ; qui, trouvant ouvertes, si on peut parler ainsi, toutes les portes de notre âme, y entrent sans résistance et sans effort. Les connaissances réfléchies sont celles que l’esprit acquiert en opérant sur les directes, en les unissant et en les combinant.

Toutes nos connaissances directes se réduisent à celles que nous recevons par les sens ; — d’où il s’ensuit que c’est à nos sensations que ..nous devons toutes nos idées. Ce principe des premiers philosophes a été longtemps regardé comme un axiome par les scolastiques ; pour qu’ils lui fissent cet honneur, il suffisait qu’il fût ancien , et ils auraient défendu avec la même chaleur les formes substantielles ou les qualités occultes. Aussi, cette vérité futelle traitée, à la renaissance de la philosophie, comme les opinions absurdes, dont on aurait dû la distinguer ; on la proscrivit avec ces opinions parce que rien n*est si dangereux pour le vrai et ne l’expose tant à être méconnu que l’alliage ou le voisinage de l’erreur. Le système des idées innées, séduisant à plusieurs égards, et plus frappant peut-être parce qu’il était moins connu , a succédé à l’axiome des scolastiques; et, après avoir longtemps régné, il conserve encore quelques partisans : tant la vérité a de peine à reprendre sa place quand les préjugés ou le sophisme l’en ont chassée. Enfin, depuis assez peu de temps, on convient presque généralement

que les anciens avaient raison, et ce n*est pas la seule question sur laquelle nous commençons à nous rapprocher d’eux.

Rien n’est plus incontestable que l’existence de nos sensations; ainsi, pour prouver qu’elles sont le principe de toutes nos connaissances, il suffit de démontrer qu’elles peuvent l’être : car, en bonne philosophie, toute déduction qui a pour base des faits ou des vérités reconnues, est préférable à ce qui n’est appuyé que sur des hypothèses, même ingénieuses. Pourquoi supposer que nous ayons d’avance des notions purement intellectuelles, si nous n’avons besoin, pour les former, que de réfléchir sur nos sensations? Le détail où nous allons entrer fera voir que ces notions n’ont point, en effet, d’autre origine.

La première chose que nos sensations nous ‘ apprennent, et qui même n’en est pas distinguée, c’est notre existence, d’où il s’ensuit que nos premières idées réfléchies doivent tomber sur nous, c’est-à-dire sur ce principe pensant qui constitue notre nature, et qui | n’est point différent de nous-mêmes. La se- /- conde connaissance que nous devons à nos sensations est l’existence des objets extérieurs, parmi lesquels notre propre corps doit être " compris, puisqu’il nous est, pour ainsi dire, extérieur, môme avant que nous ayons démêlé la nature du principe qui pense en nous. Ces objets innombrables produisent sur nous un effet «i puissant, si continu, et qui nous unit tellement à eux, qu’après un premier instant où nos idées réfléchies nous rappellent en nous-

mômes, nous sommes, forcés d’en sortir par les sensations qui nous assiègent de toutes parts, et qui nous arrachent à la solitude où j pous resterions sans elles. La multiplicité de ces sensations, l’accord que nous remarquons dans leur témoignage, les nuances que nous y observons, les affections involontaires qu’elles nous font éprouver, comparées avec la détermination volontaire qui préside à nos idées réfléchies, et qui n’opère que sur nos sensations même : tout cela forme en nous un penchant insurmontable à assurer l’existence des objets auxquels nous rapportons ces sensations, et qui nous paraissent en être la cause; penchant que bien des philosophes ont regardé comme l’ouvrage d’un être supérieur et comme l’argument le plus convaincant de l’existence de ces objets. En effet, n’y ayant aucun rapport entre chaque sensation et l’objet qui l’occasionne, ou du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas qu’on puisse trouver, par le raisonnement, de passage possible de l’un à l’autre : il n’y a qu’une espèce d’instinct, plus sûre que la raison même, qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle; et cet instinct est si vif en nous, que quand on supposerait pour un moment qu’il subsistât pendant que les objets extérieurs seraient anéantis, ces mêmes objets, reproduits tout à coup, ne pourraient augmenter sa force. Jugeons donc, sans balancer, que nos sensations, ont, en effet, hors de nous la cause q ue nous leur supposons, puisoue le fait qui peut résulter de l’existence réelle de.

cette cause ne saurait différer en aucune manière de celui que nous éprouvons. Et n’imitons point ces philosophes dont parle Montaigne, qui, interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent encore s’il y a des hommes. Loin de vouloir répandre des nuages sur une vérité reconnue des sceptiques, même lorsqu’ils ne disputent pas, laissons aux métaphysiciens éclairés le soin d'en développer le principe: c’est à eux à déterminer, s’il est possible, quelle gradation observe notre âme dans ce premier pas qu’elle fait hors d’elle-même, poussée, pour ainsi dire, et retenue tout à la fois par une foule de perceptions qui, d’un côté, l’entraînent vers les objets extérieurs, et qui, de l’autre, n’appartenant proprement qu’à elle, semblent lui circonscrire un espace étroit dont elles ne lui permettent pas de sortir.

De tous les objets qui nous affectent par leur présence, notre propre corps est. celui dont l’existence nous frappe le plus, parce qu’elle nous appartient plus intimement; mais à peine sentons-nous l'existence de notre corps, que nous nous apercevons de l’attention qu’il exige de nous, pour écarter les dangers qui l’environnent. Sujet à mille besoins, et sensible au dernier point à l’action des corps extérieurs, il serait bientôt détruit si le ' soin de sa conservation ne nous occupait. Ce n’est pas que tous les corps extérieurs nous fassent éprouver des sensations désagréables, quelques-uns semblent nous dédommager par le plaisir que leur action nous procure; mais

tel est le malheur de la condition humaine, que la douleur est en nous le sentiment le plus vif : le plaisir nous touche moins qu’elle, et ne suffit presque jamais pour nous en consoler. En vain quelques philosophes soutenaient, en retenant leurs cris au milieu des souffrances, que la douleur n’était point un mal ; en vain quelques autres plaçaient le bonheur suprême dans la volupté, à laquelle ils ne laissaient pas de se refuser par la crainte de ses suites ; tous auraient mieux connu no- J' tre nature s’ils s’étaient contentés de borner à l’exemption de la douleur le souverain bien de la vie présente, et de convenir que, sans ' pouvoir atteindre à ce souverain bien, il nous était seulement permis d’en approcher plus ou moins, en proportion de nos soins et de notre vigilance. Des réflexions si naturelles frapperont infailliblement tout homme abandonné à lui-même et libre des préjugés, soit d’éducation, soit d’étude : elles seront la suite de la première impression qu’il recevra des objets, et on peut les mettre au rang de ces premiers mouvements de l’âme, précieux pour les vrais sages, et dignes d’être observés par eux , mais négligés ou rqjetés par la philosophie ordinaire, dont ils démentent presque toujours les principes, i La nécessité de garantir notre propre cori» de la douleur et de la destruction nous fait examiner, parmi les objets extérieurs, ceux 1 qui peuvent nous être utiles ou nuisibles, pour rechercher les uns et fuir les autres.

Mais â peine commençons-nous â parcourir

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ces objets, que nous découvrons parmi eux un grand nombre d’êtres qui nous paraissent entièrement semblables à nous, c’est-à-dire dont la forme est toute pareille à la nôtre, et qui, autant que nous en pouvons juger au premier coup d’œil, semblent avoir les mêmes perceptions que nous ; tout nous porte donc à penser qu’ils ont aussi les mêmes besoins que nous éprouvons, et, par conséquent, le même intérêt à les satisfaire, d’où il résulte que nous devons trouver beaucoup d’avantage à nous unir avec eux pour démêler dans la nature ce qui peut nous conserver ou nous nuire. La communication des idées est le principe et le soutien de cette union, et demande nécessairement l’invention des signes : telle est l’ongine delà formation des sociétés avec laquelle les langues ont dû naître.

Ce commerce, que tant de motifs puissants nous engagent à former avec les autres hommes, augmente bientôt l’étendue de nos idées, et nous en fait naître de très nouvelles pour nous, et de très éloignées, selon toute apparence, de celles que nous aurions eues par nous-mêmes sans un tel secours. C’est aux philosophes à juger si cette communication réciproque, jointe à la ressemblance que nous apercevons entre nos sensations et celles de nos semblables, ne contribue pas beaucoup à former ce penchant invincible que nous avons à supposer l’existence de tous les objets qui nous frappent Pour me renfermer dans mon sujet, je remarquerai seulement que l’agrément et l’avantage que nous trouvons dans

un pareil commerce, soit à' faire part de nos idées aux autres hommes, soit à joindre les , leurs aux nôtres, doit nous porter à resserrer I de plus en plus les liens de la société com- ; mencée, et à la rendre la plus utile pour nous' l qu'il est possible. Mais chaque membre de la société, cherchant ainsi à augmenter pour luimême l’utilité qu’il en retire, et ayant à combattre dans chacun des autres membres un empressement égal, tous ne peuvent avoir la même part aux avantages, quoique tous y aient le même droit. Un droit si légitime est \ donc bientôt enfreint par ce droit barbare d’inégalité, appelé loi du plus fort, dont Tusage semble nous confondre avec les animaux, ' et dont il est pourtant si difficile de ne pas abuser. Ainsi, la force, donnée par la nature à certains hommes, et qu’ils ne devraient sans doute employer qu’au soutien et à la protection des faibles, est, au contraire, l’origine de l’oppression de ces derniers. Mais plus l’oppression est violente, plus ils la souffrent impatiemment, parce qu’ils sentent que rien n’a dû les y assujettir. De là la notion de l’injuste, et, par conséquent, du bien et du' mal moral, dont tant de philosophes ont cher-i ché le principe, et que le cri de la nature, qui; retentit dans tout homme, fait entendre chez' les peuples même les plus sauvages. De là - aussi cette loi naturelle que nous trouvons au! dedans de nous, source des premières lois que' les hommes ont dû former ; sans le secours' même de ces lois, elle est quelquefois assez forte, sinon pour anéantir l’oppression, au[

moins pour la contenir dans certaines bornes. C’est ainsi que le mal que nous éprouvons par les vices de nos semblables produit en nous la connaissance réfléchie des vertus opposées à ces vices, connaissance précieuse dont une union et une égalité parfaites nous auraient peut-être privés.

Par l’idée acquise du juste et de l’injuste, et conséquemment de la nature morale des actions, nous sommes naturellement amenés à examiner quel est en nous le principe qui agit, ou, ce qui est la même chose, la substance qui veut et qui conçoit. 11 ne faut pas approfondir beaucoup la nature de notre corps et l’idée que nous en avons pour reconnaître qu’il ne saurait être cette substance, puisque les propriétés que nous observons dans la matière n’ont rien de commun avec la faculté de vouloir et de penser; d’où il ré*, suite que cet être appelé nous est formé de * deux principes de différente nature tellement unis, qu'il règne entre les mouvements de l’un et les affections de l’autre une correspondance que nous ne saurions ni suspendre ni altérer, et qui les tient dans un assujettissement réciproque. Cet esclavage si indépendant de nous, joint aux réflexions que nous sommes forcés de faire sur la nature des deux principes et sur leur imperfection, nous élève à la contemplation d’une intelligence toutepuissante à qui nous devons ce que nous sommes, et qui exige par conséquent notre culte ; son existence, pour être reconnue, n’aurait besoin que de notre sentiment intérieur,

quand même le témoignage universel des autres hommes, et celui de la nature entière ae s'y joindraient pas,

11 estdonc évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu, le principe et la nécessité des lois, la spiritualité de l’âme, l’existence de Dieu et nos devoirs envers lui; en un mot, les vérités dont nous avons le besoin le plus prompt et le plus indispensable, sont le fruit des premières idées réfléchies que nos sensations occasionnent Quelque intéressantes que soient ces premières vérités pour la plus noble portion de Qous-mêmes, le corps auquel elle est unie nous ramène bientôt à lui par la nécessité de pourvoir à des besoins qui se multiplient sans cesse. Sa conservation doit avoir pour objet, ou de prévenir les maux qui le menacent, ou de remédier à ceux dont il est atteint. C’est à quoi nous cherchons à satisfaire par deux moyens, savoir : par nos découvertes particulières, et par les recherches des autres hommes; recherches dont notre commerce avec eux nous met à portée de profiter. De là ont dû naître d’abord l’agriculture, la médecine, enfin tous les arts les plus absolument nécessaires. Ils ont été en même temps et nos connaissances primitives, et la source de toutes les autres, même de celles qui en paraissent très éloignées par leur nature : c’est ce qu’il faut développer plus en détail.

Les premiers hommes, en s’aidant mutuellement de leurs lumières, c’est-à-dire de leurs eû'orts séparés ou réunis, sont parvenus, peut'

— lo — .

être en assez peu de temps, à découvrir uc' partie des usages auxquels ils pouvaient em ployer les corps. Avides de connaissance utiles, ils ont dû écarter d’abord toute spécu lation oisive, considérer rapidement, les un après les autres, les difîérents êtres que la na ture leur présentait, et les combiner, pour ainsi dire, matériellement, par leurs proprié tés les plus frappantes et les plus palpables A cette première combinaison, il a dû en suc céder une autre plus recherchée, mais tou jours relative à leurs besoins, et qui a prin cipalement consisté dans une étude plu; approfondie de quelques propriétés moln?

sensibles dans l’altération et la décomposition des corps, et dans l’usage qu’on en pouvait tirer.

Cependant, quelque chemin que les hommes dont nous parlons et leurs successeur; aient été capables de faire, excités par un objet aussi intéressant que celui de leur propre conservation, l’expérience et l’observar lion de ce vaste univers leur ont fait renconîrer bientôt des obstacles que leurs plu; jrands efforts n’ont pu franchir. L’esprit, accoutumé à la méditation, et avide d'en tire; ^ quelque fruit, a dû trouver alors une espèct de ressource dans la découverte des propriétés des corps uniquement curieuse, découverte qui ne connaît point de bornes. Ei , effet, si un grand nombre de connaissance agréables suffisait pour consoler de la priva tion d’une vérité utile, on pourrait dire qu( l’étude de la nature, quand elle nous refuse

le nécessaire, fournit du moins avec profusion à nos plaisirs : c’est une espèce de superflu qui supplée, quoique très imparfaiter ment, à ce qui nous manque. De plus, dans l’ordre de nos besoins et des objets de nos passions, le plaisir tient une des premières ^ places, et la curiosité est un besoin pour qui sait penser, surtout lorsque ce désir inquiet est animé par une sorte de dépit de ne pouvoir entièrement se satisfaire. Nous devons donc un grand nombre de connais- , " sances simplement agréables à l’impuissance / raalheureüse où nous sommes d’acquérir X celles qui nous seraient d’une plus grande nécessiié. Un autre motif sert à nous soutenir dans un pareil travail : si l’utilité n’en est pas l’objet, elle peut en être au moins le prétexte. Il nous suffit d’avoir trouvé quelquefois un avantage réel dans certaines connaissances» où d’abord nous ne l'avions pas soupçonné, pour nous autoriser à regarder toutes les recherches de pure curiosité comme pouvant un jour nous êtres utiles. Voilà l’origine et. la cause des progrès de cette vaste science, appelée- en général physique, ou étude de la nature, qui comprend tant de parties diflérentes ; l'agriculture et la médecine, qui l’ont principalement fait naître, n’en soni plus aujourd’hui que des branches. Aussi, quoique les plus essentielles et les premières de toutes, elles ont été plus ou moins en hoimenr à proportion qu'elles ont été plus ou moins étouffées et obscurcies par les autres.

Dans cette étude que nous faisons de la na-

tare, en partie par nécessité, en partie par amusement, nous remarquons que les corps ont un grand nombre de propriétés, mais tellement unies pour la plupart dans un même sujet, qu’afin de les étudier chacune plus à fond, nous sommes obligés de les considérer séparément. Par cette opération de notre esprit, nous découvrons bientôt des propriétés qui paraissent appartenir à tous les corps, comme la faculté de se mouvoir ou de rester en repos, et celle de se communiquer du mouvement, sources des principaux changements que nous observons dans la nature.

L’examen de ces propriétés, et surtout de la dernière, aidé par nos propres sens, nous fait . bientôt découvrir une autre propriété dont elles dépendent; c’est l’impénétrabilité ou cette espèce de force par laquelle chaque corps en exclut tout autre du lieu qu’il occupe, de manière que deux corps, rapprochés le plus qu’il est possible, ne peuvent jamais occuper un espace moindre que celui qu’ils remplissaient étant désunis. L’impénétrabilité est la propriété principale par laquelle nous distinguons les corps des 'parties de l’espace Indéfini où nous imaginons qu’ils sont placés; du moins c’est ainsi que nos sens nous font juger, et, s’ils nous trompent sur ce point, c’est une erreur si métaphysique, que notre existence et notre conservation n'en ont rien à craindre, et que nous y revenons continuellement, comme malgré nous, par notre manière ordinaire de concevoir. Tout nous porte & regarder l’espace comme le lieu des corps.

sinon réel, au moins supposé; c’est en effet par le secours des parties de cet espace considérées comme pénétrables et immobiles, que nous parvenons à nous former l’idée la plus nette que nous puissions avoir du mouvement.

Nous sommes donc comme naturellement contraints à distinguer, au moins par l’esprit, deux sortes d’étendue, dont l’une est impénétrable, et l’autre constitue le lieu des corps. Ainsi, quoique l’impénétrabilité entre nécessairement dans l’idée que nous nous formons des portions de la matière, cependant, comme c’est une propriété relative, c’est-à-dire dont nous n’avons l’idée qu'en examinant deux corps ensemble, nous nous accoutumons bientôt à la regarder comme distinguée de rétendue, et à considérer celle-ci séparément de l’antre.

Par cette nouvelle considération nous ne voyons plus les corps que comme des parties figurées et étendues de l’espace; point de vue le plus général et le plus abstrait sous lequel nous puissions les envisager. Car l’étendue où nous ne distinguerions point de parties figurées ne serait qu’un tableau lointain et obscur, où tout nous échapperait, parce qu’il nous serait impossible d’y rien discerner. La couleur et la figure, propriétés toujours attachées aux corps, quoique variables pour chacun d’eux, nous servent en quelque sorte à les détacher du fond de l’espace ; l’une de ces deux propriétés est même suffisante à cet égard : aussi, pour considérer les corps sous la forme la plus intellectuelle,

nous préférons la figure à la couleur, soit parce que la figure nous est plus familière étant à la fois connue par la vue et par le toucher, soit parce qu’il est plus facile de considérer dans un corps la figure sans la couleur, que la couleur sans la figure ; soit enfin parce que la figure sert à fixer plus ai- ■ sèment, et d’une manière moins vague, les parties de l'espace.

Nous voilà donc conduits à déterminer les propriétés de l’étendue, simplement en tant que figurée. C’est l’objet de la géométrie^ qui, pour y parvenir plus facilement, considère d'abord l’étendue limitée par une seule dimension, ensuite par deux, et enfin sous les trois dimensions qui constituent l’essence du ' corps intelligible, c’est-à-dire d’une portion de l’espace terminée en tout sens par des bornes intellectuelles.

Ainsi, par des opérations et des abstractions successives de notre esprit, nous dépouillons la matière de presque toutes ses propriétés sensibles pour n’envisager en quelque manière que son fantôme ; et on doit sentir d'abord que les découvertes auxquelles cette recherche nous conduit ne pourront manquer d’être fort utiles toutes les fois qu’il ne sera point nécessaire d’avoir égard à l’impénétrabilité des corps; par exemple, lorsqu’il sera question d’étudier leur mouvement en les considérant comme des parties de l’espace, figurées, mobiles, et distantes les unes des autres.

L’examen que nous faisons de l’étendue fi-

gurée nous présentant un grand nombre de combinaisons à faire, il est nécessaire d’inventer quelque moyen qui nous rende ces combinaisons plus faciles; et, comme elles consistent principalement dans le calcul et le rapport des différentes parties dont nous imaginons que les corps géométriques sont formés, cette recherche nous conduit bientôt à Yarilhmélique ou science des nombres. Elle n’est autre chose que l’art de trouver d’une manière abrégée l’expression d’un rapport unique qui résulte de la comparaison de plusieurs autres. Les différentes manières de comparer ces rapports donnentles différentes régies de Varithmé tique.

De plus, il est bien difficile qu’en réfléchissant sur- ces règles, nous n’apercevions pas certains principes ou propriétés générales des rapports par le moyen desqu :lles nous pouvons, en exprimant ces rapports d’une manière universelle, découvrir les différentes combinaisons qu’on en peut faire. Les résultats de ces combinaisons, réduits sous une forme générale, ne seront, en effet, que des calculs arithmétiques Indiqués et représentés par l’expression la plus simple et la plus courte que puisse souffrir leur état de.généralité. La science ou l’art de désigner ainsi les rapports est ce qu’on nomme algèbre.

Ainsi, quoiqu’il n’y ait proprement de calcul possible que par les nombres, ni de grandeur mesurable que l’étendue (car sans l’espace nous ne pourrions mesurer exactement le.

temps), nous parvenons, en généralisant tou-

jours nos idées, à cette partie principale dei . mathématiques, et de toutes les sciences naturelles, qu’on appelle science des grandeurs f en général; elle est le fondement de toutes \ les découvertes qu’on peut faire sur la quan- ! tité, c’est-à-dire sur tout ce qui est suscep- ’ tible d’augmentation ou de diminution.

Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des propriétés de la matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions aller plus loin sans sortir tout à fait de l’univers matériel. Mais telle est la marche de l’esprit dans ses recherches, qu’après avoir généralisé ses perceptions jusqu’au point de ne pouvoir plus les décomposer davantage, il revient ensuite sur ses pas, recompose de nouveau ces perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation les êtres réels qui sont l’objet immédiat et direct de nos sensations. Ces êtres, immédiatement relatifs à nos» besoins, sont aussi ceux qu’il nous importe le plus d'étudier; les abstractions mathématiques nous en facilitent la connaissance; mais elles ne sont utües qu’autant qu’on ne s’y borne pas.

' C’est pourquoi, ayant en quelque sorte épuisé par les spéculations géométriques les propriétés de l’étendue figurée, nous commençons par lui rendre l’impénétrabilité, qui constitue le corps physique, et qui était la dernière qualité sensible dont nous l'avions - dépouillé. Cette nouvelle considération entraîne celle de l’action des corps les uns sur les autres, car les corps n’agissent qu’en tant

qu'ils sont impénétrable* ; et c’est de là que se déduisent les lois de l’équilibre et du mouvement, objet de la mécanique. Nous étendons même nos recherches jusqu’au mouvement des corps animés par des forces ou causes motrices inconnues, pourvu que la loi suivant laquelle ces causes agissent soit connue ou supposée l’être.

Rentrés enfin tout à fait dans le monde corporel, nous apercevons bientôt l’usage que nous pouvons faire de la géométrie et de la mécanique pour acquérir, sur les propriétés des corps, les connaissances les plus variées et les plus profondes. C’est à peu près de cette manière que sont nées toutes les sciences appelées physico^malhérnatiques.On peut mettre à leur tête Vastronomie^ dont l’étude, après celle de nous-mêmes, est la plus digne de notre application par le spectacle magnifique qu’elle nous présente. Joignant l’observation au calcul, et les éclairant l’un par l’autre, cette science détermine avec une exactitude digne d’admiration les distances et les mouvements les plus compliqués des corps célestes; elle assigne jusqu’aux forces mêmes par lesquelles ces mouvements sont produits ou altérés. Aussi peut-on la regarder à juste titre comme l'application la plus sublime et la plus sûre de la géométrie et de la mécanique réunies ; et ses progrès comme le monument le plus incontestable du succès auquel l’esprit humain peut s’élever par ses efforts.

L’usage des connaissances mathématiques n’est pas moins grand dans l’examen des corps

terrestres qui nous environnent. Toutes les propriétés que nous observons dans ces corps ont entre elles des rapports plus ou moins sensibles pour nous : la connaissance où la découverte de ces rapports est presque toujours le seul objet auquel il nous soit permis d’atteindre, et le seul par conséquent que nous devions nous proposer. Ce n’est donc point par des hypothèses vagues et arbitraires que nous pouvons espérer de connaître la nature, c’est par l’étude réfléchie des phénomènes, par la comparaison que nous ferons des uns avec les autres, par l’art de réduire, autant qu’il sera possible, un grand nombre de phénomènes à un seul qui puisse en être regardé comme le principe. En effet, plus on diminue le nombre des principes d’une science, plus on leur donne d’étendue ; puisque l’objet d’une science étant nécessairement déterminé, les principes appliqués à cet objet seront d’autant plus féconds qu’ils seront en plus petit nombre. Cette réduction, qui les rend d’ailleui s plus faciles à saisir, constitue le véritable esprit systématique, qu’il faut bien se garder de prendre pour l'esprit de système, avec lequel il ne se rencontre pas toujours. Nous en parlerons plus au long dans la suite.

Mais, à proportion que l’objet qu’on em- ’ brasse est plus ou moins difficile et plus ou moins vaste, la réduction dont nous parlons est plus ou moins pénible : on est donc aussi plus ou moins en droit de l’exiger de ceux qui se livrent à l’étude de la nature. L’ai-

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mant, par exemple, un des corps qui a été le plus étudié, et sur lequel on a fait des découvertes si surprenantes, a la propriété d’attirer le fer, celle de lui communiquer sa vertu, celle de se tourner vers les pôles du monde, avec une variation qui est elle-même styette à des règles, et qui n’est pas moins étonnante que ne le serait une direction plus exacte; enfin, la propriété de s’incliner en formant avec la ligne horizontale un angle plus ou moins grand, selon le lieu de la terre où U est placé. Toutes ces propriétés singulières, dépendantes de la nature de l’aimant, tiennent vraisemblablement à quelque propriété générale, qui en est l'origine, qui jusqu’ici nous est inconnue, et peut-être le restera longtemps. Au défaut d’une telle connaissance, etdes lumières nécessaires sur la cause physique des propriétés de l’aimant, ce serait sans doute une recherche bien digne d’un philosophe que de réduire, s’il était possible, toutes ses propriétés à une seule, en montrant la liaison qu’elles ont entre elles. Mais plus une telle découverte serait utile aux progrès de la physique, plus nous avons lieu de craindre qu’elle ne soit refusée à nos efforts. J’en dis autant d’un grand nombre d’autres phénomènes dont l’enchaînement tient peutêtre au système général du monde.

La seule ressource qui nous reste donc dans une recherche si pénible, quoique si nécessaire, et même si agréable, c’est d’amasser le plus de faits qu’il nous est possible, de les disposer dans l’ordre le plus naturel, de les

rappeler à' un certain nombre défaits principaux dont les autres ne soient que des conséquences. Si nous osons quelquefois nous élever plus haut, que ce soit avec cette sage circonspection qui sied si bien à une vue aussi faible que la nôtre.

Tel est le plan que nous devons suivre dans cette vaste partie de la physique appelée pAysique générale et expérimentale. Elle diffère des sciences physico-mathématiques, en ce qu’elle n’est proprement qu’un recueil raisonné d’expériences et d’observations; au lieu que celles-ci, par l’application des calculs mathématiques à l’expérience, déduisent quelquefois d’une seule et unique observation un grand nombre de conséquences qui tiennent de bien près, par leur certitude, aux vérités géométriques. Ainsi une expérience sur la réflexion de la lumière donne toute la catop^ trique ou science des propriétés des miroirs; une seule sur la réfraction. de la lumière produit l’explication mathématique de l’arc-enciel, la théorie des couleurs, et toute la dioptrique ou science des propriétés des verres concaves et convexes ; d’une seule observation sur la pression des fluides, on tire toutes les lois de l’équilibre et du mouvement de ces corps; enfin, une expérience unique sur l’accélération des corps qui tombent fait découvrir les lois de leur chute sur des plans inclinés, et celles du mouvement des pendules. ;

11 faut avouer pourtant que les géomètres abusent quelquefois de cette application de l’algèbre à la physique. Au défaut d’expé-'

riences propres à servir de base à leur calcul, Ils se permettent des hypothèses, les plus commodes à la vérité qu’il leur est possible, mais souvent très éloignées de ce qui est réellement dans la nature. On a voulu réduire en calcul jusqu’à l’art de guérir; et le corps humain, cette machine si compliquée, a été traité par nos médecins algébristes comme le serait: la machine la plus simple ou la plus facile à décomposer. C’est une chose singulière de voir ces auteurs résoudre d’un trait de plume des problèmes d’hydraulique et de statique capables d’arrêter toute leur vie les plus grands géomètres. Pour nous, plus sages , ou plus timides, contentons-nous d’envisager la plupart de ces calculs et de ces suppositions vagues comme des jeux d’esprit auxquels la nature n’est pas obligée de se soumettre; et concluons que la seule et vraie manière de philosopher en physique consiste ou dans l’application de l’analyse mathématique aux expériences, ou dans l’observation seule, éclairée par l’esprit de méthode, aidée quelquefois par des conjectures lorsqu’elles peuvent fournir des vues, mais sévèrement dégagée de toute hypothèse arbitraire.

Arrêtons-nous un moment ici, et jetons les yeux sur l’espace que nous venons de parcourir. Nous y remarquerons deux limites où se trouvent, pour ainsi dire, concentrées presque toutes les connaissances certaines .

accordées à nos lumières naturelles. L’une de ces limites, celle d’où nous sommes partis, -est l’idée de nous-mêmes, qui conduit à celle

de l’Etre tout-puissant et de nos principaux devoirs. L’autre est cette partie des mathématiques qui à pour objet les propriétés générales des corps, de l’étendue et de la grandeur. Entre ces deux termes est un intervalle immense, où l’intelligence suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine, tant par les nuages qu’elle y a répandus sans nombre, que par quelques traits de lumière qui semblent s’échapper de distarce en distance pour nous attira. On pourrait comparer l’univers à certains ouvrages d’une obscurité sublime, dont les auteurs, en s’abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit, cherchent à lui persuader qu’il entend tout à peu près. Heureux donc, si nous nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable route! autrement, les éclairs destinés à nous y conduire ne serviraient souvent qu’à nous en écarter da- ?antage.

11 s’en faut bien d’ailleurs que le petit nombre de connaissances certaines sur lesquelles nous pouvons compter, et qui sont, si on peut s’exprimer de la sorte, reléguées aux deux extrémités de l’espace dont nous parlons, soit suffisant pour satisfaire à tous nos besoins.

La nature de l’homme, dont l’étude est si né- | cessaire, est un mystère impénétrable à l l’homme même, quand il n’est éclairé que \ par la raison seule, et les plus grands génies, i à force de réflexions sur une matitre si im- ^ portante, ne parviennent que trop souvent à en savoir un peu moins que le reste des au-

très hommes. On peut on dire autant de notre existence présente et future, de l’essence de l’Etre auquel nous la devons, et du genre de culte qu’il exige de nous.

Rien ne nous est donc plus nécessaire qu’une religion révélée qui nous instruise sur tant de divers objets. Destinée à servir de supplément à la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui nous était caché ; mais elle se borne à ce qu’il nous est absolument nécessaire de connaître : le reste est fermé pour nous, et apparemment le sera toujours. Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer, voilà à quoi la religion révélée se réduit : néanmoins, à la faveur des lumières qu’elle a communiqués au monde, le peuple même est plus 'ferme et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes, que ne l’ont été toutes les sectes des philosophes.

A l’égard des sciences mathématiques, qui fonstituent la seconde des limites dont nous avons parlé, leur nature et leur nombre ne doivent point nous en imposer. C’est à la limplicité de leur objet qu’elles sontprincipalement redevables de leur certitude. Il faut même avouer que pomme toutes les parties des mathématiquas n’ont pas un objet également simple, aussi la certitude proprement dite, celle qui est fondée sur des principes nécessairement vrais et évidents par euxmêmes, n’appartient ni également ni de la même manière à toutes ces parties. Plusieurs d’entre elles, appuyées sur des principes

physiques, e’est-à-dire sur des vérités d’expériences ou sur de simples hypothèses, n’ont pour ainsi dire qu’une certitude d’expérience ou même de pure supposition. Il n’y a, pour parler exactement, que celles qui traitent du calcul des grandeurs et des propriétés générales de l’étendue, c’est-à-dire l’a/pè6re, la géométrie etla qu’on puisse regar-

der comme marquées au sceau de l’évidence.

Encore y a-t-il, dans la lumière que cœ sciences présentent à notre esprit, une espèce de gradation, et, pour ainsi dire, de nuance h observer. Plus l’objet qu’elles embrassent est étendu, et considéré d’une manière générale et abstraite, plus aussi leurs principes sont exempts de nuages ; c'est par cette raison que la géométrie est plus simple que la mécanique, et l’une et l’autre moins simples que l’algèbre. Ce paradoxe n’en sera point un pour ceux qui ont étudié ces sciences en philosophes ; les notions les plus abstraites, celles que le commun des hommes regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent celles qui portent avec elles une plus grande lu- - mière; l’obscurité s'empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles. L’impénétrabilité, ajoutée à l’idée de l’étendue, semble ne nous offrir qu’un mystère de plus ; la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils approfondissent l’idée qu’ils se forment de la matière et des

priétés qui la représentent, plus cette idée s’obscurcit et paraît vouloir leur échapper.

On ne peut donc s’empêcher de convenir que l’esprit n’est pas satisfait au même degré par toutes les connaissances mathématiques ; allons plus loin, et examinons sans prévention à quoi ces connaissance se réduisent Envisagée d’un premier coup d’œil, elles sont sans doute en fort grand nombre, et même en quelque sorte inépuisable ; mais, lorsqu’après le avoir accumulée on en fait le dénombrement philosophique, on s’aperçoit \ qu’on est, en effet, beaucoup moins riche ^ qu’on ne croyait l’être. Je ne parle point ici du peu d’application et d’usage qu’on peut < faire de plusieurs de ces vérités; ce serait \ peut-être un argument assez faible contre elles : je parle de ces vérités considérées en = elles-mêmes. Qu’est-ce que la plupart de ces axiomes dont la géométrie est si orgueilleuse, si ce n’est l’expression d’une même idée simple par deux signes ou mots différents? Celui qui dit que deux et deux font quatre a-t-il une connaissance de plus que celui qui se contenterait de dire que deux et deux font deux et deux? Les idées de tout, de partie, de plus grand et de plus petit, ne sont-elles pas, à proprement parler, la même idée simple et Individuelle, puisqu’on ne saurait avoir l’une sans que les autres se présentent toutes en même temps l Nous devons, comme l’ont ob- ' servé quelques philosophes, bien des erreurs à l’abus des mots ; c’est peut-être à ce même abus que nous devons les axiomes. Je ne pré-

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tends point cependant en condamner absolument l’usage : je veux seulement faire observer à quoi il se réduit ; c'est à nous rendre les idées simples plus familières par l’habitude, et plus propres aux différents usages auxquels nous pouvons les appliquer. J’en dis à peu près autant, quoique avec les restrictions convenables, des théorèmes mathématiques. Considérés sans préjugé, ils se réduisent à un assez petit nombre de vérités primitives. Qu’on examine une suite de propositions do géométrie déduites les unes des autres, en sorte que deux propositions voisines se touchent immédiatement et sans aucun intervalle, on s’apercevra qu’elles ne sont toutes que la première proposition qui se défigure, pour ainsi dire, successivement et peu à peu dans le passage d’une conséquence à la suivante, mais qui pourtant n’a point été réellement multipliée par cet enchaînement, et n'a fait que recevoir différentes formes.

C'est à peu près comme si on voulait exprimer cette proposition par le moyen d’une langue qui se serait insensiblement dénaturée, et qu’on l’exprimât successivement de diverses ma- . nières, qui représentassent les différents états par lesquels la langue a passé. Chacun de ces états se reconnaîtrait dans celui qui en serait immédiatement voisin ; mais dans un état ;plus éloigné, on ne le démêlerait plus, quoiqu’il fût toujours dépendant de ceux qui l’auraient précédé, et destiné à transmettre les mêmes idées. On peut donc regarder l’enchaînement de plusieurs vérités géométriques

comme des traductions plus ou moins différentes et plus ou moins compliquées de la même proposition, et souvent de la même . hypothèse. Ces traductions sont au reste fort avantageuses par les divers usages qu’elles nous mettent à portée de faire du théorème , qu’elles expriment; usages plus ou moins estimables à proportion de leur importance et ^ de :leur étendue. Mais, en convenant du raé- • rite réel’de la traduction mathématique d’une : .proposition, il faut reconn ître aussi que ce

, mérite réside originairement dans la proposition môme. C’est ce qui doit nous faire sentir combien nous sommes redevables aux génies inventeurs qui, en découvrant quelqu’une de ' ces vérités fondamentales, source, et, pour ainsi dire, original d’un grand nombre d’autres, ont réellement enrichi la géométrie et étendu son domaine.

11 en est de même des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons ‘ la liaison. Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent, à proprement parler, qu’une connaissance simple et unique. Sid’au- \Lres en plus grand nombre sont détachées ■pour nous, et forment des vérités différentes, c’est à la foiblesse de nos lumières que nous devons ce triste avantage; et l’on peut dire ique notre abondance à cet égard est l’effet de •notre indigence même. Les corps électriques, ■dans lesquels on a découvert tant de propriétés singulières, mais qui ne paraissent pas tenir l’une à l’autre, sont peut-être en un sens les corps les moins connus, parce qu’ils pa-

raissent l’être davantage. Cette vertu qu’ils acquièrent, étant frottés, d’attirer do petits • corpuscules, et celle de produire dans les animaux une coramotloü violente, sont deux ■.

choses pour nous; c’en serait une seule si \

nous pouvions remonter à la première cause. f L’univers, pour qui saurait l’embrasser d’un 1 seul point de vue, ne serait, s’il est permis de , ; le dire, qu’un fait unique et une grande vérité.

Les différentes connaissances, tant utiles' qu’agréables, dont nous avons parlé jusqu’ici, . et dont nos besoins ont été la première origine, / ne sont pas les seules que l’on ait dû cultiver. 11 ^

en est d’autres qui leur sont relatives, et auxquelles, par cette raison, les hommes se sont appliqués dans le même temps qu’ils se livraient aux premières. Aussi, nous aurions en même temps parié de toutes si nous n’avions cru plus à propos et plus conforme à l’ordre philosophique de ce (.liscours d’envisager d’abord sans interruption l’étude générale que les hommes ont faite des corps, parce que cette étude est celle par laquelle ils ont commencé, qnoi(iue d’autres s’y soient bientôt Jointes. Voici à peu près dans quel ordre ces dernières ont dû se succéder.

L’avantage (pie les hommes ont trouvé à étendre la spliè'*e de leurs idées, soit par ^ leurs propres efforts, soit par le secours de \ leurs semblables, leur a fait penser qu’il se- j rait utile de réduire en art la manière même | d’acquérir des connaissances, et celle de se j communiquer réciproquement leurs propres '

91’CODRS DE l'eNCTCLOPÉDIK. S

, pensées; cet art a donc été trouvé, et nom- ■ mé logique. Il enseigne, à ranger les idées dans Tordre le plus naturel, à en former la ; chaîne la plus immédiate, à décomposer celles quTen renferment un trop grand nombre de simples, à les envisager par toutes leurs faces,

I enfin à les présenter aux autres sous une ! forme qui les leur rende faciles à saisir.

C’est en cela que consiste cette science du raisonnement qu’on regarde avec raison comme la clef de toutes nos connaissances.

Cependant il ne faut pas croire qu’elle tienne le premier rang dans Tordre de l’invention.

L’art de raisonner est un présent que la nature fait d’elle-même aux bons esprits,. et on peut dire que les livres qui en traitent ne sont guère utiles qu’à celui qui se peut passer d’eux. On a fait un grand nombre de raisonnements justes, longtemps avant que la logique, réduite' en principes, apprît à démêler les mauvais, ou même à les pallier quelquefois par une forme subtile et trompeuse.

Cet art si précieux de mettre dans les idées l’enchaînement convenable, et de faciliter en conséquence le passage des unes aux autres, fournit en quelque manière le moyen de rapprocher, jusqu’à un certain point, les hommes qui paraissent différer le plus. En effet, toutes nos connaissances se réduisent primitivement à des sensations qui sont à peu près les mêmes dans tous les hommes, et Tart de combiner et de rapprocher des idées directes n’ajoute proprement à ces mêmes idées qu'un arrangement plus ou moins exact, et

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une énumération qui peut être rendue plus ou moins sensible aux autres. L’homme qui combine aisément des idées ne diffère guère de celui qui les combine avec peine que comme celui qui juge tout d'un coup d’un ta-bleau en l’envisageant diffère de celui qui a besoin pour l’apprécier qu’on lui en fasse observer successivement toutes les parties :

l’un et l'autre, en jetant un premier coup ’d’œil, ont eu les mêmes sensations, mais elles n’ont fait, pour ainsi dire, que glisser sur le second ; et il n’eût fallu que l’arrêter et le fixer plus longtemps sur chacune pour l’amener au même point où l’autre s’est trouvé tout d’un coup. Par ce moyen, les idées réfléchies du premier seraient devenues aussi à portée du second que des idées directes.

Ainsi, il est peut-être vrai de dire qu’il n’y a presque point de science ou d’art dont on ne pût à la rigueur, et avec une bonne logique, instruire l’esprit le plus borné; parce qu’il y en a peu dont les propositions ou les . r^les ne puissent être réduites à des notions < simples, et disposées entre elles dans un ordre si immédiat, que la chaîne ne se trouve nulle part interrompue. La lenteur plus ou moins grande des opérations de l’esprit exige ; plus ou moins cette chaîne, et l’avantage des I plus grands génies se réduit à en avoir moins .

;> besoin que les autres, ou plutôt à la former rapidement et presque sans s’en apercevoir.

La science de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l’ordre dans les ■ idées mêmes; elle doit apprendre encore à

exprimer chaque idée de la manière la plus nette qu’il est possible, et par conséquent à perfectionner les signes qui sont destinés à la rendre : c’est aussi ce que les hommes ont fait peu à peu. Les langues, nées avec les société, n’ont sans doute été d’abord qu’une collection assez bizarre de signes de toute espèce, et les corps naturels 'qui tombent sous nos sens ont été en conséquence les premiers objets que l’on ait désignés par des noms.

Mais, autant qu’il est permis d’en juger, les langues, dans cette première formation , destinées à l’usage le plus pressant , ont dû être fort imparfaites, peu abondantes, et assujetties à’ bien peu de principes certains, et les arts ou les sciences absolument nécessaires pouvaient avoir fait beaucoup de progrès lorsque les règles de la diction et du style étaient encore à naître. La communication des idées ne souffrait pourtant guère de ce . défaut de règles, et même de la disette des mots ; ou plutôt elle n’en souffrait qu'autant qu’il était nécessaire pour obliger chacun des hommes à augmenter ses propres conmaissances par un travail opiniâtre, sans trop se reposer sur les autres. Une communication trop facile peut tenir quelquefois l’âme engourdie et nuire aux efforts dont elle serait capable^ Qu’on jette les yeux sur les prodiges des aveugles-n^ et des sourds et muets de naissance, on verra ce que peuvent produire les ressorts de l’esprit, pour peu qu’ils soient vilh et mis en action par des diff oultés â Tainore.

Cependant la facilité de rendre et de recevoir des idées par un commerce mutuel ayant aussi de son côté des avantages incontestables, il n’est pas surprenant que les hommes aient cherché de plus en plus à augmenter cette facilité. Pour cela ils ont commencé par réduire les signes aux mots, parce qu’ils sont, pour ainsi dire, les symboles que l’on a le plus aisément sous la main. De plus, l'ordre de la génération des mots a suivi l'ordre des opérations de l’esprit ; après les individus, on a nommé les qualités sensibles, qui, sans exister par elles-mêmes, existent dans ces individus, et sont communes à plusieurs; peu à peu l’on est enfin venu à ces termes abstraits, dont les uns servent à lier ensemble les idées, d’autres à désigner les propriétés générales des corps, d’autres à exprimer des notions purement spirituelles. Tous ces ’ termes, que les enfants sont si longtemps à apprendre, ont coûté sans doute encore plus de temps à trouver. Enfin, réduisant l’usage des mots en préceptes, on a formé la gram-* mairey que l’on peut regarder comme une des branches de la logique. Eclairée par une métaphysique fine et déliée, elle démêle les nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différents, donne des règles pour faire de ces signes l’usage le plus avantageux, découvre souvent, par cet esprit philosophique qui remonte à la source de tout, les raisons du choix bizarre en apparence qui fait préférer un signe à un autre, et ne laisse enfin à ce caprice national qu’on

appelle usage que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter.

Les hommes, en se communiquant leurs ' ' »

Idées, cherchent aussi à se communiquer \ leurs passions. C’est par l’éloquence qu’ils y \ parviennent. Faite pour parler au sentiment, i comme la logique et la grammaire parlent à / l’esprit, elle impose silence à la raison même, j et les prodiges qu’elle opère souvent entre ; les mains d'un seul sur toute une nation sont / peut-être le témoignage le plus éclatant de / la supériorité d'un homme sur un autre. Ce ^ qu’il y a de singulier, c’est qu’on ait cru sup-^ pléer par des règles à un talent si rare. C’est à peu près comme si on eût voulu réduire le génie en préceptes. Celui qui a prétendu le premier qu’on devait les orateurs à l’art, ou n’était pas du nombre, ou était bien ingrat envers la nature. Elle seule peut créer un homme éloquent ; les hommes sont le premier / .

livre qu’ils doivent étudier pour y réussir, les* grands modèles sont le second; et tout ce que ces écrivains illustres nous ont laissé de philosophique et de réfléchi sur le talent de l’orateur, ne prouve que la difficulté de leur ressembler. Trop éclairés pour prétendre ouvrir la carrière, ils ne voulaient sans doute qu’en marquer les écueils. A l’égard de ces puérilités pédantesques qu’on a honorées du nom de rhétorique ^ ou plutôt qui n’ont servi qu’à rendre ce nom ridicule, [ et qui sont à l’art oratoire ce que la scolastique « est à la vraie philosophie, elle^ ne sont propres qu’à donner de l’éloquence l’idée la plus

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fausse et la plus barbare. Cependant, quoiqu'on commence assez universellement à en reconnaître l’abus, la possession où elles sont depuis longtemps de former une branche distinguée de la connaissance humaine ne permet pas encore de les en bannir : pour l’honneur de notre discernement, le temps en viendra peut-être un jour.

Ce n’est pas assez pour nous de vivre avec ; nos contemporains et de les dominer. Animés par la curiosité et par l’amour-propre, et cherchant par une avidité naturelle à embrasser à la fois le passé, le présent et l’avenir, nous désirons en même temps de vivre avec ceux qui nous suivront, et d’avoir vécu avec ceux qui nous ont précédés. De là l’origine et l’étude de l’histoire, qui, nous unissant aux siècles passés par le spectacle de leurs vices et de leurs vertus, de leurs connaissances et de leurs erreurs, transmet les nôtres aux siècles futurs.

C’est là qu’on apprend à n’estimer les hommes que par le bien qu’ils font, et non par l’appareil imposant qui les environne : les souverains, ces hommes assez malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes se juger d’avance à ce tribunal intègre et terrible ; le témoignage que rend l’histoire à ceux de leurs prédécesseurs qui leur ressemblent est l’image de ce que la postérité dira d’eux.

La chronologie et la géographie sont les deux rejetons et les deux soutiens de la science dont nous parlons : l’une place les

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hommes dans le temps ; l’autre les distribue sur notre globe. Toutes deux tirent un grand secours de l’histoire de la terre et de celle des cieux, c’est-à-dire des faits historiques et des observations célestes; et s’il était permis d’emprunter ici le langage des poètes, on pourrait dire que la science des temps et celle des lieux sont filles de l’astronomie et de Thistoire.

Un des principaux fruits de l’étude des empires et de leurs révolutions est d’examiner comment les hommes, séparés, pour ainsi dire, en plusieurs grandes familles, ont formé diverses sociétés ; comment ces différentes sociétés ont donné naissance aux différentes espèces de gouvernements; comment elles ont cherché à se distinguer les unes des autres, tant par les lois qu’elles se sont données, que par les signes particuliers que chacune a imaginés pour que ses membres communiquassent plus facilement entre eux. Telle est la source de cette diversité de langues et de lois, qui est devenue, pour notre malheur, un objet considérable d’étude.

Telle est encore l’origine de la politique, espèce de morale d'un genre particulier et supérieur, â laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent quelquefois s’accommoder qu’avec beaucoup de finesse, et qui, pénétrant dans les ressorts principaux du gouvernement des Etats, démêle ce qui peut les conserver, les affiiiblir ou les détruire : étude peut-être la plus difficile de toutes, par les connaissances qu’elle exige qu’on ait sur les

peuples et sur les ho mues, et par rétendue et la variété dss talents qu’elle suppose, surtout quand le politique ne veut point oublier que la loi naturelle, antérieure à toutes les conventions particulières, est aussi la première loi das peuples, et que, pour être homme d’État, on ne doit point cesser d’être homme.

' Voilà les branches principales de cette partie de la connaissance humaine qui consiste ou dans les idées directes que nous avons reçues par les sens, ou dans la combinaison et la comparaison de ces idées, combinaison qu’en général on appelle philosophie. Ces branches se subdivisent en une infinité d’autres dont l’énumération serait immense et appartient plus à V Encyclopédie môme qu’à sa préface.

La première opération de la réflexion consistant à rapprocher et à unir les notions directes, nous avons dû commencer, dans ce discours, par M)visager la réflexion de ce côté-là, et parcourir les diflérentes sciences qui en résultent. Mais les notions formées par la combinaison des idées primitives ne sont pas les seules dont notre esprit soit capable ; il est une autre espèce de connaissances réfléchies dont nous devons maintenant parler:

elle consiste dans les idées que nous nous formons à nous-mêmes, en imaginant et en composant des êtres semblables à ceux qui sont l’objet de nos idées directes : c’est ce qu’on appelle Vimilalio7i de la nature^ si connue et si recommandée par les anciens. Comme les

Idées directes qui nous frappent le plus vivement sont celles dont nous conservons le plus aisément le souvenir, ce sont aussi celles que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l’imitation de leurs objets. Si les objets agréables nous frappent plus étant réels que simplement représentés, ce qu’ils perdent d’agrément en ce dernier cas est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir de l’imitation. A l’égard des objets qui n’exciteraient, étant réels, que des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréïfble que les objets mômes, parce qu’elle nous place à cette juste distance où nous éprouvons le plaisir de l’émotion sans en ressentir le désordre.

C’est dans cette imitation des objets capables d’exciter en nous des sentiments vifs ou agréables, de quelque nature qu’ils soient, que consiste, en général, l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant d’auteurs ont écrit sans en donner d’idée nette, soit parce que la belle nature ne se démêle que par un sentiment exquis, soit aussi parce que, dans cette matière, les limites qui distinguent l’arbitraire du vrai ne sont pas encore bien fixées et laissent quelque espace libre à l’opinion.

A la tête des connaissances qui consistent dans l’imitation, doivent être placées la peinture et la sculpture, parce que ce sont celles de toutes où l’imitation approche le plus des objets qu’elle représente, et parle le plus directement aux sens. On peut y joindre cet art,

né de la nécessité et perfectionné par le luxe, l’architecture, qui, s’étant élevée par degrés des chaumières aux palais, n’est, aux yeux du philosophe, si on peut parler ainsi, que le masque embelli d’un de nos plus grands be> soins. L’imitation de la belle nature y est moins frappante et plus resserrée que dans' les deux autres arts dont nous venons de parler ; ceux-ci expriment indifféremment et sans restriction toutes tes parties de la belle nature, et la représentent telle qu’elle est, uniforme ou variée; l’architecture, au contraire, se borne à imiter, par l’assemblage . et l'union des différents corps qu'elle emploie, l’arrangement symétrique que la nature observe plus ou moins sensiblement dans chaque individu, et qui contraste si bien avec la belle variété de tout ensemble.

La poésie, qui vient après la peinture et la sculpture, et qui n’emploie pour l’imitation ^ que les mots disposés suivant une harmonie i agréable à l’oreille, parle plutôt à l’imagina- w y tion qu’aux sens; elle lui représente d’une A manière vive et touchante les objets qui com-' posent cet univers, et semble plutôt les créer que les peindre par la chaleur, le mouvement et la vie qu’elle sait leur donner. Enfin, la musique, qui parle à la fois à l’imagination et y' aux sens, tient le dernier rang dans l’ordre de / \ l’imitation : non que son imitation soit moins parfaite dans les objets qu’elle se propose de représenter, mais parce qu’elle semble bornée jusqu’ici à un plus petit nombre d’images, ce qu’on doit moins attribuer à sa nature qu’à

trop peu d’invention et de ressource dans la plupart de ceux qui la cultivent. Il ne sera pas inutile de faire sur cela quelques réflexions. La musique qui, dans son origine, était peut-être destinée à ne représenter que du bruit, est devenue peu à peu une espèce de discours et même de langue par laquelle on exprime les différents sentiments de l’ârae, ou plutôt ses diflérentes passions. Mais pourquoi réduire cette expression aux passions seules, et ne pas l’étendre, autant qu’il est possible, jusqu’aux sensations mêmes? Quoique les perceptions que nous recevons par divers organes diffèrent entre elles autant que leurs objets, on peut néanmoins les comparer sous un autre point de vue qui leur est commun, c’est-à-dire par la situation de plaisir ou de trouble où elles mettent notre âme. Un objet effrayant, un bruit terrible, produisent chacun en nous une émotion par laquelle nous pouvons, jusqu’à un certain point, les rapprocher, et que nous désignons souvent, dans l’un ou l’autre cas, ou par le même nom ou par des noms synonymes. Je ne vois donc point pourquoi un musicien, qui aurait à peindre un objet effrayant, ne pourrait pas y réussir, en cherchant dans la nature l’espèce de bruit qui

E eut produire en nous l’émotion la plus semlable à celle que cet objet y excite : j’en dis autant des sensations agréables. Penser autrement, ce serait vouloir resserrer les bornes de l’art et de nos plaisirs. J’avoue que la peinture dont il s’agît exige une étude fine et

approfondie des nuances qui distinguent nos sensations; no aïs aussi ne faut-il pas espérer que ces nuances soient démêlées par un talent ordinaire. Saisies par l’homme de génie, senties ■ “i par l’homme de goût, aperçues par l’homme d’esprit, elles sont perdues pour la multitude, ’f Toute musique qui ne peint rien n’est que du bruit; et, sans l’habitude, qui dénature tout, elle ne ferait guère plus de plaisir qu’une ' suite de mots harmonieux et sonores dénués ' ' d’ordre et de liaison. Il est \Tai qu’un musi- , cien attentif à tout peindre nous présenterait, dans plusieurs circonstances, des tableaux d’harmonie, qui ne seraient point faits pour des sens vulgaires ; mais, tout ce qu’on en doit conclure, c’est qu’après avoir fait un art d’apprendre la musique, on devrait bien en faire un de l’écouter.

Nous terminerons ici l'énumération de nos principales connaissances. Si on les envisage maintenant toutes ensemble, et qu’on cherche les points de vue généraux qui peuvent servir à les discerner, on trouve que les unes, .. purement pratiques, ont pour but l’exécution ' de quelque chose; que d’autres, simplement ’ — spéculatives, se bornent à l’examen de leur objet et à la contemplation de ses propriétés; qu’enfin d’autres tirent de l’étude spéculative ■. de leur objet l’usage qu’on en peut faire dans la pratique. La spéculation et la pratique \ constituent la principale différence qui dis- \ tingue les sciences d’avec les arts; et c’est à peu près en suivant cette notion qu’on a donné l’un ou l’autre nom à chacune de nos

connaissances. Il faut cependant avouer que nos idées ne sont pas encore bien fixées sur ce sujet. On ne sait souvent quel nom donner à la plupart des connaissances où la spéculation se réunit à la pratique ; et l'on dispute, )ar exemple, tous les jours dans les écoles si a logique est un art ou une science : le projlème serait bientôt résolu en répondant qu’elle est à la fois l’une et l’autre. Qu’on s’épargnerait de questions et de peines si on déterminait enfin la signification des mots d’une manière nette et précise I On peut en général donner le nom d’arfs h tout système de connaissances qu’il est permis de réduire à des règles positives, invariables et indépendantes du caprice ou de l’opinion ; et il serait permis de dire, en ce sens, que plusieurs de nos sciences sont des arts, étant envisagées par leur côté pratique. Mais comme il y a des règles pour les opérations de l’esprit ou de l’âme, il y en a aussi pour celles du corps, c’est-à-dire pour celles qui, bornées aux corps extérieurs, n’ont besoin que de la main seule pour être exécutées. De là la distinction des arts en libéraux et en mécaniqués, et la supériorité qu’on accorde aux premiers sur les seconds. Cette supériorité est sans doute injuste à plusieurs éprds. Néanmoins, parmi les préjugés, tout ridicules qu’ils peuvent être, il n’en est point qui n’ait sa raison, ou, pour parler plus exactement, son origine; et la philosophie, souvent impuissante pour corriger les abus, peut au moins en démêler la source. La

force du corps ayant été le premier principe qui a rendu inutile le droit que tous les hommes avaient d’être égaux, les plus faibles, dont le nombre est toujours le plus grand, se sont joints ensemble pour la réprimer. Ils ont donc établi, par le secours des lois et des différentes sortes de gouvernements, une inégalité de conventiorïdont la force a cessé d’être le principe. Cette dernière inégalité étant bien affermie, lés hommes, en se réunissant avec raison pour la conserver, n’ont pas laissé de réclamer secrètement contre elle par ce désir de supériorité que rien n’a pu détruire en eux. Ils ont donc cherché une sorte de dédommagement dans une inégalité moins arbitraire ; et la force corporelle, enchaînée par les lois, ne pouvant plus offrir aucun moyen de supériorité, ils ont été réduits à chercher dans la différence des esprits un principe d’inégalité aussi naturel, plus paisible et plus utile à la société.

Ainsi, la partie la plus noble de notre être s’est en quelque manière vengée des premiers avantages que la partie la plus vile avait usurpés, et les talents de l’esprit ont été généralement reconnus pour supérieurs à ceux du corps. Les arts mécaniques dépendant d’une opération manuelle, et asservis, qu’on me permette ce terme, à une espèce de routine, ont été abandonnés à ceux d’entre les -hommes que les préjugés ont placés dans la classe la plus inférieure. L’indigence, qui a forcé ces hommes à s’appliquer à un pareil travail, plus souvent que le goût et le génie ne les y

ont entraînés, est devenue ensuite une raison pour les mépriser, tant elle nuit à tout ce ce qui raccompagne. A l’égard des opérations libres de l’esprit, elles ont été Je partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisés de la nature. Cependant l’avantage que les arts libéraux ont sur les arts mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l’esprit, et par la difficulté d’y exceller, est suffisamment compensé par l’utilité bien supérieure que les derniers nous procurent pour la plupart. C’est cette utilité môme qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d’hommes. Mais la société, en respectant avec justice les grands génies qui l’éclairent, ne doit point avilir les mains qui la servent. La découverte de la boussole n’est pas - moins avantageuse au genre humain que ne le serait à la physique l’explication des propriétés de cette aiguille. Enfin, à considérer en luimême le principe de la distinction dont nous parlons, combien de savants prétendus dont la science n’est proprement qu’un art mécanique? et quelle différence réelle y a-t-il entre une tête remplie de faits sans ordre, sans usage et sans liaison, et l’instinct d’un astisan réduit à l’exécution machinale?

Le mépris qu’on a pour les arts mécaniques semble avoir influé jusqu’à un certain point sur leurs inventeurs mômes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l’histoire de ses

destructeurs, c’est-à-dire des conquérants,’ n’est ignorée de personne. Cependant c’est peut-être chez les artisans qu’il faut aller \ chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l’esprit, de sa patience et de , ’ ses ressources. J’avoue que la plupart des ' arts n’ont été inventés que peu à peu, et îqu’il a fallu une assez longue suite de siècles pour porter les montres, par exemple, au point de perfection où nous les voyons. Mais n’en est-il pas de même des sciences? combien de découvertes qui ont immortalisé leurs auteurs avaient été préparées par les travaux des siècles précédents, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne demander plus qu’un pas à faire? et, pour ne point sortir de l’horlogerie, pourquoi ceux à qui nous devons la fusée des montres, l’échappement et la répétition, ne sont-ils pas ’ aussi estimés que ceux qui ont travaillé successivement à perfectionner l’algèbre? D’ailleurs, si j’en crois quelques philosophes que le mépris de la multitude pour les arts n’a point empêchés de les étudier, il est certaines machines si compliquées, et dont toutes les parties dépendent tellement l’une de l’autre, qu’il est difficile que l’invention en soit due à plus d’un seul homme. Ce génie rare, dont le nom est enseveli dans l’oubli, n’eût-il pas été bien digne d’être placé à côté du petit nombre d’esprits créateurs qui nous ont ouvert dans les sciences des routes nouvellas?

Parmi les arts libéraux qu’on a réduits à des principes, ceux qui se proposent l’imitation

• de la nature ont été appelés 6eaMa;-ar^s, parce qu’ils ont principalement l’agrément pour objet Mais ce n’est pas la seule chose qui les distingue des arts libéraux plus nécessaires on plus utiles, comme la grammaire, la logique et la morale. Ces derniers ont des règles fixes et arrêtées, que tout homme peut transmettre à un autre : au lieu que la pratique des beaux-arts consiste principalement dans une invention qui ne prend guère ses lois que du génie; les règles qu’on a écrites sur ces arts n’en sont proprement que la partie mécanique; elles produisent à peu près l’effet du télescope, elles n’aident que ceux qui voient

Il résulte de tout ce que nous avons dit jusqu’ici que les différentes manières dont notre esprit opère sur les objets et les différents usages qu’il tire de ces objets mômes sont le premier moyen qui se présente il nous pour discerner en général nos connaissances les unes des autres. Tout s’y rapporte à nos besoins, soit de nécessité absolue, soit de convenance et d’agrément, soit môme d’usage et de caprice. Plus les besoins sont éloignés ou difficiles à satisfaire, plus les connaissances destinées à cette fin sont lentes à paraître. Quels progrès la médecine n’aurait-elle pas faits aux dépens des sciences de pure spéculation si elle était aussi certaine que la géométrie ? Mais il est encore d’autres caractères très marqués dans la manière dont nos connaissances nous affectent €t dans les différents jugements que notre

âme porte de ces idées -: ces jugements sont désignés par les mots d’e'ü^rfewce, de cer/*tude, de probabilité ^ de sentiment et de goüL

V évidence appartient proprement aux idées dont l’esprit aperçoit la liaison tout d’un I coup ; la certitude^ à celles dont la liaison ne , peut être connue que par le secours d’un cer- I tain nombre d’idées intermédiaires, ou, ce I qui est la même chose, aux propositions dont ' l’identité avec un principe évident par luimême ne peut être découverte que par un circuit plus ou moins long ; d’où il s'ensuit que, selon la nature des esprits, ce qui est évident pour l’un peut quelquefois n’être que certain pour un* autre. On pourrait encore dire, en prenant les mots di'évidence et de certitude dans un autre sens, que la première est le résultat des opérations seules de l’esprit, et se rapporte aux opérations métaphysiques et mathématiques ; et que la seconde est plus propre aux objets physiques, dont la connaissance est le fruit du rapport constant et invariable de nos sens. La probabilité a principalement lieu pour les faits historiques, en général pour tous les événements passés, présents et à venir, que nous attribuons à une , sorte de hasard, parce que nous n’en démêlons pas les causes. La partie de cette con-; naissance qui a pour objet le présent et le!

passé, quoiqu’elle ne soit fondée que sur le* simple témoignage , produit souvent enl nous une persuasion aussi forte que celle j qui naît des axiomes. Le sentiment ^t de*

deux sortes : Tun, destiné aux vérités de morale, s’appelle conscience ; c’est une suite de de la loi naturelle et de l'idée que nous avons du bien et du mal ; et on pourrait le nommer évidence du cœur^ parce que, tout différent qu’il est de l’évidence de l’esprit attachée aux vérités spéculatives, il nous subjugue avec le même empire. L’autre espèce de sentiment est particulièrement affectée à l’imitation de la belle nature et è ce qu’on appelle beautés d'expressions, 11 saisit avec transport les beautés sublimes et frappantes, démêle avec finesse les beautés cachées, et proscrit ce qui n’en a que l’apparence. Souvent même il prononce des aiTêts sévères sans se donner la peine d’en détailler les motifs, parce que ces motifs dépendent d’une foule d’idées difficiles à développer sur-le-champ, et plus encore à transmettre aux autres. C’est à cette espèce de sentiment que nous devons le goût et le génie^ distingués l’un de l’autre en ce que le génie est le sentiment qui crée, et le goül^ le sentiment qui juge.

Après le détail où nous sommes entrés sur les différentes parties de nos connaissances et sur les caractères qui les distinguent, il ne nous reste plus qu’à former un arbre généalogique ou encyclopédique qui les rassemble sous un même point de vue, et qui serve à ■marquer leur origine et les liaisons qu’elles ont entre elles. Nous expliquerons dans un moment l’usage que nous prétendons faire de cet arbre. Mais l’exécution n’en est pas sans difficulté. Quoique l’histoire philosophique que

nous venons de donner de l’origine de nos iîdées soit fort utile pour faciliter un pareil travail, il ne faut pas croire que l’arbre encyclopédique doive ni puisse même être servilement assujetti à cette histoire. Le système général des sciences et des arts est une espèce de labyrinthe, de chemin tortueux où l’esprit s’engage sans ta*op connaître la route qu’il doit tenir. Pressé par ses besoins, par ceux du corps auquel il est uni, il étudie d’abord les premiers objets qui se présentent à lui ; pénètre le plus avant qu’il peut dans la connaissance de ces objets, rencontre bientôt des difficultés qui l’arrêtent, et, soit par l’espérance ou même par le désespoir de les vaincre, se jette dans une nouvelle route; revient ensuite sur ses pas, franchit quelquefois les premières barrières pour en rencontrer de nouvelles, et, passant d’un, objet à un autre, fait sur chacun de ces objets, à différents intervalles et comme par secousses, une suite d’opérations dont la discontinuité est un effet nécessaire de la génération même de ses idées. Mais ce désordre, tout philosophique qu’il est de la part de l’esprit, défigurerait, ou plutôt anéantirait entièrement un arbre encyclopédique dans lequel on voudrait le représenter.

D'ailleurs, comme nous l’avons déjà fait sentir au sujet de la logique, la plupart des sciences qu’on regarde comme renfermant les principes de toutes les autres, et qui doivent par cette raison occuper les premières places dans l’ordre encyclopédique, n’observent pas

le même rang dans Tordre généalogique des idées , parce qu’elles n’ont pas été inventées ies premières. En effet, notre étude primitive a dû être celle des individus; ce n’est qu’après avoir considéré leurs propriétés particulières et palpables que nous avons, par abstraction de notre esprit, envisagé leurs propriétés générales et communes, et formé la métaphysique et la géométrie; ce n'est qu'après un long usage des premiers signes que nous avons perfectionné Tart de ces signes au point d'en faire une science; ce n’est enfin qu’après une longue suite d’opérations sur les objets de nos idées que nous avons par la réflexion donné des règles h. ces opérations mêmes.

Enfin, le système de nos connaissances est composé de différentes branches, dont plusieurs ont un même point de réunion; et, comme en partant de ce point, il n’est pas possible de s’engager à la fois dans toutes les routes, c’est la nature des différents esprits qui détermine le choix. Aussi est-il assez rare qu’un même esprit en parcoure à la fois un grand nombre. Dans l’étude de la nature, les hommes se sont d’abord appliqués, tous comme de concert, à satisfaire ies besoins les plus pressants; mais, quand ils en sont venus aux connaissances moins absolument nécessaires, ils ont dû se les partager, et y avancer chacun de son côté à peu près d’un pas égal.

Ainsi, plusieurs sciences ont été, pour ainsi dire, contemporaines; mais dans Tordre historique des progrès de Tesprit, on ne

peut les embrasser que successivement.

11 n’en est pas de même de l’ordre encyclopédique de nos connaissances. Ce dernier consiste à les rassembler dans le plus petit es-

{ )ace possible, et à placer, pour ainsi dire, e philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vue fort élevé d’où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts principaux ; voir d’un coup d’œil les objets de ses spéculations et les opérations qu’il peut faire sur ces objets ; distinguer les branches générales des connaissances humaines, les points qui les séparent ou qui les unissent, et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les rapprochent C’est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite qu’il y a de l’un à l’autre, chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus sur chaque pays que des habitants ou des voyageurs, et qui ne sauraient être montrés que dans des cartes particulières fort détaillées. Ces cartes particulières seront les différents articles de V Encyclopédie^ et l’arbre ou système figuré en sera la mappemonde.

Mais, comme dans les cartes générales du globe que nous habitons, les objets sont plus ou moins rapprochés, et présentent un coup d’œil différent selon le point de vue où l’œil est placé par le géographe qui construit la carte, de même la forme de l’arbre encyclopédique dépendra du point de vue où l’on se mettra pour envisager l’univers littéraire. On

petit donc imaginer autant de systèmes différents de la connaissance humaine que dô mappemondes de différentes projections; et 1 chacun de ces systèmes pourra même avoir,

‘ à l’exclusion des autres, quelque avantage ; particulier. Il n’est guère de savants qui ne j

I placent volontiers au centre de toutes les ]

j sciences celle dont ils s’occupent, à peu près ! ( comme les premiers hommes se plaçaient au ; centre du monde, persuadés que l’univers était fait pour eux. La prétention de plusieurs de ces savants, envisagée d’un œil philosophique, trouverait peut-être, même hors de l’amour-propre, d’assez bonnes raisons pour se justifier.

Quoi qu’il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques qui offrirait le plus grand nombre de liaisons et de rapports entre les sciences, méritait sans doute d’être préféré.

Mais peut-on se flatter de le saisir? La nature, nous ne saurions trop le répéter, n’est composée que d’individus qui sont l’objet primitif de nos sensations et de nos perceptions directes. Nous remarquons, à la vérité, dans ' ces individus, des propriétés communes par lesquelles nous les comparons, et des proprié- ! tés dissemblables par lesquelles nous les dis- ; cernons ; et ces propriétés, désignées par des : noms abstraits, nous ont conduits à former \ \

différentes classes où ces objets ont été placés. Mais souvent tel objet qui, par une ou plusieurs de ces propriétés, a été placé dans une classe, tient à une autre classe par d'autres propriétés,' et aurait pu tout aussi

bien y avoir place. Il reste donc nécessairement de l’arbitraire dans la division générale.

L’arrangement le plus naturel serait celui où les objets se succéderaient par les nuances insensibles qui servent tout à la fois à les ‘ 'séparer et à les unir. Mais le petit nombre d’êtres qui nous sont connus ne nous permet pas de marquer ces nuances. L’univers n’est qu’un vaste océan, sur la surface duquel nous apercevons quebjues îles plus ou moins grandes, dont la liaison avec le continent nous est cachée.

On pourrait former l’arbre de nos connaissances en les divisant, soit en naturelles et en révélées, soit en utiles et agréables, soit en spéculatives et pratiques, soit en évidentes, certaines, probables et sensibles, soit en connaissances des choses et connaissances des signes, et ainsi à l’infini. Nous avons choisi une division qui nous a paru satisfaire tout à la fois le plus qu’il est possible à l’ordre encyclopédique de nos connaissances et à leur ordre généalogique. Nous devons cette division à un auteur célèbre dont nous parlerons dans la suite de ce discours : nous avons pourtant cru devoir faire quelques changements, > dont nous rendrons compte. IWais nous sommes trop convaincus de l’arbitraire qui régnera toujours dans une pareille division pour croire que notre système soit l’unique ou le meilleur; il nous suffira que notre travail ne soit pas entièrement désapprouvé par les bons esprits. Nous ne voulons point res- . sembler à cette foule de naturalistes qu’un

philosophe moderne a eu tant de raison de censurer, et qui, occupés sans cesse à diviser les productions de la nature en genres et en espèces , ont consumé dans ce travail un temps qu’ils auraient beaucoup mieux employé à l’étude de ces productions mêmes.

Que dirait-on d’un architecte qui, ayant à élever un édifice immense, passerait toute sa vie à en tracer le plan ; ou d’un curieux qui, se proposant de parcourir Un vaste palais, emploierait tout son temps à en observer l’entrée?

Les objets dont notre âme s'occupe sont ou spirituels ou matériels^ et notre âme s’occupe de ces objets ou par des idées directes ou par des idées réfléchies. Le système des connaissances directes ne peut consister que dans la collection purement passive et comme machinale de ces mêmes connaissances ; c’est ce qu’on appelle mémoire, La réflexion est de deux sortes, nous l’avons déjà observé : ou elle raisonne sur les objets des idées directes, ou elle les imite.

Ainsi la mémoire^ la raison proprement dite, et Vimagination^ sont les trois manières différentes dont notre âme opère sur les objets de ses pensées. Nous ne prenons point ici l’imagination pour la faculté qu’on a de se représenter les objets, parce que cette faculté n’est autre chose que la mémoire même des ' objets sensibles, mémoire qui serait dans un continuel exercice si elle n’était soulagée par l’invention des signes. Nous prenons l’imagination dans un sea» plus noble et plus

précis, pôur le talent de créer en imitant

Ces trois facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre système, et les trois objets généraux des connaissances humaines ; Yhis^toire^ qui se rapporte à la mémoire; la philosophie, qui est le fruit de la raison ; et les beaux-arts, que l’imagination fait naître. Si nous plaçons la raison avant l’imagination, cet ordre nous paraît bien fondé et conforme au progrès naturel des opérations de l’esprit ; l’im^ination est une faculté ' créatrice, et l’esprit, avant de songer à créer, commence par raisonner sur ce qu’il voit et ce qu’il connaît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant l’imagination, c’est que, dans cette dernière faculté de l’âme, les deux autres se trouvent réu- ' nies jusqu’à un certain point, et que la raison s’y joint à la mémoire. L’esprit ne / crée et n’imagine des objets qu’en tant qu’ils sont semblables à ceux qu’il a connus par des idées directes et par des sensations : plus il s’éloigne de ces objets, plus les êtres qu’il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi, dans l’imitation de la nature, l’invention même est assujettie à certaines règles, et ce sont ces règles qui forment principalement la partie philosophique des beaux-arts, jusqu’à présent assez imparfaite, parce qu’elle ne peut être l’ouvrage que du génie, et que le génie aime mieux créer que discuter.

Enfin, si on examine le progrès de la raison dans ses opérations successives, on se con- ' vaincra encore qu’elle doit précéder l’imagi- -

nation dans l’ordre de nos facultés, puisque la raison, par les dernières opérations qu’elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte à l’imagination : car ces opérations ne consistent qu’à créer, pour ainsi dire, des êtres généraux, qui, séparés de leur sujet par abstraction, ne sont plus du ressort immédiat de nos sens. Aussi la métaphysique et la géométrie sont, de toutes les sciences qui appartiennent à la raison, celles où l’imagination a le plus de part. J’en demande pardon à nos beaux esprits détracteurs de la géométrie ; ils ne se croyaient pas sans doute si près d’elle, et il n’y a peut-être que la métaphysique qui les en sépare. L’imagination , dans un géomètre qui crée, n’agit pas moins que dans un poète qui invente. Il est vrai qu’ils opèrent différemment sur leur objet : le premier le dépouille et l’analyse ; le second le compose et l’embellit. Il est encore vrai que cette manière différente d’opérer n’appartient qu’à différentes sortes d’esprits, et c’est pour cela que les talents du grand géomètre et du grand poète ne se trouveront peut-être jamais ensemble ; mais soit qu’ils s’excluent ou ne s’excluent pas l'un l’autre , ils ne sont nullement en droit de se mépriser réciproquement. De tous les grands hommes de l’antiquité, Archimède est peut-être celui qui mérite le plus d’être placé à côté d’Homère. J’espère qu’on pardonnera cette digression à un géomètre qui aime son art, mais qu’on n’accusera point d’être admirateur outré, et je reviens à mon sujet.

Dt:üzf

La distribution générale des êtres en • mis et en matériels fournit la sous*division de trois branches générales. L’histoire et la ' philosophie s’occupent également de ces deux espèces d’êtres, et l’imagination ne travaille que d’après les êtres purement matériels ; nouvelle raison pour la placer la dernière dans l’ordre de nos facultés. A la tête des êtres spirituels est Dfew, qui doit trair le DrsniîBr p£ir S2i iiâtur© Gt p3.r Ig dgsoîd que nous avons de le connaître? au-dessous de cet Etre suprême sont les esprits créés, dont la révélation nous apprend l’exiÿence ; ensuite vient V homme, qui, composé de deux principes, tient par son âme aux esprits, et par son corps au monde matériel ; et enfin ce vaste univers que nous appelons motiae corporel ou la nature. Nous ignorons pourquoi l’auteür célèbre, qui nous sert de guide dans cettedistribution, a placé la nature avant l’homme dans son système : il semble, au contraire, que tout engage à placer 1 homme sur le passage qui sépare Dieu et les esprits

d'avec les corps. , .

L’histoire, en tant quelle se rapporte à Dieu, renferme ou la révélation ou \& tradition, et se divise, sous ces deux points dte vue, en histoire sacrée et en histoire ccciesiastique. L’histoire de l’homme a pour objet ou ses actions ou ses connaissances , et elle est par conséquent civile ou littéraire, c est*à-dire se partage entre les grandes nations et les grands génies, entre les rois et les de lettres, entre les conquérants et les philo-

Di^ .■ '"I

«ophes. Enfin, Thistoire de la nature est celle des productions innombrables qu’on y observe, et forme une quantité de branches presque égale au nombre de ces diverses productions. Parmi ces différentes branches doit être placée avec distinction Vhisloire des arts , qui n’est autre chose que l’histoire des usages que les hommes ont fait des productions de la nature pour satisfaire à leurs besoins ou à leur curiosité.

Tels sont les objets principaux de la mémoire. Venons présentement à la faculté qui réfléchit et raisonne. Les êtres, tant spirituels que matériels, sur lesquels elle s’exerce, ayant quelques propriétés générales, comme l’existence, la possibilité, la durée. L’examen de ces propriétés forme d’abord cette branche ' de la philosophie dont toutes les autres empruntent en partie leurs principes : on la nomme Vonlologie ou science de l’être^ ou métaphysique générale. Nous descendons de là aux différents êtres particuliers, et les divisions que fournit la science de ces différents êtres sont formées sur le même plan que celle de l’histoire.

La science de Dieu, appelée théologiet a deux branches. La théologie naturelle n’a de connaissance de Dieu que celle que produit la raison seule, connaissance qui n’est pas d’une fort grande étendue ; la théologie révélée tire de l’histoire sacrée une connaissance beaucoup plus parfaite de cet Etre. De cette même théologie révélée résulte la science des esprits créés. Nous avons cru encore ici

devoir nous écarter de notre auteur. Il noui semble que la science, considérée comme appartenant à la raison, ne doit point être divisée, comme elle l’a été par lui, en théologie et en philosophie ; car la théologie révélée n’est autre chose que la raison appliquée aux faits révélés : on peut dire qu'elle tient à l’histoire par les dogmes qu’elle enseigne, et à la philosophie par les conséquences qu’elle tire de ces dogmes. Ainsi, ^parer la théologie de la philosophie, ce serait arracher du tronc un rejeton qui de luimême y est uni. Il semble aussi que la science des esprits appartient bien • plus intimement à la théologie révélée qu’à la théologie naturelle.

La première partie de la science de l’homme est celle de l’âme, et cette science a pour but ou la connaissance spéculative de l’âme humaine, ou celle de ses opérations. La con-' naissance spéculative de l’âme dérive en partie de la théologie naturelle, et en partie de la théologie révélée, et s’appelle pneumatologie ou métaphysique particulière, La connaissance de ses opérations se subdivise en deux branches, ces opérations pouvant avoir pour objet ou la découverte de la vérité, ou la pratique de la vertu. La découverte de la vérité, qui est le but de la logique, produit l’art de la transmettre aux autres. Ainsi, l’usage que nous faisons de la logique est en partie pour notre propre avantage, en partie pour celui des êtres semblables à nous. Les règles de la morale se rapportent moins à.

rhomme isolé, et le supposent nécessairement en société avec les autres hommes.

La science de la nature n’est autre que celle du corps ; mais les corps ayant des propriétés générales qui leur sont communes, telles que l’impénétrabilité, la mobilité et l’étendue, c’est encore par l’étude de ces propriétés que la science de la nature doit commencer. Elles ont, pour ainsi dire, un côté purement intellectuel par lequel elles ouvrent un champ immense aux spéculations de l’esprit, et un côté matériel et sensible par lequel on peut les mesurer. La spéculation intellectuelle appartient h la phvsi(]ue générale, qui n’est proprement que la métaphysique des corps; et la mesure est l’objet des mathématiques, dont les divisions s’étendent presque à l’infini.

Ces deux sciences conduisent à la physique particulière, qui étudie les corps en euxmêmes, et qui n’a que les individus pour objet. Parmi les corps dont il nous importe de connaître les propriétés, le nôtre doit tenir le premier rang, et il est immédiatement suivi de ceux dont la connaissance est le plus nécessaire à notre conservation : d’où résulte l’anatomie, l’agriculture, la médecine et leurs différentes branches. Enfin, tous les corps naturels soumis à notre examen produisent les autres parties innombrables de la physique raisonnée.

La peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie, la musique et leurs différentes divisions, composent la troisième distribution

générale, qui naît de l’imagination, et dont les parties sont comprises sous le nom de beaux-arls. On pourrait aussi les renfermer sous le titre général de peinture^ puisque tous les beaux-arts se réduisent à peindre, et ne diffèrent que par les moyens qu’ils emploient ; enfin, on pourrait les rapporter tous à la poésüj en prenant ce mat dans sa signification naturelle, qui n’est autre chose invetUion ou création.

Telles sont les principales parties de notre arbre encyclopédique. On les trouvera plus en détail à la fin de ce discours préliminaire; nous en avons formé une espèce de carte à laquelle nous avons joint une explication plus étendue que celle qui vient d’être donnée* Cette carte et cette explication ont été déjà publiées dans le prospectus., comme pour pressentir le goût du public ; nous y avons fait quelques changements dont il sera facile de s’apercevoir, et qui sont le fruit ou de nos ^ réflexions, ou des conseils de quelques philo* ' sophes assez bons citoyens pour prendre inktérêt à notre ouvrage. Si le public éclairé donne son approbation à ces changement, elle sera la récompense de notre docilité; et, s’il ne les approuve pas, nous nen serons que plus convaincus de l’impossibilité de former un arbre encyclopédique qui soit au gré de tout le monde.

La division générale de nos connaissances suivant nos trois facultés a cet avantage qu’elle pourrait fournir aussi les trois dissions du monde littéraire en érudits, philo-

SISCOCRS DE L'iNeTCLOriDIB, 3 .

sopfies et beaux-esprits : en sorte qu’après avoir formé l’arbre des sciences on pourrait former sur le même plan celui des gens de lettres. La mémoire est le talent des premiers; la sagacité appartient aux seconds, et les derniers ont l’agrément en partage. Ainsi, en regardant la mémoire comme un commencement de réflexion, et en y joignant la réflexion qui combine et celle qui imite, on pourrait dire, en général, que le nombre plus ou moins grand d’idées réfléchies, et la nature de ces idées, constituent la différence plus ou moins grande qu’il y a entre les hommes ; que la réflexion, prise dans le sens le plus étendu qu'on puisse lui donner, forme ' le caractère de l’esprit, et qu’elle en distingue les différents genres. Du reste, les trois espèces de républiques dans lesquelles nous venons de distribuer les gens de lettres n’ont, pour l’ordinaire, rien de commun que de faire assez peu de cas les unes des autres. Le poète et le philosophe se traitent mutuellement d’insensés qui se repaissent de chimères; l’un et l’autre regardent l’érudit comme une espèce d’avare qui ne pense qu’à amasser sans jouir, et qui entasse sans choix les métaux les plus vils avec les plus précieux ; et l’érudit, qui ne voit que des mots partout où il ne lit point des faits, méprise le poète et le philosophe comme des gens qui se croient riches parce que leur dépense excède leurs fonds.

C’est ainsi qu’on se venge des avantages qu’on n’a pas. Les gens de lettres entendraieat mieux leurs intérêts si, au lieu de chercher à

sMsoler, ils reconnaissaient le besoin réciproque qu’ils ont de leurs travaux et les secourt qu’ils en tirent. La société doit sans doute aux beaux esprits ses principaux agréments, et ses lumières aux philosophes; mais ni les uns ni les autres ne sentent combien ils sont . redevables à la mémoire : elle renferme la matière première de toutes nos connaissances, et les travaux de l’érudit ont souvent fourni au philosophe et au poète les siyets sur lesquels ils s’exercent Lorsque les anciens ont appelé les Muses Filles de mémoire^ a dit un auteur moderne, ils sentaient peut-être combien cette faculté de notre âme est nécessaire à toutes les autres, et les Romains lui élevaient des temples comme à la Fortune.

Il nous reste à montrer comment nous avons tâché de concilier, dans notre Dictionnaire, l’ordre encyclopédique avec l’ordre alphabétique. Nous avons employé pour cela trois .

moyens : le système figuré qui est à la tête de l’ouvrage, la science à laquelle chaque article se rapporte, et la manière dont l’article esfc traité. On a placé, pour l'ordinaire, après le mot qui fait le sujet de l’article; le nom de la science dont cet article fait partie. Il ne faut plus que voir, dans le système figuré, quel rang cette science y occupe, pour connaître la place que l’article doit avoir dans l’iïncyclopédie. S’il arrive que le nom de la science soit omis dans l’article, la lecture suffira pour connaître à quelle science il se rapporte ; et, quand nous aurions, par exemple, oublié d’avertir que le mot Bombe appartient

à l’art militaire, et le nom d’une ville ou d’uu pays à la géographie, nous comptons assez sur l’intelligence de nos lecteurs pour espérer qu’ils ne seraient pas choqués d’une pareille omission. D’ailleurs, par la disposition des matières dans chaque article, surtout lorsqu'il est un peu étendu, on ne pourra manquer de voir que cet article tient à un autre qui dépend d’une science différente, celui là à un troisième, et ainsi de suite. On a tâché que l’exactitude et la fréquence des'; renvois ne laissassent là-dessus rien à désirer, car les renvois, dans ce Dictionnaire, ont cela de particulier qu’ils servent principalement à indiquer la liaison des matières, au lieu que, dans les autres ouvrages de cette esj^ce ils ne sont destinés qu’à expliquer un article par un autre. Souvent môme, nous avons omis le renvoi, parce que lés termes d’a?Y ou de science sur lesquels il aurait pu tomber se trouvent expliqués à leur article, que le lecteur ira chercher de lui-même.' C’est surtout dans les articles généraux des sciences qu'on a tâché d’expliquer les secours mutuels qu’elles se prêtent. Ainsi, trois choses forment l’ordre encyclopédique : le nam de la science à Itiqfielle l'uriicle appar~ tient; le rang de celle science dans Varbre; la liaison de l'article avec d'autres dans la même science , ow. dans une scùnce diffërenley liaison indiquée par les renvois, oU facile à sentir au moyen des termes techniques, expliqués suivant leur ordre alphabétique. U ne s’agit point ici des raisons qui nous ont

fait préférer, dans cet ouvrage, l’ordre alphabétique à tout autre ; nous les exposerons plus bas, lorsque nous envisagerons cette collection comme Dictionnaire des sciences et des arts.

Au reste, sur la partie de notre travail qui consiste dans l’ordre encyclopédique, et qui est plus destinée aux gens éclairés qu’à la multitude, nous observerons deux choses : la première, c’est qu’il serait souvent absurde de vouloir trouver une liaison immédiate entre un article de ce Dictionnaire et un autre article pris à volonté. C’est ainsi qu’on chercherait en vain par quels liens secrets section conique peut être rapprochée d’accusatif. L’ordre encyclopédique ne suppose point que toutes les sciences tiennent directement les unes aux autres. Ce sont des branches qui partent d’un même tronc, savoir : de lentenderaent humain ; ces branches n’ont souvent entre elles aucune liaison immédiate, et plusieurs ne sont réunies que par le tronc même. Ainsi, section cynique appartient à la géométrie; la géométrie conduit à la physique particulière; celle-ci à la physique générale, la physique générale à la métaphysique, et la métaphysique est bien près de la grammaire, à laquelle le mot accusatif appartient; mais, quand on est arrivé à ce dernier terme par la route que nous venons d’indiquer, on se trouve si loin de celui d’où l’on est parti, qu’on l’a tout à fait perdu de vue.

La seconde remarque que nous avons à

faire, c’est qu’il ne faut pas attribuer à notre arbre encyclopédique plus d’avantages que nous ne prétendons lui en donner. L’usage des divisions générales est de rassembler un fort grand nombre d’objets : mais il ne faut pas croire qu’il puisse suppléer à l’étude de ces objets mêmes. C'est une espèce de dénombrement des connaissances qu’on peut acquérir; dénombrement frivole pour qui voudrait s’en contenter, utile pour qui désire d’aller plus loin. Un seul article raisonné sur un objet particulier de science ou d’arf, renferme plus de substance que toutes les divisions et subdivisions qu’on peut faire des termes généraux ; et pour ne point sortir de la comparaison que nousavons tirée plus haut des cartes géographiques, celui qui s’en tiendrait à l’arbre encyclopédique pour toute connaissance n’en saurait guère plus que celui qui, pour avoir acquis par les mappemondes une idée générale du globe et de ses parties principales, se flatterait de connaître les différents peuples qui l’habitent, et les Etats particuliers qui le composent. Ce qu'il ne faut point oublier surtout, en considérant notre système figuré, c’est que l’ordre encyclopédique qu’il présente est très différent de l’ordre généalogique des opérations de l’esprit; que les sciences qui s’occupent des êtres généraux, ne sont utiles qu’autant qu’elles mè^nent à celles dont les êtres particuliers sont l’objet ; qu’il n’y a véritablement que ces êtres particuliers qui existent, et que si notre esprit a créé les êtres généraux, c'a été pour pouvoir étudier plus

facilement, l’une après l’autre, les propriétés qui par leur nature existent à la fois dans une même substance, et qui ne peuvent physiquement être séparées. Ces réflexions doivent être le fruit et le résultat de tout ce que nous avons dit jusqu’ici ; et c’est aussi par là que nous terminerons la première partie de ce discours.

Nous allons présentement considérer cet ouvrage comme dictionnaire raisonné des sciences et des arts. L’objet est d’autant plus important, que c’est sans doute celui qui peut intéresser davantage la plus grande partie de nos lecteurs, et qui, pour être rempli, a demandé le plus de soins et de travail. Mais, avant que d’entrer, sur ce sujet, dans tout le détail qu’on est en droit d’exiger de nous, il ne sera pas inutile d’examiner avec quelque étendue l'état présent des sciences et des arts, et de montrer par quelle gradation on y est arrivé. L’exposition métaphysique de l’origine et de la liaison des sciences nous a été d’une grande utilité pour en former l’arbre encyclopédique ; l’exposition historique de l’ordre dans lequel nos connaissances se sont succédé, ne sera pas moins avantageuse pour nous éclairer nous-mêmes sur la manière dont nous devons transmettre ce-s connaissances à nos lecteurs. D’ailleurs, Thistoire des sciences est naturellement liée à celle du petit nombre de grands génies dont les ouvrages ont

coDtriboé à répandre la lumière parmi les hommes, et ces ouvrages ayant fourni pour le nôtre les secours généraux, nous devons commencer à en parler avant que de rendre compte des secours particuliers que nous avons obtenus. Pour ne point remonter trop haut, fixons-nous à la renaissance des lettres.

Quand on considère les progrès de l’esprit depuis cette époque mémorable, on trouve que ces progrès se sont faits dans l’ordre qu’ils devaient naturellement suivre. On a commencé par l’érudition, continué par les belles-lettres, et fini par la philosophie. Cet ordre diffère à la vérité de celui que doit observer l’homme abandonné à ses propres lumières, bu borné au commerce de ses contemporains, tel que nous l’avons principalement considéré dans la première partie de ce discours ; en effet, nous avons fait voir que l’esprit isolé doit rencontrer dans sa route la philosophie avant les belles-lettres. Mais en sortant d’un long intervalle d’ignorance que des siècles de lumière avaient précédé, la régénération des idées, si on peut parler ainsi, a dû nécessairement être différente de leur génération primitive. Nous allons tâcher de le faire sentir. *

Les chefs-d’œuvre que les anciens' nous avaient laissés dans presque tous les genres avaient été oubliés pendant douze siècles. Les principes des sciences et des arts étaient perdus, parce que le beau et le vrai, qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les frappent guère à moins qu’ils n’en soient

avertis. Ce n’est pas que ces temps malheureux aient été plus stériles que d’autres en génies rares; la nature est toujours la même; mais que pouvaient faire ces grands hommes, semés de loin en loin comme ils le sont toujours, occupés d’objets différents et aban^nnés sans culture à leurs seules lumières? Les idées qu’on acquiert par la lecture et par la société sont le germe de presque toutes les découvertes. C’est un air que l’on respire sans y penser, et auquel on doit la vie ; et les hommes dont nous parlons étaient privés d’un tel secours. Ils ressemblaient aux premiers créateurs des sciences et des arts, que leurs illustres successeurs ont fait oublier, et qui, précédés par ceux-ci, les auraient fait oublier de même. Celui qui trouva le premier les roues et les pignons eût inventé les montres dans un autre siècle, et Gerbert, placé au temps d’Archimède, l’aurait peut-être égalé.

Cependant la plupart des beaux esprits de ces temps ténébreux se faisaient appeler poètes ou philosophes. Que leur en coûtait-il, en effet, pour usurper deux titres dont on se pare à si peu de frais, et qu’on se flatte toujours de ne guère devoir à des lumières empruntées? Ils croyaient qu’il était inutile de chercher les modèles de la poésie dans les ouvrages des Grecs et des Romains, dont la langue ne se parlait plus; et ils prenaient pour la véritable philosophie des anciens une tradition barbare qui la défigurait. La poésie ' ae réduisait pour eux à un mécanisme puéril :

l’examen approfondi de la nature et la grande étude de l’homme étaient remplacés par mille questions frivoles sur des êtres abstraits et métaphysiques ; questions dont la solution, bonne ou mauvaise, demandait souvent beaucoup de subtilité, et, par conséquent, un grand abus de l'esprit Qu’on joigne à ce désordre l’état d’esclavage où presque toute l’Europe était plongée, les ravages de la superstition qui naît de l’ignorance, et qui la reproduit à son tour, et on verra que rien ne manquait aux obstacles qui éloignaient le retour de la raison et du goût; car il n’y a que la liberté d’agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses, et elle n’a besoin que de lumières pour se préserver des excès.

Aussi fallut-il au genre humain, pour sortir de la barbarie, une de ces révolutions qui font prendre à la terre une face nouvelle; l’Empire grec est détruit, sa ruine fait refluer en Europe le peu de connaissances qui restaient encore au monde : l’invention de l’imprimerie, la protection des Médicis et de François I*' raniment les esprits, et la lumière renaît de toutes parts.

L’étude des langues et de l’histoire , abandonnée par nécessité durant les siècles d’fgnorance, fut la première à laquelle on se livra. L’esprit humain se trouvait, au sortir de la barbarie, dans une espèce d’enfance , avide d’accumuler des idées, et incapable pourtant d’en acquérir d'abord d’un certain ordre par l’espèce d’engourdissement où les

facultés de l’âme avaient été si longtemps.

De toutes ces facultés, la mémoire fut celle que l’on cultiva d’abord , parce qu’elle est la plus facile à satisfaire, et que les connaissances qu’on obtient par son secours sont celles qui peuvent le plus aisément être entassées. On ne commença donc point par étudier la nature, ainsi que les premiers hommes avaient dû faire : on jouissait d’un secours dont ils étaient dépourvus, celui des ouvrages des anciens, que la générosité des grands et l’impression commençaient à rendre communs : on croyait n’avoir qu’à lire pour devenir savant ; et il est bien plus aisé de lire que de voir. Ainsi, on dévora sans distinction tout ce que les anciens nous avaient laissé dans chaque genre : on les traduisit , on les commenta ; et, par une espèce de reconnaissance, on se mit à les adorer, sans connaître, à beaucoup près, ce qu’ils valaient.

De là cette foule d’érudits profonds dans les langues savantes, jusqu’à dédaigner la leur, qui, comme l’a dit un auteur célèbre, connaissaient tout dans les anciens, hors là grâce et la finesse, et qu'un vain étalage d’érudition rendait si orgueilleux ; parce que les avantages qui coûtent le moins sont pour l’ordinaire ceux dont on aime le plus à se parer. C’étàlt une espèce de grands seigneurs , qui, sans ressembler par le mérite réel à ceux dont ils tenaient la vie, tiraient beaucoup de vanité de croirè leur appartenir. D’ailleurs, cette vanité n’était point sans quelque espèce de prétexte. Le pays de l’érudition et des

faits est inépuisable ; on croit, pour ainsi dire, voir tous les jours augmenter sa substance par les acquisitions que l’on y fait sans peine. Au contraire, le pays de la raison et des découvertes est d’une assez petite étendue ; et souvent, au lieu d’y apprendre ce que l’on ignorait, on ne parvient à force d’étude qu’à désapprendre ce qu’on croyait savoir.

C’est pourquoi, à mérite fort inégal, un érudit doit être beaucoup plus vain qu'un philosophe, et peut-être qu’un poète : car l’esprit qui invente est toujours mécontent de ses progrès, parce qu’il voit au delà; et les plus grands génies trouvent souvent dans leur amour-propre même un juge secret mais sévère, que l’approbation des autres fait taire pour quelques instants, mais qu’elle ne parvient jamais à corrompre. On ne doit donc pas s’étonner que les savants dont nous parlons missent tant de gloire à jouir d’une science hérissée, souvent ridiculej et quelquefois barbare.

Il est vrai que notre siècle, qui se croit destiné changer les lois en tout genre, et à faire justice, ne pense pas fort avantageusement de ces hommes autrefois si célèbres; C’est une espèce de mérite aujourd’hui que d’en faire peu de cas ; et c’est même un mérite que bien des gens se contentent d’avoir. 11 semble que, par le mépris qu’on a pour ces savants, on cherche à. les punir de l’estime outrée qu’ils faisaient d’eux-mêmes, ou du suffrage peu éclairé de leurs contemporains, et qu’en foulant aux pieds ces idoles, on

i veuille en faire oublier jusqu’aux noms. Mais tout excès est injuste. Jouissons plutôt avec I reconnaissance du travail de ces hommes laborieux. Pour nous mettre à portée d’extraire des ouvrages des anciens tout ce qui pouvait , nous être utile, il a fallu qu’ils en tirassent ■aussi ce qui ne l’était pas; on ne saurait tirer ,1’or d’une mine sans en faire sortir en même temps beaucoup de matières viles ou moins précieuses; ils auraient fait comme nous la séparation, s’ils étaient venus plus tard. L’érudition était donc nécessaire pour nous conduire aux belles lettres.

En effet, il ne fallut pas se livrer longitemps à la lecture des anciens, pour se coni vaincre que, dans ces ouvrages mêmes où l’on ne cherchait que des faits ou des mots, il y ■avait mieux à apprendre. On aperçut bientôt les beautés que leurs auteurs y avaient ré- 'pandues; car si les hommes, comme nous l’a- 1 vons dit plus haut,, ont besoin d’être avertis Idu vrai, en récompense ils n’ont besoin que •'de l’être. L’admiration qu’on avait eue jus- .qu’alors pour les anciens ne pouvait être plus vive; mais elle commença à devenir plus juste : cependant elle était encore bien loin d’être raisonnable. On crut qu’on ne pouvait les imiter qu’en les copiant servilement, et J qu’il n’était possible de bien dire que dans ileur langue. On ne pensait pas que l’étude , des mots est une espèce d’inconvénient passager, nécessaire pour faciliter l’étude des choses, mais qu’elle devient un mal réel quand elle retarde cette étude ; qu’ainsi on

aurait dû se borner à se rendre familiers les auteurs grecs et romains, pour profiter de ce qu’ils avaient pensé de meilleur; et que le travail auquel il fallait se livrer pour écrire leur langue était autant de perdu pour l’avancement de la raison. On ne voyait pas d’ailleurs que, s’il y a dans les anciens un grand nombre de beautés de style perdues pour nous, il doit y avoir aussi, par la même raison, bien des défauts qui échappent, et que l’on court risque de copier comme des beautés ; qu’enfin tout ce qu’on pourrait espérer par l’usage servile de la langue des anciens, ce serait de se faire un style bizarrement assorti d’une infinité de styles différents, très-correct et admirable même pour nos modernes, mais que Cicéron ou Virgile auraient trouvé ridicule. C’est ainsi que nous ririons d'un ouvrage écrit en notre langue, et dans lequel l’auteur aurait rassemblé des phrases de Bossuet, deLaFontaine, de La Bruyère et de Racine, persuadé avec raison que chacun de ces écrivainsen particulier est un excellent modèle.

Ce préjugé des premiers savants a produit dans le seizième siècle une foule de poètes, d’orateurs et d’historiens latins, dont les ouvrages, il faut l’avouer, tirent trop souvent leur principal mérite d’une latinité dont nous ne pouvons guère juger. On peut en comparer quelques-uns aux harangues de la plupart de nos rhéteurs, qui, vides de choses, et semblables à des corps sans substance, n’auraient besoin que d’être mises en français pour n’être lues de personne.

Dm

Les gens de lettres sont enfin revenus peu à peu de cette espèce de manie. Il y a apparence qu’on doit leur changement, du moins en partie, à la protection des grands, qui sont bien aises d’être savants, à condition de le devenir sans peine, et qui veulent pouvoir juger sans étude d’un ouvrage d’esprit, pour prix des bienfaits qu’ils promettent à l’auteur, ou de l’amitié dont ils croient l’honorer. On commença à sentir que le beau, pour être en langue vulpire, ne perdait rien de ses avantages; qu’il acquérait même celui d’être plus facilement saisi du commun des hommes, et qu’il n’y avait aucun mérite à dire des choses communes ou ridicules dans quelque langue que ce fût, et à plus forte raison dans celles qu’on devait parler le plus mal. Les gens de lettres pensèrent donc à perfectionner les langues vulgaires; ils cherchèrent d’abord à dire dans ces langues ce que les anciens avaient dit dans les leurs. Cependant, par une suite du préjugé dont on avait eu tant de peine à se défaire, au lieu d’enrichir la langue française, on commença par la défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu’elle en devînt ridicule. Bientôt on sentit qu’il fallait trans-

Î iorter dans notre langue les beautés et non es mots de^ langues anciennes. Réglée et perfectionnée par lé goût, elle acquit assez promptement une infinité de tours et d’expressions heureuses. Enfin, on ne se borna.

phjs à copier les Romains et les Grecs, ou même à les imiter, on tâcha de les surpasser, s’il était possible, et de penser d’après soi. Ainsi, l'imagination des modt'rnes renaquit peu à peu de celle des anciens ; et on vit éclore presqu’en même temps tous les chefsd’œuvre du dernier siècle, en éloquence, en histoire, en poésie, et dans les différents genres de littérature.

Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l’antiquité, et prenant comme eux la nature pouf modèle, répandit le premier dans notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac, aujourd’hui trop méprisé, donna à notre prose de la noblesse et du nombre. Les écrivains du Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux chobc des termes, et cette pureté qui ont conservé jusqu’à présent, à la plupart de leurs ouvrages, un air moderne, et qui les distinguent d’un grand nombre de livres surannés, écrits dans le même temps.

Corneille, après avoir sacrifié pendant quelques années au mauvais goût, dans la carrière dramatique, s’en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie, bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans ses discours admirables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racine, s’ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que les anciens n’y avaient guère connue, et dévelop-

pant les ressorts du cœur humain, joignit à une élégance et une vérité continues quelques traits de sublime. Despréaux, dans son Art poétique^ se rendit l’égal d’Horace en l’imitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et des mœurs de son temps, laissa loin derrière lui la comédie ancienne. La Fontaine fit presque oublier Esope et Phèdre, et Bossuet alla se placer à côté de Démosthènes.

Les beaux-arts sont tellement unis avec les belles-lettres, que le même goût qui cultive les unes porte aussi à perfectionner les autres. Dans le même temps que notre littérature s'enrichissait par tant de beaux ouvrages, Poussin faisait ses tableaux, et Puget ses statues; Le Sueur peignait le cloître des Chartreux, et Lebrun les batailles d’Âlexanr dre; enfin Quioault, créateur d’un nouveau genre, s’assurait l’immortalité par ses poèmes ■lyriques, et Lully donnait à notre musique naissante ses premiers traits.

11 faut avouer pourtant que la renaissance de la peinture et de la sculpture avait été beaucoup plus rapide que celle de la poésie et de la musique; et la raison n'en est pas difficile à apercevoir. Dès qu'on commença à étudier les ouvrages des anciens en tout genre, les chefs-d’œuvre antiques, qui avaient échappé en assez grand nombre à la superstition et à la barbarie, frappèrent bientôt les yeux des artistes éclairés; on ne pouvait imi-, ‘ter les Praxitèle et les Phidias qu’en faisant exactement comme eux ; et le talent n’avait

besoin que de bien voir : aussi Raphaël et Michel-Ange ne furent pas longtemps sans porter leur art à un point de perfection qu’on n’a point encore passé depuis. En général, l’objet de la peinture et de la sculpture étant plus du ressort des sens, ces arts ne pouvaient manquer de précéder la poésie, parce que les sens ont dû être plus promptement affectés des beautés sensibles et palpables des statues anciennes , que l’imagination n’a dû apercevoir les beautés intellectuelles et fugitives des anciens écrivains.

D’ailleurs, quand elle a commencé à les découvrir, l’imitation de ces mêmes beautés, imparfaite par sa servitude et par la langue étrangère dont elle se servait, n’a pu manquer de nuire aux progrès de l’imagination même. Qu’on suppose pour un moment nos peintres et nos sculpteurs privés de l’avantage qu'ils avaient de mettre en œuvre la môme matière que les anciens : s’ils eussent, comme nos littérateurs, perdu beaucoup de temps à rechercher et à imiter mal cette matière, au lieu de songer à en employer une autre, pour Imiter les ouvrages mêmes qui faisaient l’objet de leur admiration, ils auraient fait sans doute un chemin beaucoup moins rapide, et en seraient encore à trouver le marbre.

A l’égard de la musique, elle a dû arriver beaucoup plus tard à un certain degré de perfection, parce que c’est un art que les modernes ont été obligés de créer. Le temps a détruit tous les modèles que les anciens avaient pu nous laisser en ce genre, et leurs

écrivains, du moins ceux qui nous restent, ne nous ont transmis sur ce sujet que des connaissances très obscures, ou des histoires plus propres à nous étonner qu'à nous instruire. Aussi plusieurs de nos savants, poussés peut-être par une espèce d’amour de propriété, ont prétendu que nous avons porté cet art beaucoup plus loin que les Grecs; prétention que le défaut de monuments rend aussi difficile à appuyer qu’à détruire, et qui ne peut être qu'assez faiblement combattue par les prodiges vrais ou supposés de la musique ancienne. Peut-être serait-il permis de conjecturer avec quelque vraisemblance que cette musique était tout à fait différente de la nôtre , et que si l’ancienne était supérieure par la mélodie, l’harmonie donne à la moderne des avantages.

Nous serions injustes si, à l’occasion du détail où nous venons d’entrer, nous ne reconnaissions point ce que nous devons à l’Itaîie; c’est d’elle que nous avons reçu les fsciences, qui, depuis, ont fructifié si abondamment dans toute l’Europe; c’est à elle mirtout que nous devons les beaux-arts et le Ibon goût, dont elle nous a fourni un grand nombre de modèles inimitables.

Pendant que les arts et les belles-lettres jtaient en honneur, il s’en fallait beaucoup *que la philosophie fît le même progrès, du moins dans chaque nation prise en corps ; elle n’a reparu que beaucoup plus tard. Ce n’est pas qu’au fond il soit plus aisé d’exceller dans les belles-lettres que dans la phi-

losophie ; la supériorité en tout genre est également difficile à atteindre; mais la lecture des anciens devait contribuer plus promptement à l’avancement des belles-lettres et du bon goût qu’à celui des sciences naturelles. Les beautés littéraires n’ont pas besoin d’être vues longtemps pour être senties ; et comme les hommes sentent avant que de penser, ils doivent par la même raison juger ce qu’ils sentent avant de juger ce qu’ils pensent. D’ailleurs, les anciens n’étaient pas à beaucoup près aussi parfaits comme philosophes que comme écrivains. En effet, quoique, dans l’ordre de nos idées, les premières opérations de la raison précèdent les premiers efforts de l’imagination, celle-ci, quand elle a fait, les premiers pas, va beaucoup plus vite que l’autre : elle a l’avantage de travailler sur ' des objets qu’elle enfante ; au lieu que la raison, forcée de se borner à ceux qu’elle a devant elle, et de s’arrêter à chaque instant, ne s’épuise que trop souvent en recherches infructueuses. L’univers et les réflexions sont le premier livre des vrais philosophes, et les anciens l’avaient sans doute étudié : il était donc nécessaire de faire comme eux ; on ne pouvait suppléer à cette étude par celle de leurs ouvriige.s, dont la plupart avaient été détruits, et dont un petit nombre, mutilés par le temps, ne pouvaient nous donner sur une matière si vaste que des notions fort incertaines et fort altérées.

. La scolastique, qui composait toute la science prétendue des siècles d’ignorance.

nuisait encore aux procès de la vraie philosophie dans ce premier siècle de lumière.

On était persuadé , depuis un temps pour ainsi dire immémorial, qu’on possédait dans toute sa pureté la doctrine d’Aristote, commentée par les Arabes, et altérée par mille additions absut’des ou puériles, et on ne pensait pas même à s’assurer si cette philosophie barbare était réellement celle de ce grand homme, tant on avait conçu de respect pour les anciens I C’est ainsi qu’une foule de peuples, nés et afiermis dans leurs erreurs par l’éducation, se croient d’autant plus sincèrement dans le chemin de la vérité, qu’il ne leur est pas même venu en pensée de former sur cela le moindre doute. Aussi, dans le temps que plusieurs écrivains, rivaux des orateurs et des poètes grecs, marchaient à côté de leurs modèles, ou peut-être même les surpassaient, la philosophie grecque, quoique fort imparfaite , n'était pas même bien connue.

Tant de préjugés, qu’une admiration aveugle pour Fantiquité contribuait à entretenir, semblaient se fortifier encore par l’abus qu’osaient faire quelques théologiens de la soumission des peuples. On avait permis aux poètes de chanter dans leurs ouvrages les divinités du paganisme, parce qu’on était persuadé, avec raison, que les noms de ces divinités ne pouvaient être qu’un jeu dont on n’avait rien à craindre. Si, d’un côté, la religion des anciens, qui animait tout, ouvrait un vaste champ à l’imagination des

beaux esprits, de l’autre, les principes en étaient trop absurdes pour qu'on appréhendât de voir ressusciter Jupiter et Pluton par quelque secte de novateurs ; mais l’on craignait ou l’on paraissait craindre les coups qu’une raison aveugle pouvait porter au christianisme. Comment ne voyait-on pas qu’il n’avait point à redouter une attaque aussi faible I Envoyé du ciel aux hommes, la vénération si juste et si ancienne que les peuples lui témoignaient avait été garantie pour toujours par les promesses de Dieu même.

D’ailleurs, quelque absurde qu’une religion puisse être (reproche que l’impiété seule peut faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent Lors même qu’ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer, sans forcer personne à la connaître. Un tel pouvoir n’appartient qu'à l’Être toutpuissant Ce sont les hommes inspirés qui éclairent le peuple, et les enthousiastes qui l'égarent. Le frein qu’on est obligé de mettre à la licence de ces derniers ne doit point nuire à cette liberté si nécessaire à la vraie • philosophie , et dont la religion peut tirer les plus grands avantages. Si le christianisme ajoute à la philosophie les lumières qui lui manquent, s’il n’appartient qu’à la grâce de soumettre les incrédules, c’est à la philosophie qu’il est réservé de les réduire au silence ; et, pour assurer le triomphe de la foi, les théologiens dont nous parlons n’a valent qu’àfeire usage des armes qu’on aurait voulu employer contre elle.

Mais, parmi ces mêmes hommes, quelquesuns avaient un intérêt beaucoup plus réel de s’opposer à l’avancement de la philosophie.

Faussement persuadés que la croyance des peuples est d’autant plus ferme qu’on l’exerce sur plus d’objets différents, ils ne se contentaient pas d’exiger pour nos mystères la soumission qu’ils méritent ; ils cherchaient à ériger en dogmes leurs opinions particulières, et c’étaient ces opinions mêmes, bien plus que les dogmes, qu’ils voulaient mettre en sûreté. Par là, ils auraient porté à la religion le coup le plus terrible, si elle eût été l’ouvrage des hommes ; car il était à craindre que, leurs opinions étant une fois reconnues pour fausses, le peuple, qui ne discerne rien, ne traitât de la même manière les vérités avec lesquelles on avait voulu les confondre.

D’autres théologiens de meilleure foi, mais aussi dangereux, se joignaient à ces premiers par d’autres motifs. Quoique la religion soit uniquement destinée à régler nos mœurs et notre foi, ils la croyaient faite pour nous éclairer aussi sur le système du monde, c’està-dire sur ces matières que le Tout-Puissant a expressément abandonnées à nos disputes.

Ils ne faisaient pas réflexion que les livres sacrés et les ouvrages des Pères, faits pour montrer au peuple comme aux philosophes ce qu’il faut pratiquer et croire, ne devaient point, sur les questions indifférentes, parler un autre langage que le peuple. Cependant le despotisme théologique ou le pré-

jugé remporta. Un tribunal devenu pulæant dans le midi de l’Europe, dans les Indes, dans le Nouveau-Monde, mais que la foi n'ordonne point de croire, ni la charité d'approuver, ou plutôt que la religion réprouve, quoique occupé par ses ministres, et dont la France n’a pu s’accoutumer encore à prononcer le nom sans effroi, condamna un célèbre astronome pour avoir soutenu le mouvement de la terre, et le déclara hérétique : à peu près comme le pape Zacharie avait condamné, quelques siècles auparavant, un évêque pour n’avoir pas pensé comme saint Augustin sur les antipodes, et pour avoir deviné leur existence six cents ans avant qué Christophe Co-' lomb les découvrît. C’est ainsi que l’abus de l'autorité spirituelle, réunie à la temporelle, forçait la raison au silence, et peu s’en fallut qu’on ne défendît au genre humain de penser.

Pendant que des adversaires peu instruits ou malintentionnés faisaient ouvertement la guerre à la philosophie, elle se réfugiait, pour ainsi dire, dans les ouvrages de quelques grands hommes qui, sans avoir l’ambition dangereuse d’arracher le bandeau des yeux de leurs contemporains, préparaient de loin, dans l’ombre et le silence, la lumière dont le monde devait être éclairé peu à peu et par degrés insensibles#

A la tête de ces illustres personnages doit être placé l’immortel chancelier d’Angleterre François Bacon, dont les ouvrages si justement estimés, et plus estimés pourtant qu'ils

ne sont connus, méritent encore plus notre lecture que nos éloges. A considérer les vues saines et étendues de ce grand homme, la multitude d’objets sur lesquels son esprit s’est porté, la hardiesse de son style, qui réunit partout les plus sublimes ira^es avec la précision la plus rigoureuse, on serait tenté de le regarder comme le plus grand, le plus universel et le plus éloquent des philosophes. Bacon, né dans le sein de la nuit la plus profonde, sentit que la philosophie n’était pas encocej quoique bien des gens, sans doute, se flattassent d’y exceller; car, plus un siècle est grossier, plus il se croit instruit de tout ce qu’ü peut savoir. Il commença donc par envisager d’une vue générale les divers objets de toutes les sciences naturelles ; il partagea ces sciences en différentes branches, dont il fit l’énumération la plus exacte qu’il lui fut possible ; il examina ce que l’on savait déjà sur chacun de ces objets, et fit le catalogue immense de ce qui restait à découvrir. G’est le but de son admirable ouvrage De la dignité et de V accroissement des connaissances hiimaineSi Dans son Nouvel organe des sciences , il perfectionne les vues qu’il avait données dans le premier ouvrage; il les porte plus loin, et fait connaître la nécessité de la physique expérimentale, à laquelle on ne pensait point encore. Ennemi des systèmes, il n’envisage la philosophie que comme cette partie de nos connaissances qui doit contribuer à nous rendre meilleurs ou plus heureux : il semble la borner à la science des choses utiles, et

recommande partout l’étude de la nature.

Ses autres écrits sont formés sur le même plan ; tout, jusqu’à leurs titres, y annonce l’homme de génie, l’esprit qui voit en grand. Il y recueille des faits, il y compare des expériences, il en indique un grand nombre à faire ; il invite les savants à étudier et à perfectionner les arts, qu’il regarde comme la partie la plus relevée et la plus essentielle de la science humaine ; il expose avec une simplicité noble ses conjectures et ses pensées sur les différents objets dignes d’intéresser les hommes, et il eût pu dire, comme ce vieillard de Térence, que rien de ce qui touche l’humanité ne lui était étranger.

Science de la nature, morale, politique, économique, tout semble avoir été du ressort de cet esprit lumineux et profond; et on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou des richesses qu’il répand sur tous les sujets qu'il traite, ou de la dignité avec laquelle il en parle. Ses écrits ne peuvent être mieux comparés qu’à ceux d’Hippocrate sur la médecine, et ils ne seraient ni moins admirés, ni moins lus, si la culture de l’esprit était aussi chère aux hommes que la conservation de la santé; mais il n’y a que les chefs de secte en tout genre dont les ouvrage? puissent avoir un certain éclat. Bacon n’a pas été du nombre, et la forme de sa philosophie s’y opposait :

elle était trop sage* pour étonner personne.

La scolastique qui dominait de son temps ne pouvait être renversée que par des opinions hardies et nouvelles, et il n’y a pas d’appa-

rence qu'un philosophe qui se contente de dire aux hommes : « Voilà le peu que vous avez appris, voici ce qui vous reste à chercher, » soit destiné à faire beaucoup de bruit parmi ses contemporains.

Nous oserions même faire quelque reproche , au chancelier Bacon d’avoir été peut-être trop timide, si nous ne savions avec quelle retenue, et pour ainsi dire avec quelle superstitionondoit juger un génie si sublime. Quoiqu'il avoue que les scolastiques ont énervé les sciences par leurs questions minutieuses, et que l’esprit doit sacrifier l’étude des êtres généraux à celle des objets particuliers, il semble pourtant, par l’emploi fréquent qu’il fait des termes de l’école, quelquefois même par celui des principes scolastiques, et par ' des divisions et subdivisions dont l'usage était ‘ alors fort à la mode, avoir marqué un peu ! trop de ménagement ou de déférence pour le I goût dominant de son siècle. Ce grand hom- * me, après avoir brisé tant de fers , était en-

I core retenu par quelques chaînes qu’il ne

II pouvait ou n’osait rompre.

' Nous déclarons ici que nous devons princi- ! paiement au chancelier Bacon l’arbre ency- ^clopédique dont nous avons déjà parlé, et ^que l’on trouvera à la fin de ce discours.

^Nous en avions fait l’aveu en plusieurs en- H'droits du prospectus ; nous y revenons encore,

^ et nous ne manquerons aucune occasion de ^le répéter. Cependant nous n’avons pas cru ^^devoir suivre de point en point le grand %omme que nous reconnaissons ici pour no- •

tre maître. Si nous n’avons pas placé, comme lui, la raison après l’imagination, c’est que ’ nous avons suivi, dans le système encyclopédique, l’ordre métaphysique des opérations de l’esprit, plutôt que l’ordre historique de ses progrès depuis la renaissance des lettres, ordre que l’illustre chancelier d’Angleterre avait peut-être en vue, jusqu’à un certain ’ point, lorsqu’il faisait, comme il le dit, le cens et le dénombrement des connaissances humaines. D’ailleurs, le plan de Bacon étant différent du nôtre, et les sciences ayant fait depuis de grands progrès, on ne doit pas être surpris que nous ayons pris quelquefois une route différente.

Ainsi, outre les changements que nous avons faits dans l’ordre de la distribution générale, et dont nous avons déjà exposé les raisons, nous avons, à certains égards, poussé les divisions plus loin, surtout dans la partie de mathématique et de .physique particulière. D’un autre côté, nous nous sommes abstenus d’étendre au même point que lui la division de certaines sciences, dont il suit jusqu’aux derniers rameaux. Ces rameaux, qui doivent proprement entrer dans le corps de notre encyclopédie, n’auraient fait, à ce que nous croyons, que charger assez inutilement le système général. On trouvera, immédiatement après notre arbre encyclopédique, celui du philosophe anglais : c’est le moyen le plus court et le plus facile de faire distinguer ce qui nous appartient d’avec ce que nous avons emprunté de lui. {Voir pi. 168.)

Cui)g[c

Au chancelier Bacon succéda l’illustre ; Descartes. Cet homme rare, dont la fortune a tant varié en moins d’un siècle, avait tout ce qu’il fallait pour changer la face de la philosophie : une imagination forte, un esprit très conséquent, des connaissances puisées danp lui-même plus que dans les livres, beaucoup de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus, et aucune espèce de dépendance qui le forçât à les ménager.

Aussi, éprouva-t-il de son vivant même ce qui arrive, pour l’ordinaire, à tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres. Il fit quelques enthousiastes çt eut beaucoup d’ennemis. Soit qu’il connût sa nation ou qu’il s’en défiât seulenjent, il s’était réfugié dans un pays entièrement libre, pour y méditer plus à son aise. Quoiqu’il pensât beaucoup moins à faire des disciples qu’à les mériter, la persécution alla le . chercher dans sa retraite, et la vie cachée qu’il menait ne put l’y soustraire. Malgré toute la sagacité qu’il avait employée pour prouver l’existence de Dieu, il fut accusé de la nier par des ministres qui peut-être ne la croyaient pas.

Tourmenté et calomnié par des étrangers, et assez mal accueilli de ses compatriotes, il alla mourir en Suède, bien éloigné sans douta de s’attendre au succès brillant que ses opinions auraient un jour.

On peut considérer Descartes comme géomètre ou comme philosophe. Les mathématiques, dont il semble avoir fait . assez peu de cas, font néanmoins aujourd'hui la partie

la plus solide et la moins contestée de sa gloire.

L’algèbre, créée en quelque manière par les Italiens, prodigieusement augmentée par notre illustre Viète, a reçu entre les mains de Descartes de nouveaux accroissements. Un des plus considérables est sa MfHhode des in~ déterminées^ artifice très ingénieux et très subtil, qu’on a su appliquer depuis à un grand nombre de recherches. Mais ce qui a surtout immortalisé le nom de ce grand homme, c’est l’application qu’il a su faire de l’algèbre à la géométrie, idée plus vaste et des plus heureuses que l’esprit humain ait jamais eues, et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches, non-seulement dans la géom^ trie, mais dans toutes les sciences physicomathématiques.

Comme philosophe, il a peut-être été aussi grand, mais il n’a pas été si heureux. La géométrie, qui, par la nature de son objet, doit toujours gagner sans perdre, ne pouvait manquer, étant ' maniée par un aussi grand génie, de faire des progrès très sensibles et apparents pour tout le monde. La philosophie se trouvait dans un état bien différent ; tout y était à commencer; et que ne coûtent point les premiers pas en tout genre? Le mérite de les faire dispense de celui d’en faire de grands. Si Descartes, qui nous a ouvert la route, n’y a pas été aussi loin que ses sectateurs le croient, il s’en faut beaucoup que les sciences lui doivent aussi peu que le prétendent ses adversaires. Sa Méthode seule au-

rait suffi pour le rendre immortel; sa Diop~ trique est la plus grande et la plus belle application qu’on eût faite encore de la géométrie à la physique ; on voit enfin dans ses ouvrages, même les moins lus maintenant, briller partout le génie inventeur. Si on juge sans partialité ces tourbillons devenus aujourd’hui presque ridicules, on conviendra, j’ose le dire, qu’on ne pouvait alors imaginer rien de mieux. Les observations astronomiques qui ont servi à les détruire ^ étaient encore imparfaites ou peu constatées : rien n’était plus naturel que de supposer un fluide qui transportât les planètes. Il n’y avait qu’une longue suite de phénomènes, de raisonnements et de calculs, et par conséquent une longue suite d’années, qui pût faire renoncer à une théorie si séduisante. Elle avait d’ailleurs l’avantage singulier de rendre raison de la gravitation des corps par la force centrifuge du tourbillon même, et je ne crains point d’avancer que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingégnieuses hypothèses que la philosophie ait jamais imaginées. Aussi a-t-il fallu, pour l’abandonner, que les physiciens aient été entraînés comme malgré eux par la théorie des forces centrales et par des expériences faites longtemps après. Reconnaissons donc que Descartes, forcé de créer une physique toute nouvelle, n’a pu la créer meilleure ; qu’il a fallu, pour ainsi dire, passer par les tourbillons pour arriver au vrai système du monde, et que, s’il s’est trompé sur les lois du mou-

▼ement, il a du moins deviné le premier qu’il devait y en avoir.

La métaphysique, aussi ingénieuse et aussi nouvelle que sa physique, a eu le même sortà peu près; et c’est aussi à peu près par les mêmes raisons qu’on peut la justifier, cartertle est aujourd’hui la fortune de ce grand homme, qu’après avoir eu des sectateurs sans nombre, U est presque réduit à des apologistes. Il se ^ompa sans doute en admettant les idées in- ^ B^es ; mais, s’il eût retenu de la secte péripa^ " téticienne la seule vérité qu’elle enseignait sur l’origine des idées par les sens, peut-être les erreurs qui déshonoraient cette vérité par leur alliage auraient été plus difficiles à déraciner. Descartes a osé du moins montrer «ux bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de l’opinion, de l’autorité, en uit mot des préjugés et de la barbarie; et, par jette révolte dont nous recueillons aujourd’hui les fruits, il a rendu à la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous ceux qu’elle doit à ses illustres successeurs;. On peut le regarder comme un chef de conjurés qui a eu le courage de s’élever le premier contre une puissance despotique et arbitraire, et qui , en préparant une ré^ VGlution éclatante, a jeté les fondements d’un gouvernement plus juste et plus heureux qu’il n’a pu voir établi. S’il a fini par croire tout expliquer, il a du moins' commencé par douter de tout; et les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins

parce que nous les tournons contre lui. ITatlleurs, quand les opinions absurdes sont înTÎ^ térées, on est quelquefois forcé, pour désabuser le genre humain, de les remplacer par d’autres erreurs, lorsqu’on ne peut mieux faire. L’incertitude et la vanité de l’esprit sont telles, qu’il a toujours besoin d’une opinion à laquelle il se fixe. C’est un enfant à qui il faut présenter un jouet pour lui enlever une arme dangereuse. Il quittera de lui-même ce jouet quand le temps de la raison sera venu.

En donnant ainsi le change aux pailosoplies, ou à ceux qui croient l’être, on leur apprend du moins à se défierdeleurslumières, et cette disposition est le premier pas vers la vérité. Aussi Descartes a-t-il été persécuté de son vivant, comme s’il fût venu l’apporter aux hommes.

Newton, à qui la route avait été préparée par Huyghens, parut enfin et donna à la philosophie une forme qu’elle semble devoir conserver. Ce grand génie vit qu’il était temps de bannir de la physique les conjectures et les hypothèses vagues, ou du moins de ne les donner que pour ce qu’elles valaient, et que cette science devait être unî^ quement soumise aux expériences et à la géométrie. C’est peut-être dans cette vue qu’il commença par inventer le calcul de l’infini et la méthode des suites, dont les usages si étendus dans la géométrie même, le sont encore davantage pour déterminer les effets compliqués que l’on observe dans la nature, où tout semble s’exécuter par des

■discolbs de l'bnciclop£dik. 4

«îspèces de progressions infinies. Les expériences de la pesanteur et les observations de -vepler firent découvrir au philosophe anglais a force qui retient les planètes dans leurs )rbites. Il enseigna tout ensemble et à disinguer les causes de leurs mouvements et à es calculer avec une exactitude qu’on n’aurait DU exiger que du travail de plusieurs siècles.

• Iréateur d’une optique toute nouvelle, il fit connaître la lumière aux hommes en la décomposant. Ce que nous pourrions ajouter à l’éloge de ce grand philosophe serait fort audessous du témoignage universel qu’on rend aijyourd’hui à ses découvertes presque innombrables et à son génie tout à la fois étendu, juste et profond. Cn enrichissant la philosoohie par une grande quantité de biens réels, d a mérité sans doute toute sa reconnais- •;ance ; mais il a peut-être plus fait pour elle en lui apprenant à être sage, et à contenir dans de justes bornes cette espèce d’audace ^ue les circonstances avaient forcé Descartes à lui donner. Sa Théorie du, Monde (car je ne veux )ts dire son Système) est aujourd’hui si généraement reçue, qu’on commence à disputer à ’auteur l'honneur de l’invention, parce qu’on iccuse d’abord les grands hommes de se romper, et qu’on finit par les traiter de plagiaires. Je laisse à ceux qui trouvent tout lans les ouvrages des anciens le plaisir de découvrir dans ces ouvrages la Cavitation des planètes, quand elle n’y serait pas. Mais en supposant môme que les Grecs en aient eu i’idée, ce qui n’était chez eux qu’un système

hasardé et romanesque est devenu une dé monstration dans les mains de Newton ; cette démonstration, qui n’appartient qu^ lui, lait le mérite réel de sa découverte:

et l'attraction sans un tel appui serait un;* hypothèse comme tant d’autres. Si quelqui' écrivain célèbre s'avisait de prédire aujourd'hui sans aucune preuve qu’on parviendri un jour à faire de l’or, nos descendants au raient-ils droit, sous ce prétexte, de vouloi; ôter la gloire du grand œuvre à un chimist.

qui en viendrait à bout? Et l’invention de lunettes en appartiendrait-elle moins à se auteurs, quand même quelques anciens n'an raient pas cru impossible que nous étendissions un jour la sphère de notre vue?

D’autres savants croient faire à Newton ui' reproche beaucoup plus fondé, en l’accusanî d’avoir ramené dans la physique les quulUét occultes des scolastiques et des anciens pM losophes. Mais les savants dont nous parion' sont-ils bien sûrs que ces deux mots, vides cb sens chez les scolastiques et destinés à mar quer un être dont ils crovaient avoir l’idée, fussent autre chose chez les anciens philo sophes que l’expression modeste de leur igno rance? Newton, qui avait étudié la nature ne se flattait pas d'en savoir plus qu'eux sa la cause première qui produit les phénomènes mais il n’employa pas le même langage, pour b pas révolter des contemporains qui n’auraîec pas manqué d’y attacher une autre idée qiii lui. Il se contenta de prouver que les tourbillons de Descartes ne pouvaient rendri

Ivjy —

•aison du mourement des planètes ; que les Phénomènes et les lois de la mécanique s’uaiasaient pour les renverser; qu’il y a une force par laquelle les planètes tendent unes vers les autres, et dont le principe nous est entièrement inconnu. Il ne rejeta point [impulsion ; il se borna à demander qu’on s’en servît plus heureusement qu’on n’avait fait jusqu’alors pour expliquer les mouvevements des planètes : ses désirs n’ont point encore été remplis, et ne le seront peut-être de longtemps. Après tout, quel mal auraiWl fait à la philosophie, en nous donnant lieu de penser que la matière peut avoir des propriétés que nous ne lui soupçonnions pas, et en nous désabusant de la confiance ridicule oé nous sommes de les connaître toutes I A l’égard de la métaphysique, il paraît que Nbwton ne l’avait pas entièrement négligée. 11 était trop grand philosophe pour ne pas sentir qu’elle est la base de nos connaissances, et qu’il faut chercher dans elle seule des notions nettes et exactes de tout : il paraît même, par les ouvrages de ce profond géomètre, qu’il était parvenu à se faire de telles notions sur les principaux objets qui l'avaient occupé. Cependant, soit qu’il fût peu content lui -même des progrès qu’il avait faits dans la métaphysique, soit qu’il crût difficile de.dbnner au genre humain des lumières bien satisfeisanteB ou bien étendues sur une science trop souvent incertaine et contentieuse, soit •mnn qu’il craignît qu’à l’ombre de son autorité on n’abusàt de sa métaphysique comme on

avait abusé de celle de Descartes pcaip soutenir des opinions dangereuses ou erronées, il s’abstint presque absolument d’en parler dans ceux de ses écrits qui sont les plus con- ; nus ; et on ne peut guère apprendre ce qu’il pensaitsurles différents objetsde cette science, que dans les ouvrages de ses disciples. Ainsi, comme il n’a causé sur ce point aucune révolution, nous nous abstiendrons de le considérer de ce côté- là.

Ce que Newton n’avait osé ou n’aurait peutêtre pu faire, Locke l’entreprit et l’exécuta avec succès. On peut dire qu’il créa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé la physique. 11 conçut que les abstractions et les questions ridicules qu'on avait jusqu’alors agitées, et qui avaient fait comme la substance de la philosophie, étaient la partie' qu’il fallait surtout proscrire^ Il chercha d^s ses abstractions et dans les abus des signes les causes principales de nos eiTeurs, et les y to)uva. Pour connaître notre âme, ses idées et ses affections, il n’étudia point les livres, parce qu’ils l’auraient mal instruit.: il se contenta de descendre profondément en lui- même; et, après s’être, pour ainsi dire, contemplé longtemps, il ne fit dans 'son traité de l* Entend emenf hu?nain que présenter aux hommes le miroir dans, lequel il s’était vu. En un mot, il réduisit la métaphysique à ce qu elle doit être en effet, la physique expérimentale de l’âme : œpèce de physique très différente de celle des corps, non-seulement par son objet, mais par la ma-

nière de l’envisager. Dans celle-ci on peut découvrir, et on découvre souvent des phénomènes inconnus ; dans l’autre, les faits aussi anciens que le monde existent également dans tous les hommes, tant pis pour qui croit en voir de nouveaux. La métaphysique raisonnable ne peut consister, comme la physique expérimentale, qu’à rassembler avec soin tous ces faits, à les réduire en un corps, à expliquer les uns par les autres, en distinguant ceux qui doivent tenir le premier rang et servir comme de base. En un mot, les principes de la métaphysique, aussi simples que les axiomes, sont les mêmes pour les philosophes et pour le peuple. Mais le peu de progrès que cette science a faits depuis longtemps montre combien il est rare d’appliquer heureusement ces principes, soit par la difficulté que renferme un pareil travail, soit peut-être aussi par l'impatience naturelle qui empêche de s’y borner. Cependant le titre de métaphysicien , et même de grand •métaphysicien , est encore assez commun dans notre siècle ; car nous aimons à tout prodiguer : mais qu’il y apeu de personnes véritablement dignes de ce nom I Combien y en a-t-il qui ne le méritent que par le malheureux talent d’obscurcir avec beaucoup de subtilité des idées claires, et de préférer, dans les notions qu’ils se forment, l’extraordinaire au vrai, qui est toujours simple? 11 ne faut pas s’étonner après cela si la plupart de ceux qu’on appelle métaphysiciens font si peu de cas les uns des autres. Je ne doute point que ce titre

»e soit bientôt une injure pour nos bons esprits, comme le nom de sophiste, qui pourtant signifie sage., avili en Grèce par ceux qui le portaient, fut rejeté par les vrais pMlosophes.

Concluons de toute cette histoire que l’Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d’elle. Il y a peutêtre plus loin des formes substantielles aux tourbillons, que des tourbillons à la gravitation universelle ; comme il y a peut-être un plus grand intervalle entre l’algèbre pure et l’idée de l'appliquer à la géométrie, qu’entre le petit triangle de Barrow et le calcul différentiel.

Tels sont les principaux génies que l’esprit humain doit regarder comme ses maîtres, et à qui la Grèce eût élevé des statues, quand même elle eût été obligée, pour leur faire place, d’abattre celle de quelques c(mquéraots.

Les bornes de ce discours préliminaire nous empêchent de parler de plusieurs philosophes illustres, qui, sans se proposer des vues aussi grandes que ceux dont nous venons de faire mention, n’ont pas laissé par leurs travaux de contribuer beaucoup à l’avanceraént des sciences , et ont pour ainsi dire levé un coin du voile qui nous cachait la vérité. De ce nombre sont Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes astronomiques , et la mécanique pour sa théorie de l’accélération ; Harvey, que la découverte de la circulation du sang rendra

immortel ; Huygbens , que nous avons déjà nommé, et qui, par des ouvrages pleins de force et de génie, a si bien mérité de la géométrie et de la physique; Pascal, auteur d’un traité sur la cycloïde, qu’on doit regarder comme un prodige do sagacité et de pénétration, et d’un traité de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l’air, qui nous a ouvert une science nouvelle ; génie universel et sublime, dont les. talents ne pourraient être trop regrettés par la philosophie, si la religion n’en avait pas profité; Malebranche, qui a si bien démêlé les erreurs des sens, et qui a connu celles de l’imagination, comme s’il n’avait pas été souvent trompé par la sienne; Bajle, le père de la physique expérimentale; plusieurs autres enfin, parmi lesquels doivent être comptés avec distinction les Vesale, les Sydenham, les Boerhaave, et une infinité d’anatomistes et de physiciens célèbres.

Entre ces grands hommes il en est un, • dont la philosophie, aujourd’hui fort accueillie et fort combattue dans le Nord de l’Europe, nous oblige à ne le point passer sous silence ; c’est l’illustre Leibnitz. Quand il n'aurait pour lui que la gloire, ou même que le soupçon d’avoir partagé avec Newton l’invention du calcul différentiel, il mériterait à ce titre une mention honorable. Mais c'est principalement par sa métaphysique que nous voulons l’envi.sager. Comme Descartes , il semble avoir reconnu l’insuffisance de toutes les solutions qui avaient été données jusqu’à

lui des questions les plus élevées, sur Tunion du corps et de l’âme, sur la Providence, sur la nature de la matière ; il paraît même avoir eu l’avantage d’exposer avec plus de force que personne les difficultés qu’on peut proposer sur ces questions ; mais, moins sage que Locke et Newton, il ne s’est pas contenté de former des doutes, il a cherché à les dissiper, et de ce côté-lâ il n’a peut-être pas été plus heureux que Descartes. Son principe de la raison suffisante, très beau et très vrai en lui-même, ne paraît pas devoir être fort utile à des êtres aussi peu éclairés que nous le sommes sur les raisons premières de toutes choses ses Monades prouvent tout au plus qu’il a vu mieux que personne qu’on ne peut se former une idée nette de la matière, mais elles ne paraissent pas faites pour la donner; son Harmonie preétublie semble n’ajouter qu’une difiiculté de plus à l’opinion de Descartes sur l’union du corps et de l’àrae ; enfin son système de V optimisme est peutêtre dangereux par le prétendu avantîige qu’il a d’expliquer tout. Ce grand homme paraît avoir porté dans la métaphysique plus de sagacité que de lumière ; mais de quelque manière qu’on pense sur cet article, on ne peut lui refuser l’admiration que méritent la grandeur de ses vues en tout genre, l’étendue prodigieuse de ses connaissances, et surtout l’esprit philosophique par lequel il a su les é:;lairer.

Nous finirons par une observation qui ne paraîtra pas surprenante à des philosophes.

Ce n’est guère de leur vivant que les grands hommes dont nous venons de parler ont changé la face des sciences. Nous avons déjà vu pourquoi Bacon n’a pointété chef de secte; deux raisons se joignent à celle que nous en avons apportée. Ce grand philosophe a écrit plusieurs de ses ouvrages dans une retraite à laquelle ses ennemis l’avaient forcé, et le mal qu'ils avaient fait à l’homme d’Ctat n’a pu manquer de nuire à l'auteur. D’ailleurs, uniquement occupé d’être utile, il a peut-être embrassé trop do matières, pour que ses contemporains dussent se laisser éclairer à la fois sur un si grand nombre d’objets. On ne permet guère aux grands génies d’en savoir tant ; on veut bien apprendre quelque chose d’eux sur un sujet borné, mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes ses idées sur les leurs. C’est en partie pour cette raison que les cmvrages de Descartes ont essuyé en France après sa mort plus de persécution que leur auteur n’en avait souffert en Hollande pendant sa vie; ce n’a été qu’avec beaucoup de peine que les école^s ont enfin osé admettre une physique qu’elles s’imaginaient être contraire à celle de Moïse. Newton, il est vrai, a trouvé dans ses contemporains moins de contradiction; soit que les découvertes géométriques par lesquelles il s’annonça et dont on ne pouvait lui disputer ni la propriété, ni la réalité, eussent accoutumé à l’admiration pour lui, et à lui rendre des hommages qui n’étaient ni trop subits ni trop forcés; soit que, par

sa supériorité, il imposât silence à Tenvie, soit enfin, ce qui paraît plus difficile à croire, qu’il eût affaire à une nation moins injuste que les autres. Il a eu l’avantage singulier de voir sa philosophie générale- . ment reçue en Angleterre de son vivant, et d’avoir tous ses compatriotes pour partisans et pour admirateurs. Cependant il s’en fallait biën que le reste de l’Europe fit alors le même accueil à ses ouvrages. Non-seulement ils étaient inconnus en France, mais la philosophie scolastique y dominait encore,. lorsque Newton avait déjà renversé la physique cartésienne; et les tourbillons étaient détruits avant que nous songeassions à les adopter.

Nous avons été aussi longtemps à les soutenir qu’à les recevoir. 11 ne faut qu’ouvrir nos livres, pour voir avec surprise qu’il n’y a pas encore trente ans qu’on a commencé en France à renoncer au cartésianisme. Le premier qui ait osé parmi nous se déclarer ouvertement newtonien, lest l’auteur du Discours sur la fi~ gure des astres^ qui joint à des connaissances géométriques très étendues cet esprit philosophique avec lequel elles ne se trouvent pas toujours, et ce talent d’écrire auquel on ne croira plus qu’elles nuisent, quand on aura lu ses ouvrages. Maupertuis a cru qu’on pouvait être bon citoyen sans adopter aveuglément la physique de son pays, et pour attaquer cette physique, il a eu besoin d’un courage dont on doit lui savoir gré. En effet, notre nation, singulièrement avide de nou-

veatftés dans les matières de goût, est, en; matière de sciënce, très attachée aax opinions anciennes. Deux dispositions si con-.

traires en apparence ont leurs principes dans plusieurs causes, et surtout dans cette ardeur de jouir, qui semble constituer notre ^ caractère. Tout ce qui est du ressort du sen-; timent n’est pas fait pour être longtemps cherché, et cesse d’être agréable dès qu’il ne se présente pas tout d’un coupi mais aussi l’ardeur avec laquelle nous nous livrons s’épuise bientôt, et Tâme, dégoûtée aussitôt que remplie, vole vers un nouvel objet qu’elle abandonnera de même.

Au contraire, ce n’est qu’à force de méditation que l’esprit parvient à ce qu'il cherche, mais, par cette raison, il veut jouir aussi longtemps qu’il a cherché, surtout lorsqu’il ne s’agit que d’une philosophie hypothétique et conjecturale, beaucoup plus riante que des calculs et des combinaisons exactes. Les physiciens attachés à leurs théories, avec le même zèle et par les mêmes motifs, que les artisans à leurs pratiques, ont, sur ce point, beaucoup plus de ressemblance avec le peuple qu’ils ne s’imaginent. Ræpectons toujours Descartes ; mais abandonnons sans peine des opinions qu’il a combattues lui-même un siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause avec celle de ses sectateurs. Le génie qu’il a montré en cherchant dans la nuit la plus sombre une route nouvelle, quoique trompeuse, n’était qu’à lui ; ceux qui l’ont osé suivre les premiers

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dans les ténèbres ont au moins marqué du courage; mais il n’y a plus de gloire à s’égarer sur ses traces depuis que la lumière est venue. Parmi le peu de savants qui défendent encore sa doctrine, il eût désavoué lui-même ceux qui n’y tiennent que par un attacboment servile à ce qu’ils ont appris dans leur enfance, ou par je ne sais quel préjugé national, la honte de la philosophie. Avec de tels motifs, on peut être le dernier de ses partisans ; mais on n’aurait pas eu le mérite d’être son premier disciple, ou plutôt on eût été son adversaire lorsqu’il n’y avait que de l’injustice à l’être. Pour avoir le droit d’admirer les erreurs d’un grand homme, il faut savoir les reconnaître, quand le temps les a mises au grand jour. Aussi les jeunes gens, qu’on regarde d’ordinaire comme' d’assez mauvais juges, sont peut-être les meilleurs dans les matières philosophiques et dans beaucoup d’autres, lorsqu’ils ne sont pas dépourvus de lumière; parce que, tout leur étant également nouveau, ils n’ont d’autre in-' térêt que celui de bien choisir.

Ce sont en effet les jeunes géomètres, tant de France que des pays étrangers, qui ont réglé le sort des deux philosophies. L’ancienne est tellement proscrite, que ses plus zélés partisans n’osent plus même nommer ces tourbillons dont ils remplissaient autrefois leurs ouvrages. Si le newtonianisme venait à être détruit de nos jours par quelque cause que ce pût être, injuste ou légitime, les sectateurs nombreux qu’il a maintenant

donné cent bouches, devaient bien aussi le donner un bandeau.

La philosophie, qui forme le goût dominari de notre siècle, semble, par les progrès qu’el' fait parmi nous, vouloir réparer le temj' qu’elle a perdu, et se venger de l’espèce c mépris que lui avaient marqué nos pères. ( mépris est aujourd’hui retombé sur l'érud:

tion, et n’en est pas plus juste pour avo changé d’objet. On s’imagine que nous avor tiré des ouvrages des anciens tout ce qu nous importait de savoir, et sur ce fondemei on dispenserait volontiers dc3 leur peine cen qui vont encore les consulter. Il semb) qu’on regarde l’antiquité comme un oracl qui a tout dit, et qu’il est inutile d’inte' roger; et on ne fait guère plus de cas aiyoud’hui de la restitution d'un passage qide la découverte d’un petit rameau de veiidans le corps humain. Mais comme il serr ridicule de croire qu’il n’y a plus rien à d couvrir dans l’anatomie, parce que les anal mistes se livrent quelquefois à des reche ches inutiles en apparence, et souvent util< * par leurs suites, il ne serait pas moins absun de vouloir interdire l’érudition, sous prétex; des recherches peu importantes auxquelh nos savants peuvent s’abandonner. C’est êti ignorant ou présomptueux de croire que tov soit vu dans quelque matière que ce puiss être, et que nous n’ayons plus aucun avai> tage à tirer de l’étude et de la lecture deanciens.

L’usage de tout écrire aujourd’hui en lar

gue vulgaire, a contribué sans doute à fortifier ce préjugé, et peut-être est plus pernicieux que le préjugé même. Notre langue s’étant répandue par toute l’Europe, nous avons cru qu’il était temps de la substituer à la langue latine , qui, depuis la renaissance des lettres, était celle de nos savants. J’avoue qu’un philosophe est beaucoup plus excusable d’écrire en français, qu’un Français de faire des vers latins; je veux bien même convenir que cet usage a contribué à rendre la lumière plus générale, si néanmoins c*est étendre rellepient l’esprit d’un peuple, que d’en étendre la superficie. Cependant il ré- •ulte de là un inconvénient que nous aurions dû prévoir. Les savants des autres nations, à qui nous avons donné l'exemple, ont cru avec raison qu’ils écriraient encore mieux' dans leur langue que dans la nôtre. L’Angleterre nous a donc imités ; l’Allemagne, où le latin semblait s’être réfugié, commence insensiblement à en perdre l’usage ; je ne doute pas qu’elle ne soit bientôt suivie par les Suédois, les Danois et les Russes. Ainsi, avant la fin du dix-huitiéme siècle, un philosophe qui voudra s’instruire à fond des découvertes de ses prédécesseurs, sera contraint de charger •a mémoire de sept à huit langues différentes, et, après avoir consumé à les apprendre le temps le plus précieux de sa vie, il mourra avant de commencer à s’instruire. L’usage de la langue latine, dont nous avons fait voir le ridicule dans le^ matières de goût, ne pourrait être que très utile dans les ouvrages de phi-

bsophie dont la clarté et la précision doi\rent ftiire tout le mérite, et qui n’ont besoin que d’une langue universelle et de convention. U serait donc à souhaiter qu’on rétablît cet usage; mais il n’y a pas lieu de t’espérer. L’abus dont nous osons nous plaindre est trop favorable à la vanité et à la par. sse, pour qu’on se flatte de le déraciner. Les philosophes, comme les autres écrivains, veulent 'être lus, et surtout de leur nation. S’ils se servaient d’une langue moins familière, ils auraient moins de bouches pour les célébrer, et on ne pourrait se vanter de les entendre. 11 est vrai qu’avec moins d’admirateurs ils auraient de meilleurs juges, mais c’est un avantage qui touche peu, parce que la réputation tient plus au nombre qu’au mériie de ceux qui la distribuent.

En récompense, car il ne faut rien outrer, nos livres de science semblent avoir acquis jusqu’à l’espèce d’avantage qui semblait devoir être particulier aux ouvrages de belleslettres. Un écrivain respectable, que notre siècle a eu le bonheur de posséder longtemps, et dont je louerais ici les différentes productions si je ne me bornais pas à l’envisager comme philosophe, a appris aux savants à secouer le joug du pédantisme. Supérieur dans l’art de mettre en leur jour les idéesles plus abstraites, il a su, par beaucoup de méthode, de précision et de clarté, les abaisser à la portée des esprits qu’on aurait cru les moins faits pour les saisir. Il a même osé prêter à la philosophie les ornements qui

semblaient lui être les plus étrangers, Qt qu’elle paraissait devoir s'interdire lea pltB sévèrement ; et cette hardiesse a été justifié par le succès le plus général etele plus flatteur. Mais, semblable à tous les écrivains originaux , il a laissé bien loin derrière lui ceux qui ont cru pouvoir l’imiter.

L'auteur de V Histoire nntureUe a suivi uné route toute différente. Rival de Platon et de Lucrèce, il a répandu dans son ouvrage, dont la réputation croît de jour en jour, cette noblesse et cette élévation de style qui sont si propres aux matières philosophiques, et qui dans les écrits du sage doivent être la peinture de son Ame.

Cependant la philosophie, en songeant à plaire, paraît n’avoir pas oublié qu’elle est principalement faite pour instruire ; c’est par cette raison que le goût des systèmes, plus propre à flatter l’imagination qu’à éclairer la raison, est aqjourd’hui presque absolument banni des bons ouvrages. Un de nos meilleurs philosophes, l’abbé de Condillac, semble lui avoir porté les derniers coups. L’esprit d’hypothèse et de conjecture poavait être autrefois fort utile, et avait meme été nécessaire pour la renaissance de la philosophie, parce qu’alors il s'agissait encore moins de bien penser que d’apprendre à penser par soi-même. Mais les temps sont changés, et un écrivain qui ferait parmi nous l’éloge des systèmes viendrait trop tard. Les avantages que cet esprit peut procurer maintenant sont en trop petit nombre pour balancer les in—

coQvénients qui en résultent; et si on prétend prouver Futilité des systèmes par un tr& petit nombre de découvertes qu’ils ont occasionnées autrefois, on pourrait de même conseiller à nos géomètres de s’appliquer à la quadrature du cercle, parce que les efforts de plusieurs mathématiciens, pour la trouver, nous ont produit quelques théorèmes. L’esprit de système est dans la physique ce que la métaphysique est dans la géométrie. S’il est quelquefois nécessaire pour nous mettre dans le chemin de la vérité, il est presque toujours incapable de nous y conduire par lui-même. Eclairé par l’observation de la nature , il peut entrevoir les causes des phénomènes; mais c’est au calcul à assurer, pour ainsi dire, l’existence de ces causes, en déterminant exactement les effets qu’elles peuvent produire, et en comparant ces effets avec ceux que l'expérience, nous découvre. Toute hypothèse, dénuée d’un tel secours, acquiert rarement ce degré de certitude qu’on doit toujours chercher dans les sciences naturelles, et qui néanmoins se trouve si peu dans ces conjectures frivoles qu’on honore du nom de systèmes. S’il ne pouvait y en avoir que de cette espèce, le principal mérite du physicien serait, à proprement parler, d’avoir l’esprit de système et de n’en faire jamais. A l’égard de l’usage dans les autres sciences, mille expériences prouvent combien il est dangereux.

La physique est donc uniquement bornée aux observations et aux calculs; la médecine

à Thistoire du corps humain, de ses maladies et de leurs remèdes; l’histoire naturelle à la description détaillée des végétaux, des animaux et des minéraux ; la chimie à la composition et à la décomposition expérimentale des corps ; en un mot, toutes les sciences renfermées dans les faits, autant qu’il est possible, et dans les conséquences qu’on en peut déduire, n’accordent rien à l’opinion que quand elles y sont forcées. Je ne parle point de la géométrie, de l’astronomie et de la mécanique, destinées par leur nature à aller toujours en se perfectionnant de plus en plus.

On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique, si à la mode aujourd’hui, qui veut tout voir et ne rien supposer, s’est répandu jusque dans les bel les -lettres; on prétend même qu’il est nuisible à leurs progrès, et il est difficile de se le dissimuler. Notre siècle, porté à la combinaison et à l’analyse, semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment. Ce n’^t pas que les passions et le goût n’aient une logique qui leur appartient, mais cette logique a des principes tout différents de ceux de la logique ordinaire : ce sont ces principes qu’il faut démêler en nous; et c’est, il faut l’avouer, de quoi une philosophie commune est peu capable. Livrée tout entière à l’examen des perceptions tranquilles de l’âme, il lui est bien plus facile d’en démêler les nuances que celles de nos passions, ou en général des sentiments vifs qui nous affec-

tent Et comment cette espèce de sentiments ne serait-elle pas difficile à analyser avec justesse? Si, d’un côté, il faut se livrer à eux pour les connaître, de l’autre, le temps où l’âme en est affectée est celui où elle peut les étudier le moins. Il faut pourtant convenir que cet esprit de discussion a contribué à affranchir notre littérature de l’admiration aveugle des anciens ; il nous a appris à n’estimer en eux que les beautés que nous serions contraints d’admirer dans des modernes. Mais c’est peut-être aussi à la môme source que nous devons je ne sais quelle métaphysique du cœur, qui s’est emparée de nos théâtres; s’il ne fallait pas l’en bannir entièrement, encore moins fallait-il l’y laisser régner. Cette anatomie de l’àme s’est glissée jusque dans nos conversations ; on y disserte, on n’y parle plus ; et nos sociétés ont perdu leurs principaux agréments, la chaleur et la gaieté.

Ne soyons donc pas étonnés que nos ouvrages d’esprit soient en général inférieurs â ceux du siècle précédent. On peut même en trouver la raison dans les efforts que nous faisons pour surpasser nos prédécesseurs. Le goût et l’art d’écrire font en peu de temps des progrès rapides , dès qu’une fois la véritable route est ouverte ; à peine un grand génie a-t-il entrevu le beau, qu’il l’aperçoit dans toute son étendue, et l’imitation de la belle nature semble bornée à de certaines limites qu’une génération ou deux tout au plus ont bientôt atteintes ; il

ne reste à la génération suivante que d’imiter; mais elle ne se contente pas de ce partage; les richesses qu’ello a acquises, autorisent le désir de les accroître; elle veut ^ ajouter à ce qu’elle a reçu, et manque le but en cherchant à te passer. On a donc tout à la fois plus de principes pour bien juger, un 'plus grand fonds de lumières, plus de bons 'juges, et moins de bons ouvrages; on ne dit

f )oint d’un livre qu’il est bon, mais que c’est e livre d’un homme d’esprit. C’est ainsi que le siècle de Démétrius de Phalère a succédé immédiatement à celui de Démosthène, le siècle de Lucain et de Sénèque à celui de Cicéron et de Virgile, et le nôtre à celui de Louis XIV.

Je ne parle ici que du siècle en général, car je suis bien éloigné de faire la satire de •quelques hommes d’un mérite rare avec qui nous vivons. La constitution physique du monde littéraire entraîne, comme celle du monde matériel, des révolutions forcées dont il serait aussi injuste de se plaindre que du changement des saisons. D’ailleurs, comme nous devons au siècle de Pline les ouvrages admirables de Quintilien et de Tacite, que la génération précédente n’aurait peut-être pas été en état de produire, le nôtre laissera à la postérité des monuments dont il a droit de se glorifier. Un poète célèbre par ses talents et par ses malheurs a effacé Malherbe dans ses odes, et Marot dans ses épigrammes et dans ses épîtres. Nous avons vu naître le seul poème épique que la France puisse opposer

à ceux des Grecs, des Romains, des Italiens, des Anglais et des Espagnols. Deux hommes illustres, entre lesquels notre nation semble partagée, et que la postérité saura mettre chacun à sa place, se disputent la gloire du cothurne, et l’on voit encore avec un extrême plaisir leurs tragédies après celles de Corneille et de Racine. L'un de ces deux hommes, le même à qui nous devons la HenriadCy sûr d’obtenir parmi le très petit nombre de grands poètes une place distinguée, et qui n'est qu'à lui, possède en même temps au plus haut degré un talent que n’a eu presque aucun poète, même dans un degré médiocre : celui d’écrire en prose. Personne n’a mieux connu l’art si rare de rendre sans effort chaque idée par le terme qui lui est

} )ropre, d’embellir tout sans se méprendre sur e coloris propre à chaque chose ; enfin (ce qui caractérise plus qu’on ne pense les grands écrivains), de n’être jamais ni au-dessus ni au-dessous de son sujet. Son Essai sur le siècle de Louis XIV est un morceau d’autant plus précieux que l’auteur n’avait en ce genre aucun modèle, ni parmi les anciens, ni parmi ' nous ; son Histoire de Charles XII, par la rapidité et la noblesse du style, est digne du héros qu’il avait à peindre; ses pièces fugitives, supérieures à toutes celles que nous estimons le plus, suffiraient, par leur nombre et par leur mérite, pour immortaliser plusieurs écrivains. Que ne puis-je, en parcourant ici ses nombreux et admirables ouvrages, payer à ce génie rare le tribut d’éloges qu’il mérite.

qu’il a reçu tant de fois de ses compatriotes, des étrangers et de ses ennemis, et auquel la postérité mettra le comble quand il ne pourra plus en jouir 1

Ce ne sont pas là nos seules richesses. Un écrivain judicieux, aussi bon citoyen que grand philosophe, nous a donné sur les principes des lois un ouvrage décrié par quelques Français, applaudi par la nation et admiré de toute TlCurope, ouvrage qui sera un monument immortel du génie et de la vertu de son auteur, et des progrès de la raison dans un siècle dont le milieu sera une époque mémorable dans l’histoire de la philosophie. D’excellents auteurs ont écrit l’histoire ancienne et moderne; des esprits justes et éclairés Font approfondie. La comédie a acquis un nouveau genre qu’on aurait tort de rejeter, puisqu’il en résulte un plaisir de plus, et que d’ailleurs ce genre même n'a pas été aussi inconnu des anciens qu’on voudrait nous le persuader. Enfin, nous avons plusieurs romans qui nous empêchent de regretter ceux du dernier siècle.

Les beaux-Ürts né sont pas moins en honneur dans notre nation. Si j’en crois les amateurs éclairés, notre école de peinture est la première de l’Europe , et plusieurs ouvrages de nos sculpteurs n’auraient pas été désavoués par les anciens. La musique est peutêtre, de tous ces arts, celui qui a fait, depuis quinze ans, le plus de progrès parmi nous.

Grâce aux travaux d’un génie mâle , hardi et fécond, les étrangers, qui ne pouvaient souf-

frir nos symphonies, commencent à les goûter, et les Français paraissent enfin persuadés que Lully avait laissé dans ce genre beaucoup à faire. Rameau , en poussant la pratique de son art à un si haut degré de perfection, est devenu tout ensemble le modèle et l’objet de la jalousie d’un grand nombre d’artistes qui le décrient en s’efforçant de l’imiter; mais, ce qui le distingue plus particulièrement, c’est d’avoir réfléchi avec beaucoup de succès sur la théorie de ce même art, d’avoir su trouver dans la base fondamentale le principe de l’harmonie et de la mélodie; d’avoir réduit, par ce moyen, à des lois plus certaines et plus simples, une science livrée avant lui à des règles arbitraires ou dictées par une expérience aveugle. Je saisis avec empressement l’occasion de célébrer cet artiste philosophe dans un discours destiné principalement à l’éloge des grands hommes, l^n mérite, dont il a forcé notre siècle à convenir, ne sera bien connu que quand le temps aura fait taire l’envie; et son nom , cher à la partie de notre nation la plus éclairée, ne peut blesser ici personne; mais, dût-il déplaire à quelques prétendus Mécènes, un philosophe serait bien à plaindre si , môme en matière de sciences et de goût , il ne se permettait pas de dire la vérité.

Voilà les biens que nous possédons. Quelle idée ne se formera-t-on pas de nos trésors littéraires, si l’on joint aux ouvrages de tant de grands hommes les travaux de toutes les compagnies savantes destinées à maintenir le

goût des sciences et des lettrés, et à qui nous devons tant d’excellents livres! Dépareillés sociétés ne peuvent manquer de produire dans un Etat de grands avantages, pourvu qu’en les multipliant à l’excès on n’en facilite point l’entrée à un trop grand nombre de gens médiocres; qu’on en bannisse toute inégalité propre à éloigner ou à rebuter des hommes faits pour éclairer les autres; qu’on n’y connaisse d’autre supériorité que celle du génie; que la considération y soit le prix du travail ; enfin , que les récompenses y viennent chercher les talents, et ne leur soient point enlevées par l’intrigue ; car, il ne faut pas s’y tromper, on nuit plus au progrès de l’esprit en plaçant mal les récompenses qu’en les supprimant Avouons môme , à l’honneur des lettres, que les savants n’ont pas toujours besoin d’être récompensés pour se multiplier : témoin l’Angleterre, à qui les sciences doivent tant, sans que le gouvernement fasse rien pour elles. Il est vrai que la nation les considère, qu’elle les respecte même; et cette espèce de récompense, supérieure à toutes les autres, est sans doute le moyen le plus sûr de faire fleurir les sciences et les arts, parce que c’est le gouvernement qui donne les places, et le public qui distribue l’estime. L’amour des lettres, qui est un mérite chez nos voisins, n’est encore, à la vérité, qu’une mode parmi nous, et ne sera peut-être jamais autre chose; mais, quelque dangereuse que soit cette mode , qui , pour un Mécène éclairé , produit cent amateurs ignorants et

orgueilleux, peut-être lui sommes-nous redevables de n’ôtre pas encore tombés dans la barbarie, où une foule de circonstances tendent à nous précipiter.

On peut r^arder comme une des principales cet amour du faux bel esprit qui protège l’ignorance, qui s’en' fait honneur, et qui la répandra universellement tôt ou tard. Elle sera le fruit et le terme du mauvais goût ; j’ajoute qu’elle en sera le remède, car tout a des révolutions réglées, et l’obscurité se terminera par un nouveau siècle de lumière.

Nous serons plus frappés du grand jour apr^ avoir été quelque temps dans les ténèbres.

Elles seront comme une espèce d’anarchie très funeste par elle-même, mais quelquefois utile par ses suites. Gardons-nous pourtant de souhaiter une révolution si redoutable. La barbarie dure des siècles : il semble que ce soit notre élément ; la raison et le bon goût ne font que passer.

Ce serait peut-être ici le lieu de repousser les traits qu’un écrivain éloquent et philosophe ’ a lancés depuis peu contre les sciences et les arts, en les accusant de corrompre les mœurs. Il nous siérait mal d’être de son sen*

I M. Rousseau de Genève, autenr de la partie de V Encyclopédie (\\x\ concerne la musique, et dont nous espérons que le public sera très saiisfail. a composé un discours fort éloqueni. pour prouver que le rétablissement des sciences et des arts a «’orrompu les mœurs. Ce discours a été couronné en 1750 nar l'Académie de Dijon, avec les plus grands doges. 11 a été imprimé a Paris au commencement de cette année 1751, et il a fait beaucoup d’honneur % son auteur.

tiraent à la tête d’un ouvrage tel que celtd-ci. ' L’homme de mérite dont nous parlons semble avoir donné son suffrage à notre travail par le zèle et le succès avec lequel il y a con- ' couru. Nous ne lui reprocherons point d’avoir confondu la culture de l’esprit avec l’abus qu’on en peut faire. Il nous répondra sans doute que cet abus en est inséparable ; mais nous le pnerons d’examiner si la plupart de» maux qu’il attribue aux sciences et aux arts ne sont point dus à des causes toutes différentes, dont l’énumération serait ici aussi longue que délicate. Les lettres contribuent certainement à rendre la Société plus aimable. 11 serait difficile- de prouver que les hommes en sont meilleurs et la vertu plus commune; mais c’est un privilège qu’on peut disputer à la morale même, et, pour dire encore plus, faudra-t-il proscrire les lois parce que leur nom sert d’abri à quelques crimes dont les auteurs seraient punis dans une république de sauvages? Enfin, quand nous ferions ici au désavantage des connaissances humaines un aveu dont nous sommes bien éloignés, nous le sommes encore plus de croire qu'on gagnât à les détruire. Les vices ' nous resteraient, et nous aurions l’ignorance de plus.

Finissons cette histoire des sciences en tqv •marquant que les différentes formes de gou,jvemem^t, qui influent tant sur les esprits et sur la culture des lettres, déterminent aussi [les espèces de connaissances qui doivent |»’iiifr- 'cipalement y fleurir, et dont chacune a son

mérite particulier. Il doit y avoir en général, dans une république, plus d’orateurs, d’historiens et de philosophes, et, dans une monarchie, plus ae poètes, de théologiens et de géomètres. Cette règle n’est pourtant pas si absolue qu’elle ne puisse être altérée et modifiée par une infinité de causes.

I Après les réflexions et les vues générales que nous avons cru devoir placer à la tête de cette Encyclopédie, il est temps enfin d’instruire plus particulièrement le public sur l’ouvrage que nous lui présentons. Le prospectus, qui a déjà été publié dans cette vue, et dont M. Diderot, mon collègue, est l’auteur, ayant été reçu de toute l’Europe avec les plus grands éloges, je vais en son nom le remettre ici de nouveau sous les yeux du public , avec les changements et additions qui nous ont paru convenables à l’un et à. l’autre.

On ne peut disconvenir que depuis le renouvellement des lettres parmi nous, on ne doive en partie aux dictionnaires les lumières générales qui se sont répandues dans la société, et ce germe de science, qui dispose insensiblement les esprits à des connaissances plus profondes. L’utilité sensible de ces sortes d’ouvrages les a rendus si communs que nous sommes plutôt aujourd’hui dansi le cas de. les justifier que d'en faire l’éloge. On prétend qu’en multipliant les secours et la facilité de s’instruire, ils contribueront déteindre le goût du travail et de l’étude. « Pour nous, nous croyons être bien fondés à soute-

nir que c’est à la manie du bel esprit et à Tabus de la philosophie, plutôt qu’à la multitude des dictionnaires, qu’il faut attribuer notre paresse et la décadence du bon goût* Ces sortes de collections peuvent tout au plus servir à donner quelques lumières à ceux qui, sans ce secours, n’auraient pas eu le courage de s’en procurer ; mais elles ne tiendront jamais lieu de livres à ceux qui chercheront à s’instruire; les dictionnaires, par leur forme môme, ne sont propres qu’à être consultés, et se refusent à toute lecture suivie. Quand nous apprendrons qu’un homme de lettres, désirant d’étudier l’histoire à fond, aura choisi pour cet objet le dictionnaire de Moreri, nous conviendrons du reproche que l’on veut nous faire. Nous aurions peut-être plus de raison d’attribuer l’abus prétendu dont on se plaint à la multiplication des méthodes, des éléments, des abrégés et des bibliothèques, si nous n’étions persuadés qu’on ne saurait trop faciliter les moyens de s’instruire. On abrégerait encore davantage ces moyens en réduisant à quelques volumes tout ce que les hommes ont découvert jusqu’à nos jours dans les sciences et dans les arts. Ce projet, en y comprenant même les faits historiques réellement utiles, ne serait peut-être pas impossible dans l’exécution, il serait du moins à souhaiter qu'on le tentât, nous ne prétendons aujourd’hui que l’ébaucher ; et il nous débarrasserait enfin de tant de livres, dont les auteurs n’ont fait que se copier les uns les autres.

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Ce qui doit nous rassurer contre la satire des Dictionnaires, c’est qu’on pourrait faire le même reproche sur un fondement aussi peu solide aux journalistes les plus estimables. Leur but n’est-il pas essentiellement d’exposer en raccourci ce que notre siècle ajoute de lumières à celles des siècles précédents ; d’apprendre à se passer des originaux et d’arracher par conséquent ces épines que nos adversaires voudraient qu’on laissât?

Combien de lectures inutiles dont nous nous serions dispensés par de bons extraits I

Nous avons donc cru qu'il importait d’avoir un dictionnaire qu’on pût consulter sur toutes les matières des arts et des sciences, et qui servît autant à guider ceux qui se sentent le courage de travailler à l’instruction des autres, qu’à éclairer ceux qui ne s’instruisent que pour eux-mêmes.

Jusqu’ici, personne n'avait conçu un ouvrage aussi grand , ou du moins personne ne l’avait exécuté. Leibnitz , de tous les savants le plus capable d’en sentir les difficultés, désirait qu’on les surmontât. Cependant on avait des encyclopédies, et Leibnitz ne l’ignorait pas, lorsqu’il en demandait une.

La plupart de ces ouvrages parurent avant le siècle dernier, et ne furent pas tout à fait méprisés. On trouva que s’ils n’annonçaient pas beaucoup de génie, ils marquaient au moins du travail et des connaissances. Mais que serait-ce pour nous que ces encyclopé- |dies? Quel progrès n’a-t-on pas fait depuis dans les sciences et dans les arts? Combien

de vérités découvertes aujourd’hui qu’on n’entrevoyait pas alors? La vraie philosophie était au berceau; la géométrie de l’infini n’était pas encore ; la physique expérimentale se montrait à. peine; il n’y avait point de dialectique; les lois de la saine critique étaient entièrement ignorées. Les auteurs célèbres en tout genre dont nous avons parlé dans ce discours, et leurs illustres disciples, ou n’existaient pas, ou n’avaient pas écrit. L’esprit de recherche et d’émulation ii’aniraait pas les sa- ’ vants; un autre esprit moins fécond peutêtre, mais plus rare , celui de justesse et de méthode, ne s’était point soumis; les différentes parties de la littérature, et les académies dont les travaux ont porté si loin les sciences et les arts, n’étaient pas institués.

Si les découvertes des grands hommes et des compagnies savantes dont nous venons de parler, offrirent dans la suite de puissants secours pour former un Dictionnaire encyclopédique, il faut avouer aussi que l’augmentation prodigieuse des matières rendit, à d’autres égards, un tel ouvrage beaucoup plus difficile; mais ce n’est point à nous à juger si les successeurs des premiers encyclopédistes ont été hardis ou présomptueux ; et nous les laisserions tous jouir de leur réputation , sans en excepter Ephraïm Chambei's, le plus connu d’entre eux, si nous n’avions dos raisons particulières de peser le mérite de celui-ci.

V Encyclopédie de Chambers, dont on a publié à Londres un si grand nombre d’éditions rapides; cette Encyclopédie, qu'on vient

de traduire tout récemment en italien, et. qui,, de notre aveu., mérite en Angleterre et chez l’étranger l’honneur qu’on lui rend , nteût.

peut-être jamais été faite, si avant qu’elle parût en anglais, nons n’avions eu dans nor tre langue des ouvrages où Chambers a puisÀsans mesure et sans choix la plus grande partie des choses dont il a composé son Dictionnaire. Qu’en auraient donc pensé nos Français sur une traduction pure et simple ?

il eût excité l’indignation des savants , et le, cri du public, à qui on n’eût présenté, sous un, titre fastueux et nouveau, que des richesses qu’il possédait depuis longtemps. - Nous ne refusons point à cet auteur la justice qui lui est due. Il a bien senti le mérite de l’ordre encyclopédique, ou de la chaîne par laquelle on peut descendre sans interruption des premiers principes d’une science ou .d’un art jusqu’à ses conséquences les plus éloignées, et remonter de ces conséquences les plus .éloignées jusqu’à ses premiers, principes ; passer imperceptiblement de cette science ou de cet art à. un autre, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi , faire sans s’égarer le tour du monde littéraire. Nous convenons avec lui que le= plan et le dessein de son Dictionnaire sont excellents, et que si l’exécution en était portée à un certain degré de perfection, il contribuerait plus i lui^seul, au progrès de la vraie science que la moitié des livres connus. Mais, malgré toutes les obligar tiens que^ noua avons à cet auteur, et l’utiiité considérable que nous avons retirée de so»

DISCOURS Dï l'esctciopIdis. B

jntrail, nous n’avons pu nous empêcher de voir fDt’il restait beaucoup à y ajouter. En effet, conçort-on que tout ce qui concerne les sciences ëK les arts puisse être renfermé en deux vokmes in-folio? La nomenclature d’une matière aussi étendue en fournirait un elle !«i^e, si elle était complète. Combien donc se doit-il pas y avoir dans son ouvrage d’arîiêres omis ou tronqués ?

Ce ne sont point ici des conjectures. La traduction entière du Charabers nous a passé 9o«s les yeux, et nous avons trouvé une mulùtode prodigieuse de choses à désirer dans Les sciences; dans les arts libéraux, un mot ijè" fl fallait des pages; et tout à suppléer ians les arts mécaniques. Chambers a lu des ‘frres, mais il n’a guère vu d’artistes ; cepen- -iJant, il y a beaucoup de choses qu’on n’apl^rend que dans les ateliers. D’ailleurs, Il ien est pas Ici des omissions comme dans na autre ouvrage. Un article omis dans un -lïctionnaire commun le rend seulement ^ imparfait Dans une Encyclopédie, il rompt Tenchaînement et nuit à la forme et au fond; Pt a a fallu tout l’art d’Ephraïm Chambers ’;OTT pallier ce défaut

Sais , sans nous étendre davantage sur fÊacyclopédie anglaise, nous annonçons que r«tfvrage de Chambers n’est point la base «îque sur laquelle nous avons élevé; que Tm a refait un grand nombre de ses articles; pe Ton n’a employé presqu’aucun des autres aa» addition, correction ou retranchement, 4lfo’îl rentre simplement dans la classe des

auteurs que nous avons particulièremeal consultés. Les éloges qui furent donnés il y a six ans au simple projet de la traduction de l’Encyclopédie anglaise, auraient été pour nous un motif suffisant d’avoir recours à cette Encyclopédie, autant que le bien de notre ouvrage n’en souffrirait pas.

La partie mathématique est celle qui nous a paru mériter leplusd’ètre conservée; mak on jugera, par les changements considérables qui y ont été faits, du besoin que cette partie et les autres avaient d’une exacte révision.

Le premier objet sur lequel nous nous sommes écartés de l’auteur anglais, c’e^ l’arbre généalogique qu’il a dressé de« sciences et des arts, et auquel nous avons cru devoir en substituer un autre. Cette partie de notre travail a été suffisamment développée plus haut. Elle présente à nos lecteurs le canevas d’un ouvrage qui ne se peut exécuter qu’en plusieurs volumes iafolio, et qui doit contenir un jour toutes 1® connaissances des hommes.

A l’aspect d’une matière aussi étendue, :fl n’est personne qui ne fasse avec nous la réflexion suivante. L’expérience journalière n’apprend que trop combien il est difficile k uu auteur de traiter profondément de k science ou de l’art dont il a fait toute sa vk une étude particulière. Quel homme peut donc être assez hardi et assez borné pour entreprendre de traiter seul de toutes le sciences et de tous les arts?

Nous avons inféré de là que pour soutenî^

un poids aussi grand que celui que nous avions . à porter, il était nécessaire de le partager; et sur-le-champ nous avons jeté les yeux sur un nombre suffisant de savants et d’artistes, d’artistes habiles et connus par leurs talents; de savants exercés dans les genres particuliers qu’on avaità confier à leurtravail. Nous avons distribué à chacun la partie qu’il lui convenait; quelques-uns même étaient en possession de la ■ leur, avant que nous nous chargeassions de cet ouvrage. Le public verra bientôt leurs noms, et nous ne craignons point qu'il nous les reproche. Ainsi, chacun n’ayant été occupé que de ce qu’il entendait, a été en état de juger jainement de ce qu’en ont écrit les anciens et les modernes, et d’ajouter aux secours qu’il en a tirés, des connaissances puisées dans son propre fonds. Personne ne s’est avancé sur le terrain d’autrui, et ne s’est mêlé de ce qu’il n’a peut-être jamais appris; et nous avons en plus de méthode, de certitude, d’étendue et de détails, qu’il ne peut y avoir dans la pliqpart des lexicographes. Il est vrai que ce plan a réduit le mérite d’éditeur à peu de chose, mais il a beaucoup ajouté à la perfection de l’ouvrage, et nous penserons toujours nous être acquis’ assez de gloire, si le public est satisfait. En un mot, chacun de nos collègues w fait un dictionnaire de la partie dont il s’est chargé, et nous avons réuni tous ces dictionnaires ensemble.

Nous croyons avoir eu de bonnes raisons

E our suivre dans cet ouvrage l’ordre alphaétique. 11 nous a paru plus facile et plus

Cfoîmnode pour nos lecteurs, qui, désirant ’de s’instruire sur la signification d’un mot, le trouveront plus aisément dans un dictionnaire alphabétique que dans tout autre. Si nous eussions traité toutes les sciences séparément en faisant de chacune un dictionnaire particulier, non-seulement le prétendu désordre de la succession alphabétique aurait eu lieu dans ce nouvel arrai^gement; mais une telle méthode auraitété sujette à des inconvénients considérables parlé grand nombre de mots communs à différentes sciences, et qu’il aurait fallu répéter plusieurs fois, ou placer au Ifasard.

D’un autre côté, si nous eussions traité de chaque science séparément et dans un discours suivi, conformé à l’ordre des idées, et non à celui des mots, la forme de cet ouvrage eût été encore moins commode, pour le ,plus grand nombredenos lecteurs, qui n’y auraient rien trouvé qu’avec peine ; l'ordre encyclopédique des sciences et des arts y eût peu gagné, et l’ordre encyclopédique des mots, ou plutôt des objets par lesquels les sciences se communiquent et se touchent, y aurait infiniment perdu. Au contraire, rien de plus facile dans le plan que nous avons suivi que de satisfaire à l’un et à l’autre ; c’est ce que nous avons détaillé ci-dessus. D’ailleurs, s’il eût été question de faire de chaque science et de chaque art un traité particulier dans la forme ordinaire, et de réunir seulement ces différents traités sous le titre d’Encyclopédie, il eût été bien plus difficile de rassembler pour cet ouvrage un si grand nombre de personnes, et la plu-

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part de nos collègues auraient sans doute mieux aimé donner séparément leur ouvrage, que de le voir confondu avec un grand nombre d’autres. De plus, en suivant ce dernier plan, nous eussions été forcés de renoncer

{ >resque entièrement à Tusage que nous vouions faire de l’Encyclopédie anglaise, entraînés tant par la réputation de cet ouvrage, que par l’ancien Prospectus, approuvé du public, et auquel nous désirions de nous conformer. La traduction entière de cette Encyclopédie nous a été remise entre les mains par les libraires, qui avaient entrepris de la publier; nous l'avons distribuée à nos collègues qui ont mieux aimé se charger de la revoir, de la corriger et de l’augmenter, que de s’engager, sans avoir, pour ainsi dire, aucuns matériaux préparatoires. Il est vrai qu’une grande partie de ces matériaux leur a été inutile, mais du moins elle a servi à leur faire entreprendre plus volontiers le travail qu’on espérait d’eux; travail auquel plusieurs se sèraient peut-être refusés, s’ils avaient prévu ce qu’il leur devait coûter de soins. D’un autre côté, qiielques-uns de ces savants, en possession de leur partie, longtemps avant que nous fussions éditeurs, l’avaient déjà’ fort avancée en suivant l’ancien projet de l’ordre alphabétique; il nous eût, par conséquent, été impossible de changer ce projet, quand même nous aurions été moins disposés à l’approuver. Nous savions enfin, ou du moins nous avions lieu de croire qu’oa n’avait fait à l’auteur anglais, notre modèle, ,

aucunes difficultée sur l’ordre alphabétique auquel 11 s'était assujetti. Tout se réunissait donc pour nous obliger de rendre cet ouvrage conforme à un plan que nous aurions suivi par choix, si nous en eussions été les maîtres.

La seule opération dans notre travail qui suppose quelque intelligence, consiste à remplir les vides qui séparent deux sciences ou deux arts, et à renouer la chaîne dans les occasions où nos collègues se sont reposés les uns sur les autres de certains articles, qui, paraissant appartenir également à plusieurs d’entre eux, n’ont été ' faits par aucun. Mais afin que la personne chargée .d’une partie ne soit point comptable des fautes qui pourraient se glisser dans des morceaux surajoutés, nous aurons l’attention de distinguer ces morceaux par une étoile. Nous tiendrons exactement la parole que nous avons donnée : le travail d’autrui sera sacré pour nous, et nous ne manquerons pas de consulter l’auteur, s’il arrive dans le cours de l'édition que son ouvrage nous paraisse demander quelque changement considérable.

Les différentes mains que nous avons em- ’ ployées ont apposé à chaque article comme le sceau de leur style particulier, ainsi que s celui du style propre à la matière et à l’objet d’une partie. Un procédé de chimie ne sera > point du même ton que la description des ‘ bains et des théâtres anciens, ni la manœuvre d’un serrurier, exposée comme les recherches d’un théologien, sur un point de dogme ou de discipline. Chaque chose a son

colopis, et ce serait confondre les genres que de .Vos véduire *^i^e certaine uniformité. La pureté du style, la clarté et la précision sont les seules qualités qui puissent être communes à tous les articles» et nous espérons qu’on les y remarquera. Sans permettre davantage,, ce serait, s’exposer à Ja monotonie, et ,au dégoût qui sont, presque. inséparables < des ouvrages étendus, et que Textrême var riété des matières doit écarter de celui-ci.

Nous en avons, dit assez pour, instruire le public de la nature d’une entreprise à laquelle il a paru s’intéresser ; des avantages généraux qui en résulteront, si elle est bien exécutée ; . du: bon ou du mauvais, succès- de ceux qui ., l’ont tentée avant nous; cfô, l'étendue de son objet; de l’ordre auquel nous nous. sommes, assujettis ; de la distribution qu’on a . faite de chaque partie, et de nos fonctions, d’éditeurs.. Nous allons maintenant passer aux principaux, , détails de l’exécution.

Toute la matière de Y Encyclopédie peut se réduire à trois chefs,, les sciences, les arts libéraux et les arts mécaniques^. Nous commencerons par ce qui concerne, les sciences et les arts libéraux,; et nous finirons, par les arts mécaniques.

On- ai beaucoup écrit sur les sciences. Les traités sur les, arts libéraux se sont multipliés sans .nombre; la république des lettres en. est inondée., Mais combien peu donnent, lés. vrais principes î Combien d’autres les noyent dans une. anluence de paroles, ou les perdent dans des ténèbres affectées? Cûmbiea dont l’auto--

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rité en impose, et chez qui une erreur placée à côté d*une vérité, ou décrédite celle-ci, ou s’accrédite elle-même à la faveur de ce Toisinage ? On eût mieux fait sans doute d’écrire moins et d’écrire mieux.

' Entre tous les écrivains, on a donné la préférence à ceux qui sont généralement reconnus pour les meilleurs. C’est de là que les * principes ont été tirés. A leur exposition claire et précise, on a joint des exemples ou des autorités constamment reçues. La coutume vulgaire est de renvoyer aux sources, ou de citer d’une manière vague, souvent infidèle, et presque toujours confuse ; en sorte que dans les diSérentes parties dont un article est composé, on ne sait exactement quel auteur on doit consulter sur' tel ou tel point, ou' s’il faut les consulter tous, ce qui rend la vérification longue et pénible. On S’est attaché, ^autant qu'il a été possible^ à éviter cet inconvénient, en citant dans le corps même des articles les auteurs sur le témoignage 'desquels on s'est appuyé ; rapportant leur propre texte quand il est nécessaire ; comparant partout les opinions; balançant les raisons; proposant des moyens de douter ou de sortir de doute; décidantmême quelquefois; détruisant autant qu’il ^ en nous les erreurs et les préjugés; et tâchant surtout de ne les pas multiplier, et de ne les .point perpétuer, en protégeant sans examen des 'sentiments rejettés, ou en proscrivant sans raison 'des opinions reçues.

Nous n'avons ‘pas craint de nous étendre

quand l’intérêt de la vérité et l’importance de la matière le demandait, sacrifiant l’agré- , ment toutes les fois qu’il n’a pû s’accorder avec l’instruction.

■j Nous ferons ici sur les définitions une re- , marque importante. Nous nous sommes conformés dans les articles généraux des sciences à l’usage constamment reçu dans les diction- ‘ naîres et dans les autres ouvrages, qui veut j qu’on commence en traitant d’une science par en donner la définition. Nous l’avons donnée aussi, la plus simple môme et la plus courte qu’il nous a été possible. Mais il ne faut pas croire que la définition d’une science ; surtout d’une science abstraite, en puisse donner l’idée à ceux qui n'y sont point du moins Initiés. En effet, qu’est-ce qu’une science, sinon un système de règles ou de faits relatifs à un certain objet ; et comment peut-on donner l’idée de ce système à quelqu’un qui serait absolument ignorant de ce que le système renferme? Quand on dit de l’arithmétique, que c’est la science des propriétés des ^ nombres, la fait-on mieux connaître, à celui qui ne la sait pas, qu’on ne ferait connaître la . pierre philosophale en disant quec’est lesecret , défaire de l’or? La définition d’une science ne . 'consiste proprement que dans l’exposition ■détaillée des choses dont cette science s’oc- .^xupe, comme la définition d’un corps est la description détaillée de ce corps même ; et il nous semble, d’après ce principe , que ce qu’on appelle définition de chacjue science serait mieux placé à la fin qu’au commence-

ment du livre qui en traite; ce serait alors le résultat extrêmement réduit de toutes les notions qu’on aurait acquises. D’ailleurs, que contiennent ces définitions pour la plupart, sinon des expressions vagues et abstraites , dont la notion est souvent plus difficile à fixer que celles de la science même? Tels sont les mots science, nombre et propriété , dans la définition déjà citée de l’arithmétique. Les termes généraux sans doute sont nécessaires, et nous avons vu dans ce discours quelle en est l’utilité ; mais on pourrait les définir un abus forcé des signes, et la plupart des définitions, un abus tantôt volontaire, tantôt forcé des termes généraux. Au [ reste, nous le répétons , nous nous sommes conformés sur ce point à l’usage , parce que ce n’est pas à nous à le changer, et que la forme même de ce Dictionnaire nous en empêchait Mais en ménageant les préjugés, nous n’avons point dû appréhender d’exposer ici des idées que nous croyons saines. Continuons à rendre compte de notre ouvrage. ' L’empire des sciences et des arts est un monde éloigné du vulgaire, où l’on fait tous les jours des découvertes, mais dont on a bien des relations fabuleuses. Il était important d’assurer les vraies, de prévenir sur les fausses, de fixer des points d’où l'on partît, et de faciliter ainsi la recherche de ce qui reste à trouver. On ne cite des faits, on ne compare des expériences , on n’imagine des méthodes que pour exciter le génie à s’ouvrir des routes ignorées et à s’avancer à des découvertes

nouvelles, en regardant comme le premier pas celui où les grands hommes ont terminé leur course. C’est aussi le but que nous nous sommes proposé, en alliant aux principes des sciences et des arts libéraux Thistoire de leur origine et de leurs progrès successifs ; et si nous l'avons atteint, de bons esprits ne s’occuperont plus à chercher cequ’on savait avant eux. Il sera fkcile, dans les productions à venir sur les sciences et sur les arts libéraux,,, de démêler ce que les inventeurs ont tiré de leur fonds d’avec ce qu’ils ont emprunté de leurs prédécesseurs : on en appréciera les travaux ; et ces hommes avides de réputation / et dépourvus de génie qui publient hardiment de vieux systèmes comme des idées nouvelles seront bientôt démasqués. Mais pour parvenir à ces avantages, il a fallu donner à chaque matière une étendue convenable, insister sur l’essentiel, négliger les minuties, et éviter un défaut assez commun, celui de s’appesantir sur ce qui ne demande qu’un mot, de prouver ce qu’on ne conteste point, et da commenter ce qui est clair. Nous n’avons ni épargné, ni prodigué les éclaircissements. On jugera qu’ils étaient nécessaires partout où nous en avons mis, et qu’ils auraient été superflus où l’on n’en trouvera pas. Nous nous sommes encore bien gardés d’accumuler les preuves où nous avons cru qu’un seul raisonnement solide suffirait, ne les multipliant que dans des occasions où leur force dépendait de leur nombre et de leur concert.

Les articles qui concernent les éléments

de3 sciences ont été travaillés avec tout le, soin possible ; ils, sont en. effet la base et le , fondement des autres. C’esi par cette raison, que les éléments d’une science ne peuvent,, être bien faits que par; ceux qui ont été fort, loin au-delà, car ils renferment le igrstèmedei,, principes généraux qui, s’étendent aux dififé- » rentes parties de la science; et ptour connaître ' la manière la plus favorable de présenter cei principes, il faut, en awir fait une,apiplication très étendue et très variée.

Ce sont là toutes les précautions que.nous .

avions à prendre. Voila les recherches sur lesr quelles nous pouvions compter ; mais* il nous en^ est survenu d’autres que, noire entrçh prise, doit, pour ainsi dire, à sa bonnet fortune.,

Ce 'Sont ides manuscrits, qui, nousiont été communiqués par des amateurs oa fourni des savants, entre lesquels nous. nbmmeroo&,\ ici M., Formey, secrétaire perpétuel de TAca»? démie royale des sciences et des belleshlôt^r" très de Prusse. Cet illüstre académicien avait médité un dictionnaire. tel à peu près quô le nô.tre, etil nous a généreusement sacriâé.lapariT > tie considérable qu’il eu avait exécutée, etdônjt nous ne manquerons pas de lui faire honneur.

, Cesont encore des recherches, des observations .

1 que chaque artiste ousavant, chargé d’une par- ; tie de notre Dictionnaire, renfermait dans son, cabinet, et qu’il a bien voulu publier par cette., voie. De ce nombre seront presque tous les;, articles de; grammaire générale et particulière. Nous croyons pouvoir assurer qu’aucun,.

ouvrage connu ne sera ni aussi riche, ni aussi instructif que le nôtre sur les règles et les usages de la langue française, et même sur la nature, l’origine et le philosophique des lan- ■ gués en général. Nous ferons donc part au public, tant sur les sciences que sur les arts libéraux, de plusieurs fonds littéraires dont il n’aurait peut-être jamais eu connaissance.

Mais ce qui ne contribuera guère moins à la perfection de ces deux branches importantes, ce sont les secours obligeants que nous avons reçus de tous côtés : protection de la part des grands, accueil et communication de la part de plusieurs savants ; bibliothèques * publiques, cabinets particuliers, recueils, por- * tefeuilles, etc., tout nous a été ouvert, et par ceux qui cultivent les lettres et par ceux qui > les aiment. Un peu d’adresse et beaucoup de dépense ont procuré ce qu’on n’a pu obtenir • de la pure bienveillance ; et les récompenses «t presque toujours calmé, ou les inquiétudes réelles, ou les alarmes simulées de ceux que • nous avions à consulter.

Nous sommes principalement sensibles aux obligations que nous avons à M. l’abbé Sallier, garde de la bibliothèque du Roi : il nous a permis, avec cette politesse qui lui est naturelle, et qu'animait encore le plaisir de favoriser une grande entreprise, de choisir dans le- riche fonds dont il est dépositaire tout ce ^i pouvait répandre de la lumière ou des .

i(gréments sur notre Encyclopédie. On justi- ' §e, nous pourrions même dire qu’on honore le* choix du prince, quand on sait se prêter

Dic'izf '

ainsi à ses vues. Les sciences et les oeaux-arts ne peuvent donc trop concourir à illustrer par leurs productions le règne d’un souverain qui les favorise. Pour nous, spectateurs de leurs progrès et leurs historiens, nous nousr occuperons seulement à les transmettre à la postérité. Qu’elle dise à l’ouverture de notre Dictionnaire ; tel était alors l’état des sciences et des beaux-arts. Qu’elle ajoute ses découvertes à celles que nous aurons enregistrées, et que l’histoire de l’esprit humain et de ses productions aille d’âge en âge jusqu'aux siècles les plus reculés, et que l'Encyclopédie devienne un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l’abri des temps et des révolutions. Ne serons-nous pas trop flattés d’en avoir posé les fondements?

Quel avantage n’aurait-ce pas été pour nos pères et pour nous, si les travaux des peuples anciens, des Égyptiens, des Chaldéens, des Grecs, des Romains, etc. , avaient été transmis dans un ouvrage encyclopédique , qui eût exposé en même temps les vrais principes de leurs langues 1 — Faisons donc pour lœ siècles à venir ce que nous regrettons que les siècles passés n’aient pas fait pour le nôtre. Nous osons dire que si les anciens eussent exécuté une Encyclopédie comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse Bibliothèque d’Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte des autres.

Voilà ce que nous avions à exposer au pu-

, Wiiï sur les sciences et les beaux-arts, La partie des arts mécaniques ne demandait ni moins de détails, ni moins de soins. Jamais peut-être il ne s’est trouvé ‘.tant de difficultés rassemblées, et si peu de secours dans les •> livres pour les vaincre. On a trop écrit sur les sciences : on n’a pas assez bien écrit sur la plupart des arts libéraux, on n’a presque rien écrit sur les arts mécaniques; car, qu’est-ce que le peu qu’on en rencontre dans les auteurs, en comparaison de l’étendue et de là fécondité du sujet? Entre ceux qui encnt traité, l’un n’était pas assez instruit de ce qu’il avait à dire, et a moins rempli son sujet que montré la nécessité d’un meilleur ouvrage. Un autre n’a qu’éffleuré la matière , en la traitant plutôt en grammairien et en homme de lettres, qu’en artiste. Un troisième est à la vérité plus riche et plus ouvrier, mais il est en même temps si court , que les ppé- Tations des artistes et la description de leurs machines, cette matière capable de fournir seule des ouvrages considérables, n’occupe que la très petite partie du sien. Chambers ii’a presque rien ajouté à ce qu’il a traduit de nos auteurs. Tout nous déterminait donc A recourir aux ouvriers.

On s’est adressé aux plus habiles de Paris et du royaume ; on. s’est donné la peine d'aller dans leurs ateliers, dé les interroger,, dlé-/ crire sous leur dictée , de développer < leurs pensées, d’en tirer les termes propres à leurs professions, d’en dresser des tables et de Te/ définir, de converser avec ceux de qui of

■avait !ob tenu des .mémoires, et i précaution .presque indispensable) de rectifier dans de longs et fréquents entretiens avec les uns, ce ique d’autres avaient imparfaitement, obscurément, et quelquefois infidèlement ^pliqué.

Il est des artistes qui ;«)nt en même temps gens de lettres , et nous en pourrions citer ici ; mais le - nombre en serait fort petit La plupart de ceux qui exercent les arts mécaniques, ne les ont embrassés que par nécessité, et n’opèrent que par instinct A peine entre mille en trouve-t-on une douzaine en état de s’exprimer avec quelque clarté sur les instruments qu’ils emploient et sur les ouvrages qu’ils fabriquent. Nous avons vu des ouvriers qui travaillent depuis quarante années,, sans rien connaître à leurs machines. Il a fallu exercer avec eux la fonction dont se glorifiait Socrate , la fonction pénible et délicate de faire accoucher les esprits, obslelrix amimorum.

Mais il est des métiers si singuliers et des manœuvres si déliées, qu’à moins de travailler soi-même, de mouvoir une machine de ses propres mains, et de voir l’ouvrage se former sous ses propres yeux, il est difficile d’en parler avec précision ; il a donc fallu plusieurs fois se procurer les machines , les construire, mettre la main à l’œuvre, se rendre, pour ainsi dire, apprenti , et faire soimême de mauvais ouvrages pour apprendre aux autres comment on en fait de bons.

C’est ainsi que nous nous sommes convaln-

eus que l’ignorance dans laquelle on est sur la plupart des objets de la vie, et de la difficulté de sortir de cette ignorance. C’est ainsi que nous nous sommes mis en état de démontrer que l’homme de lettres qui sait le plus sa langue , ne connaît pas la vingtième

f )artie des mots ; que, quoique chaque art ait a sienne, cette langue est encore bien imparfaite; que c’est par l’extrême habitude de converser les uns avec les autres, que les ouvriers s’entendent , et beaucoup plus par le retour des conjonctures que par l’usage des termes. Dans un atelier c’est le moment qui parle, et non l’artiste.

Voici la méthode qu’on a suivie pour chaque art. On a traité :

4« De la matière des lieux où elle se trouve; de la manière dont on la prépare; de ses bonnes et mauvaises qualités, de ses différentes espèces ; des opérations par lesquelles on la fait passer, soit avant que de l’employer, soit en la mettant en œuvre ;

2“ Des principaux ouvrages qu’on en fait et de la manière de les faire;

3“ On a donné le nom, la description et la figure des outils et des machines, par pièces détachées et par pièces assemblées ; la coupe des moules et d’autres instruments dont il est à propos de connaître l’intérieur, leurs profils, etc.

4“ On a expliqué et représenté la maind’œuvre et les principales opérations dans une ou plusieurs planches, où l'on voit tantôt les mains seules de l’artiste, tantôt l’artiste

entier en action et travaillant à l’ouvrage le plus important de son art

5'’ On a recueilli et défini le plus exactement qu’il a été possible les propres termes de l’art. Mais le peu d’habitude qu’on a d'écrire et de lire des écrits sur les arts rend les choses difficiles à expliquer d’une manière intelligible. De là, naît le besoin de figurer. On pourrait démontrer par mille exemples qu’un dictionnaire pur et simple de définitions, quelque bien qu’il soit fait, ne peut se passer de figures, sans tomber dans des descriptions obscures ou vagues. Combien donc à plus forte raison ce secours ne nous était-il pas nécessaire? Un coup d’œil sur l’objet ou sur sa représentation cyn dit plus qu’une page de discours.

On a envoyé des dessinateurs dans les ateliers. On a pris l’esquisse des machines et des outils. On n’a rien omis de ce qui pouvait les montrer distinctement aux yeux.

Dans le cas où une machine mérite des détails par l’importance de son usage et par la multitude de ses parties, on passe du simple au composé. On a commencé par assembler dans une première figure autant d’éléments qu’on en pouvait apercevoir sans confusion.

Dans une seconde figure, on voit les mêmes éléments avec quelques autres. C’est ainsi qu’on a formé successivement la machine la plus compliquée, sans aucun embarras ni pour l’esprit ni pour les yeux. Il faut quelquefois remonter de la connaissance de l’ouvrage à celle de la machine, et d’autres fois

descendre de la connaissance de la machine h celle de l’ouvrage. On trouvera à l’article Art quelques réflexions sur les avantages de ces méthodes, et sur les occasions; où il est h, propos de préférer l’un à, l’autrei 11 Y a des notions qui sont communes à presque tous lœ hommes, et qu’ils ont dans l’esprit avec plus de clarté qu’elles n’en peuvent recevoir du discours., Il y a aussi des obgets si familiers, qu’ih serait ridicule d’en faire des figures. Les arts en offrent d’antres si composés, qu’on les représenterait inutilement Dans les deux premiers cas, nous avons • supposé que le lecteur n’était pas entièrement dénué de bon sens et d’expérience; et -dans le dernier, nous renvo^ns à l’objet, même. Il est tout un juste milieu, et nous avons tâché de ne le point manquer ici. Un seul art, dont on voudrait tout représenter et tout dire, fournirait des volumes de discours et de planches. On ne finirait jamais si: l’on se proposait de rendre en figures. tous les états par lesquels passe un morceau de.

fer avant que d’être transformé en aiguille». . Que le discours suive le procédé de l’artiste dans le dernier détail, à. la bonne heure»

Quant aux figures, nous les avons rœtreintee aux mouvements importants de l’ouvrier et aux' seuls moments de l’opération, qu’il est très facile de peindre et très difficile d’expliquer. Nous nous en sommes tenus aux: circonstances essentielles, à celles dont la repré-^ sentation, quand elle' est bien faite, entraîne nécessairement la connaissance de celles

qtfon ne voit pas. Nous n’avons pas voulu ressembler à un homme qui ferait planter desguides à chaque pas sur une route, de crainte que les voyageurs ne s’em écartassent. Il suffit qu’il y en ait partout' où ils seront exposés; à s’égarer.

Au reste,, c’est ‘la main-d’œuvre qui fait l’artiste, et ce n’est point dans les livres qu’on peut apprendre à manœuvrer. L’artiste rencontrera seulement dans notre ouvrage des vues qu’il n’eût peut-être jamais vues, et des observations qu’il n’eût faites qu’après plusieurs années de travail. Nous offrirons au lecteur studieux ce qu’il eût appris d’un artiste en le voyant opérer, pour satisfaire sa curiosité; et à l'artiste, ce qu’il serait à souhaiter qu'il apprît du philosophe pour s’avancer à la perfection-

Nous avons distribué dans les sciences et' dans les arts libéraux , des figures et des planches, selon le même esprit et la môme économie que dans les arts mécaniques ; cependant nous n’avons pu réduire le nombre des unes et des autres à moins de six cents. Lesdeux volumes qu'elles formeront ne^ seront pas , la partie la moins intéressante de l’ouvrage, par l’attention que nous aurons de placer au, verso d’une planche l’explication de celle qui fera vis-à-vis, avec des renvois aux endroits du dictionnaire auxquels chaque figure sera relative. Un lecteur ouvre un volume de planches, il aperçoit une machine qui pique sa curiosité ; c’est, si l’on veut, un moulin à poudre, à. papier; à soie, à. sucre, etc. ; il

lira vis-à-vis, fig. 50, 51 ou 60, etc., moulin • à poudre, moulin à sucre, moulin à papier, moulin à soie, etc. Il trouvera ensuite une explication succincte de ces machines avec les • renvois aux articles. Poudre^ Swcre, Papier^ Soie, etc.

La gravure répondra à la perfection des dessins, et nous espérons que les planches de ' notre Encyclopédie surpasseront autant en beauté celles du dictionnaire anglais, qu'elles les surpassent en nombre. Chambers a trente planches ; l’ancien projet en promettait cent vingt, et nous en donnerons six cents au moins. Il n’est pas étonnant que la carrière se soit étendue sous nos pas ; elle est immense, et nous ne nous flattons pas de l’avoir parcourue.

Malgré les secours et les travaux dont nous • venons de rendre compte, nous déclarons sans peine, au nom de nos collègues et au nôtre, qu’on nous trouvera toujours disposés à convenir de notre insuffisance et à profiter des lumières qui nous seront communiquées. Nous les recevrons avec reconnaissance, et nous nous y conformerons avec docilité, tant nous sommes persuadés que la perfection dernière d’une Encyclopédie est l’ouvrage des siècles. Il a fallu des siècles pour commencer, il en faudra pour finir; mais nous serons satisfaits d'avoir contribué à jeter les fondements d’un ouvrage utile.

Nous aurons toujours la satisfaction intérieure de n’avoir rien épargné pour réussir : une des preuves que nous en apporterons.

c’est qu’il y a des parties dans les sciences et dans les arts qu’on a refaites jusqu’à trois fois. Nous ne pouvons nous dispenser de dire à l’honneur des libraires associés, qu’ils n’ont jamais refusé de se prêter à ce qui pouvait contribuer à les perfectionner toutes. Il faut espérer que le concours d’un aussi grand nombre de circonstances, telles que les lumières de ceux qui ont travaillé à l’ouvrage, les secours des personnes qui s’y sont intéressées, et l’émulation des éditeurs et des libraires produira quelque bon effet.

De tout ce qui précède, il s’ensuit que dans l’ouvrée que nous annonçons, on a traité des sciences et des arts, de manière qu’on n’en suppose aucune connaissance préliminaire ; qu’on y expose ce qu’il importe de savoir sur chaque matière ; que les articles s’expliquent les uns par les autres, et que par conséquent la difficulté de la nomenclature n’embarrasse nulle part. D’où nous inférons que cet ouvrage pourra, du moins un jour, tenir lieu de bibliothèque dans tous les genres à un homme du monde ; et dans tous les genres, excepté le sien, à un savant de profession ; qu’il développera les vrais principes des choses ; qu’il en marquera les rapports ; qu’il contribuera à la certitude et au progrès des connaissances humaines ; et qu’en multipliant le nombre des vrais savants, des artistes distingués et des amateurs éclairés il répandra dans la société de nouveaux avantages.

Il ne nous reste plus qu’à nommer les sa-

vants à qui le public doit cet ouvrage autant qu’à nous. Nous suivrons autant qu’il est possible, en les nommant, l'ordre encyclopédique des matières dont ils se sont chargé I^us avons pris ce , parti, pour qu’il ne paraisse point que nous cherchions à assigner eütre eux aucune distinction de rang et de mérite.

Les articles de chacun seront désignés dans le corps de l’ouvrage par des , lettres particulières, dont on trouvera la liste immédiatement . après ce discours.

Nous devons l’hîstoire naturelle .à M. Dau- , benton, docteur en médecine, de l’Académie royale des sciences, garde et démonstrateur du cabinet d’histoire naturelle, recueil immense, rassemblé avec beaucoup d’intelligence et de soin, et qui dans des mains aussi habiles ne peut manquer d’être porté au. plus haut degré de perfection. M. Daubenton est le digne collègue de M. de Bufifon dans le grand ouvrage sur Thistoire naturélle, dont les trois premiers volumes déjà publiés, ont eu, successivement, trois éditions rapides^ et dont le public attend la suite avec iinpatience. On a donné dans le Mer cure de mars 1751 l’article Abeille^ que M. Daubenton a fait pour V Encyclopédie; le succès général de cet article nous a engagé à insérer dans le second volume du Mercure de juin. 1751 l’article Agate, On a vu par ce dernier, que M. Daubenton sait enrichir l'Encyclopédie par des remarques et des vues nouvelles ; et importantes sur la partie dont il s’est chargé, comme on a vu dans l’article Abeille. la, pré-

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ciaion et la netteté avec . lesquelles il sait pcésenter ce qui est connu..

La' théologie est de M. l'abbé Mallet, docteur en théologie de la Faculté de Paris, de la maison et société de Navarre, et professeur royal en théologie à Paris. Son, savoir et son mérite seul, sans aucune sollicitation de sa part, Pont fait nommer à la chaire qu’il occupe, ce qui n’est pas un petit éloge dans le siècle où nous vivons^. M. , l’abbé Mallet est aussi l’auteur de tous les articles, d'histoire ,* ancienne et moderne; matière dans. laquelle il est très versé, comme on le verra bientôt par l’duvTage important et curieux qu’il prépare en ce genre. Au reste, on observera que • les articles d’histoire de notre Encyclopédie ne s’étendent pas aux noms de rois, de savants et de peuples, qui sont l’objet particulier du Dictionnaire de Moreri, et qui auraient presque doublé le nôtre. Enfin, nous devons, encore à Mi. l’abbé Mallet tous les articles qui concernent la poésie, l’éloquence, et en gé-< néral la littérature. Il a déjà publié en ce genre deux ouvrages utiles et .remplis de rér flexions- judicieuses. L’un* est ôoü Essai sur V étude, des Reliés^ Lettres^ et üautre ses principes pour la lecture des poètes. On voit,, par le détail où nous venons d’entrer, combien M. l’abbé Mallet, par la variété de ses connaissan-cesetde sestalents, aété utile à ce grand ouvra^ et combien Y.Encyelopédie lui a d’obligation. Elle ne pouvait lui en trop avoir.

La grammaire est de M, du Marsais,, qu’il suffit de nommer.

La métaphysique, la logique et la morale, Èe M. l’abbé Yvon, métaphysicien profond et, ;; ee qui est encore plus rare, d’une extrême clarté. On peut en juger par les articles qui sont de lui dans ce premier volume, entre autres par l’article Agir auquel nous renvoyons non par préférence, mais parce qu’étant court, il peut faire juger en un moment combien la philosophie de M. l’abbé Yvon est * saine, et sa métaphysique nette et précise.

M. Tabbé Pestré, digne par son savoir et par son mérite de seconder M. l’abbé Yvon, l’a aidé dans plusieurs articles de morale. Nous saisissons cette occasion d’avertir que M. l’abbé Yvon prépare conjointement avec M. l’abbé de Prades, un ouvrage sur la religion, d’autant plus intéressant, qu’il sera fait par deux ' hommes d’esprit et par deux philosophes.

La jurisprudence est de M. Toussaint, avocat en parlement et membre de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Prusse; titre qu’il doit à l’étendue de ses connaissances, et à son talent pour écrire, qui lui ont fait un nom dans la littérature.

Le blason est de M. Eidous, ci-devant ingénieur des armées de Sa Majesté Catholique, et à qui la république des lettres est redevable de la traduction de plusieurs bons, ouvrages de différents genres.

L’arithmétique et la géométrie élémentaire ont été revues par M. l’abbé de La Chapelle, censeur royal et membre de la Société royale de Londres. Ses Institutions de géométrie, et son Traité des sections coniques, ont justifié

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par leur succès l’approbation que l’Académie des sciences a donnée à ces deux ouvrages.

Les articles de fortification, de tactique, et en général d'art militaire, sont de M. Le Blond, professeur de mathématiques des pages de la grande écurie du roi, très connu du public par plusieurs ouvrages justement estimés, entre autres par ses Eléments de fortification . réimprimés plusieurs fois ; par son Essai sur la castramétation ; par ses Elémenfsde la guerre des sièges, et par son Arithmétiquè et géométrie de l'officier, que l’Académie des sciences a approuvée avec éloge.

La coupe des pierres est de M. Goussier, très versé et très intelligent dans toutes les parties des mathématiques et de la physique, et à qui cet ouvrage a beaucoup d’autres obligations, comme on le verra plus bas.

Le jardinage et l’hydraulique sont de M. d'Argenville, conseiller du roi en ses conseils, maître ordinaire en sa chambre des comptes de Paris, des Société royales des sciences de Londres et de Montpellier, et de l’Académie des Arcades de Rome. Il est auteur d’un ouvrage intitulé : Théorie et pratique du jardinage, avec un traité d’hydraulique, dont quatre éditions faites à Paris, et deux traductions, l’une en anglais, l’autre en allemand, prouvent le mérite et l’utilité reconnue. Comme cet ouvrage ne regarde que les jardins de propreté, et que l’auteur n’y a considéré l’hydraulique que par rapport aux jardins, il a généralisé ces deux matières dans V Encyclopédie, en parlant de tous les jardins

fruitiers, potagers, légumiers ; on y trouvera encore une nouvelle méthode de tailler les arbres, et de nouvelles figures de son invention. Il a aussi étendu la partie de l’hydrauUque, en parlant des plus belles machines de rEurope pour élever les eaux, ainsi que des écluses et autres bâtiments que l’on construit dans l’eau. M. d’Argenville est encore avantageusement, 'connu du public par plusieurs ouvrages dans différents genres, entre autres par son histoire naturelle éclaircie dans deux de ses principales parties, la lithologie et la conchyliologie. Le succès de la première partie de cette histoire a eng^é l’auteur à donner dans peu la seconde, qui traitera des minéraux. ^

La marine est de M. Bell in, censeur royal et ingénieur ordinaire de la marine, aux travaux duquel sont dues plusieurs cartes que les savants et les navigateurs ont reçues avec empressement. On verra par nos planches de marine que cette partie lui est bien connue.

L’horlogerie et la description des instruments astronomiques sont de M. J.-B. Le Roy, qui est l’un des fils du célèbre M. Julien Le Roy, et qui joint aux instructions qu’il a reçues en ce genre d’un père si estimé dans toute l’Europe, beaucoup de connaissances des mathématiques et de la physique, et un esprit cultivé par l’étude des belles-lettres.

L’anatomie et la physiologie sont îde M. Tarin, docteur en médecine, dont les ouvrages sur cette matière sont connus et approuvés des savants.

La médecine, la matière médicale et la pharmacie, de WL de Vandenessé, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, tr& versé dans la théorie et la pratique de son art

La chirurgie, de M. Louis, chirurgien ’^adué, démonstrateur royal au collège de Saint- Côme, et conseiller commissaire pour les extraits de l’Académie royale de chirurgie.

M. Louis déjà très estimé, quoique fort jeune,

' par les plus habiles de ses confrères, avait été chargé de la partie chirurgicale de ce dictionnaire par le choix de M. de la Peyronie, à qui la chirurgie doit tant, et qui a bien mérité d’elle et de V Encyclopédie^ en procurant M. Louis à l’une et à l’autre.

La -chimie est de M. Malouin, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, censeur royal, et membre de l'Académie royale des sciences ; auteur d’un traité de chimie, dont il y a eu deux éditions, et d’une chimie médicinale que les Français et les étrangers ont fort goûtée.

La peinture, la sculpture, la gravure, sont de M. Landois, qui joint à la connaissance de ces beaux arts beaucoup d’esprit et de talent pour écrire.

L’architecture de M. Blondel, architecte célèbre, non- seulement par plusieurs ouvrages qu'il a fait exécuter â Paris, et par d’autres dont il a donné le*s dessins, et qui ont été ■exécutés chez différents souverains, mais encore par son Traité de la Décoration des édi~ ficesy dont il a gravé lui-même les planches,

qui sont très estimées. On lui doit aussi la dernière édition de Daviler, et trois volumes de L'Architecture françaue^ en six cents planches; ces trois volumes seront suivis de cinq autres. L'amour du bien public et le désir de contribuer à. l’accroissement des arts ea France, lui a fait établir en 1744 une école d’architecture, qui est devenue en peu de temps très fréquentée. M. Blondel, outre l’architecture qu’il y enseigne à scs élèves, fait professer dans cette école par des hommes habiles les parties des mathématiques, de la fortification, de la perspective, de la coupe des pierres, de la peinture, de la sculpture, etc., relative à l’art de bâtir. On ne pouvait donc, à toutes sortes d’égards, faire un meilleur choix pour V Encyclopédie.

M. Rousseau, de Genève, dont nous avons déjà parlé, et qui possède en philosophe et en homme d’esprit la théorie et la pratique de la musique, nous a donné les articles qui concernent cette science. Il a publié, il y a , quelques années, un ouvrage Intitulé : Dis- ! sertations sur la musique moderne. Ony trouve une nouvelle manière de noter la musique, à laquelle il n’a peut-être manqué pour être reçue, que de n’avoir point trouvé de prévention pour une plus ancienne.

Outre les savants que nous venons de nommer, il en est d’autres qui nous ont fourni pour VEncyclopédie des articles entiers et très importants, dont nous ne manquerons pas de leur faire honneur.

M. Le Monnier, des académies royales

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sciences de Paris et de Berlin, et de la Société royale de Londres, et médecin ordinaire de Sa Majesté à Saint-Germain-en-Laye, nous a donné les articles qui concernent Vaimant et V électricité ^ deux matières importantes qu’il a étudiées avec beaucoup de succès, et sur lesquelles il a donné d’excellents Mémoires à l’Académie des sciences dont il est membre.

Nous avons averti dans ce volume que les articles Aimant et Aiguille aimantée sont entièrement de lui, et nous ferons de même pour ceux qui lui appartiendront dans les autres volumes.

M. de Cahusac, de l’Académie des belleslettres de Montauban , auteur de Zénélde^ que le public revoit et applaudit si souvent spr la fi-ançaise, des Fêtes de C amour et de l'hymeUf et de plusieurs autres ouvrages qui ont en beaucoup de succès sur le théâtre lyrique, nous a donné les articles Ballet, Danse, Opéra, Décoration, et plusieurs autres moins considérables qui se rapportent à ces quatre principaux ; nous aurons soin de désigner chacun de ceux que nous lui devons. On trouvera dans le second volume l’article Ballet, qu’il a rempli de recherches curieuses et d’observations importantes. Nous espérons qu’on verra dans toute son étendue l’étude approfondie et raisonnée . qu’il a faite du théâtre lyrique.

J’ai fait ou revu tous les articles de mathématique et de physique, qui ne dépendent point des p^ies dont il a été parlé ci-dessus;

fai aussi suppléé quelques articles, mais en' tr^ petit nombre, dans les- autres- parties.

Je me suis attaché,, dans- les. articles de mathématique transcendante, à.donnerTesprit général des méthodes, à indiquer- les meilleurs ouvrages où l’on peut trouver sur chaque objet les détails les plus importants et qui n’étaient point de nature à entrer dans cette Encyclopédie ; à éclaircir ce qui m’a paru n’avoir pas été éclairci suffisamment ou ne l’avoir point été du tout ; enfin, à donner, autant qu’ii m’a été possible, dans chaque matière, des principes imétaphysiques exacts, c’est-à-dire simples. On peut en- voir un essai dans ce volume aux articles Aetiorif Application^ Arithmétique universelle^ etc.

Mais ce travail, tout consHérable qu’il est, l'est beaucoup moins- que \seiui :1c rot, mon collègue, il est auteur de ià^ partie de cette Encyclopédie la plus étendue, la plus importante , la: plus; désirée du, public, et, j'ose le dire, la plus difficile i remplir ; c’est la description des arts. M. Diderot Ta faite sur des mémoires qui lui ont été fournis par des ouvriers ompar des amar- , leurs dont on lira, bientôt les. noms, ou; sur ; les connaissances qu’il* a été puiser- luifmême I chez les ouvriers , oui enfin sur d^< métiers ' qu’il s’est donné la peine de voir, et dont qudquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus; ài son- aise. A ce détail qui est immeiKe,.et dont il s’est acquitté avec beaucoup de soin, il en: a joint un autre qui ne Test pas moins, en suppléant dans les dif^-

férentes parties de VEncyc.lo'pédie un nombre prodigieux d’articles qui manquaient. Il s'est livré à ce travail avec un désintéressement qui honore les lettres, et avec un zèle digne de la reconnaissance de tous ceux qui les aiment ou qui les cultivent , et en particulier des personnes qui ont concouru au travail de Y Encyclopédie, On verra par ce volume combien le nombre d’articles que lui doit cet ouvrage est considérable. Parmi ces articles, il y en a de très étendus, comme Acier ^ Aiguille^ Ardoise^ Anatomie^ Animal, AgricuUure,etc.

Le grand succès de l’article Art qu’il a publié séparément il y a quelques mois, l’a encouragé à donner aux autres tous ses soins, et je crois pouvoir assurer qu’ils sont dignes d’être comparés à celui-là , quoique dans des genres différents.- Il est Imitile de répondre ici à la critique injuste de quelque gens du monde, qui, peu accoutumés sans doute à tout ce qui demande la plus légère attention, ont trouvé cet article An trop Taisonné et trop métaphysique, comme s’il était possible que cela fût autrement. Tout article^ qui a ^our ot^ un terme abstrait et général, ne peut être bien traité sans remonter à des principes philosophiques toujours un peu difficiles pour ceux qui ne sont pas dans l’usâge de réfléchir. Au reste, nous devons avouer ici que nous avons vu avec plaisir un très grand nombre de gens du monde entendre par : > faitement cet article. A l’égard de ceux qui l’ont critiqué, nous souhaitons que sur les articles qui auront un objet semWable,

UBCOVHS DI l’bNCTCLOPÉDIB. S

Ils aient le même reproche à nous faire.

Plusieurs autres personnes, sans nous avoir fourni des articles entiers, ont procuré h.V Encyclopédie des secours importants. Nous avons déjà parlé dans le prospectus et dans ce discours de M. l’abbé Sallier et de M. Formey.

M. le comte d’HérouvIlle de Claye, lieutenant général des armées du roi, et inspecteur général d’infanterie, que ses connaissances profondes dans l’art militaire n’empêchent point de cultiver les lettres et les sciences avec succès, a communiqué des mémoires très curieux sur la minéralogie dont il a fait exé- ' cuter en relief plusieurs travaux, comme le cuivre, l’alun, le vitriol, la couperose, etc., en quatorze usines. On lui doit aussi des mémoires sur le colza, la garance, etc.

M. Falconet, médecin consultant du roi et membre de l’Académie royale des belles-lettres , professeur d'une bibliothèque aussi -aorhbreuse et aussi étendue que ses connaissances, mais dont il fait un usage encore plus estimable, celui d*obliger-4es «avants en la,, leur communiquant sans réserve, nous a' donné à cet égard tous les secours que .nous pouvions souhaiter. Cet homme de lettres citoyen, qui joint à l'érudition la plus variée les qualités d’homme d’esprit et de philosophe, a bien voulu aussi jeter les yeux sur quelques-uns de nos articles, et nous donner des conseils et des éclaircissements utiles.

M. Dupin, fermier général, connu pour son amour pour les lettres et pour le bien public,

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a procuré sur les salines tous les éclaircissements nécessaires.

* M. Morand, qui fait tant d’honneur à la chirurgie de Paris et aux différentes académies dont il est membre, a communiqué quelques observations importantes; on en trouvera dans ce volume à l’article Artériotomie.

MM. de Prades et Yvon, dont avons déjà parlé avec l’éloge qu’ils méritent, ont fourni plusieurs mémoires relatifs à l’histoire de la philosophie et quelques-uns sur la religion. M. l’abbé Pestré nous a aussi donné quelques mémoires sur la philosophie, que nous aurons soin de désigner dans les volumes suivants.

M. Deslandes, ci-devant commissaire de la marine, a fourni sur cette matière des remarques importantes dont on a fait usage. La réputation, qu’il s’est acquise par ses différents ouvrages, doit faire rechercher tout ce qui vient de luL

M. Le Romain, ingénieur en chef de l'ile de la Grenade, a donné toutes les lumières nécessaires sur les sucres, et sur plusieurs autres machines qu’il a eu occasion de voir et d’examiner dans ses voyages en philosophe et en observateur attentif.

M. Venelle, très versé dans la physique et dans la chimie, sur laquelle il a présenté à l’Académie des sciences d’excellents mémoires, a fourni des éclaircissements utiles et importants sur la minéralogie.

M. Goussier, déjà nommé au sig’et de la coupe des pierres, et qui joint la pratique du

dessin à beaucoup de connaissances delà mécanique, a donné à M. Diderot la figure de plusieurs instruments et leur explication.

Mais il s’est particulièrement occupé des figures de V Encyclopédie qu’il a toutes revues et presque toutes dessinées; de la lutherie en général, et de la facture de l’orgue, machine immense qu’il a détaillée sur les mémoires de M. Thomas son associé dans ce travail.

M. Rogeau, habile professeur de mathémsutiques, a fourni des matériaux sur le moanoyage, et plusieurs figures qu’il a dessinées, lui-même ou auxquelles il a veillé.

On juge bien que sur ce qui concerne l’imprimerie et la librairie , les libraires associés nous ont donné par eux-mêmes tous les se?

cours qu’il nous était possible de désirer.

M. Prévost, inspecteur de verreries, adonné desflumières sur cet art important

La brasserie a été faite sur un mémoire de M. Longchamp, qu’une fortune considérable et beaucoup d’aptitude pour les lettres n'ont point détaché de l’état de ses pères.

M. Buisson, fabricant de Lyon, et ci-devant inspecteur des manufactures, a donné des mémoires sur la teinture, sur la draperie, sur la fabrication des étoffes riches, sur le travail de la soie, son tirage, moulinage, ovalage, etc*, et des observations sur les arts relatii s aux précédents, comme ceux de dorer i.es lingots, de battre l’or et l’argent, de, les tirer, de les filer, etc.

M. La Brassée a fourni les articles de. pas-

sementerie, dont le détail n’est bien connu que de ceux qui s’en sont particulièrement occupés.

M. Douet s'est prêté à tout ce qui pouvait instruire sur l’art du gazier qu’il exerce.

M. Barrat, ouvrier excellent dans son genre, a monté et démonté plusieurs fois, en présence. de M. Diderot, le métier à bas, machine admirable.

M. Pichard, marchand fabricant bonnetier, a donné des lumières sur la bonneterie.

MM. BonUet et Laurent, ouvriers en soie, ont monté et fait travailler, sous les yeux de M. Diderot, un métier à velours , etc. , et un autre en étolOTe broché : on en verra le détail à l’article Velours.

M- Papillon, célèbre graveur en bois, a fourni un mémoire sur TOstoire et la pratique de son art.

M. Fournier, très habile fondeur de caractères d’imprimerie, en a fait autant pour la fonderie des caractères.

M. Favre a donné des mémoires sur la serrurerie, taillanderie , fonte des canons, etc., ; dont il est bien instruit.

M. Mallet, potier d’étain, à Melun, n’a rien j laissé à désirer sur la connaissance de son art..

' ■î M. Mill , Anglais de nation , a communiqué y une verrerie anglaise exécutée en relief et j tous ses intruments, avec les explications né- 1 cessaires.

MM. de Puisieux, Charpentier, Mabile et De i Vienne, ont aidé. M. Diderot dans la descrîp-

tion de plusieurs arts. M. Eidous a fait en entier les articles de marécliallerie et de manège, et M. Arnauld, de Senlis, ceux qui concernent la pêche et la chasse.

Enfin, un grand nombre d’autres personnes bien intentionnées ont instruit M. Diderot sur la fabrication des ardoises, les forges, la fonderie, refenderie, tréfilerie, etc. La plupart de ces personnes étant absentes , on n’a pu disposer de leur nom sans leur consentement ; on les nommera pour peu qu’elles le désirent. Il en est de même de plusieurs autres dont les noms ont échappé. A l’égard de celles dont les secours n’ont été d'aucun usage, on se croit dispensé de les nommer.

Nous publions ce premier volume dans le temps précis pour lequel nous l’avions promis. Le second volume est déjà sous presse ; nous espérons que le public n’attendra point les autres , ni les volumes des figures ; notre exactitude à lui tenir parole ne dépendra que de notre vie, de notre santé et de notre repos. Nous avertissons aussi , au nom des libraires associés, qu’en cas d’une seconde édition, les additions et corrections seront données dans un volume séparé à ceux qui auront acheté la première. Les personnes qui nous fourniront quelques secours pour la suite de cet ouvrage, seront nommées à la tête de chaque volume.

Voilà ce que nous avions à dire sur cette collection immense. Elle se présente avec tout ce qui peut intéresser pour elle ; l’impatience que l’on a témoignée de la voir parai-

tre, les obstacles qui en ont retardé la publication, les circonstances qui nous ont forcés à nous en charger; le zèle avec lequel nous nous sommes livrés à ce travail comme s’il eût été de notre choix; les éloges que les bons citoyens ont donnés à l’entreprise ; les secours innombrables et de toute espèce que nous avons reçus; la. protection du gouvernement, des ennemis tant faibles que puissants, qui ont cherché, quoiqu’on vain, à étouffer l’ouvrage avant sa naissance; enfin, des auteurs sans cabale et sans intrigue, qui n’attendent d’autre récompense de leurs soins et de leurs efforts , que la satisfaction d’avoir bien mérité de leur patrie. Nous ne chercherons point à comparer ce dictionnaire aux autres ; nous reconnaissons avec plaisir qu’ils nous ont tous été utiles , et notro travail ne consiste point à décrier celui de personne.

C’est au public qui lit à nous juger ; nous > croyons devoir le distinguer de celui qui parle.

Les lecteurs auront sans doute remarqué rinsistance de d’Alembert sur la formation de son arbre encyclopédique, greffé sur celui qu'avait planté Bacon. Nous sommes loin de partager cet enthousiasme pour une création qui nous paraît entachée d’une impardonnable puérilité. Après avoir si judicieusement construit le frontispice de V Encyclopédie, digne prélude d’un impérissable monument, comment le philosophe ingénieux et profond a-t-il pu échouer sur cet écueil d'astrologue en délire ? Mais n’était-ce pas à une sorte de mot d’ordre de l’époque qu’obéissait d’Alembert en étiquetant ainsi les plus minimes opérations de l’intelligence humaine et en leur assignant rigoureusement la place qu’elles devaient occuperYTous les livres du dix-huitième siède portent la trace de cet excès d’amour de la métnode qui se résout en divisions plus ou moins arbitraires,en subdivisions subtiles comme les fils de la toile de l’araignée : tantôt c’est la science, tantôt l’économie politique, tantôt l’art lui-même, qu’on emprisonne dans ces formules risibles qui donnent raison à ce mot si vrai de Lekain, auquel on reprochait d’élever les bras au-deàsus de la tête, contrairement aux traditions de la scène ; « Qu’importe la tradition ! la passion en sait plus que les règles. » Malgré la prédilection du philosophe géomètre pour cette science à tiroirs qu’il caressait si amoureusement, nous avons cru devoir nous dispenser de terminer en queue de poisson la mulier foi'mosa supeme dont l’éclatante beauté n’avait pas besoin de ce déplorable appendice. Nous renvoyons les curieux de ces sortes de jouets philosophiques aux catacombes littéraires connues sous le nom de bibliothèques publiques, amplement pourvues de ces douteux trésors.

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