‹ Discours préliminaire de l'EncyclopédieChapitre 28 sur 73 · Encyclopedic : « I’une, pour ainsi dire place · texte numérisé non relu

Encyclopedic : « I’une, pour ainsi dire place

i’autre les distribue sur notre globe, Toutes deux tirent un grand secours de Thistoire de la terre et de celle des cieux, c’est-a-dire des fails historiques, et des observations celestes; et s’il etait permis d emprunter ici le langage des poetes, on pourrait dire que la science des temps et celle des lieux sont fllles de TAstronomie et de I’Histoire.

' Un des principaux fruits de I’etude des empires et de leurs revolutions, est d’examiner comment les hommes, separes, pour ainsi dire, en plusieurs grandes families, ont forme diverses socieles; comment ces differentes societes ont donne naissance aux differentes especes de gouvernements; comment elles ont cherche a se distinguer les lines des autres, tant par les lois qu’elles se sont donnees, que par les signes particuliers que cliacune a imagines pour que ses membres communiquassent plus facilement entre eux. Telle est la source de cette diversite de langues et de lois, qui est devenue pour noire malbeur un objet considerable d’etude. Telle est encore I’origine de la Politique, espfece de morale d’un genre particulier et superieur, a iaquelle les principcs de la Morale ordinaire ne peuvent quelquefois s'accornmoder qu’avec beaucoup de finesse, et qui penetrant dans les ressorts principaux du gouvernement des Etats, demele ce qui peut les conserver, les affaiblir oil les detruire ; etude peut-etre la plus difficile de loutes, par les connaissances ‘ qu’elle exige qu’on ait sur les peuples et sur les hommes, et par retendue

1. Encyclopedic; « par les ('.onna.isstync.es pro fondes des peuples et des hommes qu’elle exige, et par I’^tendue et la varietti des talents qu’elle suppose ».

DE l’ENCYCLOPEDIE . <7

ei la variete des talents qu’elle suppose; surtout quand le politique ne veut point oublier que la loi naturelle, anterieure h toutes les conventions particiili^res, est aussi la premiere loi des peoples, et que pour etre homme d’fitat, on ne doit point cesser d’etre homme.

Voila les branches principales de cette partie de la connaissance humaine, qui consiste ou dans les idees directes que nous avons regues par les sens, ou dans la combinaison et la comparaison de ces idees, combinaison qu’en general on appelle Philosophie. Ces branches se subdivisent en une infinite d’autres dont I’enumeration serait immense et appartient plus a V Encyclopedie meme ‘ qu’a sa preface. '

La premiere operation de la reflexion consistent a rapprocher et h unir les notions directes, nous avons di!i commencer dans ce Discours par envisager la reflexion de ce c6te-l^i, et parcourir les differentes sciences qui en resultent. Mais les notions formees par la combinaison des idees primitives ne sont pas les seules dont notre esprit soit capable. II est une, autre esp^ce de connaissances reflechies, dont nous devons maintenant parler. Elies consistent dans les idees que nous nous formons a nous-memes, en ima- ■ginant et en composant des etres semblables h, ceux qui sont Fobjet de nos idees directes : c’est ce qu’on appelle Fimitation de la Nature, si connue et si recommandee par les anciens. Comme les idees directes qui nous frappent le plus vivement sont celles dont nous conservons le plus aisement le souvenir,

1. Lncyclop^die : « et appartient plus a cet ouvrage mfime ».

ce sont, aussi celles que nous cherchons le plus ^ rineiller en nous par [’imitation de leurs objets. Si les objets' agreables nous frappent plus etant reels que simplement representes, ce qu’ils perdent d’agrement ^ en ce dernier cas esten quelque maniere compense par celui qui resulte du plaisir de I’imitation. A regard des objets qui n’exciteraient, etant reels, que des sentiments tristes ou tumultueux, leur, imitation est plus agreable que les objets memes, parce qu’elle nous place h cette juste distance, oti nous eprouvons le plaisir de I’emotion sans en ressentir le desordre. G’est dans cette imitation des objets capables d’exciter en nous des sentiments vifs ou agreables, de quelque nature qu’ils soient, que consiste en general I’imitation de la belle Nature, sur laquelle tant d’auteurs ont ecrit sans en donner d’idee nette; soit parce que la belle Nature ne se demote que par un sentiment exquis, soit aussi parce que dans cette matifere les limites qui distinguent I’arbitraire du vrai ne sont pas encore bien fixees, et laissent quelque espace libre ti [’opinion.

A la tete des connaissances qui consistent dans [’imitation, doivent etre placees la Peinture et la Sculpture, parce que ce sont celles de toules ou I'imitation approche le plus des objets qu’elle repr«sente, et parle le plus directement aux sens. On pout y joindre cet art, ne de la necessite et perfection ne par le luxe, [’Architecture, qui s etant 61evee par degres des chaumieres aux palais, n’est aux yeux du

1. Encyclop^die : « representes, ce ddchet d’agrement est en qui'lque manifere ».

pliilosophe, si on pent parler ainsi, que le masque enibelli d’lin de nos plus grands besoins. L’imitatiori de la belle Nature y est moins frappante et plus resserree que dans les deux autres arts dont nous venons de parler; ceux-ci expriment indifleremment et sans restriction toutes les parties de la belle Nature, et la representent telle qu’elle est, uniforme ou variee ; IWrchitecture au contraire se borne a imiter par Tassemblage et bunion des differents corps qu'elle emploie, I’arrangement symetrique que la nature observe plus ou moins sensiblement dans cliaque individu, et qui contraste si bien avec la belle varicMe dll tout ensemble.

La Poesie qui vient apres la Peinture et la Sculpture, et qui n’emploie pour Limitation que les mots disposes suivant une harmonie agreable a Loreille, parle plutdt ^ Limagination qu’aux sens; elle lui represente d’une maniere vive et touchante les objets qui composent cet univers, et semble plutdt les creer que les peindre, par la chaleur, le mouvement, et la vie qu’elle salt leur donner. Enfin la Musique, qui parle a la fois a Limagination et aux sens, tient le dernier rang dans Lordre de Limitation; non que son imitation soit moins parfaite dans les objets qu’elle se propose de representer, mais parce qu’elle semble bornee jusqu’ici a un plus petit nombre d’images; ce qu’on doit moins attribuer a sa nature, qu’^ trop pen d’invention .t de ressources dans la plupart de ceux qui la cultivent. II ne sera pas inutile de faire sur cela quelques reflexions. La musique, qui dans son origine n’etait peut-etre destinee a representer que du bruit, est devenue peu k peu une esp^ce de dis-

cours ou m^me de langue, par laquelle on exprime les differents sentiments de I’^me, ou plut6t ses dif™ f6rentes passions : mais pourquoi reduire cette expression aux passions seules, et ne pas I’etendre, autant qu’il est possible, jusqu’aux sensations m^mes? Quoique les perceptions que nous recevons par divers organes different entre elles autant que lours objets, on peut neanmoins les comparer sous uii autre point de vue qui leur est commun, c’est-^-dire par la situation de plaisir ou de trouble ou elles mettent notre ame. Un objet effrayant, un bruit terrible, produisent chacun en nous une emotion par laquelle nous pouvons jusqu’a un certain point les rapprocher, et que nous designons souvent dans Tun et I'autre cas, ou par le meme nom, ou par des noms synonymes. Je ne vois done point pourquoi un musicien qui aurait a peindre un objet effrayant, ne pourrait pas y reussir en cherchant dans la nature Fesp6ce de bruit qui peut produire en nous I’^motion la plus semblable k celle que cet objet y excite. .Fen dis autant des sensations agreables. Penser autrement, ce serai t vouloir resserrer les bornes de Fart et de nos plaisirs. J’avoue que la peinture dont il s’agit, exige une elude fine et approfoiidie des nuances qui distinguent nos sensations; mais aussi ne faut-il pas esperer que ces nuances soient dem^l’^es par un talent ordinaire. Saisies par I’hoinme de genie, senlies par Thomme de goi^t, apergues par Fhomme d’esprit, elles sont perdues pour la multitude. Toute musique qui ne peint rien, n’est que du bruit; et sans Fhabitude qui denature tout, elle ne ferait gubre plus de plaisir qu’une suite de mots harmonieux et sonores

denues d’ordre et de liaison. II est vrai qu’un miisicien attentif a tout peindre, nous presenterait dans plusieurs circonstances des tableaux d’harmonie qui ne seraient point faits pour des sens vulgaires; noais tout ce qu’on en doit conclure, c’est qu’apres avoir fait un art d’apprendre la musique, on devrait bien en faire un de I’ecouter.

Nous terminerons ici I’enumeration de nos principales connaissances. Si on les envisage main tenant toutes ensemble, et qu’on cherche les points de vue generaux qui peuvent servir a les discerner, on trouve que les unes purement pratiques ont pour but I’execution de quelque chose; que d’autres simplement speculatives se bornent k I’examen de leiir objet, et ala contemplation de ses proprietes; qu’enfin d’autres tirent de I’etude speculative de leur objet l^usage qu’on en pent faire dans la pratique. La speculation et la pratique constituent la'principale difference qui distingue les Sciences d’avec les Arts\ et c’est cl peu pres en suivant cette notion qu’on a donne I’un ou I’autre nom a cliacune de nos connaissances. 11 faut cependant avouer que nos idees ne sont pas encore bien fixees sur ce sujet. On ne sail souvent quel nom donner k la plupart des connaissances oil la speculation se reunit a la pratique; et Ton dispute, par exemple, tous les jours dans les ecoles, si la Logique est un art ou une science : le probleme serai t Oientdt resolu, en repondant qu’elle esthlafois Tune et I’autre. Qu’on s’epargirerait de questions et de peines si on determinait enfin la signification des mots d’une mani^re nette et precise I

On pent en g^n^ral donner le nom d'Art k tout

syst^me de connaissances qu’il est permis ’ de reduire a des rfegles positives, invariables et independantes dll caprice ou de I’opiuion, et ilserait permis de dire en ce sens, que plusieurs de nos sciences sont des arts, etant envisagees par leur c6te pratique. Mais comme il y a des regies pour les operations de I’esprit ou de rs,me, il y en a aussi pour celles du corps, c’est-^-dire pour celles qui bornees aux corps exterieurs, n’ontbesoin que de la main seule pour 61, re executees. De let la distinction des arts en liberaiix et en mecaniques, et la superiorite qu’on accorde aux premiers sur les seconds. Cette superiorite est sans doute injuste ^ plusieurs egards. Neanmoins parmi les prejuges, tout ridicules qu’ils peuvent etre, il n’en est point qui n’ait sa raison, ou pour parler plus exactement, son origine ; et la philosophie souvent impuissante pour corriger les abus, peut au moins en dem61er la source. La force du corps ayant ete le premier principe qui a rendu inutile le droit que tons les hommes avaient d’etre egaux, les plus laibles, dont le nombre est toujours le plus grand, se sont joints ensemble pour la reprimer. Ils out done etabli par le secours des lois et des differentes sortes de gouvernements, une inegalite de convention dont la force a cesse d’etre le principe. Cette dernicre inegalite 6tant bien affermie, les hommes en se reunisscantavec raison pour la conserver, n’ont pas laisse de reclamer secr^tement contre elle par ce desir de superiority que rien n’a pu dytruire en eux. Ils ont

1. Encyclopddie : « qu’il esl possible de rdduire ». M6me texte dans l’6dition de 1759.

DE L’ENCYCLOPEDIE

done cherche line sorte de dedommagement dans line illegality moins arbitraire; et la force corporelle, enchainee paries, lois, ne pouvant plus offrir aiicnn nioyen de superiority, ils out yty ryduits k cherchor dans la difference des esprits un principe d’inygalile aussi natural, plus paisible, et plus utile ^ la sociyte. Ainsi la partie la plus noble de notre etre s’est en quelque maniyre vengee des premiers avantages qiic la partie la plus vile avail usurpys; et les talents de I’esprit ont yty gyneralement reconnus pour siiperieurs a ceux du corps. Les arts mycaniques, dependant d’une operation manuelle, et asservis, qu’on me permette ce terme, ci une espece de routine, ont yte abandonnys ci ceux d’entre les hommes que les prejugys ont placys dans la classe la plus infyrieure. L’indigence qui a force ces hommes k s’appliquer a un pareil travail, plus souvent que le gofit et le genie ne les y ont entraines, est devenue ensuite une raison pour les mepriser, tant elle nuit k tout ce qui I’accompagne. A I’ygard des opyrations libres de I’esprit, elles ont yty le partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisys de la nature. Cependant I’avantage que les artslibyraux ont sur les arts mecaniques, par le travail que les premiers exigent de I’esprit, et par la difficulty d’y exceller, est suffisamment compense par rutilite bien superieure que les derniers nous procurent pour la plupart. G’est cette utility rnyme qui a forcy de les ryduire a des opyrations purement machinales, pour en faciliter la pratique a un plus grand nombre d’hommes. Mais la sociyte en respectant avec justice les grands genies qui rydairent, ne doit point avilir-les mains qui la

DISCOURS priSliminaire

servent. La decouverte de la boussole n’est pas moins avantageuse au genre humain, que ne le serait a la physique I’explication des proprietes de cette aiguille. Enfin, a considerer en lui-m6me le principe de la distinction dont nous parlons, combien de savants pretendus dont la science n’est proprement qu’un art mecanique? et quelle difference reelle y a-t-il entre une tete remplie de faits sans ordre, sans usage et sans liaison, et I’instinct d’un artisan reduit k I’execution machinate?

Le mepris qu’on a pour les arts mecaniques semble avoir influe jusqu’a un certain point sur leurs * inventeurs memes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tons inconnus, tandis que I’histoire de ses destructeurs, c’est-a-dire des conquerants, n’est ignoree de personne. Cependant c’est peut-etre chez les artisans qu’il faut alter chercher les preuves les plus admirables de la sagacite de I’esprit, de sa patience et de ses ressources. J’avoue que la plupart des arts n’ont ete inventes que peu a peu, et qu’il a fallu une assez longue suite de si^cles pour porter les montres, par exemple, au point de perfection oil nous les vOyons. Mais n’en est-il pas de m6me des sciences? Combien de decouvertes qui ontimmortalis6 leurs - auteurs, avaient ete preparees par les Lravaux des slides precedents, souvent m6me amenees ii leur maturite, au point de ne demander plus qu’un pas k faire? Et pour ne point sortir de I’horlogerie, pourquoi ceux qui nous devons la fus6e

1 Encyclop6die : «■ sur les inventeurs mfemes ». Mfemetexte ilans r^flition de 1759.

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