BOURGOGNE ET MARTINET, SUE JACOB
PROJtOISCÉ A t’ÏHAüGURATlOS
le «4 août 1943.
Messieurs ,
La solennité qui rassemble aujourd’hui sur cette place la population entière de la ville de Bourg, une partie des cités voisines, toutes les notabilités du département, et les médecins de diverses contrées de la France, est un éclatant hommage rendu à la mémoire de l’un des plus grands hommes que la science médicale ait produits dans les temps modernes. Le nom national de Bichat devait émouvoir surtout et appeler à lui les sociétés savantes auxquelles
il appartenait de son vivant, et qui, plus de quarante ans après sa mort, se font représenter à l’inauguration de sa statue.
La Société médicale d’émulation de Paris ne pouvait rester indifférente à la fête solennelle qui consacre le souvenir de son plus illustre fondateur; et en déléguant l’un de ses membres auprès de vous, elle a bien voulu m’honorer de ses suffrages. Mais je ne saurais m’en prévaloir personnellement, et je rends grâce de cette faveur au nom seul de mon père, qui fut le condisciple, le collègue de Bichat et son coopérateur à la fondation de cette société. Puissé-je, en me plaçant sous la protection paternelle du nom de Larrey, prononcer ici quelques paroles dignes de votre attention,après les éloquents discours que vous venez d’entendre !
Je n’essaierai pas, messieurs, de retracer longuement à votre souvenir la vie et les travaux de celui dont l’image vient d’être découverte à vos yeux. C’est aux maîtres de l’art que cette tâche a été donnée; mais je rappellerai les principaux actes qui rallient le plus l’existence de Bichat à la Société médicale d’émulation, en indiquant ce qu’il fut hors de là.
Marie-François-Xavier Bichat vient au monde le 4 novembre 1771, à Thoirette, ancienne province de Bresse ; il appartenait plus particulièrement par sa famille à Poncin, qui a vu naître aussi Sérullas, le chimiste. Son père, Jean-Baptiste Bichat, praticien recommandable, le prépare à l’étude de la médecine par l’éducation première la plus complète, et l’envoie à Lyon pour apprendre l’anatomie et la chirurgie , sous les auspices du célèbre Marc-Antoine Petit.
Le jeune Bichat s’inspire non seulement des talents du professeur, mais encore de ses vertus, et se crée ainsi un double modèle qu’il devait retrouver dans Desault, pour les imiter tous les deux. Il se rend donc à Paris, parce que la tourmente révolutionnaire ne lui laisse plus à Lyon assez de sécurité dans le travail; et il s’attache à suivre les leçons du grand chirurgien dont la réputation devenue européenne, se propageait surtout par les officiers de santé sortis de son école et destinés aux armées. Bichat lui-même ne songe alors qu’à ce modeste avenir. Toute son ambition est d’acquérir assez de connaissances en chirurgie, pour aller ensuite en faire l’application sur les champs de bataille, et dépenser dans une vie de dévouement actif l’exubérance de forces
morales et de facultés intellectuelles qu’il sentait en lui. Mais le sort en décide autrement ; et, ainsi changée, s’efface cette généreuse inspiration que la chirurgie militaire doit cependant revendiquer avec orgueil.
Le nouvel élève de Desault se révèle à lui dans un travail de clinique par un essai digne du maître; et dès lors, les voilà tous les deux faisant œuvre commune de leur savoir, l’un avec l’empressement le plus généreux, le plus paternel, l’autre avec la reconnaissance la plus dévouée, la plus filiale. Cette noble intimité de l’intelligence et du talent ne dure que deux années ; le maître meurt avant d’avoir vieilli, comme le disciple devait mourir, presqu’avant d’avoir vécu.
A peine a-t-il rendu les derniers devoirs à celui qu’il aimait le plus au monde après son père f qu’il veut payer à sa mémoire un tribut de regrets plus durable. Bichat publie alors le Journal de Desault , comme il publiera plus tard ses OEuvres chirurgicales. Et c’est à ce pieux sentiment que nous devons sans doute la tradition des doctrines du chirurgien de l’Hôtel-Dieu.
Privé de son père adoptif, et ne comptant plus
que sur ses propres forces, Bichat se livre tout entier aux inspirations, aux labeurs de son vaste génie médical, et prélude, par quelques mémoires de chirurgie, à ses œuvres d’anatomie et de physiologie.
Sans cesse ému de la noble ambition de la science, représentée alors à Paris par Chaussier, Hallé, Corvisart et Pinel, l’élève de Desault publie d’abord son mémoire sur les Membranes synoviales des articula lions , et annonce dans ce travail si net, si précis et si fécond en même temps, celui qu’il fait paraître ensuite sous le titré de Traité des Membranes , livre admirable d’étude et d’exposition, qui contient déjà le germe dés autres ouvrages de Bichat, et surtout de son Anatomie générale.
C’est la Société médicale d’émulation qu’il fait dépositaire de ses premiers travaux, après l’avoir instituée lui-même avec quelques uns de ses amis les plus dignes. Il est à la fois le créateur et pour ainsi dire l’architecte de cette société, dont lui seul rédige d’abord les actes et le règlement avec cet esprit de méthode et de rectitude qui semble ne pas s’allier ordinairement avec le génie, et il imprime ainsi à son institution un cachet de vie durable. Dès son
origine, la Société médicale d’émulation, dont la dénomination seule est le précepte et l’exemple du travail; approuvée par les pouvoirs de l’État aussi bien que par les pouvoirs de la science, rassemble dans son sein les plus grands noms de la médecine moderne, presque tous appartenant aujourd’hui à l’académie, plusieurs alliés à l’Institut ou inscrits à l’une des facultés, quelques uns enfin qu’il me serait permis de détacher des anciens noms de l’école militaire du Yal-de-Grâce, et d’autres qui figurent parmi les notabilités médicales étrangères. Voilà ce que doit à Bichat la Société médicale d’émulation, et ce n’est pas tout encore.
La publication des travaux de la Société s’annonce dans le premier volume de ses mémoires avec une réserve si modeste, que rapportant aux leçons et aux œuvres de leurs maîtres ce que leur mérite propre pouvait valoir, les auteurs anonymes du discours préliminaire se décèlent dans leur plus digne représentant. C’est déjà Bichat qui parle ou écrit comme il parlera ou écrira toujours. Écoutons , messieurs, ce langage si simple et si candide :
« Après cet énoncé préliminaire, il ne me reste » plus qu’à mettre entre les mains du public ce faible
» essai que nous lui destinons. S’il contient quelques » germes de talent, quelques idées neuves, quelques » vues utiles, nous avons du plaisir à le dire , c’est » spécialement à nos maîtres que nous en sommes » redevables, à ces hommes habiles et profonds que » la France et l’Europe estiment d’un commun ac- « cord, et que notre plus grand mérite est, peut-être, » d’avoir bien écoutés. C’est par un sentiment de » justice et d’affection sincère que nous leur renvoyons, » comme à sa source, le peu d’éclat qui pourrait re- » jaillir sur nous. Heureux s’ils sont un jour aussi fiers » de nous avoir donné des leçons, que nous sommes » enorgueillis d’en avoir reçu ! »
C’est ainsi que Bichat se place, et sincèrement, au rang le plus modeste pour devenir la personnification la plus élevée, la plus large et la plus complète de cette Société médicale d’émulation, qui range autour de lui des condisciples ou des émules, devenus plus tard aussi des maîtres ; et déjà tous s’inclinent devant le prestige de ce génie naissant, car presque tous l’ont vu apparaître dans la science, presque tous le voient grandir, presque tous le verront succomber et lui consacreront cette dédicace :
« A la mémoire de Marie François-Xavier Bi-
» chat, mort à trente ans, médecin déjà illustre;
» La Société médicale d’émulation, comme une » marque de sa plus haute estime et de sa reconnais- 0 sance envers un de ses fondateurs. »
Mais sans le laisser mourir si vite, revenons, mes' sieurs, à ses travaux.
Après ses essais de chirurgie et sa première œuvre d’anatomie, Bichat publie ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort , où il expose les phénomènes de l’existence, où il développé son système des forces vitales avec Une si admirable portée d’intelligence , que ce livre dès son apparition révèle au monde médical un autre Haller ; et celui-là n’avait que vingt-huit ans ! Élève par l’âge, maître par le savoir, il fait paraître presque aussitôt après un autre livre qui est proclamé dès-lors et consacré depuis comme un livre classique. C’est son étude de prédilection qui entraîné Bichat à écrire VAnatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine, et c’est là surtout qu’il trace les grandes formules de l’organisation humaine, en même temps que le plan le plus complet, le plus vaste à suivre dans la recherche de la philosophie médicale.
Il entreprend presque aussitôt un traité d ’Anato-
;nie descriptive. Mais le temps ou plutôt la vie lui manquera pour achever celte œuvre nouvelle, et il en laisse le soin à deux de ses collaborateurs , Roux et Buisson, ses amis.
Il ne peut 7 terminer non plus un grand travail d’ Anatomie pathologique dont il avait déjà rassemblé les nombreux matériaux, par l’autopsie et la dissection de plusieurs centaines de cadavres. 11 indiquait dans cette dernière œuvre, il démontrait même Fessentialité des lésions dans les différents tissus, comme le fit bientôt après cet autre génie de la médecine, appelé Broussais, dont le Val-de-Grâce a glorifié le souvenir, en lui érigeant une statue comme celle-ci.
A force d’observer les phénomènes de la vie et de pénétrer les mystères de la mort, découvrant l’une en recherchant l’autre, Bichat espère qu’il fera pour la thérapeutique ce qu’il a fait pour l’anatomie et la physiologie, et il entreprend l’étude raisonnée de la Matière médicale , avec cette prodigieuse aptitude d’intelligence qui lui rendait faciles tous les genres de travaux et semblait exciter en lui des forces surnaturelles, en le stimulant à de nouveaux succès par des Succès de chaque jour.
En même temps, il accomplit les devoirs les plug sérieux de sa position, comme médecin et comme professeur; aussi dévoilé aux malades de l’Hôtel- Dieu qu’aux élèves qui se pressent à ses leçons, il passe toutes ses matinées à soulager les uns, et une partie de ses journées à instruire les autres, faisant à ceux-ci jusqu’à trois cours à la fois, travaillant dans les amphithéâtres à toutes les heures d’intervalles, vivant au milieu des cadavres, et presque enseveli avec eux, infatigable, l’été, l’hiver, en toutes saisons, et enfin consacrant une partie de ses nuits à l’élaboration dè tant de choses !
Voilà , messieurs, voilà Bichat en action, ce vaillant et illustre soldat de la science si près de mourir, comme il aura vécu, les armes à la main.
Et l’homme, si grand par ses oeuvres, est encore le citoyen probe et honnête, le savant modeste et indulgent qui oublie le mal et méconnaît l’envie ; il est aussi l’élève reconnaissant, le maître plein de bonté, le collègue ou le camarade le plus aimable, le plus gai, l’ami le plus sincère : il est enfin le fils le meilleur ; car le premier culte de ses souvenirs, il le conserve à son père.
Tant de qualités et de vertus n’auraient cependant
pas épuisé les forces morales de cet homme d’élite, si tant de fatigues n’avaient pas épuisé ses forces physiques. Sa destinée va finir. Bichat éprouve quelques atteintes d’hémoptysie qu’il néglige de soigner, et il fait une chute violente qui se complique elle-même des redoutables symptômes d’une fièvre ataxique. Tous les soins, tous les dévouements deviennent inutiles ; la médecine reste impuissante à sauver de la mort celui dont elle avait reçu une nouvelle vie; car cette mort semble impatiente de frapper l’homme qui avait osé pénétrer dans la profondeur de ses mystères. Bichat succombe au quatorzième jour de sa maladie, le 22 juillet 1802. Il n’avait que trente et un ans ;mais il était déjà devenu le plus grand physiologiste de son siècle, comme il en aurait été le plus grand médecin, s’il avait vécu seulement vingt ans de plus.
Aussitôt après cette perte immense pour l’art , et qui fut un deuil général, Corvisart écrivait à Bonaparte, premier consul : « Bichat vient de mourir » sur un champ de bataille qui compte aussi plus » d’une victime. Nul en si peu de temps n’a fait au- » tant de choses et aussi bien. »
La réponse du premier consul fut une décision solennelle qui élevait dans l’Hôtel-Dieu de Paris un
monument à la mémoire réunie de Desault et de Bichat.
L’image de Bichat figure depuis sa mort dans tous les hôpitaux, dans toutes les écoles, dans toutes les sociétés de médecine, comme la plus digne expression de la majesté de la science.
La Société médicale d’émulation de Paris devait quelque chose de plus à la mémoire de son fondateur; elle a voulu que l’empreinte de ses médailles de présence fût à l’effigie de Bichat, comme pour l’invoquer lui-même dans ses séances, et attester qu’il présidait toujours aux travaux de ses humbles successeurs ; simple et inaltérable effigie que celle-là, et qui a inspiré ici la pensée d’un monument plus durable encore pour perpétuer un si noble souvenir.
î La statue qui est devant vous, messieurs, et que nous venons saluer de tant d’hommages, de tant d’admiration, est l’œuvre de notre David ; c’est le génie de l’art qui a fait revivre le génie de la science, en s’inj spirant de la plus belle œuvre de votre immortel compatriote. La vie et la mort personnifiées auprès de cette grande figure ne sont pas seulement l’expression de la physiologie la plus savante ; elles sont aussi le symbole delà plus haute philosophie religieuse, et
lâ
complètent la pensée de l’artiste national qui avait déjà donné une place d’honneur à Bichat sur le fronton du Panthéon : « Salut Bichatl Aux grands hommes la patrie reconnaissante !»