M. LE PROFESSEUR JULES CLOQUET
Messieurs ,
Heureux les hommes qui, par leur caractère, leur génie et leur vertu, sont à la hauteur de leur célébrité, en répandant sur la patrie l’éclat d’un grand nom!
Heureuses les nations qui possèdent de tels hommes, savent les honorer devant leurs concitoyens et les présenter à leurs enfants comme des modèles à suivre, en offrant aux yeux leur image et en perpétuant ainsi leur souvenir !
Jean-Dominique Larrey fut un de ces hommes rares et privilégiés de la nature, marquant leur existence comme une époque et survivant toujours à leur renommée. — Aussi la
France a-t-elle déjà payé à sa mémoire de nombreux tributs de son admiration et de sa gratitude.
Elle vient encore aujourd’hui, dans la contrée qui l’a vu naître, élever en son honneur, un monument impérissable qui transmettra aux générations futures le souvenir de ses services, de ses travaux et de sa gloire.
Si Larrey eût appartenu aux temps anciens, il aurait dignement figuré parmi les hommes illustres de Plutarque.
Je n’essayerai pas, Messieurs, de renouveler ici un panégyrique tant de fois reproduit par des voix éloquentes, interprètes de toute l’armée, du corps médical et des compagnies savantes, sur les services militaires, les travaux scientifiques, les actions de courage, les actes d’abnégation, de dévouement, de vertu par lesquels Larrey s’est illustré dans sa longue et laborieuse carrière. — L’histoire de sa vie, en effet, est entrée dans le domaine public : elle est inscrite dans tous les souvenirs, comme celles des Bayard, des Duguesclin, des Jean- Bart, des Ambroise Paré, de tant d’autres, enfin, qui sont l’honneur et l’illustration de la France.
Napoléon connaissait parfaitement les hommes et les classait dans son esprit, selon leur valeur : aussi, dans ses rapports multipliés avec Larrey, le voyons-nous toujours lui lémoigner combien il appréciait son caractère et son mérite.
Lorsque des événements désastreux pour la France eurent séparé ces deux hommes si bien faits pour se comprendre, l’Empereur, exilé sur le rocher de Sainte-Hélène, adresse un dernier adieu au chirurgien de sa Garde et lui donne un brevet d’honneur, en le proclamant « le plus honnête homme qu’il eut jamais connu. »
Les malheurs de 1 8 1 5 avaient frappé du même coup Napoléon et le chirurgien en chef de ses armées. La fidélité de Larrey était bien connue. Son patriotisme s’indignait
des traitements iniques infligés à l’Empereur, et son regret était de n’avoir pu l’accompagner à Sainte-Hélène.
Chargé par l’Académie des sciences de l’Institut et par l’Académie impériale de médecine de l’honorable mais délicate mission de les représenter dans cette imposante cérémonie, je vais parler spécialement des droits que Larrey s’est acquis à la reconnaissance publique, par la large part qu’il a prise aux progrès de la science et au perfectionnement de l’art en chirurgie.
Ses Mémoires de chirurgie militaire démontrent qu’il s’est trouvé à plus de soixante batailles rangées et de quatre cents combats, dans lesquels il a reçu plusieurs blessures plus ou moins graves, en pansant les blessés sur la place même ou ils avaient été frappés.
Quel vaste champ d’observations pour un esprit aussi pénétrant et inventif que celui de Larrey ! Il improvisait des moyens de secours applicables aux cas les plus insolites ; il prodiguait indistinctement ses soins à tous les blessés ; aussi, dans la campagne de Syrie, l’avait-on surnommé la Providence du soldat.
Il n’existait plus d’ennemis à ses yeux parmi les blessés ; tous, devenus frères d’infortune et de souffrances, avaient des droits égaux à ses secours généreux.
ce Le bon et habile chirurgien Larrey (dit M. Thiers dans son histoire monumentale du Consulat et de l’Empire), «vé- « ritable héros de l'humanité, soignait les blessés de l’ennemi , « afin que l’ennemi soignât les nôtres . »
Larrey, en effet, était doué, au plus haut degré, d’un courage imperturbable dans le danger ; avec le même calme il affrontait la mitraille de l’ennemi et l’air pestilentiel des épidémies. Sur le terrain, il opérait avec le même sang-froid, la même sûreté de main, que s’il se fût trouvé professant sa
clinique dans les hôpitaux militaires. Il imprimait aux chirurgiens placés sous ses ordres l’impulsion de son activité infatigable. Il leur donnait l’exemple et se montrait, devant eux, prêt à parer à toutes les éventualités de la guerre.
Il était pour les blessés un père qui souffre des douleurs de ses enfants ; il soutenait leur courage et les consolait tout en leur prodiguant les soins que réclamait leur état.
Son ardente énergie pour soustraire les blessés à la mort semblait braver le Génie de destruction de la guerre.
Ambroise Paré des temps modernes, Dominique Larrey doit être regardé comme l’organisateur de la chirurgie militaire en France, et l’organisation qu’il a établie a servi de modèle à celle de la plupart des armées européennes.
C’est Larrey qui a surtout contribué à fixer les grands principes de la pratique chirurgicale dans les armées.
On lui doit la création des ambulances volantes , parcourant le terrain pendant l’action et assurant aux blessés des secours aussi prompts que le feu de l’ennemi.
C’est à lui que l’on est encore redevable de la simplification des pansements, permettant d’improviser les plus utiles ressources, par les moyens les plus faciles. C’est ainsi qu’à l’armée du Rhin, en généralisant l’emploi du linge fenestré dans le pansement des plaies et en substituant des feuilles de végétaux à des compresses, et des branches d’arbre à des attelles, il a su parer à toutes les nécessités au milieu des circonstances les plus critiques.
C’est à Larrey que la chirurgie doit encore le principe , bien reconnu aujourd’hui, des appareils inamovibles dans le traitement d’un grand nombre de fractures ; de même qu’il a établi le principe des amputations primitives des membres dans les plaies d’armes à feu, et des procédés aussi rationnels
que rapides pour les amputations dans les articulations de l’épaule et de la hanche, de la cuisse et de la jambe.
Il a démontré les avantages des pansements rares des plaies, surtout pour les innombrables blessés d’une grande bataille, et exposé les indications précises du trépan et les phénomènes consécutifs des plaies de tête.
C’est encore Larrey qui a fait connaître, le premier, les ressources de la nature dans les cas de mutilations les plus considérables de la face et la guérison pour ainsi dire spontanée de ces lésions.
Que d’observations intéressantes, de réflexions, de remarques judicieuses n’a-t-il pas faites sur les effets si variés des projectiles, surtout dans les blessures du cou! Avec quelle sagacité il démontre l’opportunité du débridement des plaies d’armes à feu en général, l’urgence de l’occlusion immédiate des plaies pénétrantes de poitrine, et trace les indications de la thoracentèse dans les épanchements sanguins de la cavité des plèvres ! Avec quelle lucidité il fait connaître les nombreuses complications des plaies pénétrantes de l’abdomen et une foule de détails, aussi importants que nouveaux, sur les maladies les plus fréquentes des armées, et donne d’excellents préceptes se rattachant à l’hygiène militaire, résultat des observations de sa vaste expérience !
Combien de lumières répandues par notre grand chirurgien sur la gangrène traumatique et la pourriture d’hôpital ; sur le traitement des abcès par congestion et des maladies des os par les réactifs les plus puissants , tels que les ventouses scarifiées, les moxas et le cautère actuel, qui ont eu entre ses mains les plus heureux effets !
Parmi les travaux les plus remarquables et les plus instructifs publiés par Larrey, on doit mettre en première ligne ses nombreux mémoires sur les maladies qui ont affecté les
troupes de l’armée française pendant l’expédition d’Égypte et de Syrie; ses mémoires surl’ophthalmie endémique de ces contrées, — le tétanos traumatique, — la peste, — les abcès du foie, — la lèpre et l’éléphantiasis des Arabes, — la fièvre jaune, comme complication des plaies d’armes à feu, — le scorbut, — la syphilis, — l’influence du climat d’Égypte sur les plaies, — la médecine et la chirurgie des Égyptiens, — la classification des saisons d’Égypte, et la conformation physique des Arabes.
De retour de ses campagnes d’Allemagne, de Pologne et de Russie, Larrey enrichit encore les annales de la science de précieuses observations sur le typhus, la plique de Pologne, et sur les congélations qui firent tant de victimes dans la malheureuse retraite de Russie.
Au milieu de cette vie active des camps, Larrey se reposait de ses fatigues par l’étude, l’observation des faits, et même par l’enseignement qu’il prodiguait aux chirurgiens placés sous ses ordres, et aux médecins étrangers, avides d’écouter les leçons d’un si grand maître.
Les cours de clinique qu’il professait à l’hôpital militaire du Gros-Caillou ne sortiront jamais de ma mémoire ni de mon cœur; ils se lient d’une manière trop intime avec le souvenir de l’amitié dont il m’honorait, qui ne s’est jamais démentie et que je suis heureux de reporter sur son cher fils.
Les nombreuses publications scientifiques de Larrey , ses leçons de clinique improvisées en campagne , ses relations avec les savants étrangers de tous les pays, l’éclat qu’il avait donné à la chirurgie militaire, expliquent et légitiment la célébrité de son nom dans toute l’Europe, le deuil public répandu à la nouvelle de sa mort et les hommages rendus à sa mémoire.
Les écrits de Larrey portent l’empreinte de la franchise et de
la naïveté de son caractère. 11 écrivait comme il voyait, comme il pensait, comme il opérait, et ses ouvrages dogmatiques portent avec eux la conviction. Tous les actes de sa vie semblaient émaner d’une inspiration unique, l’inspiration du bien.
En décembre 1829, l’Académie des sciences de l’Institut, appréciant le mérite des ouvrages de Larrey, l’appela dans son sein et lui donna la place devenue vacante par la mort de l’ancien chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Paris, le professeur Pelletan.
Larrey était déjà membre de l’Académie de médecine depuis sa fondation; ces deux corps savants, comme tous ceux dont il était membre, se font gloire d’avoir possédé le premier chirurgien militaire des temps modernes.
Enthousiaste de la science et des progrès de l’art, conservant jusque dans un âge avancé l’ardeur juvénile, Larrey, devenu membre de l’Institut, continua de communiquer aux Académies des sciences et de médecine de nombreuses observations et divers rapports que nous n’avons pas à rappeler ici.
C’est encore après avoir accompli une longue et pénible mission en Algérie, et malgré le poids des ans, que Larrey, l’homme du devoir par excellence, a vu ses forces trahir son courage et qu’il a trouvé la mort au champ d’honneur, en rendant le dernier soupir entre les bras de son digne fils.
Quel plus grand tribut d’admiration et de reconnaissance le pays pouvait-il offrir à Larrey, qu’en érigeant ce monument à sa mémoire! Et c’est la troisième fois déjà que pareil honneur lui est décerné en France!
La première statue, en bronze, œuvre de l’illustre David, a été inaugurée en i85o, au Val-de-Grâce, par souscription nationale.
La seconde, en marbre, due au talent de M. Pierre Robinet, figure depuis i856 dans l’enceinte de l’Académie de médecine.
La troisième enfin, inaugurée aujourd’hui au milieu de de tous ses compatriotes, a été inspirée, en 1 86 1 , à un habile et généreux artiste, M. Badiou de la Tronehère, par l’initiative de la Société académique du département, et autorisée par décret de l’Empereur.
Aujourd’hui i5 août, jour de fête et de vœux pour toute la France, anniversaire du i5 août 1809, époque mémorable pour Larrey, qui fut alors nommé baron de l’empire par Napoléon, après la bataille de Wagrarn, nous saluons à Tarbes cette noble image, comme elle le fut à Paris en i85o. M. le général baron Ambert, dans une notice vaillamment écrite sur Larrey, dit en parlant de l’érection de sa statue au Valde-Grâce : « Cette cérémonie prit un caractère national, lors- « qu’après les discours de la science et de l’armée, le « président de l’assemblée législative improvisa ces élo- « qu entes paroles qui exprimaient la pensée de tous : « Larrey « a bien mérité de l’armée , de la science; bien mérité de la « patrie. Je salue sa gloire, il a bien mérité de b humanité. »
M. le Président Dupin, en terminant cette chaleureuse allocution, semblait décerner ainsi, à cet homme illustre, la couronne civique au nom de la France.
Digne héritier de Larrey, son fils s’est toujours efforcé de marcher sur ses traces : mais je m’arrête par crainte de blesser sa modestie, en le voyant, au milieu de nous, assister aux hommages que nous rendons à la mémoire de son père.