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Discours prononcé

C'est la première fois, depuis trois ans, que s'ouvre une discussion sérieuse sur l'Algérie. On veut aujourd'hui préférer l'avenir de la colon isalion, et l'on prétend réglementer les produits futurs de ce pays. Nous avons déjà, messieurs, sacrifié à l'Afrique 1,500 millions (1) et 100,i 00 soldais. On ouvre à la France une nouvelle voie de déceptions; pour ma part, je refuse d'y entrer.

M. ÉiiiiE<e Dj^nRAViiT. Je demande la parole.

TOL. DESjroDCRT. Je ne puis accepter les espérances de M. le rapporteur, et je suis obligé de contester une partie des assertions contenues dans son rapport. J'aurais désiré

(1) M. le rainisfre des finances en 1846 éysluait la dépense faite jusqu'à cette époque à un milliard, et il n'avait pas tout compté. (Diàcour» du 19 mai 1846.)

que la commission nous eût fourni plus de renseignements qu'elle ne l'a fait. C'était nécessaire, car, depuis 1846, le Gouvernement s'est affranchi de l'obligation qui lui est imposée par la loi de nous fournir chaque année ces documents. Cela était d'autant plus nécessaire, que le plus grand nombre d'entre vous, n'ayant pas fait partie des anciennes assemblées, n'a pu avoir connaissance des publications faites jusqu'en 1846. Je vais, autant que je le pourrai, messieurs, tâcher de réparer cette omission, en vous soumettant des documents, tous puisés aux sources officielles. A ces documents je joindrai quelques observations.

Je vous parlerai d'abord, messieurs, des charges occasionnées par l'Afrique, depuis 1831 jusqu'en 1848. Ces charges, déduction faite de la recette opérée au profit du trésor, s'élèvent à 1,550 millions.

Je vous citerai le tableau des importations et des exportations faites en Afrique, depuis 1835 jusqu'en 1848. Dans tous les pays, messieurs, les importations et les exportations se balancent par la simple raison que l'on ne donne pas quelque chose pour rien. Ainsi, en France, la moyenne annuelle des importations, de 1827 jusqu'en 1846, s'est élevée à 721 millions, et celle des exportations à 705 millions. Vous voyez que ces chiffres se balancent; mais en Afrique tout est phénoménal. De 1835 à 1848 les importations se sont élevées à 870 millions, et les exportations à 47 millions seulement ; c'est-à-dire 5 p. 0|0 des importations. Le contribuable français, qui, vous le savez, est très-complaisant, a été chargé de fournir la différence. Pendant ce même espace de temps, le trésor français a envoyé en Afrique 706 millions, qui forment à peu près la balance entre les importations et les exportations.

Si encore, messieurs, ces 706 millions avaient été employés à acheter des produits français, il y aurait une espèce de dédommagement ; mais l'opération commerciale en Afrique est bien plus savante. Sur les 870 millions de marchandises importées en Afrique, la France n'a pu en fournir que pour 451 millions, et les étrangers en ont fourni pour 419. Vous voyez que, sous le rapport commercial, c'est au profit des étrangers que nous faisons tant de sacrifices (1).

(1) Le résultat est celui-ci : nous avons envoyé en Afrique une armée et des millions; ces millions sont employés à entretenir notre armée et tout ce qui Tit à sa suile. Le général Duvivier disait que c'était se moquer que d'appeler cela commerce; que la même opéraion aurait lieu a\ec une île déserte sur laquelle on transporterait une

Relativement à la navigation, la déception est la même. De 1835 à 1848, l'entrée des navires français dans les ports d'Afrique a été de 23,000, et l'entrée des navires étrangers a été de 29,000.

Pour la pêche du poisson, même déception. En 1848, sur 514 bateaux pêcheurs, il y a eu 20 bateaux français.

Pour la pêche du corail, la déception est encore plus complète. Sur 154 bateaux, il y en avait, dans la même année, 2 français.

Encore, messieurs, si nous n'avions à subir de déceptions que relativement à la colonisation et au commerce, je pourrais garder le silence; mais l'improductivité de l'Algérie est telle que, chaque jour, elle met notre armée en péril.

L'honorable M. de Rancé vous disait dernièrement que la colonisation n'avait commencé qu'en 1845. J'en demande bien pardon à notre honorable collègue^ mais je ne crois pas qu'elle ait encore commencé, et en voici la preuve. L'importation des farineux alimentaires, c'est-à-dire de ce qui est nécessaire pour nourrir notre armée et la population civile, a constamment augmenté proportionnellement à l'augmentation de notre armée et de cette même population civile.

Ainsi, en 1835, la population civile et l'armée s'élèvent à 40,000 individus : on a importé pour 5 millions de farineux alimentaires.

En 1843, ces deux populations s'élèvent à 134,000 in-

armée française. [Quatorze observations, p. 32.) J'ajoute que la même opération aurait lieu avec les tours de NoCre-Dame, si on pouvait y loger cette armée française; avec cet avantage toutefois, que ce ne seraient pas des produits étrangers, mais des produits français qui approvisionneraient les tours de Notre-Dame.

On a prétendu dans la discussion que ce n'était pas l'armée et sa suite qui étaient les consommateurs en Afrique. On voit par le tableau suivant que les importations de marchandises et les fonds fournis par le trésor ont suivi l'augmentation et la diminution de l'armée :

Années.

Effectif

de l'armée.

Importation

de produits français

et étrangers.

Numéraire

«t traites envoyés

par le trésor.

16,778,737 fr.

18,791,600 fr.

dividus : on a importé pour 16 millions de farineux alimentaires.

En 1848, ces deux populations s'élèvent à 192,000 indi- ▼idus, et les importations de farineux alimentaires s'élèvent à 25 millions.

t?|Vous voyez, messieurs, que celle position met chaque jour notre armée en péril ; car, une guerre maritime survenant, les communications étant interceptées, ne pouvant pas compter sur la bienveillance des Arabes, après avoir consommé vos approvisionnements de deux ou trois mois, vous ne pourriez pas nourrir votre armée : t)ieu sait, messieurs, ce qui pourrait arriver! C'est ce qui a préoccupé les hommes politiques qui se sont occupés de l'Algérie : M. Thiers, en 1837; M. le général Bugeaud, en 1844 ; M. de Barante, en 1846 (l); M. le général Cavaignac, en 1848. A cette époque où la révolution de Février pouvait amener la guerre en Europe, le général Cavaignac ordonna, avec beaucoup de prudence, de grands approvisionnements pour l'Algérie. Enfin, messieurs, aujourd'hui, en 1850, M. Charles Dupin, rapporteur, exprime, dans le rapport que vous avez entre les mains, les mêmes appréhensions qu'il éprouvait en 1842. Voici ce qu'il dit aujourd'hui : « Il faut que le ministre de la guerre se dise sans cesse : Si la paix était rompue, si la mer n'était pas libre et que les Arabes fussent révoltés en masse, qui suffirait à la subsistance de notre armée?»

C'est à M. le ministre de la guerre que cette demande s'adresse, ce n'est pas à moi à faire la réponse.

Aujourd'hui, la position est bien plus dangereuse qu'en 1842, alors que M. Charles Dupin exprimait ses premières craintes; car, en 1842, le chiffre de la population civile et de l'armée ne s'élevait qu'à 1 17,000 individus, et, aujourd'hui, ce chiffre s'élève à 20(^,000', le danger est donc augmenté.

Cette position, messieurs, dure depuis 1830; depuis 1830, les étrangers le savent, les étrangers ont profité de cette funeste position pour peser sur notre politique.

Rappelez-vous les réponses que faisait M. Mole en 1837, lors des affaires d'Espagne, à ceux qui voulaient l'entraîner à une intervention dans ce pays. Rappelez-vous les embarras du général Bernard, ministre de la guerre en 1838, lors des affaires du Luxembourg (2). Rappelez-vous les embarras

(V) Rappoft du 25 juin 4846.

(2 Le général Bernard disait à U coinmission des crédits de 1837 : a L'AfriqiJe est un rocher nu sur lequel il faut tout trrnspor ter, excepté lair et l'eau. » L'Afrique a peu changé depuis 1857.

On répèle sahs cesse que l'Afrique était le grenier de Rome. M. Pas-

de M. Thiers, en 1840, lors des affaires d^Ôrient. A éélte époque , notre position en Europe élait telle que noiià avions besoin d'une armée considérable pour résistet* aux dangers qui nous menaçaient. Il fut question de retirer 40,(J00 hommes d'Afrique. C'était l'abandon, l'abandort malheureux , l'abandon désastreux. Notre flotte était â Alexandrie, on la fait revenir aux îles d'Iïyères, pour pouvoir retirer nos troupes d'Afrique; Ceci a été dit atix tribunes parlementaires, et par M. Jaubert et par M. Pelet (de la Lozère), alors ministres (î).

Ml. D jiiJMiJLJS , commissaire du Gouvernement» Je demande la parole.

m. nes^oiiÉRT. En 1848, M. Arago retire d'Afrique 27,000 hommes, et déclare qu'il n'est pas sans inquiétude sur cette diminution de nos forces en Algérie.

Je le demande aux colonistes, quand auront-ils rendu à la France sa liberté politique, sa liberté d'action? quand auront-ils produit des subsistances pour nourrir notre armée? Le maréchal Bugeaud, messieurs, avait estimé qu'il fallait 100,000 familles de colons militaires (2) pour arriver à ce résultat, et il estimait que l'établissement de chaque famille de colon ordinaire pourrait coûter 5,880 fr. (3) Mais il n'avait pas tout compté; et, en ajoutant ce qui était nécessaire pour amener ces colons à un établissement complet, il en aurait coûté 10,000 fr. pour l'établissement d'une famille (4).

M. de Vialar, qui a passé vingt ans en Afrique, constate

sy, dans son remarquable discours du 1" mai 1834, a fait justice de cette vieille erreur. Il y a plus, on confond constamment PAfrique et la Numidie. L'Afrique (Africa propria), était là province ifoitialne répondant aujourd'hui à la régence de Tunis. Pline représente cette prc vince, surtout la partie sud, appelée la Byzacéne, comme très-fertile en grains. [Histoire naturelle, liv. 5, chap. 3); mais nous ne posséJons pas la province à^Àfrique, nous possédons la province de Numidie qn'ij au dire de Pline, produisait principalement de beaux nlarbres et dés bêtes farouches, (ibidem, chap. 2.) Depuis lofs, Târtcienne Nutnidie a fait des progrès, sans douto : dans les montagnes, les races originaires, aujourd'hui les Kabyles, ont pu, par le travail accumulé, arriver à un état assez avancé, surtout pour les plantations. Dans les plaines, la culture nomade, nécessité, par le sol et le climat, donne aux Arabes,[en laines et céréales, une production limitée, mais économique.

(1) Discours des 18 novembre et 3 décembre 1840.

(2) Mémoire du 15 janvier 1844.

(3) Observations sur le projet du général de Lamoriciére, 1840^ p, 9.

(4) Journal des économistes, tome 17, p. 135.

dans ses écrits qu'il a dépensé à peu près cette somme pour rétablissement d'une famille (1).

M. le général de Bourjolly, dans une brochure publiée l'année dernière, estime celte dépense à 7,000 fr.; mais il ajoute que tout n'est pas compris. Evidemment il arriverait à 10,000 fr. (2).

M. Reybaud, dans son rapport, vous fait entrevoir que l'établissement d'une famille de quatre personnes coûterait 6,975 fr. Mais ces familles ne sont pas encore établies; vous serez appelés pendant longtemps à les sustenter et à leur donner de nouvelles subventions, et vous arriverez toujours aux 10,000 fr. (3).

A ce taux, les cent mille familles du maréchal Bugeaud coûteraient l milliard. Il voulait établir ces familles dans l'espace de dix ans ; pendant dix ans, l'Afrique nous coûtera encore 100 millions par an, soit un milliard; ces deux milliards ajoutés à ce que vous avez dépensé jusqu'à présent feront 4 milliards dans dix ans. Qu'aurez-vous pour ces 4 milliards? Quelques familles usées et des enfants de neuf ans. Je ne vois pas que ce soit bien rassurant pour l'avenir de notre possession.

Mais, messieurs, je fais une très-grande concession aux colonistes : pour obtenir ce triste résultat, il faudrait que le Français pût s'acclimater, en Afrique, à l'état de cultivateur. Or c'est ce que les colonistes n'ont pas encore prouvé. Je crois pouvoir établir l'impossibilité de l'acclimatement du travailleur français en Algérie.

Nous devons à l'honorable général Cavaignac d'avoir soulevé le premier cette question de l'acclimatement. Dans un ouvrage fait en 1839, et après sept années d'études, il s'exprime ainsi :

« Il faudrait savoir jusqu'à quel point l'homme d'Europe peut se naturaliser dans ce pays et à quelles conditions. » {Régence d'Alger, p. 152.)

Depuis, d'autres personnes ont continué les études du général Cavaignac.

Le général Duvivier a imprimé ceci : « Un homme dont la constitution n'est pas en harmonie avec le climat d'Afrique ne s'y assimile jamais ; il souffre , il dépérit, il meurt.

(1) M. de Vialar, déclare avoir dépensé un million, et n'avoir pu établir que 100 familles de cultivateurs. (Lettre au maréchal Bugeaud du 3 septembre 1846, p. 10.)

r2) Colonies agricoles de l'Algérie, 1849, p. 17.

(3) Rapport du 16 novembre 1849, p. 75.

L'expression qu'une masse d'hommes envoyée en Afrique s'y est acclimatée est inexacte; il n'y a pas eu acclimatement, il y a eu triage fait par la mort ; c'est un grand crible qui laisse passer rapidement tout ce qui n'est pas de telle force. » {Solution de la question d'Alger, p. 1 9.) Le général Duvivier a été pendant dix à douze ans aux prises avec les difficultés d'Afrique.

M. le général Gubières : « Plus nos soldats servent sous cette latitude, plus ils s'affaibliront. » (Discours du 29 juin 1846.)

Le commandant Thomas, l'un des chefs des bureaux arabes : « L'acclimatement de la race européenne présente de graves difficultés ; les forces physiques s'affaiblissent, et elle arrive à une vieillesse anticipée. » ( De Vemploi des Arabes, p. 11.)

Le docteur Boudin, qui a été pendant quatre ans en Afrique, et pendant sept ans médecin de l'hôpital de Marseille, a été à portée de connaître le résultat des maladies d'Afrique : il n'émet pas une opinion théorique; il rapporte des faits, et de ces faits il résulte que l'acclimatement des Européens en Afrique est impossible (1).

M. le docteur Périer, membre de la commission scientifique d'Algérie, chargé de traiter la partie hygiénique, dit :

« Après un certain temps, et sans que l'économie ait éprouvé de secousses graves, sans même que les traits du visage accusent la moindre souffrance, il arrive que les pommettes se décolorent, que le teint blêmit, que l'embonpoint s'efface, que les forces physiques diminuent, et que la tendance au repos se manifeste de plus en plus. Enfin, un trait particulier de cette constitution nouvelle, puisée dans le climat, et qui ne se manifeste qu'après plusieurs années de séjour, c'est que l'homme a revêtu comme une teinte d'indigène; il en accepte les mœurs et jusqu'à un certain point la tournure d'idées; les affaires de France l'intéressent moins; son rivage n'est plus regretté, la patrie est comme oubliée. Ubi bene, ibi patria. » (Exploration scientifique de V Algérie: sciences médicales, tome I, p. 45.)

Ainsi, messieurs, d'après M. Périer, abaissement du physique, abaissement du moral, oubli de la patrie. Un tel acclimatement n'est-il pas une affreuse maladie ?

M. Worms, aussi médecin de l'armée d'Afrique, présente des considérations analogues sur l'influence du climat : « L'indigène et le sujet acclimaté subissent la même in-

(1) Slatistiqut d« Vétal sanitaire det armées de terre et de mer, p. 64.

tluence; la vilalilé esl affaiblie; un besoin irrésistible de repos domine tous les autres; le corps et l'âme ont dégénéré.» [Exposé dliygiènc, p. 25 et suivantes.)

La question de l'élevage des enfants, messieurs, est encore plus grave, et c'est encore à M. le général Cavaignac que nous devons l'élude première de cette question.

Voici ce qu'il dit : o Chacun sait avec quelle difficulté les enfants s'élèvent en Afrique. » ( Régence d'Àlaer , p. 152.)

M. le général de GastcUane : « Le sang européen se reproduit difficilement en Afrique. » (Discours du 29 juin 1846.)

M. le général Fabvier : « Dans cette ardeur de coloniser, on ne s'est même pas informé si les enfants peuvent s'élever en Afrique. J'ai été effrayé du résultat de mes recherches. « (Discours du 30 juin 1846.)

M. le docteur Boudin constate aussi que la mortalité des enfants est considérable. {De V acclimatement en Algérie.)

M. le docteur Worms : « Il est très-difficile de conserver les enfants en Afrique. » {Conditions d'hygiène, p. 24.)

M. Reybaud dit dans son rapport : « En Afrique, plus qu'ailleurs, les enfants ont besoin d'aliments substantiels. Le climat les use plus que les hommes. Leurs forces s'épuisent vite, s'ils les réparent incomplètement. Les tables mortuaires des colonies en font foi. » (Rapport du 16 novembre 1849.)

M. le docteur Antonini, médecin en chef de l'armée d'Afrique : « La viabilité des enfants, c'est-à-dire la perpétuité de la race européenne reste à l'état de doute. » {Biographie du docteur Antonini, par M. Cabrol, p. 152.)

Deux personnes seulement, MM. Foley et Martin, médecins à Alger, ont contredit ces opinions; mais, à l'appui de leurs idées, ils produisent des chiffres qui les condamnent. Suivant leurs tableaux la mortalité annuelle des créoles d'un jour à quinze ans est de 87 pour 1,000 (1).

Or, pendant cette période, la mortalité est en France de 27 (2) , et en Angleterre de 26 (3).

(1) C'est par erreur que MM. Foley et Martin dans leur discussion ont indiqué 121 pour 1,000, leur tableau présente 5,045 décès pour une population de 35,084. {Gazette médicale, 1848, p. 505.) Ce qui donne une mortalité de 87 pour 1 ,000. Nous ne voulons pas faire profiter notre opinion des erreurs de calcul de nos adversaires.

(2) Table de Demonferrand. {Journal de V Ecole polytechnique, tome XVI.)

(3) Mac CuUoch's British empire, p. 424.

' Les faits, messieurs, n'ont que trop confirmé ces opinions. Voici reffeclif et la mortalité de notre armée depuis 18:51 jusqu'en 1848 : sur un effectif de 1 ,019,000 hommes, il y a eu 1,142,000 entrées aux hôpitaux , c'est-à-dire que chaque homme a été malade plus d'une fois par an. Sur cet effectif, il y a eu 75,294 décès par maladie, ce qui fait, par 1,000 hommes, 74 décès.

L'hôtel des invalides, messieurs, ce respectable asile de la vieillesse et des infirmités de nos soldats, ne fournit par an que 68 décès pour 1,00) (l); l'armée à l'intérieur n'en fournit que 19 (2); et dans la vie civile, pour les hommes de 20 à 30 ans, les décès annuels ne s'élèvent qu'à 10 pour 1,000 individus (3).

Ainsi, notre armée d'Afrique, choisie si sévèrement par le recrutement, éprouvée pendant un ou deux ans dans nos garnisons, constamment épurée par les revues trimestrielles, cette armée subit une mortalité plus considérable que les invalides, une mortalité quatre fois plus forte que notre armée de l'intérieur, une mortalité sept fois plus forte que la population civile du même âge, qui, loin d'être épurée comme elle, reçoit au contraire tous les hommes réformés que l'armée lui renvoie.

Ces faits ont été confirmés par l'honorable M. Charras, qui vous disait à cette tribune que, pendant la première année de leur séjour en Afrique , nos soldats subissent une mortalité de 150 à 200 par 1,000; en sorte qu'un corps de 650 hommes est réduit, la première année, à 520, et la deuxième année, à 400 (4).

Le maréchal Bugeaud confirmait également ces faits en disant : « Tout homme faible qu'on envoie en Afrique est un homme perdu (5). »>

(1) Moyenne de dix-sept années, dont la dernière est de 1859. (Discours du général Paixhans, à la chambre des députés, du 11 mars 1840.)

(2) Rapport «lu général Oudinot, sur Pappel des 80,000 hommes, du 23 novembre 1849.

(3) 26,849 décès pour une population de 2,634,183 individus. (Table de Demonferrand.)

(4) Discours du 7 décembre 1849.

(5 Discours du 19 février 1838.

En me répondant, M. Barrauit représentant de l'Algérie avoue « qu'il y a trois maladies inhérentes à toute œuvre de colonisation africaine : la nostalgie, la lièvre d'acclimatation, et les Hèvreg provenant du remuement dj;s terr».'S mises en contact avec l'.iir atinosphérique. » ; Moniteur du 20 décembre 18'i0.)

Je ne vous ai parlé que de la morlalité dans les hôpitaux, que de la morlalilé par les maladies. Je ne vous parle pas de la mortalité dans les combats-, elle a été, très-heureusement, fort peu considérable. Nous avons perdu en moyenne, par le feu de l'ennemi, seulement I8U hommes par an (1).

En 184(), par exemple, nous avons perdu, par les maladies, 6,862 hommes, et parle feu de l'ennemi, 116(2). (Mouvement.)

A la bataille d'Isly, nous avons perdu 27 hommes (3).

En 1818, nous avons perdu par les maladies 4,406 hommes, et par le feu de l'ennemi treize \4). [Nouveau mouvement.]

On pourrait croire que cet état s'est amélioré. D'après les chiffres que j'ai cités, en 1848, pour un effectif de 77,70(1 hommes, la mortalité a encore été de 4,406 ce qui donne 57 pour 1,000, et cela en pleine paix (5).

M. nK RAMCÉ. C'est la même qu'en France.

iw. DESJOBKRT. L'houorablc M, de Rancé me dit : C'est la même qu'en France !

Mais, j'en demande bien pardon à M. de Rancé, il n'a qu'à consulter le dernier rapport qui a été fait par M. le général Oudinot sur le recrutement, la moyenne de la mortalité des trois années 1846, 1847, 1848 était, pour l'inté-r rieur, de 19 sur 1,000.

nr. »K RAMcé. Il s'est trompé !

w. oARiJ. Mais non I pas du tout !

n., AiTMK. C'est très-exact !

îw. B»KSJOiiKRT. Véritablement, monsieur de Rancé, quand on est représentant de l'Afrique, et qu'on y a fait la guerre, on doit savoir les faits ; je suis obligé de vous les dire

Voix à gauche. C'est entendu !

wt. DKSJOOERT. Si c'cst eutcndu, je continue.

(1) 3,404 de 1831 à 1848.

(:2) Communication à la commission des crédits extraordinaires de

(3) Bulletin du 17 avril 1844.

(4) Lettre du ministre de la guerre à M. Desjobert.

(5) Voir le tableau 1".

Dans ces calculs sont comptés seulement ceux qui périssent dans les hôpitaux d'Afrique : ne sont pas comptés ceux qui périssent dans les iraversées.'ceux qui viennent périr dans les hôpitaux de France et dans leurs familles. L'Afrique a dû faire périr plus dd 100,000 hommes en comptant ces différentes pertes.

Ainsi donc, messieurs , l'Afrique a déjà déroré près de 100,000 hommes, tous soldats d'élite. Aujourd'hui que les idées napoléoniennes ont faveur... (Interruption.)

Voix à gauche. Lesquelles ?

îw. DKtSJOBis^T. Je désirerais que, pour les affaires d'Afrique, on suivît un peu les idées de Napoléon : Napoléon, jugeant l'expédition de lord Exmouth, disait : « La vie et les membres de 1,UU0 braves matelots anglais ont plus de prix et sont plus importants que la totalité des Etats barbaresques (1). »> Ce que disait Napoléon des matelots anglais, je pourrai le dire, je pense, des soldats français.

Les faits de mortalité pour la population civile ne sont pas moins désolants. Il résulte de documents officiels que la mortalité civile excède constamment les naissances, en sorte que, si l'émigration manquait, la dépopulation européenne arriverait très-promptemenl (2).

Ainsi, de 1833 à 1847, il y a eu 21,329 naissances et 28,672 décès. Dans h discussion de 1847, javais indiqué une partie de ces faits. M. le général de Lamoricière me répondait que j'étais dans l'erreur, et à l'appui de son opinion il me citait ce qui était arrivé dans le premier trimestre de 1847.

Il est vrai que, dans ce premier trimestre de 1847 , le nombre des naissances a été plus considérable que le nombre des décès. Mais dans les trimestres suivants, l'Afrique a repris cruellement sa revanche et ses droits, car dans cette année 1847, sur laquelle voulait s'appuyer M. le général de Lamoricière, il y a eu 3,400 naissances et 3,834 décès ; c'est là ce que l'Afrique a pu nous offrir, jusqu'à présent, de plus avantageux.

:». liK OKKÉR.%ii »E ii.%9i»niciKRE. Voulez-vous me laisser dire un mot?

n. uKSjroBERT. Volontiers, général.

n. MjK «ÉNCBAii uu liAjnoBiciKRK, de sa place. Je vous ai fait, en effet, l'objection que vous citez -, mais je vous en ai fait une autre, c'est que, dans la population de l'Algérie, il ne faut pas tenir compte seulement du chiffre total, mais du rapport qui existe entre la population féminine et la population masculine.

Si vous regardez les rapports qui existent entre la population en femmes et la population en hommes, vous verrez que le nombre des naissances, en Algérie, est extrêmement

(1) O'Meara, l. I, p. 469.

(S) Voir le tableau '2.

considérable. ()i, coiiiine la mortalilé csl r(»lative à la totalité de la population masculine qui vit à l'état de célibataire, et que les enfants ne peuvent se faire que proportionnellement au nombre di^s femmes, vous trouverez-là l'explication du fait que vous avez cité.

». uKisJouuuT. .le comprendrais parfaitement, messieurs, le raisonnement de M. le général de î.amoricière, si j'avais établi une comparaison entre le nombre des naissances et la population totale. Mais ce n'est pas là ce que j'ai fait. J'ai établi ma comparaison entre le nombre des naissances et le nombre des décès. Or, le fait n'est point détruit par ce qu'il y a dans la population de l'Algérie plus ou moins d'hommes ou plus ou moins de femmes (1).

Seconde observation : Pour la population civile, la mortalité du Français est triple de ce qu'elle est en France. En France, la mortalité pour tous les âges, en comprenant les enfants et les vieillards, est de 24 pour 1,000.

En Algérie, la mortalité de la population française est de 60 pour 1 ,000(2); et je ferai remarquer qu'en Algérie la population n'est pas normale comme elle est en France. En France, il y a un grand nombre de vieillards, d'enfants, et en Algérie la proportion de ces deux éléments, q«'i subissent une grande mortalité , n'est pas aussi considérable qu'elle est en France.

D'après le rapport de M. Reybaud, l'effectif moyen des colons de l'Etat a été, pendant dix mois, de 13,635; les dé-

(1) J^ajoute que celte proposition de M. de Lamortcière u les enfanu ne peuvent se faire que proportionnellement au nombre des femmes, » est incomplète et partant inexacte. La femme, pour faire des enfants, a besoin de certaines conditions d'âge; Padministration n'a publié aucu n document sur Tâge des femmes en Aigérie, mais on sait qu'il y a

en Algérie une proportion d'enfants et de vieillards moindre qu'en ¥ çSiDce. L'âge adulte, c'est-à-dire celui pendant lequel la femme a des en fants, est donc dans une proportion plus forte en Algérie qu'eji Fra oce ; cette proportion peut facilement compenser la proportion moindre du nombre absolu des femmes.

A défaut de document, comparons le chiffre des naissances en Algérie a vec la loi des naissances en France. VÂnnuaire du bureau des longitudes pour 'ISoO (p. 167), nous apprend qu'en France on compte "22 naissances sur 1,000 habitants. Il est donc permis d'admettre que si l'on parvenait à fournir à l'Algérie une proporiion de femmes, égale à celle qui existe en France, elle donnerait également !£9 naissances sur 1,000 habitants. Or, il résulte du tableau 5 ci-joint, que la mortalité de la population française en Algérie est de (îO décès sur 1,000 habitants. On voit donc que l'excédant de la mortalité persiste, et que l'expUcation de rhonorable général ne détruit pas mon observation.

(2) Voir le tableau 3.

ces se sont élevés à 982, ce qui, en calculant pour l'année entière, donne une mortalité de 86 pour 1,(X)0, je répète qu'en France la mortalité n'est que de 24 pour 1,000 (1).

Enfin la mortalité des enfants est quatre fois plus forte qu'elle n'est en France. Cela a été constaté par les deux médecins dont je vous ai cité l'opinion tout à l'heure.

Je conclus donc des opinions émises et des faits constatés, que l'acclimatement du Français, mais, je le répète, du Français à l'état de travailleur agricole, c'est-à-dire du Français cultivateur, que cette acclimatement est impossible. 11 ne pourra végéter qu'à la condition du repos. Le Français qui est aujourd'hui en Algérie est boutiquier, administrateur, mais il est très-peu cultivateur.

Vous voyez cependant que ce Français subit une mortalité triple de la mortalité subie en France. Quand le Français commence un peu à travailler, comme a essayé de le faire le colon de l'Etat, alors la mortalité augmente, elle passe au quadruple. Et si vous considérez la mortalité du soldat, qui est véritablement le seul travailleur en Afrique (2), elle est sept à huit fois plus forte que ia mortalité des hommes du même âge en France.

Ainsi, deux impossibilités, selon moi, radicales, s'opposent à la colonisation française : l'impossibilité venant du nonacclimatement du travailleur français, et l'impossibilité de lutter contre le travailleur indigène. C'est là une question sur laquelle je reviendrai dans la discussion, et je vous demanderai alors la permission de vous soumettre quelques observations en m'appuyant sur des autorités considérables.

Le travail français est donc impossible; le résultat du projet de loi serait donc de protéger le travail indigène et le travail

(1) Voir le tableau 4.

(2) Le Gouvernement et la chambre des députés avaient déclaré en 1844 que le soldat ne pouvait être employé qu'aux travaux militaires, el non aux travaux de colonisation. Mais l'Afrique rétablit à son profit la corvée dont la révolution avait afTranchi le peupl- eti France. C'esi le soldat qui bâtit ia maison du colou, qui défriche la terre du colon, qui herse la terre du colon, non- seulement du colon français, mais du colon étranger. {Moniteur au 11 juin 1847.)

Ces énormilés arrachent ces paroles généreuses au général Duvivier : « Est-ce donc dans une telle spéculation que la France tolérerait la consommation de ses armées sans remords pour laul de funérailles, Von voudrait faire du soldat le serf du colun,.,. * Le bauf de charrue du colon.... ** »

* Quatorze observations, p. 58 ** Lettre à M. Desjobert, p. 26.

étranger. Tontes les dépenses que vous feriez en Irais de douanes seraient faites au profit de l'étranger et de l'indigène. F^e résultat pour la France sera, non pas de faire sortir quelques travailleurs, mais de faire sortir nos capitaux. Pour moi, je crois qu'il serait beaucoup plus sage de conserver nos capitaux, si nécessaires pour notre agricultnre et notre industrie.

Au total, le projet de loi présente à la France une nouvelle illusion ^ cette illusion, je la repousse.

Un de nos honorables collègues m'avait dit, avant la séance, qu'il me demanderait si je voulais l'abandon d'Alger; qu'il me ferait une interpellation à cet égard. Cette interpellation n'est pas venue; mais je suis prêt à y répondre. . . .

m. i>x%8CAii iniPRAT. Vous VOUS adrcsscz l'interpellation à vous-même, vous n'avez pas besoin que d'autres vous l'adressent pour y répondre.

91. HeiVBii; fl»iDicia. Puisque vous voulez que je vous fasse la question publiquement, je vous l'adresse : Voulezvous, oui ou non, que la France abandonne l'Algérie?

îw. uKiiJOBEHT. On a toujours confondu avec l'opinion de l'abandon l'opinion de ceux qui, comme moi, s'opposaient à toute espèce de colonisation, qui auraient préféré le gouvernement des Arabes par les Arabes, avec une occupation maritime et militaire, non pas de tout le littéral. . . . (Interruption), mais une occupation maritime et militaire dans le genre de celle de Gibraltar ; de manière que, nous pussions avoir sur la côte d'Afrique, sans nous mettre en guerre avec les Arabes, une certaine position militaire, utile pour le cas de guerre maritime, et utile en temps de paix pour notre commerce. Aujourd'hui je ne demande plus la même chose, puisque la France a cru qu'elle pourrait tirer un meilleur parli de l'Algérie. Mais ce que je demande encore, c'est le renoncement absolu à la colonisation européenne, et, sous ce rapport, messieurs, je suis heureux de m'appuyer sur l'opinion étudiée, réfléchie de M. le général Cavaignac.

n. liK «iÉ."«»i».%fi €%V:%i«!«JLC. Je demande la parole.

mr. i»B8jroBKRT. Voici cette opinion. . . ., je dois dsre que j'ai demandé à M. le général Cavaignac la permission de la citer.

M. €AVAi«MAC. Vous n'en aviez pas besoin.

'w. MKSJonKRT. Je VOUS demande pardon, général, j'ai cru devoir le faire.

Voici, messieurs, un ouvrage de M. le général Gavaignac fait en 1839, intitulé : De la régence d'Alger.

Un membre. C'est un peu vieux.

Ml. DKSJOBKBT... Et il a soiu de VOUS dire que c*est après sept années d'examen qu'il donne au pays le conseil si sage que vous allez entendre. C'est un ouvrage remarquable, messieurs, remarquable par un esprit politique et prévoyant, remarquable aussi par la bienveillance que le général avait et qu'il a toujours pour les indigènes. Je désirerais, messieurs, que l'impression en fût ordonnée et que vous pussiez le lire tous.

Un memhre. Lisez; le Moniteur le reproduira.

w. »Kgi.iOBCRT. Voici ce que dit M. le général Gavaignac : « On s'occupe de la colonisation en Afrique ; c'est une phase par laquelle il faut passer pour arriver aux saines idées et à une plus sérieuse entreprise. Nous résumons d'avance et en ces termes la question de colonisation qui fera le sujet d'une autre note.

« La colonisation de la régence par le mélange des populations européennes est impossible sans la soumission préalable de ceux-ci.

A gauche. Eh bien !

91. DKSJOBERT, poursuivant. « La colonisation absolue et immédiate n'est autre chose que la conquête par leur extermination ; la colonisation progressive, c'est la guerre perpétuelle encore avec l'extermination pour moyen et pour résultat. » (Nous en sommes aujourd'hui à la colonisation progressive.) « La colonisation restreinte (et je suis de son avis), est une chimère, toute colonisation étant essentiellement envahissante. (Note 3, p. 89.)

« Nous avons admis le colon comme prospérant en Afrique; mais ce serait encore là une question importante à traiter; il faudrait savoir jusqu'à quel point l'homme d'Europe peut se naturaliser dans le pays et à quelles conditions. Jusqu'à ce jour l'expérience est douteuse, et chacun sait avec quelle difficulté les enfants s'y élèvent. » (C'est ici le conseil qu'il vous donne.) « Prenons garde donc, en livrant l'Algérie au colon d'Europe, de lui donner une tâche trop lourde pour lui. Mieux vaudrait laisser à cette terre, à ce climat, l'Arabe si bien fait pour l'un et pour l'autre.

« Quant à nous, si nous sommes portés à admettre que les Européens peuvent vivre en Afrique, c'est à la condition qu'ils n'y auront d'autres fatigues à supporter que celles du travail doux d'une terre facile et généreuse, n (C'est ce que je disais tout à l'heure : un travail très-facile.)

« Mais, si l'on place en présence deux populations ennemies, l'une faite au sol, l'autre n'y supportant la guerre qu'au prix des soins ruineux qu'il faut à nos soldats, nous n'hésitons pas à déclarer que la seconde doit périr à la lutte.

« Ainsi donc, non-seulement la colonisation conduit à la destruction de la race indigène , mais peut-être sera-t-elle aussi celle de la race nouvelle qu'on voudra lui substituer.

« Ce serait donc une double consommation sans utilité ; et un jour, lorsque nous serions arrivés en présence du désert, nous n'aurions derrière nous qu'un désert nouveau, fruit d'une mauvaise politique et d'une entreprise immorale.» (Note 4 sur le projet de colonisation, p. 154-155.)

Par ces raisons indiquées à cette époque par M. le général Cavaignac, je persiste dans mon opinion.

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