REPRÉSENTANT DU PEUPLE
iUR LES EFFETS PROBABLES DE LA LOI DES DOUANES CONCERNANT L^ALGÉRIE.
La loi, dans la pensée de ses auteurs, doit favoriser la colonisation européenne, implanter une population française en face de la race indigène, fournir des matières premières à notre industrie et ouvrir de nouveaux débouchés à notre commerce.
Voici, au contraire, quels seront, suivant nous, les résultats de cette loi.
En Afrique le travail européen et le travail indigène sont en présence : le travail indigène s'obtient à beaucoup meilleur marché que le travail européen.
Les produits de même nature seront donc créés par les indigènes à meilleur marché que par les Européens. Cet avantage des indigènes existe surtout pour les produits de la grande culture, car la culture sédentaire de l'Européen ne peut lutter contre la culture nomade des Arabes. Le cultivateur français ne peut donc, sous le rapport économique (et en dehors même des considérations de non-acclimatement de l'Européen, développées dans le discours qui précède), soutenir la concurrence du travailleur indigène ; celui-ci l'emporte et profite de l'ouverture que la loi nouvelle fait de nos ports aux produits algériens.
Les Kabyles nous enverront leurs huiles et leurs soies, les Arabes leurs laines et quelquefois leurs blés. N'y a-t-il pas quelque chose de cruel à susciter une nouvelle concurrence au
cultivateur français, qui fournit déjà à l'Afrique hommes et millions ? On saigne le contribuable français, et on donne des forces à son adversaire ! c'est trop.
Nous ne parlons ici que des produits possibles de l'Algérie. Quant aux produits dits coloniaux^ ce rêve paraît abandonné même par les colons (1).
La suppression des droits de douane sur les produits de l'Algérie à leur entrée en France, apporte une nouvelle perte au trésor, déjà écrasé par la dépense annuelle de notre possession d'Afrique. Cette perte sera d'autant plus considérable que ce ne seront pas seulement les produits de l'Algérie qui seront ainsi reçus en franchise, mais aussi les produits du Maroc et de Tunis, qui, pour éviter ces droits, passeront en contrebande par l'Algérie et se présenteront en France comme produits algériens.
Le négociant et les autres Européens résidant en Afrique seront-ils plus favorisés que les cultivateurs français par la nouvelle loi? Par suite de la loi ils vont payer aux indigènes et au commerce extérieur, à des prix élevés, les produits qu'ils consomment aujourd'hui à des prix modérés. La loi est pour eux le pavé de l'ours de la Jable.
C'est par cette loi imprudente que l'on prétend attirer des colons en Afrique. Que leur offre-t-elle donc ? Je l'avais dit : l'illusion; pour eux, la loi est un appât trompeur. MM. Barre etPassy craignent, relativement aux blés, que « des malheureux, séduits paF la perspective des avantages qu'ils ne trouveront pas en Afrique, ne s'y rendent, et que là ils ne tombent dans une misère irrémédiable (2). » L'illusion sera pour les autres produits aussi bien que pour les blés. La loi fait suite aux homéUes propagandistes débitées sur le quai Saint-Paul (3), et elle aura les mêmes résultats funestes.
(1) Voir la déclaration de M. Canton, délégué de la chambre de commerce d'Alger, dans la séance du 25 avril 1850, des trois conseils. {Moniteur 1850, p. 1,373.)
(2) Discours du 27 décembre 1850.
(3) C'est du quai Saint-Paul, à Paris, que sont partis à grand renfort de discours et de fanfares les convois de colons de 1848. De ces malheureux, combien en exislera-t-il à l'état de] cultivateurs en Afrique pour les 25 millions que l'Etat aura dépensés pour «ux ? Combien sont revenus? Combien sont morts ?
On prétend séduire notre industrie manufacturière en lui faisant espérer de nouveaux débouchés, en lui promettant de nouveaux consommateurs. Hé ! messieurs les colonistes, ces consommateurs existent en France, mais ils sont trop pauvres pour pouvoir acheter, c'est-à-dire consommer; et ils sont trop pauvres, parce que rimpôt les ruine pour faire, à leurs dépens, les folies qui passent par la tête de nos gouvernants. La folie d'Afrique a déjà coûté 1,500 millions et coûte aujourd'hui par an environ 100 millions; cette somme immense, dépensée annuellement en France par les coptrihuables, n'offrirait-elle pas à notre industrie un débouché plus considérable et plus assuré que ne pourra jamais l'être l'Afrique?
On prétend encore séduire notre industrie manufacturière en lui montrant en perspective les produits naturels de l'Algérie, les laines, par exemple. Mais ces laines, notre industrie ne les recevra pas gratuitement de l'Algérie ; elle sera obligée de les payer à l'Arabe de l'Algérie conquise, comme elle les paye à l'Arabe du Maroc et de Tunis, à l'Espagne, à l'Allemagne. Nous aurons donc sftcrifté à l'Afrique 1,500 millions, et nous lui sacrifierons 100 mil*» lions par an pour avoir le droit de lui acheter ses produits.
On prétend séduire notre commerce en lui faisant espérer un grand mouvement d'affaires avec l'Algérie : autre illusion. Notre cojpamerce se règle sur nos besoins et sur les moyens que nous avons de satisfaire à ces besoins. Que les objets nécessaires à ce oommerce soient en Algérie ou autre part, nous n'en consommerons toujours que la môme quantité. Si nous les prenons en Algérie nous ne les prendrons pas ailleurs : il y aura seulement déplacement de commerce , avec toutes les perturbations qui accompagnent ces déplacements.
On insiste, et pour nous faire illusion on nous montre un grand mouvement de marchandises à Marseille : c'est, en effet, ce qu'on voit, comme le dit si bien notre regrettable ami Bastiat; mais ce qu'on ne voit pas, c'est le marasme dont on frappe inévitablemfiftt la France. Le contribuable auquel on a arraché 100 millions pour l'Afrique ne peut plus les dépenser en France, Il aurait /ait relever la clôture de son jardin et ne le peut plus : c'est ce qu'on ne voit pas. Il aurait fait marner son champ et ne le peut plus '.c'est ce qu'on ne voit pas. Il aurait ajouté un étage à sa chaumière et ne le peut plus : c'est ce qu'on ne voit pas. Il aurait augmenté son outillage et ne le peut plus : c'est ce qu'on ne voit
pas. Il se serait mieux nourri, mieux, vêtu; il aurait mieux fait instruire ses fils ; il aurait arrondi la dot de sa fille et ne le peut plus : c'est ce qu'on ne voit pas. Il aurait donné du travail au terrassier, au charpentier, au forgeron, au menuisier, au maçon, et il ne le peut plus : c'est toujours ce qu'on ne voit pas (1).
En résumé, la nouvelle loi de douane pour l'Algérie présente à la colonisation de nouvelles illusions, attaque le trésor, et menace notre agriculture. Cette loi semble faite exclusivement en faveur de l'Arabe et du Kabyle. Un de ces indigènes disait dernièrement que, puisqu'on leur voulait tant de bien, on aurait dû s'expliquer il y a vingt ans : ils n'auraient certes pas refusé l'avantage qu'on voulait faire à leurs produits : on aurait ainsi évité une guerre désastreuse pour l'Afrique, on aurait épargné à la France 1,500 millions et la mort de 100,000 soldats.
Desjobert.
(1) Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, p. 61. Cet ouyrage ai luride et si remarquable a été pour notre si regrettable ami Bastiat le chant du cygne.
Typographie PANCKOUCKE, rue des Poitevins, 8.
HF
Desjobert, Amédée
Discours prononcé par M, Desjobert