Discours prononcé
Hier soir, ainsi que nous l’avons annoncé dans notre numéro de mercredi dernier, des prières ont été faites, à l’église cathédrale de Québec, pour le repos des âmes des braves soldats qui sont tombés pour la cause du Saint-Père, et une bouche éloquente a prononcé l'éloge funèbre de ces glorieux vaincus de Pésaro, de Spolète, de Castelfidardo et d’Ancône.
Mgr. l’'Evêque de Tloa, administrateur de l’archidiocèse de Québec, dont le dévouement au Siége Apostolique est si entier, as-
sistait, en mitre et en chappe, à cette impo-
sante cérémonie. Sa Grandeur avait à ses côtés M. l'abbé Charrest, curé de St. Roch, de Québec, et M. l'abbé Langevin, principal de l’école normale. On voyait en outre, en habit de chœur, tout le clergé des diverses paroisses de la ville, les messieurs du Séminaire, les chapelains des communautés religieuses, les révérends pères Jésuites, les révérends pères Oblats, et nombre de curés des environs ou de distances assez éloignées de Québec.
Les fidèles ont montré non moins d’empressement. Ce qu’on a remarqué à Rome, le 20 septembre, dans l’église de Saint André della Valle, à la cathédrale de Paris, le 5 Octobre, et naguère à la cathédrale de Montréal, s’est reproduit hier soir ici. La nef de l’église, les bas-côtés, les galeries de l'entre-sol, les galeries supérieures, le jubé de l’orgue, tout était littéralement encombré. Bien des gens, venus après sept heures, n’ont pu pénétrer dans le Saint Heu, tant la foule était grande et compacte! Les catholiques de la vieille cité de Champlain, disonsle avec une légitime fierté, n’ont point dégénéré de leurs pères : c’est toujours la même foi ardente, le même enthousiasme ou le même entraînement pour les grandes et nobles causes !
La cathédrale, grâce à la vigilance de M.
le curé Auclair et de ses deux vicaires, M.
abbé Casgrain et M. l'abbé Pâquet, avait été décorée, pour l’occasion, avec un bon goût exquis, avec cet heureux mélange de magnificence et de simplicité qui saisissait tout d’abord. Dans tout son pourtour léglise était tendue de noir ; les tableanx, la chaire, l'orgue étaient couverts de voiles noirs. Au fond, au dessus et en arrière du maître-autel, également voilé, s’élevaient, du sol jusqu'aux voûtes, d'immenses tentures noires sur lesquelles se découpait à merveille une belle grande croix blanche. Tont autour du chœur et le long des galeries de la nef, une tenture noire, de lalargeur de deux à trois pieds, portait en lettres blanches, de la longueur d’un pied, les inscriptions suivantes, dont nous donnons en même temps la traduction.
Galerie du côté de l’évangile :
& Gloriosum sanguinem fuderunt pro Domino.”
Ils ont versé leur glorieux sang pour le Seigneur. .
Galerie du côté de l’Epître:
& Et vivent nomina eorum in œternum. ”
Et leurs noms vivront éternellement.
Autour du chœur on lisait :
& Georgio de Pimodan quem magnæ animæ prodigum catholicus orbis luget.
A George de Pimodan, héros prodigue de sa grande âme, que pleure l’univers catholique.
Ces derniers mots font partie de l’épitaphe du marquis de Pimodan, rédigée par M. de Rossi, sous l'inspiration de Pie IX lui-même.
Mais ce qui par-dessus tout frappait les regards, c’était un superbe catafalque, élevé à l'entrée du chœur, à l’entour duquel plusieurs officiers des milices canadiennes, en grande tenue, vinrent prendre place.
Nous avons pu reconnaître, à la distance où nous étions placé, les Lieut. Col. L’hon. A.
de Salaberry Dpt. Adj. général Bas-Canada; Lieut-Col. McDonald, Dpt. Adj. général Haut-Canada ; Colonel C. Panet, commandant un district militaire Bas-Canada ; Capitaine Narcisse Légaré, Major de Brigade de la force active de Québec ; Colonel J.
Sewell, commandant la force active de Québec ; Capitaine Murphy, commandant la 5e compagnie de carabiniers; Lieut. Quigly, commandant la5e compagnie de carabiniers.
Capitaine W. McKay commandant la 3e compagnie d’Artillerie à pied de Québec ;
— di —
Capitaine E. Lamontagne, commandant la batterie de campagne de Québec.
Le catafalque, éclairé de mille cierges et flanqué de drapeaux canadiens, avait ses quatre colonnes formées de fusils avec bayonnettes ; autour du monument et s’en détachant un peu, on voyait encore des fusils en faisseaux avec crêpe à la bayonnette ; sur l’entablement et sur les marches, nombre de sabres, d'épées et d’autres armes jetées pêlemêle : image frappante d’un champ de bataille pendant et après une sanglante mêlée; sur le cercueil, un chapeau de général, et une épée, insigne du commandement, avec crêpe au pommeau, Le catafalque était surmonté d’un immense panache blanc. Bien audessus, à la voûte, deux longues banderolles, l’une blanche, l’autre noire, se conpaient à angles égaux. Des deux côtés du monument, mais sur un plan entièrement détaché, se voyaient les armes du marquis de Pimodan et celles de ce jeune et intrépide de Par- CeVaux.
L’écusson du marquis de Pimodan porte :
d'azur au pal d'argent, accosté de deux aigles affrontées d’or.
Celui de M. de Parcevaux porte : d’argent aux trois chevrons d’azur.
La cérémonie a commencé à sept heures et demie par le chant du Dies iræ avec accompagnement d'orgue par l’habile M, Dessane.
Aussitôt après, M. l’abbé Antoine Racine, desservant de l’église du faubourg St.-Jean, est monté en chaire, et, dans un discours qui n’a pas duré moins d’une heure, il a retracé avec une vive et saisissante éloquencçe
la gloire et l’immortelle félicité de cenx qui combattent et succombent pour la justice, et montré que la cause du pontife, successeur de Pierre et vicaire de Jésus-Christ, n’est autre que celle de Dieu même. M. l'abbé Racine a les qualités solides de lorateur ; il expose force et netteté, prouve en peu de mots, fait un judicieux emploi de l’Ecriture, et renverse sans peine les arguties de l'ignorance ou de la mauvaise foi. Sa parole s’ouvre tout d’abord les cœurs, les remue profondément, s’en empare et les maîtrise. Ainsi pendant une heure hier soir a-t-il constamment tenu suspendu à ses lèvres son immense auditoire.
Il a eu des mouvements vraiment sublimes, spécialement lorsqu'il a raconté la vaillance et la grande âme, à son dernier jour, de ce
valeureux marquis de Pimodan, et aussi lors-:
qu’il a montré celui qui tient l’anneau du pêcheur toujours en butte aux violences et aux hypocrisies des Pilates, des Hérodes et des Caïphes de tous les temps ; toujours faible et toujours puissant ; toujours presque abattu et toujours se relevant des épreuves plus éclatant de gloire et d’immortalité.
Nous nous estimons heureux de pouvoir, dès aujourd’hui, donner à nos lecteurs cette brillante oraïson funèbre.
Lorsque lorateur fût descendu de Ia chaire, le chœur chanta le De profundis et le Libera ; après quoi, Sa Grandeur Mer. 'Evêque de Tloa fit solennellement l’absoute.
À neuf heures et demie tout était terminé, et la foule s’écoulait paisible mais fortement frappée de ce qu’elle venait de voir et d'entendre,
Après la cérémonie, grand nombre de ceux qui n'avaient pu pénétrer dans léglise à cause de l'encombrement, envahirent la cathédrale pour visiter les magnifiques décorations. ers dix heures, on fut obligé d’avertir la foule que les portes de l'église allaient être fermées.
Ce matin, à 8 heures et demie, M. le curé de Québec a chanté une messe solennelle pour le repos de l’âme de ces braves soldats. Un grand nombre de fidèles et plusieurs prêtres y assistaient.
SR, Alt, . dis.
PRONONCÉ PAR M. l'Abbé Antoine Racine, Dans l'Eglise Cathédrale de Québec, le 18 déc, 1860,
A L'OCCASION DU SERVIOR SOLENNEL POUR LKS SOLDATS DE L'ARMÉE PONTIFICALE QUI ONT SUCCOMBÉ DANS LA GUERRE.
{4 Agonizare pro justitià, pro animû tuû ; et usque ad mortem certa pro Justitià, et Deus expugnabit pro te inimicos tuos” Lutte pour la justice et pour le salut de ton âme ; pour la jnstice, combats jusqu’à la mort ; et our toi, Dieu renversera tes ennemis —ECCLÉSIASTIQUE, Ch.
IV, v. 33.,
Monseigneur,
Il était noble et consolant le spectacle que donnait, ily a neuf mois, la ville de Québec. A votre appel, les 50,000 catholiques de la Cité de Cémpist, se levaient comme un seul homme, se réunissaient àÀ la même heure, et pour une même cause, dans les Eglises de St. Roch, de St. Patrice, de St. Jean et de St. Sauveur. Dans la grande Salle de l’Université Laval, les Membres du clergé de cette ville, les hommes les plus distingués de notre Pays, ceux qui tiennent les rènes du pouvoir, les Honorables Membres de la Législature, les Professeurs et les Elèves de l'Université Laval
TR
et ceux du Séminaire de Québec, se réunissaient autour de vous avec empressement et avec bonheur. Quelleétaitla cause de cet enthousiasme ? quel était le but de ces manifestations publiques et solennelles ? Celui qui représente de droit le Christ sur la terre, avait fait entendre sa voix au monde catholique, lui faisait connaître ses tribulations et les incroyables et horribles méfaits commis contre l'Eglise. Et nous, Canadiens-Français, Catholiques, qui possédons le trésor de la foi et le dépôt sacré de la vérité, pouvions-nous être indifférents et froids en présence de cette grande douleur? Pouvionsnous ne pas faire pour la cause de la vérité et de la justice ce que des hommes séduits ou trompés font chaque jour pourlacausede l’erreur et d2 l'injustice? — Et en voyant les chefs etles magistrats de votre Pays se réunir à vous, Mgr, protester, de toute l’énergie de leurs convictions, contre des attentats sacriléges, vous pouviez, vous deviez vous écrier avec le prophète : “ Que le bon Dieu soit béni ; ”— le Seigneur est la force de mon peuple, c’est pourquoi je le loueraide tout mon cœur ”’— Benedictus Dominus,.….
Dominus fortitudo plebis suœæ, et ex volontate med confitebor ei” (1)
Mais aujourd’hui, M. F., pourquoi cette assistance si nombrieuseet si recueillie ?— Pour quelle cause cette Eglise est-elle revêtue de deuil ? Pourquoi ces autels sont-ils voilés; ces colonnes tendues de noir ? Pour qui ces inscriptions, es faisceaux d'armes,
utour de ce cercucil, entouré de flambeaux
eo
(1) Ps. 27, 10, 11,