Discours prononcé au Cercle constitutionnel, le 9 ventose an VI /
A c coutume s à vous prononcer sans déguisé*ment, toutes les fois que les circonstances semblent exiger c!e vous une déclaration de vos opinions , vous n’avez pas voulu , dans un moment qui peut décider du sort de la République , garder une timide neutralité. Vous avez cru qu’il n’étoit ni de votre dignité , ni de votre devoir , de vous glisser silencieusement entre les factions qui semblent' s’aliter 5 et pour donnerquelque poids aux principes qu’il vous paroit utile de proclamer , vous avez désiré les faire précéder du tableau de vos actions , qui sont propres, en effet, à inspirer quelque confiance pour vos principes. Vous m’avez , en conséquence , chargé de vous retracer ce que vous avez fait , et d’être l’organe de chacun de vous , en exposant ce qui vous reste à faire.
Je viens remplir voire volonté. Je serai court néanmoins sur votre histoire 5 vous n’avez pas besoin d’éloges : le 18 fructidor a été votre récompense , et cette récompense , nulle intrigue , nulle calomnie ne peut vous la ravir 5 je ne serai pas non plus bien long sur les inquiétudes que parois-
îent concevoir des Républicains purs. Que^^ mots suffiront , je pense, pour démontrer qu’elles ne sont pas fondées. Si j’entre dans quelques développernens sur des partis , qui serojent heureux de se voir représentés comme redoutables , ce sera pour vous prouver qu’ils ne le sont pas. Enfin , si je m’arrête sur le but qu’il faut atteindre , ce sera dans le dessein de le désigner avec clarté , plus que d’en applanir la route. Car , lorsque les Républicains ont vu le but , ils ont plus qu’à demi , franchi les obstacles.
Tout annonçoit la contre - révolution , lorsque vous vous êtes réunis , sans autre garantie que votre courage , sans autre intérêt que l’intérêt de la liberté. Vous avez fait un appel à tous les amis de la constitution de l’an trois. Vous avez proclamé que les Républicains gémissoient sous l’oppression d’une opinion corrompue , que la République étoit indignement avilie. Vous avez contracté l’engagement de la sauver , votre voix a retenti jusqu’aux extrémités de la France. Dansvotre enceinte Sont accourus , et ce s Représentai courageux qui soutenoient une lutte inégale contre les députés de la royauté,etces écrivains philosophes qui voyoient avec douleur des préjugés , dès long-tems oubliés , revenir, par un étrange prodige , pour obscurcir la fin d’un siècle de lumières , et cette foule de bons citoyens, que guide le sens droit d’une raison naturelle, et qu’enflamme l’amour de la liberté.
La calomnie a voulu vous flétrir. Elle a parcouru d’un ceuii avide la longue liste de vos noms ; mais tous vos noms étoient purs. Les hommes qui ont souillé la liberté , et qui voudroient peut - être la souiller encore , ne se montroient pas , alors qu'il s’agissoit de la protéger. Elle n’ofiroit que des périls; ces hommes aspirent aux récompenses; elle étoit l’objet d’un combat; ces hommes n’accourent que pour le pillage après la victoire 5 Us
attendent, dans leurs repaires , la liberté pour ei* abuser ; mais ils ne font rien pour la défendre $ et si .dès-lors, peut-être, ils niéditoieni? en secret de devenir vos héritiers , ils se sont du moins acquis des droits à votre reconnoissance , en vous épargnant la douleur de les voir vos auxiliaires.
Àu défaut de la calomnie, l’arbitraire vous a proscrits. Vous avez respecté l’apparence delà loi: et pendant quelques jours , les ennemis de la République ont pu se flatter que ses défenseurs étoienf dispersés. Mais l’impulsion étoit donnée. Le gouvernement avoit contemplé la masse imposante des patriotes. Les vainqueurs de l’Italie et du Rhin a voient reconnu la voix de leurs frères 5 et bientôt leur seule présence a dissipé sans obstacle les rhéteurs timides de la royauté.
Depuis cette victoire, réunis plus rarement, parce que vos réunions avoient perdu l’attrait du danger , vous n’avez pas néanmoins cessé de consacrer vos veilles et vos taîens aux intérêts de la République. C’est parmi vous qu’un émule de Hoche a célébré la mémoire de ce héros trop tôt moissonné. C’est parmi vous que le compagnon des proscriptions de Louvet a rendu aux mânes de cet inflexible républicain , un hommage inflexible comme lui. Dans vos discussions , vous avez combattu cette doctrine délirante de tyrannie régularisée,, d’arbitraire légal , qui , ressuscitant des dénominations antiques pour n’emprunter de l’antiquité que ce qu’elle avoit d'absurde et de désastreux , ébranloit les bases de l’ordre social , et semoit l’alarme chez une nation qui a besoin sur-tout de repos.
Et que l’ignorance n’affecte pas de déprécier vos travaux en disant que vous n’avez su qu’écrire et que d’autres ont agi. Les écrits , citoyens, sont d’aussi bons gages que les actions. Les actions s’interprêtent : les écrits sont immuables. La valeux
des généraux , la souplesse des ministres peuvent servir également la tyrannie et la liberté. La pensée seule est rebelle à la séduction r comme à la crainte. Jamais le despotisme ne peut la rendre son instrument , et de-Iâ vient la Laine dont tous les oppresseurs l’hono, rent.
Aujourd’hui , vous êtes frappés de jenesaiquelle incertitude dans l’opinfon , quelle confusion dans les idées , quelle défiance dans les esprits. Vous, croyez pressentir quelque nouveau péril % et vous accourez. Vous croyez appercevoir des factions * et vous vous présentez pour les combattre. ^
Je le crois comme vous, citoyens , il existe en-, çore des dangers 5 mais le plus imminent peut-être , est ce penchant à nous les exagérer , fruit de huit années de révolutions , de secousses , de malheurs et de réactions de tous les genres.
Nous marchons environnés des ombres dupasse. Nous prenons nos souvenirs pour des pressentiniens. Lorsque des dénominations trop connues, frappent nos oreilles 5 nous croyons voir se reproduire touteslos horreurs qu’elles nous retracent comme si les mots ne sur vu voient pas aux choses % comme s’il suffisoit pour hériter des factions , do. balbutier leur langage, et comme si emprunter leurs noms étoif succéder à leur puissance.
Aujourd’hui que tout fanatisme est éteint , que la fatigue a brisé tout enthousiasme , et que le terrorisme est frappé de l’impuissance inséparable, de la fausseté, nous le craignons, comme lorsqu’il étoit appuyé d’une conviction profonde , fort de l’impétuosité d’un premier réveil , et de quatorze siècles de souffrances.
Cessons de nous laisser assiéger par le spectre des maux que nous avons éprouvés. La cause de. ces maux n’existe plus. Les orages révolutionnaires sont appaisés ; le fond des mers est calme ^
et ce que nous appercevoqs sur leur surface n’est que le mouvement des flots après la tempete.
Pour nous en convaincre , citoyens , pour reprendre cette certitude qui sied à la conscience de la pureté et au sentiment de la force , il faut enfin envisager froidement les hommes qui de nouveau se disent exagérés. Il faut nous approcher da cette armée si redoutée , de ces prétendus vétérans de Mariuset deSylla. Nous verrons quelques misérables , qui , par un stratagème usé , entourent de feux un camp désert , s’étourdissent dans leur isolement , et s’efforcent par leurs clameurs , de nous en imposer sur leur nombre.
Ce ne sont plus ces âmes ardentes , qui , dans les premiers jours de la République , jours si glorieux par les victoires de nos armées , jours immortels par la chute du trône, mais ensanglantés par d’a- Veugles fureurs , et souillés de forfaits atroces , cédoient à l’impulsion d’une indignation long-tems contenue , et s’énivroient de la -découverte de leurs droits et de leurs forces. Tant et de si longs abus , avoient , sous le nom de loix , écrasé i espece humaine, que des têtes ignorantes et fougueuses y prenoient indistinctement toutes les loix pour ^es abus. Des bras tout meurtris par les fers de la servitude , étoient impatiens de briser jusqu’aux liens les plus légitimes de l’ordre social. On avoit soif de tout détruire , parce que l’on craignait, en conservant quelque chose , de conserver précisément le germe caché de tant d’humiliantes souffrance^ , et d’un si indigne avilissement. La sans doute se rencontroient , et la confusion des idées, et le mépris des lumières , et la haine de la sagesse , et 1 oubli des affections , et les fureurs de l’intoierancrs , et la férocité , et le crime enfin , suite inévitable de l'erreur persécutrice. Mais là se trou voient aussi une inépuisable énergie , une conv iction sincere , un courage inébranlable , un dévouement sans
tnriies a ce que l’aveuglement prenoit pour Véealite } la se trouvent enfin le désintéressement tarant infaillible de la pureté des intentions, et qui ? “ ne reîld pas l’assasssin moins atroce ne permet jamais qu’il soit vil. r
Cette race a disparu 5 h mort erra moissonné tfes milliers: le reste est rentré dans ses foyers obscurs , se réveillant , mais trop tard, de ce long et irréparable rêve. Comparons-lui ses successeurs, ^e sont des hommes qui n’ont avec elle rien de commun que les forfaits. Ce sont des jongleurs de sedmon , des spéculateurs de massacre , incapables de jr,n itisme, parce que dans le fanatisme il y a de la grandeur; privés de rinhuence de la vérité, parce qu’à leurs jeux mêmes leur doctrine est imposture et mensonge. Pareils au plus stupide de nostjrans , à Robespierre qui crût égaler Mahomet en fabriquant mie religion, ils veulent égaler Canton , en préconisant l’anarchie ; mais Danton aveit des conceptions fortes et des émotions profondes ; Danton boule versoit l’ame de ses auditeurs , parce que lui - même avoit une ame * Danton étoit susceptible de pitié , de cette vertu ries cœurs généreux , sans laquelle l’homme n’est rien pour 1 homme , et ne peut rien produire sur 1 homme ; et ses prétendus héritiers , vociférateurs mal -adroits de déclamations défigurées froids dans leur délire , et subalternes dans leur corruption , sont étroits et petits comme l’intérêt qui les anime. C’est pour dérober qu’ils détruit sent , pour dépouiller qu’ils assassinent ; ils se flattent d’être un peu moins vils , en se montrant plus féroces ; et dans leurs calculs misérables , ils adoptent le crime comme parure de l’avidité.
Derrière eux, ou à côte d’eux, car au milieu de tant de bassesse , qui pourroit assigner des rangs? marche, avec le recueillement de la suffisance , une autre espèce d’aspirans à la dignité
ife factieux , des adolescens macînaveîîsîes , qui j pour avoir mis en antithèses quelques phrases d’atrocité , se disent ies nouveaux Tacites de ces Tibères nouveaux. Ils n’ont pas lu Machiavel, car ils n’ont rien lu ; mais ils ont oui dire quë Machiavel avoit existé , que c’étoit un homme pervers , qui ne croioit pas à la bonne - foi en politique , et qui avoit réduit le crime en théorie» Aussi -tôt ils ont recueilli quelques axiomes d’une corruption triviale , et quelques grands mots bieil usés 5 ils ont pris la perversité pour force de tête 5 l'obscurité pour abstraction ; le mépris de la vertu pour mépris des hommes. Ils se sont faits , dans un style bisarre , compilateurs de perfidie , et plagiaires d’immoralité : ils se sont mis à la suite des assassins qu’ils prennent pour des héros , et les assassins rcconnoissans les nomment de profonds génies 5 proscrire pour piller , dénoncer pour exclure , c’est ce que les uns appellent révolution 5 dédaigner la bonne - foi , se prosterner devant le crime, même absurde et inutile, n’avoir pas une idée , ne pas savoir un fait , ne pas arriver à un résultat, c’est ce que les autres appellent pensée.
Trouvez-vous, citoyens , que tout cela formes un parti ? Sans doute cela compose une horde , qui peut commettre des délits sans nombre , et qui ne manquera jamais d’en commettre , toutes les fois qu’elle surprendra la distraction du gouvernement mais qui retombe dans le néant , dès qu« le gou-* vernement fait un signe, Ne les avons nous pas vus naguères , annonçant dans leurs journaux leurs prochaines et homicides victoires ? Le gouverne-* ment a proclamé son inébranlable attachemeut au système conservateur , et soudain ils sont rentrés dans leurs rassëmblemens obscurs, qu’ils cherchent Vainement à rendre terribles, se distribuant entre eux des rôles exécrables par le souvenir, maisridb»
euïes par l’impuissance , et malgré les convulsion# feintes d’un fanatisme affecté , ne trouvant plus ni instrumens qu’ils puissent séduire , ni esprits foibles qu’ils puissent épouvanter , ni spectateurs mêmes qui daignent fixer sur eux leurs regards.
Gardons-nous , citoyens , de relever des brigands par des accusations politiques. Ne prêtons pas un corps de doctrine à des coupables d’attentats privés. N’accordons pas des dogmes à des hommes qui n’ont que des intérêts. Ne décorons pas du nom de fanatisme les plus vils calculs et les délits les plus bas. Ne donnons pas de la force à des pillards , en les rassemblant en armée.
Cette erreur fait leur espérance ; ils se targuent des principes qu’on leur attribue pour expliquer l’horreur qu’ils inspirent ; ils réclament la haine des aristocrates pour calomnier l’indignation des hommes de bien ; iis travestissent le mépris républicain en réaction royaliste , et devenus à juste titre l’exécration de l’espèce humaine , ils profitent de nos appellations imprudentes , pour se dire proscrits par une faction.
Non , vous n’avez point d’opinion , vous qui ïes exagérez toutes ; vous ne voulez pas de la République , vous qui proscrivez la propriété 5 vous ne voulez pas de la liberté , vous qui menacez la constitution ; vous qui détestez les lumières, vous ne voulez pas de l’égalité. Nous avouons vos forfaits , mais nous démêlons vos motifs : nous en convenons , vous êtes des assassins; nôus ne le disputons pas, vous avez déchiré notre patrie ; nous en sommes d’accord , vous êtes des ennemis de l’état social ; mais avec tous vos crimes , vous n’êtes pas des terroristes , vous n’êtes que des criminels.
Ne ressuscitons pas , citoyens , des dénominations auxquelles toutes les persécutions se rattachent ; effaçons du vocabulaire de la révolution ?
( Il )
ïé mot de terroriste , si nous voulons que la révolution se termine. Souyenons-nous que nousmêmes , lorsque nous osâmes nous rassembler , nous lûmes flétris de cette dénomination : et certes , si par terroristes , les royalistes entendoient des hommes décidés à sauver , par tous les moyens, la République et la constitution , nous étions des terroristes , nous le sommes encore , nous jurons ici de l’être à jamais. Depuis , il est vrai , cette borde que je viens de peindre , a cru nous rendre suspects au peuple , en nous appellanfc girondins : et si être girondins , c’est vouloir , au péril de sa vie , maintenir le respect des propriétés, des droits et des libertés de tous 5 si c’est détester également le sang et l’arbitraire , nous sommes girondins , nous nous honorons de l’être , et sur les tombeaux de la Gironde , par les mânes révérés de ces vainqueurs de la monarchie, de ces défenseurs et de ces martyrs de l’ordre social , nous jurons de les imiter toujours.
Mais précisément , parce que les factions inventent des noms équivoques pour égarer l’opinion, nous devons rejetter soigneusement ces dénominations abusives. Elles font un effet terrible sur ce peuple simple et bon , qui , depuis huit ans , a cherché la liberté avec une bonne-foi si touchante , et une patience si infatigable.
Je l’ai observé souvent , citoyens, ce peuple des campagnes. Depuis plus d’une année , j’ai partagé ses intérêts et contemplé ses mœurs. Il est vraiment digne de la liberté. Sans éducation , sans lumières , élevé sous ûn régime qui ne tendoit qu’à l’abrutir , jette tout-à-coup dans un épouvantable cahos qui n’étoit propre qu’à le décourager , il a bravé le despotisme dans sa force, et supporté l’anarchie dans ses excès 5 il s’est vu tromper sans cesse ; les factions l’ont précipité dans toutes les erreurs 3 et l’ont puni ensuite de
S*éfre laissé égarer par elles. Il a été souvent victime de son obéissance aux lois. Il a été tourautour forcé d’agir , et foulé aux pieds pour avoir agi. Il a vu les mêmes hommes , ses séducteurs et ses bourreaux , démagogues sanguinaires, et sanguinaires réacteurs; et je ne sais par quel instinct admirable de son esprit droit quoiqu’il!culte 7 je ne sais par quel sentiment de la vérité grave dans son aine intègre quoiqu’inéclairée , il est resté toujours convaincu que tous ses malheurs venaient des hommes et non de la liberté. Il n’a cessé de la vouloir , de la demander , d’affronter les dangers , de recommencer les sacrifices.
Mais il est un terme à ses forces, et sur-tout à ce don d’espérer , qui l’a soutenu jusqu’à ce jour. Il se ressent de la la situé e d’une marche longue et incertaine, Fatigué de la brièveté de tout ce qui a existé , il a peine à croire à la durée de ce qui existe. On ne déplace pas un agent qu’il ne pense que tout va changer. Tout ce qui fient sur-tout a la réaction , réveille en lui des souvenirs de persécution , qui l’ébranlent et qui l’épouvantent. Si vous ressuscitez ce mot de terroriste , il se verra reporté vers ces fems d’une proscription sans pudeur comme sans bornes , qui suivirent la nécessaire , mais funeste victoire de prairial , victoire , sans laquelle se rétablissoit le plus exécrable empire , mais dont l’abus a coûté la vie à tant de républicains , et froissé dans les âmes toutes les idées républicaines. A cette époque , une assemblée , avide de désavouer les actes de sa longue servitude , dépassa le but qu’elle se proposoit d’atteindre; ses membres , envoyés dans les départemens , et revêtus de pouvoirs illimités , n’auroient peut-etre pas eux-mêmes abusé de ces pouvoirs, si cependant il est dans la nature de ne pas abuser de l’arbitraire ; mais ils les confièrent souvent à des subalternes qui en abusèrent. Alors se répandirent
dans les campagnes une multitude d’hommes exaspére's, une foule plus grande encore d’hommes qui feignoient de l’être, Dans les plus petits cantons, se virent insultés , desarmés 5 incarcérés , tous ceux que des décrets terribles avoient, malgré leur répugnance , arrachés à leurs travaux , pour leur imposer des fonctions révolutionnaires. G es instrumens passifs de lois barbares , ces cultivateurs ignorans et timides , jadis menacés du supplice , par les tyrans de leur village, s’ils n’obéissoient à ces loix , le furent du meme supplice , et par les mêmes tyrans , pour n’avoir pas refusé d’obéir.
Cette impunité des forts , cette oppression des foibles , cette impétuosité rétrograde , et sur-tout cette jurisprudence rétroactive , la plus décourageante des iniquités, (car il n’est aucun moyen d’y écdiapper)ont bouleversé toutes les idées du peuple. Les^ lois révolutionnaires ont été des pièges pour sa simplicité \ il craint que les lois républicaines ne soient encore des lois révolutionnaires. Tant de variations de système , des variations si rapide^ et si multiformes , l’ont épuisé , harassé , ont frappé d’étourdissement toutes ses facultés morales. Au heu de lui rappeler ces variations , il faut , s’il se peut 5 les effacer de sa mémoire , et le rassurant enfan sur ce qui est , lui redonner sa confiance première et sa certitude. r
Vous n’atteindrez ce but , citoyens , qu’en écartant les souvenirs de parti. Combattez ceux qui existent , non par des dénominations , mais par des principes $ iis ne sortiront jamais victorieux de ce genre de combat. Les principes posés clairement , la distance qui en séparé les factions est évidente I et cette distance seule suffit pour les signaler et pour les confondre.
L’exposition de ces principes ne demande crue peu de mots. A
Lü révolution a éié faite pour la liberté et l’éga-
liîéde tous , en laissant inviolable la propriété de
chacun.
Par - tout où la propriété existe , elle doit être inviolable 5 la toucher , c’est l’envahir , l’ébranler c’est îa détruire 5 elle est un miracle de l’ordre social , elle en est devenue la base ; elle ne peut cesser de l’être qu’en cessant d’exister.
Or » îa révolution n’a pasi voulu qu’elle cessât d’exister : elle s’est donc engagée à la défendre. De ce qu’elle n’a pas été faite contre la propriété 7 il en résulte qu’elle a été faite en sa faveur, et tous les moyens du gouvernement , toutes les mesures des législateurs doivent tendre à la maintenir , à la consolider , à l’entourer d’une barrière sacrée.
Autour d’elle se sont grouppés tous les intérêts: sur elle se sont reposées toutes les [existences. II n’est, aucune de ses brandies qu’on puisse impunément briser : la moindre atteinte qu’on lui porte retentit dans toutes les parties de l’empire : qui dépossédé le riche , menace le pauvre : qui proscrit l’opulence , conspire contre îa médiocrité,
La révolution a été faite contre deux fléaux dont se compose la monarchie , l’arbitraire et l’hérédité.
Elle a voulu détruire l’hérédité , parce que l’hérédité est une insulte aux droits de la nature , de la force et de la raison , les seules puissances gui doivent commander 5 elle est un dernier anneau de cette chaîne immense qu’a traînée pendant des siècles le genre humain dégradé ; elle est de la même essence , elle a la même origine que la théocracie , l’esclavage et la féodalité.
La révolution a voulu détruire l'arbitraire , parce que l’arbitraire est le germe de mort de toutes les institutions. Toute liberté, tout essor des facultés humaines , tout repos même est incompatible avec l’arbitraire. C’est une conspiration permanente des dépositaires de la souveraineté contre ses proprié-
fatres. Non - seulement il est dangereux , ■ intolérable pour les gouvernés , mais il est funeste pour les gouvernans. Les intentions les plus pures ne peuvent les retirer du cabos où les jette cette usurpation fatale. C’est une sorte de responsabilité mêlée de remords qui pèse sur eux ; ils en sont poursuivis comme Oreste par les furies ; ils avancent , ils reculent , ils s’agitent $ ils ne savent jamais s’ils en font assez , s’ils n’en font pas trop. La loi seroit du repos pour eux. Il faut aux hommes des règles fixes , des guides certains. Pour les individus , c’est la morale, pour les gouvernans , c’est la loi : l’arbitraire est à la loi ce que la superstition est à la morale : comme elle , il dénature , il avilit, il égare.
L’hérédité ne se relevera jamais, parce qu’étant démasquée , elle est vaincue ; elle a dû l’être , parce qu’elle n’étoit qu’une partie d’un système à demi détruit. Les abus sont d’autant plus faciles a maintenir, qu’ijs sont plus grossiers et plus complets , parce qu’ils avilissent d’autant plus leurs victimes. L’esclavage étoit, plus facile à maintenir que la féodalité , la féodalité bien plus encore que la noblesse héréditaire. Lorsque l’on comprime toute l’existence et toutes les facultés de l’homme , il est bien autrement incapable de résistance , que lorsqu’une portion seulement est comprimée. La main qui reste libre dégage l’autre dé ses fers.
L’hérédité n’est donc plus à craindre. Au moment où se prononce le mot magique d’égalité, tout ce qui lui est opposé s’écroule j et depuis l’exemple de la France , nous voyons au tour d’elle disparoitre toutes les absurdes distinctions de la naissance.
Il n’en est pas de même de l’arbitraire : sa nature est vague et insaisissable. II se glisse , sous diffërens noms , dans toutes les formes de gouvernement 5 il se prévaut de toutes les appa-
^cilces de danger^il s’autorise de toutes les frayéüf£ du peuple ; ii profite sur-tout de l’indolence des gouvernans. Comme il leur offre un moyen plus facile de trancher la difficulté présente , ils n’apperçoivent pas dans ce moyen le désordre de l’avenir. Pour sortir de l’embarras d’un moment , ils immolent la garantie , la garantie , cette condition pour laquelle seule les hommes ont accepté les entraves de l’état social.
Ce qui dispense de l’arbitraire , c’est la prévoyance des législateurs. Faites des lois sévères , mais qu’elles soient précises 5 faites des lois rigoureuses , mais qu’elles soient fixes. Il n’est pas un bon citoyen qui ne sente la nécessité de la rigueur, mais il n’en est pas un qui ne s’indigne du tourment de l’incertitude. Ce n’est pas le joug de la loi que les républicains craignent ; ils le chérissoient à Sparte ; ils détestent l’illégalité. Ce n’est pas l’indépendance que les républicains désirent , ils la trouveraient à Constantinople 3 ils réclament la sécurité.
Ce qui préserve de l’arbitraire , c’est l’observance des formes 5 les formes sont les divinités tutélaires des associations humaines 5 les formes sont î es seules protectrices de l’innocence ; les formes sont les seules relations des hommes entre eux. Tout est obscur d’ailleurs , tout est livré à la conscience solitaire , à l’opinion vacillante : les formes seules sont en é vidence , c’est aux formes seules que l’opprimé peut en appeler.
Enfin, ce qui remédie à l’arbitraire , c’est la res- ; ponsabilité des agens. Les anciens croyoient que les lieux souillés par des crimes dévoient subir une expiation , et moi , je crois qu’à l’avenir le sol , flétri par un acte arbitraire , aura besoin pour être purifié de la punition éclatante du coupablejet je le déclare, toutes les fois que je verrai chez un peuple, lin citoyen arbitrairement incarcéré , et que je ne
verrai pas peu de tems après, traîner dans les mêmes cachots , et le satellite qui l’arrêta , et le geôlier qui le reçut, et l’audacieux , quel qu’il soit qui viola les formes , je dirai : ce peuple peut desirer d être libre , il peut mériter de l’être, mais u ne connoît pas encore les premiers élémens de la liberté.
Tels sont , citoyens , je le pense , les principes que la révolution a voulu établir , et que la constitution consacre. Dans cesprincipes,résident et la tranquillité individuelle , et la prospérité pubrique. Sans eux , tout est confusion ou apathie violence ou stupeur. Avec eux , tout s’appaise , se regulanse , se consolide et s’affèrmit. Les souvenirs s’effacent , les craintes se calment , les habitudes se forment, et bientôt naît le patriotisme, produit de l’habitude , du bonheur et de la sécurité.
Mais pour faire triompher ces principes , il n’existe qu’un seul moyen. Il est aujourd’hui, dans les mams du peuple. La nation française va prononcer sur ses destinées. Ce moyen , "c’est de ne confier qu aux républicains les fonctions de la république. Eux seuls peuvent défendre avec force les dogmes de la liberté , parce qu’eux seuls ont la conscience qu’ils ne sont pas guidés par des intentions perfides , que la théorie qu’ils professent , n est pas un appât jette à des esprits foihles pour - soulever contreles mesures les plus légitimesdu gouvernement. Eux seuls n’ont pas à craindre que le gouvernement ne conçoive contr’eux d’injustes défiances , quelqu’indépendant que soit leur langage , parce qu’il existe entre les âmes des républicains une simpatbie que tout l’art des royalistes ne peut imiter. Eux seuls enfin ont droit de suivre Jusqu au bout les conséquences de leur doctrine parce que , déterminés à mourir avant qu'il soit porté a la république la moindre atteinte, ils savent que si 1 abus de quelques principes metîoit la répu-
folique ne danger , ils auroient recours , non pas â l’arbitraire , mais au combat et seroient assurés de la victoire.
C’est parce que cette précaution conservatrice a été méconnue , qu’il a si long-tems été impossible d’établir le régime constitutionnel dans toute sa pureté. Les royalistes, dans les places, ont emprunté îe langage républicain , en suivant , sans la déguiser , une marche contre- révolutionnaire. Nous avons eu la douleur de voir nos principes profanés par des hommes qui ne daignoient plus, recourir à l’hypocrisie. C’étoit avec dérision qu’ilsinvoquoienfc contre nous notre propre doctrine. Ils se mettoient en guerre avec le gouvernement , et réclamoient ensuite les privilèges de la paix. Les insensés ! qui ne sentaient pas qu’en lui tendant des pièges , ils se creusoient des abymes. Iis détruisoieot eux- meme s l’abri tutélaire sous lequel se réfugie la classe paisible. Tous nos droits , ils en abusoient pour nous les faire perdre. La liberté de conscience , iis ont voulu nous la ravir en nous menaçant des horreurs du fanatisme : la liberté de la presse, ils se sont applaudis d’armer contr’elle l’autorité , en. l’employant à l’imposture , à la calomnie , à l’avis lissement de toutes les idées républicaines , à la proscription de tous les républicains : l’indépendance des jurés , ils se flattoient d’y porter atteinte , en corrompant les tribunaux , et en nous irritant par le spectacle d’assassins absous et de conspirateurs protégés. Perfidie vraiment délirante , qui appeiloit l’oppression , pour déshonorer la liberté , qui, pour se venger du gouvernement, cherçhoit à le rendre vexatoire , qui regardoit comme un triomphe de dépopulari.ser la raison , d’entourer la justice de soupçons , et la modération de défiances. Pensaient -ils donc que notie aveuglement serait tel que nous ne démêlerions pas la cause de tant de maux? que notre impatience
se dirigeroi t contre îe gouvernement, dont Là marche entravée pouvoit être quelquefois irrégulière et se détou rneroit des hommes qui iiécessitoienÉ cette irrégularité ! Ils se trompoienf dans leurs calculs. Les républicains n’ont pas pris le change' si quelques droits précieux ont été passagèrement suspendus , si quelques formes ont été violées , si quelques parties de la liberté ont été froissées ? nous en accusons le royalisme \ c’est lui qui nous a poussés dans ces défilés où le danger semblent motiver l’oubli momentané de la loi. Ce danger n’existe plus. S’il se renouvelle , notre conduit© sera la même. Nous ne formerons point une fié*? trissante alliance avec, les hommes qui , lorsqu’ils ont a plaisir amené l’arbitraire , nous invitent hypocritement à joindre nos réclamations aux leurs. Nous nous rallierons au gouvernement ? pour les terrasser ? parce que ce n’est qu’a près leur défaite , lorsque la liberté est egalement dans tous les coeurs , lorsque le salut de la République est la première pensée de tous , que les bornes de l’autorité peuvent être rigoureusement tracées , et les droits des citoyens proclamés sans réserve , et défendus Victorieusement.
Le terme de la révolution est arrivé} cette révolution a été accélérée par une opiniâtre et absurde résistance : une résistance plus longue pourroit nous faire dépasser ce terme où nous voulons tous nous arrêter. Les événemens de huit années nous présentent l’exemple perpétuel d’hommes qui ont péri pour leurs alliés. Il est donc plus que tems d apprendre a renoncer aux alliances imprudentes. La noblesse , qu’on n’attaquoït pas , s’est élancé® au secours dé la féodalité menacée ; la noblesse n est plus. La royauté , qui étoit épargnée , est, accourue pour secourir la noblesse en péril , la royauté s’est écroulée. La propriété , qu’on resjpecte et que nous voulons toujours respecter ?
semble consacrer beaucoup de regrets et quelques elloits au, rétablissement de la royauté vaincue. One la propriété y prenne garde , l’arrêt des destinées est irrévocable ; qui soutient ce qui doit tomber,, ne fait que déterminer sa propre chute^ et si la propriété s’aveugle , nous pourrons bien périr avec elle , mais non la protéger.
En m’adressant aux royalistes , je ne parle qu’à cette classe qui raisonne encore ou qui croit raisonner. Je suppose qu’elle subordonne ses espérances à ses. moyens, et ses tentatives au calcul, qu'elle 'apprenne donc enfin à connoitre la révolution ; qu'elle sache que le règne des hommes est passé , que c’est aujourd’hui i’ère des idées 5 pour quiconque observe avec attention , il est évident que les moyens de gloire ou de puissance personnelle ont diminué et diminuent chaque jour : les individus s’effacent à mesure que les générations se perfectionnent , et , si j’ose employer encore une expression dont j’ai déjà fait lisage ailleurs , l’espèce humaine s’égalise , en meme teins et par cela meme qu’elle s eleve.
Tous nos malheurs actuels , tous les efforts inutiles qui désorganisent sans ralentir , ne viennent tfuedhme i dusse appréciation des hommes , de ce rjn'ils sipnt de ce qu’ils peuvent dans la marche Je l’espèce. Cette erreur nous fait prendre l’occasion pour la cause, l’instrument pour le moteur 5 se précipiter nous paroît conduire , et descendre , emporté par l’irrésistible cours du fleuve , passe à nos yeux pour la navigation d’un triomphateur.
De-! à , dans les amis ombrageux de la liberté , des craintes, dans ses ennemis. , des calculs, pareillement mal-fondés 5 de-là , cette défiance républicaine qui s’alarme des talens et prend ombrage clés succès , et cette confiance, stupidement contrerévolutionnaire , qui regarde les succès et les tarions -comme des moyens de défaire un jour es
qui lui Semble leur ouvrage. Vous qui mar chez avec la force des choses , ne redoutez rien des hommes : ils peuvent servir, ils ne peuvent nuire. Vous , adversaires impuissans de cette force' éternelle , n’esperez rien des héros ; ils sont grands par son impulsion; ils seront grands , tant qu’ils marcheront avec elle : mais voyez ceux qui ont rétrogradé , ils sont devenus foi'bles comme vous.
Si cette doctrine paroît abstraite ou austère , je veux bien quitter les idées , et passer aux circonstances. J’invite les royalistes à regarder autour d’eux , et à comparer les forces , puisqu’ils refusent les raisonnemens.
Leurs espérances étoient peut-être excusables , lorsque les trois quarts de l’Europe etoient armés pour leur cause , lorsque la disette, l’absence du numéraire , les excès de l’anarchie , 'étoient pour une nation peu éclairée autant de plaidoyers en faveur du trône. Maintenant tout’ est changé ; les alliés du prétendant ont déposé les armes 3" un seul combat encore, mais la terre tre:. Me sous set» pasj par-tout apparoissent les présages lie la liberté; les agens du royalisme sont en fuite 3 les talens e£ les lumières , si l’on peut appeler lumières les moyens de l’esprit, employés contre ta raison , ont déserté cëtte bannière déshonorée. Chassé de son obscur asyle de Blanhenhourg, le nouveau Théodore est réduit à prodiguer ce qu’il appelé ses pouvoirs , à tous les avanturiers misérables qui daignent les accepter. Ces avanturiers ne sont plus meme les rejetions orgueilleux de ces familles iëo« daîes , décorées dans une opinion factice , du prestige de l’antiquité. Ces familles , cherchant, comme les oiseaux , dans les climats éloignés, la saison qui leur convient , sont remontées vers le Nord , pour y retrouver la servitude 3 Paris tpcrafie a perclu ses’ yrms jadis célèbres, et avec eux ses formes aifanoantes , et ses dehors séducteurs ; huit années
cSè défaites et de honte ont flétri ce coloris brillant*» Vainement ceux qui la défendent affectent des regrets, pour laisser supposer des pertes , et se rangent du côté des ruines, pour paroître avoir été renversés. Les ennemis actuels dè la république , sont des hommes qui ètôient flétris sous la monarchie „ et c’est le rebut de l’ancien régime , quiconspire contre le nouveau. .
Ces vérités , citoyens , sont utiles a disséminer ; ne crpyez pas qu’il faille entretenir dans le peuple la‘ crainte du royalisme , il faut lui en inspirer le méoris. Ne présentons point comme puissant un parti dont nous voulons détacher la multitude, que lé gouvernement le surveille , mais que le peuple apprenne à le dédaigner.
J’ai rempli , citoyens , autant que me 1 ont permis mes forces, latâche que vous m’aviez imposée. Je vous ai présenté quelques considérations sur Jes circonstances particulières , et quelques idées générales qui m’ont paru , peut-être^ tort, n etre pas sans utilité. Je n’ai voulu plaire à aucun parti; je
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; le front ni devant la faction qui veut