Discours prononcé au nom de l'Académie de médecine
Je viens, au nom de l’Académie de médecine, rendre les derniers devoirs au collègue éminent qui va disparaître dans cette tombe. Averti presque à la dernière heure, je ne puis, en ces quelques lignes, lui payer le juste tribut d’éloges que méritent à la fois son caractère et son talent ; mais je puis du moins exprimer le regret unanime que laisse parmi nous cet homme si distingué et si bienveillant, si plein de droiture et si dévoué à ses devoirs.
M. Stanislas Laugier naquit à Paris à la fin du dernier siècle (28 janvier 1799), dans une famille où le goût des sciences est héréditaire. Son père, André Laugier, professeur
de chimie générale au Muséum d’histoire naturelle, et plus tard membre de notre Académie, était cousin germain de l’illustre Fourcroy, qui fut le parrain de l’enfant. Avec de pareils exemples sous les yeux, le jeune Laugier se trouvait tout naturellement porté vers l'étude des sciences que lui rendait d’ailleurs facile une intelligence vive et heureusement douée. Çomme son frère, notre célèbre astronome, il se sentait un goût particulier pour les sciences mathématiques. Il s’était donc préparé à suivre la carrière de l’École polytechnique; mais une fièvre typhoide, qui vint l’atteindre à l’époque des examens, l’obligea à s’engager dans une autre
Il choisit la médecine, et ne tarda pas à se distinguer dans les concours, de l’externat et de l’internat. En 1825, il remporta la médaille d’or des internes. Pendant la durée de ses études, il avait passé quatre années entières à l’Hôtel-Dieu, dans le service de Dupuytren. C’était l’époque où le succès et le talent du grand chirurgien étaient à leur apogée, et M. Laugier, attiré vers une science qui se manifestait sous ses yeux avec tant d’éclat, avait dès lors résolu de se vouer à la chirurgie.
Il se présenta donc aux concours de chirurgie, et fut nommé, en peu d’années, agrégé à la Faculté de médecine (} 83q) et chirurgien du Bureau central (1831). Son stage au Bureau central fut de courte durée; au bout de quatre mois il fut placé comme chirurgien à l’hôpital Necker (1832) et se prépara dès lors aux épreuves des concours du professorat.
Nous reverrons bientôt, je l’espère, et la Faculté tout récemment encore en a émis le vœu, le temps où le concours faisait les professeurs de l’École de médecine, ce temps qui a
laissé parmi nous de si grands souvenirs. La Révolution de i83o, en rétablissant le concours, avait ouvert la Carrière à une foule de jeunes athlètes, et c’était une rude entreprise de se frayer un passage au milieu de cette génération chirurgicale où brillaient, pour ne parler que des morts; lés Vëljpéàu , les Gerdy, lés Sanson, les Blandin et les Bérard. Être surpassé par de tels Compétiteurs, ce n’était pas être vaincu. L’ifiV succès de là lutte d’aujourd’hui préparait lé succès delà lutté prochaine. ApCès avoir pris part avec distinction aux deux concours de clinique externe de x 836 et de 18/p, et au concours de médecine opératoire de 1841, M. Laugier sortit vainqueur d’un quatrième concours, et futnommé, le 1 o mars 1848, professeur de clinique externe à la place d’Augu se Bérard. — Il OcCupâ d’abord la chaire de la Pitié; puis, en 1854, à la mort de Roux, il vint prendre possession de cette clinique chirurgicale de l’Hôtèl-Diéu où il avait fait, trente ans auparavant, sès premières armes sous la direction de Dupuytren.
Observateur plein de sagacité, chirurgien prudent et ingénieux, M. Laugier s’était fait connaître par des travaux intéressants et par plusieurs découvertes importantes qui lui ouvrirent, eh 1844, les portés de l’Académie de médecine. Il fut admis dans là Section de médecine opératoire. En i858> l’estime de ses collègues l’appela au fauteuil de la présidence. Dix ans plus tard, enfin, lé 17 février 1868, l’Académie des sciences ajouta un dernier fleuron à sa couronne, et le choisit pour remplacer Velpeau dans la section de médecine et de Chirurgie.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les travaux scientifiques qui ont élevé M. Laugier au faîte de sa profession. Je me
bornerai à en examiner quelques-uns. C’est lui qui a fait connaître l’écoulement séreux qui accompagne certaines fractures delà base du crâne ; il a décrit le premier la hernie qui s’effectue à travers le ligament de Gimbernat. On lui doit la méthode de l’opération de la cataracte par succion et le procédé du traitement de la fistule lacrymale par l’ouverture du sinus maxillaire ; sa méthode de pansement des plaies par occlusion, à l’aide de la baudruche, a précédé de plusieurs années les autres procédés d’occlusion qui ont acquis aujourd’hui tant d’importance. Comme praticien, M. Laugier a eu le mérite de préférer la chirurgie solide à la chirurgie brillante. Tandis que beaucoup de ses contemporains se plaisaient à multiplier les opérations, lui, au contraire,’ cherchait à les éviter; et nous devons lui savoir gré d’avoir, l’un des premiers, montré l’utilité de cette chirurgie conservatrice qui tend de plus en plus à prévaloir parmi nous. Cette réserve, dans l’intervention opératoire, ne tenait point chez lui à l’hésitation ou à la timidité, mais à la connaissance des ressources de l’organisme ; car, lorsqu’il le fallait, nul ne savait concevoir et exécuter des opérations plus hardies, et la belle méthode d’anastomose intestinale qu’il a créée il y a quelques semaines à peine pour la guérison d’un anus contre nature, prouve que son esprit ne reculait pas plus devant l’audace de la conception que sa main devant les difficultés de l’exécution.
Malgré quelques atteintes de la diathèse goutteuse qui, à deux reprises déjà, avaient donné de l’inquiétude pour ses jours, M. Laugier supportait vertement le poids des années. Pendant le siège de Paris, il déploya tout le zèle et toute l’activité d’un jeune homme; à son grand service de l’Hôtel-
Dieu, il ajouta celui de la grande ambulance de l'hôtel du Louvre, et les fatigues du jour ne l’empêchaient pas d’assister assidûment deux fois par semaine aux séances de nuit du Conseil général des hôpitaux, dont il présidait la section médicale. Mais un homme de son âge ne supporte pas impunément une pareille dépense de forces. A la fin du siège; il était visiblement épuisé. Quelques semaines passées au bord de la mer, pendant la funeste période de la Commune, paraissaient pourtant l’avoir rétabli, et, à la rentrée de la Faculté, il avait repris son service et son enseignement ; nul n’était plus exact que lui aux séances des Académies, aux actes et aux délibérations de la Faculté, et nous pouvions croire que de longs jours lui étaient encore réservés, lorsque de nouveaux accidents de nature goutteusè ont précipité sa fin. 11 est mort le i5 février, à l’âge de 73 ans, laissant un nom aimé et respecté, que ne souilla jamais la moindre tache, et dont l’Académie de médecine ne laissera pas périr le sou-
Adieu, cher maître et vénéré collègue ! Adieu !