Discours prononcé, au nom de l'Académie des sciences, à l'inauguration de la statue de Guillaume Dupuytren à Pierre-Buffière (Haute-Vienne), le 17 octobre 1869
L’Académie des sciences de i’Institut, dont j’ai l’honneur d’être le délégué à l’inauguration de ce monument national, devrait y être représentée par l’un de ses membres les plus autorisés. Il appartiendrait à l’un des éminents professeurs Cloquet, Laugier ou Nélaton de prendre la parole devant l’imposante figure du grand chirurgien de l’ Hôtel-Dieu. Mais, en leur absence et sur la proposition de M. Dumas,
secrétaire perpétuel, le vénérable doyen de la section de médecine et de chirurgie, M. Andral, a bien voulu me désigner pour venir, en son nom et au nom de l’Académie, vous rappeler la mémoire et les travaux du baron Dupuytren.
Permettez-moi, Messieurs, d’être fier de cet insigne honneur, en souvenir aussi de mon père, auquel l’Académie des sciences avait confié la même mission, il y a déjà trente-quatre ans, aux obsèques de son illustre confrère.
C’est sous l’égide de mes deux premiers maîtres que je réclame l’indulgence, et j’en ai d’autant plus besoin que le temps m’a manqué, pour refaire dignement un éloge déjà tant de fois si bien fait.
l/ancien secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, l’éloquent Pariset, en commençant celui de Dupuytren, disait autrefois : « Je vais parler d’un contemporain devant ses « émules, d’un maître devant ses élèves, d’un grand chirur- « gien devant des gens du monde. Que d’écueils m’envi- « ronnent ! »
Pariset s’exprimait ainsi en i836, et les contemporains , les émules, bien des élèves même de Dupuytren, ne sont plus aujourd’hui, pour saluer son image de leur présence, de leur admiration et de leur gratitude.
N’essayons pas, Messieurs, d’en dresser ici la liste funèbre , car elle attristerait l’éclat de cette fête. Rappelons seulement les noms de ceux qui, à diverses époques, ont rendu un pieux hommage à la noble carrière de Dupuytren : Salgues, de Dijon, Rignoux, Vidal de Cassis, Donné, Isidore Rourdon, Rourjot Saint-Hilaire , Larrey, Orfila , Bouillaud , Régin, Perdrix, H. Royer-Collard, Rrierre de Boismont, Marx, de Loménie, du Boys, Bardinet, de Limoges, Gail-
lard, de Poitiers, Houssard, enfin, et d’autres encore, parmi lesquels brillera toujours le nom de Pariset, doivent être mentionnés.
Mais au-dessus de ces noms-là, Messieurs, il en est un bien cher à tous, qu’il faut citer à part, et que chacun de vous a déjà prononcé ; c’est celui du digne compatriote, du savant disciple et du fidèle ami de M. Dupuytren. Il a voulu venir, malgré l’âge et la fatigue, présider au couronnement de cette statue, au milieu de nos sympathies et de nos respects. Saluons la bienvenue de M. Cruveilhier.
Je ne redirai pas, Messieurs, l’origine presque légendaire de la vie de Dupuytren , ni les débuts difficiles de sa laborieuse célébrité. Nous connaissons tous les premiers hasards de sa carrière, les luttes qu’il eut à soutenir, les jalousies qu’il inspira, les ingratitudes, les critiques ou les attaques dont on l’a poursuivi, jusqu’au-delà du tombeau...
Puisse l’inauguration de ce monument commencer, pour sa mémoire, une ère nouvelle de réparation et d’oubli !
Guillaume Dupuytren est né le 5 octobre 1778, à Pierre- Buffière, très-petite ville de la Haute-Vienne, près Limoges , sur la route de Toulouse à Paris.
Son père, avocat au parlement, mais de modeste fortune, possédait cependant une maison d’assez belle apparence, sur laquelle on vient de consacrer, par une plaque de marbre, la commémoration de cet homme illustre.
L’éducation de sa première enfance rencontra des difficultés dans l’obstination de son caractère; mais il se prêta mieux à la discipline du college cle Lamarche, à Paris, où il révéla les qualités d’une précoce intelligence.
On a supposé que sa vocation l’avait entraîné vers la médecine. C’est une erreur que M. Cruveilhier a réfutée, en nous apprenant que si le jeune Dupuytren avait été libre de choisir sa profession, il eût préféré celle des armes. Il fût devenu un grand général, comme il avait toutes les aptitudes pour s’élever, partout, au premier rang.
Son père, cédant à d’autres instances, consentit à lui laisser embrasser la carrière de la chirurgie.
Le nouvel adepte , d’ailleurs , attiré vers l’étude des sciences médicales par les conseils de Thouret, l’un de ses bienfaiteurs, s’adonne, par goût, tout d’abord, aux travaux de l’anatomie et, accessoirement, de la chimie, comme préparateur des cours de Bouillon-Lagrange et de Vauquelin. C’était bien préluder à l’acquisition des connaissances multiples qui devaient un jour faire de lui le chirurgien le plus complet de son temps.
Avide de savoir et d’apprendre, il multiplie ses efforts, pour suivre à la fois les leçons des grands maîtres de cette époque, de Corvisart et de Boyer, à la Charité, de Pinel, à la Salpêtrière, de Cuvier, au Jardin des plantes.
11 s’exerce, en même temps, à faire à quelques-uns de ses condisciples des répétitions ou des conférences qui développent en lui le don de la parole, et il commence sa réputation dans des cours particuliers qui lui procurent plus de ressources pour vivre.
Nommé, dès l’âge de dix-huit ans, prosecteur d’anatomie près la Faculté de médecine, en remplacement de Duméril, qui devenait professeur, Dupuytren, dès lors, s’occupe activement d’anatomie pathologique. Continuateur de Bichat, il allait être le précurseur de Cruveilhier, dans cette persé-
vérante étude, si perfectionnée, si agrandie de nos jours et si utile à la pratique de l’art. Dupuytren devait en faire plus tard les plus précieuses applications à la chirurgie.
La physiologie expérimentale devint aussi son partage, à la mort prématurée de Biehat, le premier, le plus grand de ses émules par le génie de la science.
Il entreprit d’abord des expériences sur les nerfs de la langue, tendant à confirmer les recherches déjà anciennement faites sur les nerfs sensitifs et sur les nerfs moteurs de cet organe.
11 voulut ensuite reconnaître les mouvements contestés du cerveau, les uns liés à ceux du cœur, les autres à ceux des poumons, suivant, pour ceux-là, les mouvements alternatifs de systole et de diastole cardiaques, suivant, pour ceux-ci, le resserrement et la dilatation de la poitrine.
Il communiqua, plus tard, à l’Institut des expériences de vivisection, faites en commun avec l’habile vétérinaire Dupuy, pour élucider certains effets obscurs des phénomènes de la respiration, et particulièrement la conversion du sang veineux en sang artériel.
En i8o3, il fit sa thèse, comme chef des travaux anatomiques, sur quelques points d'anatomie , de physiologie et d’anatomie pathologique , exposant avec soin plusieurs des recherches auxquelles se rattachait déjà son nom.
La Société de l’Ecole, créée la même année, avec les attributions de l’ancienne Société royale, l’appela dans son sein et reçut de lui bon nombre de rapports et de communications, insérés dans la collection de ses bulletins.
Je me réserve de mentionner, après ces premiers travaux, quelques-uns de ceux qui se distinguent le plus parmi une
infinité d’autres, publiés, soit par lui-même, soit par ses élèves ou d’après ses leçons, car Dupuytren, quoi qu’on ait dit, n’a pas seulement travaillé beaucoup, il a eu le mérite aussi de former des travailleurs.
Ici se présente l’une des phases principales de sa vie, le concours de i8o3, pour une place de chirurgien de deuxième classe à l’Hôtel-Dieu de Paris. 11 l’emporta sur plusieurs compétiteurs d’un grand mérite, parmi lesquels M. Roux figurait sur la même ligne que lui.
« Devant Dupuytren, » dit Pariset, « s’ouvrirent les portes de « ce temple de la chirurgie, alors le plus célèbre de l’Europe « et du monde, où il est appelé au plus saint des ministères, et « que semblent habiter encore l’ombre de Desault, l’ombre « de Bichat, de l’élève et du maître, noms consacrés par le if respect des contemporains et qui léseront encore par les « hommages de la postérité la plus reculée... »
Le chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu était Pelletan, dont la tenue sévère, le caractère digne et l’éloquent langage offraient à M. Dupuytren un modèle qu’il devait surpasser par l’habileté de l’esprit, du savoir et du talent.
De chirurgien de deuxième classe il passe, cinq ans après, en 1808, chirurgien en chef adjoint.
La chaire de médecine opératoire devient vacante à la Faculté, en 1 8 1 1 , par la mort du sage et vénérable Sabatier. Elle est mise au concours, l’année suivante; M. Dupuytren se présente : il a surtout deux redoutables adversaires, MM. Roux et Marjolin ; mais, après des épreuves délicates , après des incidents inattendus, Guillaume Dupuytren l’emporte encore, il est nommé professeur, à l’unanimité des voix et aux acclamations de l’assistance.
Il commença, cette même année, un traité de médecine opératoire qu’il ne continua pas et détruisit, pour le soustraire (dans sa pensée regrettable) aux attaques de la malveillance.
Bientôt, en effet, son éclatant triomphe provoqua les insinuations de la jalousie et les sévérités de la critique, lorsque la retraite forcée de Pelletan éleva son adjoint à la première place de l Hôtel-Dieu.
Ne rappelons rien, Messieurs, des interprétations de ce sérieux événement. Il aura marqué dans la vie de' Dupuytren, comme l’origine de sa renommée en chirurgie et de son élévation à la fortune, mais aussi peut-être comme la cause première du chagrin de son esprit.
Il se voue dès lors à l’enseignement de la clinique, par substitution de sa chaire de médecine opératoire; il ne tarde pas à révéler les dons précieux de son intelligence et de son aptitude pour la plus difficile des attributions de la chirurgie, et il finit par se faire reconnaître comme le clinicien le plus accompli.
A l’invasion de la France, en 1 8 1 4, parles troupes étrangères, Dupuytren s’offrit spontanément pour aller secourir les blessés, aux barrières de Paris. Les chirurgiens de nos ambulances militaires le reconnurent bien vite, et, le voyant s’avancer jusqu’aux avant-postes, sous le feu de l’ennemi, ils s’efforcèrent de le retenir, mais ne purent le décider cju’avec peine à ne pas s’exposer ainsi au danger. Il marchait à la tête de ses élèves de l’Hôtei-Dieu, ayant pour premier aide son fidèle Cruveilhier. (Pardon, cher maître, de ne pas ajouter Monsieur à votre nom, qui appartient ici à l’histoire.)
La révolution de 1 83o, qui avait amené à l’Hôtel-Dieu une multitude de blessés, fournit à l’habile chirurgien en chef,
l’occasion de compléter son expérience de i8i4> sur les blessures par armes de guerre; et il en fit le sujet de savantes leçons qui furent publiées plus tard.
Il eut, dit-on, sous le gouvernement de Juillet, la velléité de se présenter aux élections de son département, pour la députation ; mais sa candidature ne lui offrit pas l’espérance du succès, et il dut y renoncer. Que serait-il advenu de la carrière du célèbre chirurgien, s’il se fût transformé en homme politique?
Suivons-le plutôt dans la grande voie qu’il s’était ouverte, et entrons avec lui à l’Hôtel-Dieu.
Ceux d’entre vous, Messieurs, qui ont assisté aux leçons du professeur Dupuytren, se rappellent sa ponctualité de tous les jours, arrivant le premier à son hôpital, et en sortant le dernier, après avoir consacré cinq heures de sa matinée à la visite patiente de chacun de ses nombreux malades, aux observations les plus suivies, aux pansements les plus compliqués, à une leçon clinique d’une heure, dans l’amphithéâtre, aux opérations nécessaires, souvent multiples, et à une longue consultation gratuite , sans compter une contre-visite qu’il venait faire lui-même, chaque soir, pour les cas les plus graves ou pour les opérations les plus urgentes.
Plein de réserve et de tact auprès des malades, il ne leur adressait que des questions nettes et précises, auxquelles il exigeait que chacun d’eux répondît de même, et il ne permettait guère aux assistants d’y mêler leur entretien, pour éviter les incertitudes ou les erreurs de diagnostic, ainsi que la fatigue d’une interrogation nouvelle et la perturbation du service des salles.
M. Dupnytren enseignait le devoir, comme il enseignait la chirurgie, avec l’autorité de son exemple et la dignité de sa mission.
La crainte qu’il inspirait aux élèves, par son abord sévère, les maintenait constamment dans l’attitude du respect, et les précieux encouragements qu’il leur donnait, par ses savantes leçons, les attachaient à ce point , qu’accourus en foule à l’Hôtel-Dieu, ils remplissaient l’amphithéâtre, bien avant l’heure, pour écouter, tête découverte, la parole du maître et pour le voir agir.
Je me souviens qu’une fois seulement il se fit un grand bruit. On venait d’amener à la clinique un homme ayant parié qu’il avalerait une pièce d’argent de cinq francs; mais elle s’était arrêtée dans l’œsophage, en provoquant le resserrement de ses parois et la compression de la trachée. Le malheureux, dans une anxiété extrême, était menacé de suffocation. M. Dupuytren demande un instrument analogue à celui de von Graefe, l’introduit dans l'œsophage et le retire vivement, avec la pièce de monnaie qui fut projetée cà distance. Une explosion soudaine d’applaudissements ne parut pas déplaire à l’habile opérateur.
S’il souriait parfois, c’était presque toujours à la vue des enfants, dont la grâce semblait le charmer. 11 avait pour eux un abord paternel, un regard caressant et des promesses attrayantes qui lui assuraient leur soumission aux nécessités de la chirurgie.
Combien d’entre nous se rappellent ses soins affectueux, sa sollicitude inquiète pour les aveugles-nés, auxquels il rendait la vue, non-seulement par l’opération de la cataracte congénitale, mais encore par l’éducation de l’œil, gra-
duellement exercé à la tolérance de la lumière et à la notion des objets ! Chaque succès amenait une scène touchante, par la surprise naïve de l’enfant et par la satisfaction légitime de son bienfaiteur.
Après la visite et le service des salles, qui ne durait pas moins de trois heures, M. Dupuytren se rendait à l’amphithéâtre, mais jamais avec précipitation, quelles que fussent les circonstances. Il marchait isolément, d’un pas grave et ralenti, semblant se consulter lui-même sur la leçon cju’il allait faire et sur les opérations qu’il devait pratiquer. Puis il entrait dans l’enceinte, s’asseyait sur son fauteuil vert en forme de chaise curule, et, après s’être recueilli un instant, il prenait la parole d’un ton calme et posé, au milieu du silence le plus profond.
La gravité ou la fréquence des cas décidait, le plus souvent le choix de son sujet, ou bien c’était, sous l’impression du moment, le désir d’élucider quelque question obscure, d’exposer quelque fait nouveau, ou de développer le point de pratique le plus insignifiant en apparence.
Je me rappelle notre étonnement, un jour qu’il commença une clinique sur les durillons et les cors aux pieds. Mais il en indiqua si bien les complications et les accidents, que le sujet nous parut entièrement neuf. Il venait de décrire, en effet, pour la première fois, les signes les plus exacts du mal perforant.
Son aptitude pour le diagnostic était merveilleuse. Il semblait quelquefois inspiré par une sorte de divination supérieure, lorsque, après avoir examiné, par exemple, une tumeur insolite par son siège ou ses caractères, il en simplifiait, par le raisonnement et la méthode d’exclusion, les éléments
les plus complexes, comme s’il l’eût déjà mise à découvert par le bistouri et par le microscope.
Le grand talent du professeur Dupuytren était la parole, toujours simple et admirable de clarté, par la connaissance profonde du sujet et par la coordination méthodique des matériaux. Il n’élevait jamais le ton de sa voix et savait imposer le silence à trois ou quatre cents auditeurs attentifs.
Le charme irrésistible de sa parole attirait à ses leçons non-seulement la foule des élèves, mais un grand nombre de praticiens désireux de l’entendre, et quelquefois des curieux d’une autre profession, des savants, des avocats, des écrivains qui le proclamaient ensuite un grand orateur.
Sa renommée dans toute l’Europe amenait aussi à l’Hôtel- Dieu des chirurgiens étrangers qu’il recevait avec empressement et courtoisie. Nous l’avons vu faire les honneurs de son amphithéâtre à des hommes célèbres de diverses contrées. L’un des plus éminents fut sir Astley Cooper, qui occupait alors en Angleterre le premier rang, comme lui en France.
Prince de la science, le baron Dupuytren avait fait de l’Hôtel-Dieu le palais de son gouvernement, et, s’il y régnait en maître, s’il y exerçait son pouvoir avec une autorité parfois despotique, s’il avait le tort de s’y faire craindre , il avait aussi le mérite de s’y faire aimer. Les malades redoutaient ses décisions absolues, mais ils bénissaient et baisaient, malgré lui, la main habile qui les délivrait de leurs souffrances, en leur sauvant la vie. Combien n’en avons-nous pas vu de touchants exemples!
Son talent, comme opérateur, n’était quesecondaire à celui de professeur. Mais, dans les préliminaires d’une opération
sanglante, il restait encore le maître, présidant à tous les préparatifs nécessaires, avec calme, avec méthode et prévoyance. Puis, au moment d’agir, il mesurait d’un regard l’assistance et s’effacait, le plus possible, pour laisser voir. Il procédait alors à l’opération, d’une main plus ferme que délicate, mais guidée par la connaissance précise de la région anatomique et par un sang-froid inébranlable, au milieu même des accidents les plus imprévus ou les plus alarmants.
Quelques tentatives hardies ou malheureuses, des premiers temps de sa pratique, l’avaient rendu, à une époque plus avancée, d’une circonspection extrême; il aurait voulu aussi préserver les jeunes chirurgiens d’un entraînement téméraire dans l’emploi des instruments tranchants.
Il n’entreprenait plus d’opérations de complaisance, ni aucune autre, qui ne fût urgente ou indispensable ; sinon, il en examinait d’avance les avantages et lesdnconvénients, il en combinait les méthodes et les procédés, ne se décidant d’ordinaire à agir, s’il fallait faire surtout le sacrifice d’un membre ou d’un organe essentiel, qu’après avoir tenu compte de toutes les éventualités de la guérison ou épuisé toutes les ressources de la thérapeutiqne.
Que d’ exemples encore on pourrait citer de cette sage réserve, de ce tact médical, qui plaçaient à juste titre le grand chirurgien au premier rang dans l’exercice de l’art ! C’est à l’école de ce savant maître que j’ai appris les premiers principes de la chirurgie conservatrice, à laquelle j’ai voué tous les efforts de ma carrière.
La consultation gratuite n’avait pas moins d’intérêt que la leçon clinique, par la multitude et la variété des cas. Le maître, malgré la fatigue de trois ou quatre heures
d’activité, nous étonnait encore par la promptitude et la sagacité de son jugement, qui lui faisait souvent diagnostiquer, à première vue et quelquefois à distance, les affections les plus intéressantes de la chirurgie. Il s’y complaisait volontiers, en nous exerçant à formuler notre opinion. Un regard approbateur de sa part, un mot bienveillant, nous récompensaient d’avoir bien vu.
Il montrait aussi, à cette consultation, des prévenances délicates pour certains malades embarrassés de lui demander des conseils gratuits. Il allait au-devant des vieillards, faisait asseoir les femmes, caressait les enfants, et, d’un signe, écartant les élèves, il examinait à part les pauvres honteux qui l’en priaient.
Il donna ainsi ses soins empressés à un vieux prêtre qui lui en garda une reconnaissance profonde et vint à son tour, quelques années plus tard, assister, à ses derniers moments, l’illustre chirurgien qui l’avait fait appeler.
Jamais un devoir particulier n’a détourné de son devoir public celui que l’on venait consulter de toutes les parties du monde. Les plus grands personnages de la ville n’auraient pu, dans aucune circonstance, lui faire quitter ses humbles malades de l’hôpital.
Je me souviens qu’un jour on vint le prier, au milieu de sa visite, de se rendre, sans délai, auprès de l’un de ses clients les plus considérables ; il y envoya aussitôt l’un de ses élèves et n’y fut lui-même que plus tard. « Il est « sans exemple, » racontait M. Marx, <r que M. Dupuytren « ait pris sur les pauvres le temps que les riches réclamaient « de lui. »
C’était vers onze heures que M. Dupuytren quittait
1 Hôtel-Dieu, pour rentrer ehez lui, place du Louvre. Il revenait habituellement à pied, et voulait bien admettre quelquefois l’un d’entre nous à la faveur de raccompagner et de l’entendre encore parler des faits intéressants dont nous venions d’être témoins.
La moitié de sa journée, ainsi consacrée à l’Hôtel Dieu, ne détournait pas l’éminent professeur de ses autres occupations : il donnait encore une grande partie de son temps aux actes de la Faculté de médecine, aux séances de l’Institut, de l’Académie, ou du conseil de l’Université, ne réservant à sa riche clientèle que l’heure de sa consultation particulière et les moments d’intervalle entre ses obligations officielles et sa contre-visite à l’hôpital.
On lui a reproché cependant de n’avoir pas assez écrit ! Où et comment en aurait-il trouvé le loisir ? Nous répondrons bientôt, sans peine, à ce singulier reproche, en démontrant que, s’il n’a pas fait ou fait faire de gros livres, il a publié lui-même, ou inspiré à d’autres des travaux assez nombreux et d’un mérite incontestable.
Ajoutons qu’il avait institué, à l’Hôtel-Dieu, une mesure qui a été adoptée, depuis lors, dans la plupart des hôpitaux : c’était, pour les internes désignés à cet effet, le soin de recueillir toutes les observations qu’il prenait la peine de revoir et d’annoter lui-même. Cet immense recueil, formant toute une bibliothèque, préparait ainsi les matériaux et les modèles de la statistique chirurgicale la plus étendue.
M. Dupuytren était d’une taille au-dessus de la moyenne et d’une constitution robuste ; il avait la tête forte, l’attitude fière, la démarche lente et les mouvements posés. Sa physionomie sévère imprimait à ses traits réguliers une
expression énergique, parfois un peu dure, mais toujours réfléchie. Son front vaste semblait refléter les idées sérieuses d’un esprit positif, et son regard, pénétrant pour observer, devenait attentif pour écouter, en se détournant de toute distraction, des yeux meme de son interlocuteur. Sa bouche, un peu dédaigneuse dans le silence, prenait, en parlant, une expression plus sympathique, et s’animait d’un bienveillant sourire devant la reconnaissance d’un malade ou à la vue d’un enfant.
Il faut vraiment l’avoir connu, il faut l’avoir suivi, pour apprécier M. Dupuytren à sa valeur et pour conserver le souvenir de cette grande figure, en dégageant sa personnalité de ses travers, de ses faiblesses ou de ses imperfections. C’est ainsi que l’on se sentait épris d’admiration poulies prodigieuses facultés de son savoir, de sa parole et de son talent, alors que l’on cédait au penchant de l’indulgence pour des défauts effacés par ses rares qualités.
Il avait dans le cœur des élans de générosité sublime, témoin l’offre spontanée d’un million, le tiers alors de sa fortune, au roi Charles X , qui , sans doute , avait pu y contribuer, mais qui ne devait pas s’attendre, après sa déchéance du trône et dans l’exil, à un aussi généreux témoignage de reconnaissance.
Combien de malheureux M. Dupuytren n’a-t-il pas assistés gratuitement de ses soins et secourus de sa bourse, en dehors même des innombrables malades de l’Hôtel-Dieu ! Son fidèle disciple de la chirurgie privée, le témoin de tous les actes de sa pratique, M. Marx , m’a raconté de lui des traits de charité qui auraient suffi à la popularité de son nom, s’ils avaient été divulgués.
Il n'aimait pas tout le monde, mais il s’attachait à ceux qui lui inspiraient de l’intérêt on de l’estime, et, s’il a rencontré des cœurs ingrats, il en a conservé aussi de bien reconnaissants.
« Il était tendre pour ses amis, » dit Pariset, « entrant dans « leurs peines et mettant tout son art à les soulager. Qui le « sait mieux que moi? » ajoute-t-il, « et qu’il m’est doux « d’en rendre ici un témoignage public à sa mémoire! »
Il savait encourager le travail des jeunes gens et faire valoir leurs efforts par quelques paroles bienveillantes. Je n’ai jamais oublié avec quelle indulgence il voulut bien, dans un rapport à l’Institut, juger le premier de mes essais sur la chirurgie militaire. (Il s’agissait d’une Relation chirurgicale des événements de Juillet i83o à l'hôpital du Gros- Caillou.) Je ne puis y faire allusion sans un sentiment de gratitude qui excusera peut-être cette citation.
On s’est demandé bien des fois comment M. Dupuytren, qui avait acquis la pl us haute autorité des chirurgiens de son temps, qui avait vu ou opéré plus de malades que nul autre, et qui joignait à ses aptitudes spéciales les connaissances les plus variées, on s’est demandé comment il n'avait pas fait de grandes découvertes, ou laissé de volumineux ouvrages.
La réponse à cette question serait embarrassante, si l’on s’en tenait aux allégations vagues de certains critiques. Mais nous devons reconnaître que si, en effet , il n’a pas attaché son nom à des travaux ou à des œuvres de premier ordre, il a donné du moins une telle impulsion aux études chirurgicales, il a livré si généreusement les richesses de son savoir et de son expérience aux adeptes enthousiastes de ses
leçons, que beaucoup parmi eux ont su eu faire profiter la science, en s'attribuant, maintes fois, les idées du maître.
Quoi qu’il en soit de notre appréciation à cet égard, il faut lui rendre ce qui lui appartient, et laisser même de côté les essais de sa jeunesse. Nous les avons d’ailleurs rappelés, en partie, au commencement de ce discours.
J’ai pensé qu’une rapide esquisse des travaux scientifiques de Dupuytren devait trouver sa place dans un exposé comme celui-ci. Mais, pour rappeler dignement, au nom de l’Académie, l’œuvre d’un tel maître, c’est encore sa vie qu’il faudrait raconter. Je me bornerai à en retracer les principaux traits; épars dans des recueils périodiques de l’époque, ou reproduits dans ses œuvres posthumes. Je suivrai un ordre méthodique, pour faciliter les recherches que j’ai pris à tâche de faire moi-même , sans avoir besoin d’en donner lecture publiquement.
Des propositions sur quelques points d'anatomie, de physiologie et d'anatomie pathologique présentent, dans la première thèse de Dupuytren, diverses expériences et observations alors nouvelles.
Il avait communiqué, en 1807, à l’Académie des sciences, son Mémoire sur l’espèce et le degré d'influence que les nerfs du poumon exercent sur la respiration. — L’impression de ce travail dans le Recueil des savants étrangers fut ordonnée par l’Académie, d’après un rapport de Hallé.
Son Mémoire sur les causes du méphitisme des fosses d'aisances a une importance reconnue pour l’hygiène publique, en démontrant le mode d’asphyxie des vidangeurs et les moyens d’y remédier. Les recherches de l’expérimentateur faillirent lui coûter la vie.
Un Mémoire sur le diabète sucré , communiqué, en 1806, à l’Académie des sciences, par M. Dupuytren, en collaboration avec son savant ami M. Thénard, indique chez l’habile chirurgien des connaissances chimiques.
Une étude sur la rage l’avait conduit à un acte d’humanité, comparable à celui qui a illustré Pinel, lorsqu’il délivra les aliénés de leurs chaînes. Dupuytren
est, parvenu au même résultat, pour les malheureux hydrophobes, en les débarrassant de la camisole de force, et en prouvant que l’homme ne cherche pas à mordre, comme le chien, dont c’est l’instinct naturel.
Sa Lettre (à M. de Rothschild) sur le choléra nous rappelle une remarquable conférence entre Dupuytren et Delpech, à I’Hôtel-Di'eu, lors de la première et terrible épidémie de 1832. Ce souvenir serait un témoignage de l’aptitude de Dupuylren pour la discussion des plus difficiles questions de médecine, si d’autres faits ne pouvaient l’affirmer mieux que notre insuffisante allégation.
Les Leçons orales de clinique chirurgicale, publiées après sa mort par MM. Marx et Brierre de Boismont , présentent l’ensemble des travaux du maître; et l’on pourrait en combler les lacunes, si l’on voulait mentionner d’utiles documents recueillis par ses élèves ou restés inédits.
Pour indiquer seulement toutes les questions de chirurgie auxquelles M. Dupuytren s’est appliqué, il faudrait passer en revue la pathologie, la thérapeutique et la médecine opératoire tout entières, puisque ce grand chirurgien a laissé, presque partout, des traces de son passage. Je me contenterai d’énoncer les points principaux, d’après l’ordre nosologique.
Ce fut à l’époque douloureuse de l’invasion étrangère, comme, plus tard, à la révolution de Juillet, que M. Dupuytren acquit l’expérience des blessicres par armes de guerre , et chargea ensuite deux des auditeurs assidus de ses leçons cliniques, MM. Marx et Paillard, d’en faire le sujet d’un Traité qui parut en 1834, et que devront consulter toujours les chirurgiens militaires.
Sa classification des brûlures, adoptée par la plupart des praticiens, était basée, pour lui, sur un nombre considérable d’observations. Il en a exposé aussi les caractères anatomiques et les complications, en indiquant les moyens de diriger convenablement leur cicatrisation.
Le traitement des cicatrices avait provoqué, entre lui et Delpech, une polémique d’où sont sortis d’utiles principes, pour la guérison si difficile des difformités par adhérence ou par rétraction du tissu inodulaire.
Ses observations sur la gangrène sénile l’ont conduit à en rattacher la cause à l’arlérite ou à l’oblitération artérielle d’un membre. C’est ce qu’il a décrit sous le nom de gangrène symptomatique de l'artérite.
11 excellait dans le diagnostic des tumeurs, souvent confondues, jusqu’alors, les unes avec les autres, et posait les principes du raisonnement le plus rigoureux, pour établir le diagnostic différentiel de chacune de ces tumeurs, à mesure qu’elles s’offraient à son observation. Il a étudié, l’un des premiers, les kystes séreux et indiqué le traitement des tumeurs hydatiques. 11 a aussi mieux fait
connaître une espèce particulière de tumeurs ftbro-celluleuses enkystées , désignées sous le nom impropre de ganglions ou tubercules nerveux. — 11 a décrit le funyus hématode avec le même soin qu’il avait décrit les tumeurs érectiles.
Ses remarques sur l’emploi des préparations arsenicales, dans le traitement des ulcérations cancéreuses et autres affections rongeantes , ont trouvé un juste appréciateur dans notre honorable confrère M. Manec.
L’ongle rentré dans les chairs avait suggéré à M. Dupuytren l’idée d’une opération radicale, fort douloureuse autrefois, mais que l’anesthésie rend trèssimple aujourd’hui.
Sa théorie de X anthrax démontre que c’est une gangrène par étranglement, et non une gangrène par intoxication, comme le charbon ou la pustule maligne. De là l’indication rationnelle d’un profond et large débridement, dont il a le premier propagé le principe.
Il a aussi bien différencié l’anthrax du phlegmon diffus , dont il expose les caractères les plus exacts, avec une série d’observations cliniques.
Dans un premier travail sur l 'opération de l’anévrysme, communiqué, en 1810, à l’Académie des sciences, et plus tard, en 1819, dans trois lectures successives à la même compagnie, sur des observations de ligature des artères sous-clavière, iliaque externe, carotide primitive et autres artères, faites avec succès chez l’homme, M. Dupuytren acquérait des titres importants pour l’avenir de son élection à l’Institut.
Il a, en effet, l’un des premiers, en France, entrepris la ligature des gros troncs artériels, déjà faite en Angleterre ; et cette tentative hardie, suprême ressource, quelquefois, pour sauver la vie d’un malade ou d’un blessé, a été suivie de succès, dépassée même, comme l’a prouvé, en Amérique, l’incomparable pratique de Valentin Mott.
Il a bien décrit les anévrysmes faux de l’artère brachiale et particulièrement l 'anévrysme variqueux.
Il a le premier saisi, deviné le mécanisme de Ventrée de l’air dans les veines, en procédant à l’extirpation d’une tumeur graisseuse de la nuque, sur une jeune fille; et cette fatale opération est devenue pour lui l’un des grands enseignements de la prudence, en même temps que le point de départ des observations et des expériences faites par Amussat, sur l’un des plus redoutables accidents de la lésion des grosses veines du cou.
M. Dupuytren a fait d’utiles remarques sur les varices et le varicocèle, en insistant sur les soins suffisants d’une médication palliative.
11 a bien fait connaître le tissu érectile , dans ses variétés anatomiques, dans
ses propriétés physiologiques et dans ses applications à la pathologie. (C’est au tissu érectile qu’il a rattaché la texture de la rate.)
Le délire nerveux a été particulièrement étudié par lui. C’était même un sujet sur lequel il revenait volontiers dans ses leçons.
Ses études sur le tissu fibreux offrent un caractère d’originalité que l’on n’a pu lui contester, lorsqu’il a établi deux variétés de ce tissu, les tissus fibreux blancs et non élastiques, et les tissus jaunes et élastiques.
La rétraction 'permanente des doigts lui a suggéré les vues les plus ingénieuses sur le diagnostic et pour la guérison d’une infirmité rebelle à divers modes de traitement; il en a laissé une description à peu près complète.
11 a utilement modifié le bandage de J.-L. Petit pour la rupture du tendon d'Achille , de façon à permettre au malade de marcher avec l’appareil.
11 a développé, dans ses leçons, l’étude générale des fractures , les influences qui peuvent en empêcher la consolidation et les méthodes de traitement qui doivent la faire obtenir.
Ses recherches sur la formation du cal , la distinction faite par lui entre le cal provisoire et le cal définitif, et les moyens de remédier au cal vicieux ou difforme, ont contribué beaucoup à modifier la durée du traitement des fractures, selon les conditions anatomiques du déplacement.
La flexion des membres dans le traitement des fractures simples, pour neutraliser l’action musculaire, lui doit l’une de ses meilleures applications dans les fractures du col du fémur, chez les vieillards, comme moyen de les soustraire à la pression trop forte des appareils contentifs.
Dans les fractures compliquées de plaie artérielle ou d' anévrysme , il a substitué à l'amputation la ligature des artères, en assurant, dans bien des cas, la conservation des membres. — M. Dupuytren avait lu, en 1825, à l’Académie des scitnees, un travail sur re sujet, intitulé : Des anévrysmes qui compliquent les fractures et les plaies d'armes à feu, et de leur traitement par la méthode d’Anel.
Il a établi comparativement le diagnostic différentiel des fractures et des luxations de l'humérus.
Le Mémoire sur la fracture de l'extrémité inférieure du radius a fixé un point précis et exact de la pathologie du poignet, en substituant à la luxation présumée ou fort rare la fracture manifeste et très- fréquente.
Le travail si étendu, si complet sur la fracture de l'extrémité inférieure du péroné , comparable, sous quelques rapports, à celui des fractures du radius, a eu surtout en vue d’établir la véritable indication du traitement, qui assure à
la fois la contention du fragment osseux et la guérison de l’entorse, ou la réduction du déplacement partiel de l’articulation tibio-tarsienne.
Il a nettement apprécié le mécanisme des fractures de la rotule et tracé les indications rationnelles du traitement.
L’histoire de Y exostose lui doit d’intéressantes observations sur l’exostose des phalanges des doigts, sur celle de la dernière phalange du gros orteil et sur des cas rares.
Il a bien décrit les kystes osseux et leurs différentes espèces, les tubercules des os, le spina-ventosa et Y ostéosarcome.
Ses moyens de surprise morale, pour faciliter la réduction des luxations récentes, étaient aussi simples qu’efficaces, alors que la chirurgie était encore dépourvue de la merveilleuse découverte des agens anesthésiques.
Il s’est occupé, l’un des premiers, de la réduction des luxations anciennes.
Son Mémoire sur la luxation des vertèbres cervicales a une valeur que l’on ne peut méconnaître, au point de vue du diagnostic différentiel et des considérations médico-légales sur les déplacement'.
Ses recherches cliniques sur les luxations congénitales, et en particulier sur le déplacement originel ou congénital de la tête du fémur, ont eu le mérite de la priorité, en préparant les travaux de Humbert (de Morley) et d’autres.
Les luxations de V astragale sur le calcanéum et celles du métatarse, comme celles du pouce et des doigts, lui doivent d’utiles remarques pratiques.
On ne peut omettre de citer un chapitre de la clinique sur les résections des os des membres, avec une dizaine d’observations.
Les Doctrines et procédés opératoires de M. Dupuytren dans les amputations forment un long chapitre de sa clinique chirurgicale. Quelques-uns de ces procédés resteront, d’autres seront abandonnés; mais, quoiqu’il en soit, le plus grand mérite de leur inventeur sera, selon nous, d’avoir restreint le nombre des cas d’amputation.
Il a donné l’une des premières et des meilleures descriptions de Yophthalmie blennorrhagique.
Il a bien exposé les signes et les conséquences des taies delà cornée, ainsi que les caractères cliniques de Y inflammation de la rétin ", et de quelques autres affections des yeux, bien moins connues de son temps qu’elles ne le sont aujourd’hui de la généralité des chirurgiens.
La fréquence de la cataracte lui a permis d’en observer les diverses espèces et d’en apprécier les méthodes de traitement. Mais ses tentatives, tant de fois répétées, pour faire prévaloir la méthode de l’abaissement ne sont pas généralement adoptées, à noire époque.
Il faut en dire à peu près autant de la fistule lacrymale, qui n’est guère plus traitée par la canule à demeure.
La ligature des polypes du nez lui doit de bons moyens, mis en usage, depuis, par la plupart des chirurgiens.
11 en avait imaginé un assez singulier pour le traitement de la grenouillette, et il y attachait même une importance qui n’a pas été reconnue.
Le bec de lièvre , certaines difformités labiales différentes de celle-là, et le cancer delà lèvre inférieure, ont donné lieu à quelques recherches nouvelles et à d’utiles procédés opératoires.
La résection et l'amputation de la mâchoire lui ont fourni différentes observations intéressantes, soit pour des lésions traumatiques, soit pour des affections organiques des os maxillaires.
L 'ablation de la mâchoire, faite par lui, en 1812, dans le cas d'ostéosarcome, semblait alors une opération des plus redoutables, quoiqu’elle eût été déjà tentée. Mais, si l’on a pu en contester la priorité à Dupuytren, on ne saurait lui refuser le mérite d’en avoir fixé le principe et les indications. — Il en fit, en 1826, à l’Académie des sciences, le sujet d’une communication intitulée : Observations sur le traitement de l'ostéosarcome de la mâchoire inférieure par l’amputation de cet os.
La restauration des différentes parties du visage a préparé certainement quelques-unes des opérations et des publications entreprises, depuis, sur l’autoplastie ou l’anaplastie de la face.
La section du muscle sterno-cléido-mastoïdien, pour guérir le torticolis ancien, établit la priorité de Dupuytren dans l’emploi de cette opération.
Le traitement du goitre par le séton n’a pas été souvent suivi.
Les corps étrangers dans les voies aériennes, entraînant l’indication de la trachéotomie, et les corps étrangers dans l’œsophage, l’ont conduit à préciser les cas où on doit agir. Il a fixé aussi des principes dans l’exploration de l’œsophage.
Il a exposé d’intéressants faits d 'emphysème traumatique, par suite de lésions de la poitrine, et dans d’autres régions, par différentes causes.
Un chapitre curieux de la clinique sur les plaies du cœur offre de l’intérêt, par la relation historique de la blessure du duc de Berry, comparable à celle de Henri IV, suivant Dupuytren.
Ses leçons fréquentes sur la carie de la colonne vertébrale, sur les abcès symptomatiques et leurs fistules consécutives, ont beaucoup contribué à la connaissance précise de cette redoutable affection.
Les abcès de la fosse iliaque droite ont été particulièrement bien étudiés dans leur siège, leur formation et leurs conséquences.
\J étranglement au collet du sac herniaire, comme cause la plus fréquente de ce redoutable accident, a été fort bien démontré, pour la première fois, par un grand nombre d’observations.
If étranglement interne a été si bien étudié, si bien décrit par M. Dupuytren, qu’il a fourni les plus utiles enseignements aux descriptions ultérieures.
Sa Méthode nouvelle pour le traitement des anus contre nature n’a pas beaucoup vieilli, en principe, et trace la règle à suivre pour la guérison de cette dégoûtante infirmité. — Il en avait fait, en 1825, le sujet d’une communication à l’Académie des sciences, et son remarquable travail fut imprimé, en 1828, d’après un rapport de Duméril, dans les Mémoires de l'Académie de médecine .
La fissure à l'anus, l 'excision des bourrelets hèmorrhoïdaux, la chute et le rétrécissement du rectum, sont successivement traités avec beaucoup de soin et présentent des considérations essentiellement pratiques,
La thèse de Dupuytren sur la lithotomie , pour le concours de médecine opératoire, contribua au succès de ses brillantes épreuves et restera comme un modèle d’exposition méthodique.
Il est parvenu, par la taille bilatérale, à ouvrir, au périnée, une voie plus directe, plus large et plus sûre, pour l’extraction des calculs, en s’écartant davantage des vaisseaux. — On lui a reproché d’avoir voulu s’approprier cette méthode, et l’on a eu d’autant plus tort, comme le rappelle Pariset, qu’en préférant d’habitude la taille bilatérale, Dupuytren avait déclaré, en plein Institut, qu’il en devait la connaissance à une communication de Ribes, déjà faite à Chaussier. Il en faisait môme remonter l’idée première jusqu’à Celse. — Le temps a manqué à Dupuytren pour achever la publication d’un grand travail sur ce sujet; mais deux de ses fidèles disciples y ont suppléé, d’après ses intentions dernières. Voici les paroles de son testament : « Je lègue à MM. Sanson aîné et Bégin le soin de terminer et de publier un a ouvrage, déjà en partie imprimé, sur la taille de Celse, et d’y ajouter la « description d’un moyen nouveau d’arrêter les hémorrhagies. » — De là le Mémoire sur une manière nouvelle de pratiquer l'opération de la pierre (Paris, 1836, grand in-folio).
Il n’a pas attaché son nom à la lithotritie, mais il a eu le mérite d’en encourager l’invention et les progrès, avec la plus impartiale appréciation. — Nous l’avons vu essayer quelques procédés de la méthode dont il proposait, chaque
année, à l’Institut, de récompenser les perfectionnements. — Sa seule recommandation était d’engager les inventeurs à rechercher davantage les conditions dans lesquelles on devait préférer tantôt la lithotritie, tantôt la taille, afin de ne pas les compromettre l’une par l’autre.
La dilatation dite vitale et mécanique de l’urèthre, dans le traitement des rétrécissements, est une méthode simple, rationnelle, à laquelle on a substitué, de nos jours, des opérations plus radicales sans doute, mais souvent dangereuses et qui pourraient bien, plus tard, faire reprendre la dilatation.
L’hydrocèle de la tunique vaginale a été bien décrite dans ses variétés ainsi que dans ses complications, au point de vue du diagnostic et du traitement.
Les engorgements des testicules , soit inflammatoires, soit scrofuleux ou vénériens, ont été mieux différenciés qu’ils ne l’avaient été antérieurement.
La déchirure du périnée, chez la femme, pendant l’ accouchement , et le passage de l’enfant avec ses annexes par cette déchirure résument, avec les faits précédemment connus, quatre observations nouvelles.
Les tumeurs fibreuses ou polypes de T utérus et les tumeurs celluleuses et vasculaires forment un assez long chapitre de la clinique du savant professeur, avec vingt-trois observations à consulter.
Il avait enfin importé en France une opération déjà pratiquée ailleurs (notamment par Osiander), V extirpation du col de l'utérus; mais Dupuytren renonça bientôt à pratiquer cette opération, dès qu’il eut reconnu son inutilité et ses dangers.
M. Dupuytren a publié, à part, une brochure devenue rare et curieuse sur la mort du duc de Berry, ayant pour titre :
Déposition faite , le 25 mars 1820, à la Chambre des pairs , sur les événements de la nuit du i3 au 1 4 février.
Ce rapport est, paraît-il, un modèle de convenance, de goût et de style; il valut même à son auteur un bel eloge de la part du célèbre Fontanes, qui s’y connaissait : cc 11 vous a fallu, lui disait-il, toute votre vie pour devenir « le premier de votre art, et voilà qu’un grand crime aura « fait de vous un grand écrivain... »
Quelques éloges academiques, notamment ceux de Corvi-
sart et de Richard, dans un discours à la Faculté, ainsi qu’une Notice sur Pinel, compléteraient la nomenclature des travaux de Dupuytren, s’il ne fallait tenir compte aussi de ceux qui ont été entrepris et publiés, sous son inspiration et d’après son enseignement, par quelques-uns de ses disciples ou de ses amis.
Breschet et Hippolyte Royer-Collard, dans le Répertoire d anatomie ; Marx et Brierre de Boismont, dans les Leçons orales de clinicjue chirurgicale ; Paillard et Marx, dans le Traité des blessures par armes de guerre ; Sanson et Bégin, dans leur édition de la Médecine opératoire de Sabatier; Roche et Sanson, dans les classiques Éléments de pathologie médico- chirurgicale , ont reproduit ou commenté les leçons, les préceptes ou les doctrines du professeur Dupuytren, sur la plupart des questions de la chirurgie.
Il faudrait tenir compte aussi d’un grand nombre de monographies ou de thèses, dont l’énumération attesterait l’immense part de recherches et d’observations qui appartiennent en propre à l’illustre maître.
Il y aurait même un travail intéressant à entreprendre, pour un jeune chirurgien qui ferait renaître aujourd’hui Dupuytren tout entier, dans ses œuvres posthumes, comme l’avaient fait, autrefois, par reconnaissance, de dignes élèves de Pouteau, de J.-L. Petit et de Desault.
« Si perfectionner est créer, dit Pariset, il s’ensuivrait que Dupuytren fut un des plus féconds esprits qu’ait jamais eus la chirurgie, et que, venant à sa place, après tant d’hommes et de travaux, J.-L. Petit lui-même ne l’eût peut-être pas égalé. » Acceptons ces paroles, Messieurs, comme un double hommage rendu à la mémoire de deux des plus célèbres représentants de la chirurgie française.
Une si haute renommée n’attendait plus que son plus beau couronnement. La place de Percy à l'Institut était devenue vacante, le 1 8 février 1825, par la mort du savant doyen de la chirurgie militaire. Les compétiteurs à sa succession furent présentés par la section de médecine et de chirurgie, dont M. Pelletan était le rapporteur, dans l'ordre suivant : MM. Larrey, Richerand et Roux , tous les deux sur la même ligne, Dupuytren, Jules Cloquet, Alibert, Serres et Desgenettes. Le scrutin donna l’immense majorité des voix à M. Dupuytren, qui fut élu membre de l’Académie des sciences, le f\ avril )82r>.
Investi de toutes les dignités de la science, membre de l’Institut de France, de l’Académie de médecine, du conseil d’hygiène publique, et correspondant de la plupart des corps savants de l’Europe, professeur à la Faculté de Paris, inspecteur général ou conseiller de l’Université, chirurgien de deux rois et chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, son plus beau titre de gloire et le plus précieux pour lui, le baron Dupuytren était parvenu aussi, par la pratique de Part, aux dignités, aux honneurs et aux richesses delà fortune.
Mais tant de titres au bonheur n’avaient jamais pu le rendre heureux. Il conserva toujours dans son esprit les pénibles préoccupations de l’inquiétude. La responsabilité, si grave qu elle fût, de sa mission en ce monde suffisait- elle pour justifier une telle disposition, ou des chagrins méconnus n’avaient- ils pas plutôt imprimé à son caractère difficile une mélancolie habituelle ? Ne cherchons pas à en pénétrer le mystère, aux approches des derniers jours de cette sérieuse existence.
M. Dupuytren, dont la robuste constii ution et l’infatigable
activité semblaient, pour longtemps encore, à l’abri des infirmités, tombe malade, au mois de novembre 1 833 , un matin qu’il se rendait à l’Hôtel-Dieu. Il éprouve un peu de vertige et de congestion vers la tête, mais persiste à faire sa visite et sa leçon. Il rentre chez lui plus souffrant, reconnaît l’imminence d’une apoplexie et se fait saigner. Il reprend ensuite ses travaux et continue de lutter, pendant quelques mois, contre l’épuisement graduel de ses forces, mais sans pouvoir aller au delà.
Il est même obligé bientôt de partager son service d’hôpital entre MM. Breschet et Sanson, qu’il affectionnait beaucoup sans doute, mais auxquels il n’aurait su transmettre le prestige de son autorité. Il la conserve même tout entière, comme chef suprême de la chirurgie de l’Hôtel-Dieu, paraissant résoluà ne s’effacer que devant la nécessité la plus rigoureuse.
Cette fatale nécessité arrive enfin ; toute fatigue doit être supprimée, le repos est devenu indispensable. Mais : « Le « repos, » disait-il, « c’est la mort. »
M. Dupuytren part, au printemps de 1 834? pour un voyage en Italie, et rencontre partout des hommages d’admiration , de sympathie, et les soins les plus empressés. Mais lui ne songe déjà plus au bien qu’il en éprouve, et, à peine arrivé au but de ce voyage, il pense déjà au retour et aux devoirs de sa vie habituelle, en se montrant pressé de revoir son cher Hôtel-Dieu.
Il revient à Paris, après une trop courte absence, car le mal, à peine soulagé, reprend bientôt une intensité nouvelle et s’aggrave progressivement. Trois atteintes successives d’apoplexie mettent sa vie en danger ; l’une d’elles le frappe au milieu d’une leçon, en plein amphithéâtre; sa bouche se
dévie, l'œil droit se ferme, l’hémiplégie complète est imminente ; lui , cependant , ne s’arrête pas, fait bonne contenance et soutient courageusement de sa main sa joue paralysée. « C'est avec un calme effrayant, dit l’un de ses bio- « graphes (M. de Loménie), qu’il continue sa leçon jusqu’au « bout, donnant ainsi, à ses élèves stupéfaits, le spectacle « imposant d’une âme indomptable aux prises avec une at- « taque d’apoplexie. Cet héroïsme chirurgical vaut bien celui « du champ de bataille. »
C’est en vain que la science et l’amitié réunies cherchent à lui prodiguer leurs soins. Husson, Broussais, Cruveilhier, Bouillaud, Sanson et Marx sont devenus impuissants à prolonger des jours si précieux.
Des coliques néphrétiques et une pleurésie avec épanchement compliquent enfin cet état désespéré. On songe à la thoracentèse, acceptée d’abord, puis refusée par le malade, qui semble se ranimer par instants, mais ne peut plus que prolonger sa longue agonie.
M. Dupuytren conserve toutefois, jusqu’au dernier moment, l’entière lucidité de son esprit; il dicte ou prescrit ses suprêmes volontés, avec la force d’un grand caractère, dans la prévision du bien qu’il peut assurer encore après lui, et il accomplit ses devoirs religieux, avec la conscience de tout le bien qu’il avait fait, pendant son existence.
Puis il dit un dernier adieu à son gendre et à sa fille (Mrae la comtesse Adeline de Beaumont), qu’il aimait tendrement.
Sa tâche accomplie tout entière, et comme s’il avait eu le temps ouïe pouvoir d’écarter la mort jusque là, calme, résigné au repos éternel, il expire, le 8 lévrier 1 835, à cinquante-sept ans à peine.
Il avait voulu que son autopsie fut faite, et en avait confié le soin à ses amis Broussais et Cruveilliier, en leur léguant son corps, après avoir apprécié lui-même, avec eux, le siège de la maladie et les altérations probables que l’on rencontrerait. On trouva un vaste épanchement séreux dans la poitrine et quelques traces de foyers sanguins dans le cerveau. Ce fut M. Bouillaud qui rédigea le procès-verbal de l’autopsie.
Rappelons que M. Dupuytren a laissé, par testament, à la Faculté de médecine une somme de 200,000 francs pour la création d’une chaire d’anatomie pathologique. Une décision officielle a créé cette chaire, aux frais del’Ftat, et le legs a servi à la fondation du musée qui porte le nom de Dupuytren.
Ses funérailles furent dignes de lui. La foule des personnages de tout ordre, des gens du monde, des savants, des médecins, des étudiants et des ouvriers de toutes les professions formait autour de son cercueil un cortège populaire d’admiration, de douleur et de reconnaissance. Le char funèbre fut dételé par une généreuse cohorte de jeunes gens qui improvisèrent spontanément un attelage triomphal , depuis les abords du cimetière jusqu’auprès de la tombe.
Les délégués des différents corps, auxquels appartenait Guillaume Dupuytren, rendirent à sa mémoire un hommage qui devait se renouveler aujourd’hui, à trente-quatre ans d’intervalle. C’étaient : Orfila, pour la Faculté; Larrey, pour l’Institut ; Pariset, pour l’Académie de médecine, et Hippolyte Royer-Collard, qui, au nom des anciens élèves de LHôtel-Dieu, émut l’assistance entière par une éloquente improvisation.
Toute la presse enfin annonça cette immense perte à la France et au monde.
Le lendemain de sa mort et pendant longtemps ensuite, le corps médical fut en deuil; l’Institut, l’Académie, la Faculté, avaient perdu l’un de leurs membres les plus illustres ; l’Hôtel-Dieu surtout paraissait vide, au milieu des élèves silencieux et des malades consternés ; l’hôpital n’avait plus son chef, et ce vaste asile de la douleur semblait fermé désormais à l’espérance.
Ainsi a vécu, Messieurs, ainsi a succombé « celui qui, » suivant l’expression de M. Bouillaud, « porta pendant plus « de vingt ans, d’une main si ferme, le sceptre delà chirurgie « française ».
Le monument qui atteste sa gloire et qui le fait renaître devant nos yeux, debout et ranimé, sous sa toge professorale, consacrera désormais le souvenir, plus durable que l’airain, d’un humble enfant de ce pays, parvenu au rang des grands hommes et des véritables bienfaiteurs de l’humanité.
Pans. — Tjpogr. de Firmin Didot frères, impr. de l’Institut, rue Jacob, 56