‹ Discours prononcé au nom du jury de l'Internat dans la séance de distribution des prix aux élèves en médecine et chirurgie des hôpitauxChapitre 1 sur 1 · AU NOM DU JURY DE L’INTERNAT · texte numérisé non relu

AU NOM DU JURY DE L’INTERNAT

DANS LA SÉANCE DE DISTRIBUTION DES PRIX AUX ÉLÈVES EN MÉDECINE ET CHIRURGIE DES HOPITAUX.

(23 Décembre 1868)

Messieurs ,

Désigné par l’usage pour porter devant vous la parole au nom du jury de l’Internat, j’ai dû suivre avec une attention soutenue les épreuves que vous venez de subir; aussi me sera-t-il facile, aujourd’hui qu’elles sont terminées, d’en apprécier l’ensemble, de vous indiquer l’impression générale qu’elles ont produite sur vos juges, et de vous

donner, à cet égard, les conseils amicaux que nous suggère l’intérêt bien naturel que nous vous portons.

Les internes, en effet, sont nos aides de chaque jour, nos collaborateurs assidus, ils sont l’élite de la génération médicale qui s’élève; c’est parmi eux que. se recruteront presque exclusivement nos futurs collègues et nos successeurs. Comment pourrionsnous être indifférents aux efforts de cette jeunesse laborieuse qui résume pour nous les espérances de l’avenir ? Comment ne serions-nous pas envieux de connaître la pensée scientifique qui l’anime, et préoccupés d’en diriger, d’en corriger au besoin les écarts, si elle nous paraissait s’engager dans une route qui ne fut pas le chemin de la vérité. Le concours de h Internat a ses traditions; elles sont fondées sur de fortes études d’anatomie pratique, elles veulent des connaissances pathologiques basées avant tout sur une saine observation. Voyons donc comment vous avez répondu à notre attente sous ce double rapport.

L’épreuve écrite, je suis heureux de le constater tout d’abord, nous a offert une moyenne honorable. La question anatomique, les muscles intrinsèques du larynx, n’était pas de celles qu’on pût esquiver ou tourner par une habile phraséologie. Sans appartenir' à ce qu’on appelle l’anatomie fine, aux questions de structure et d’histologie, elle réclamait ces connaissances précises et délicates que donne seulement

l’habitude des dissections attentives et minutieuses : elle prêtait d’ailleurs aux développements physiologiques, puisque les phénomènes de la phonation et une partie de ceux de la respiration ne peuvent être interprétés sans des notions exactes sur le mécanisme et le mode d’action des muscles du larynx.

Aussi cette question a-t-elle fait battre en retraite bon nombre de candidats qui n’étaient pas suffisamment préparés ; et si quelques-uns ont cru pouvoir inventer de toutes pièces une anatomie et une physiologie qu’ils ignoraient, l’insuccès éclatant par lequel ont été accueillies ces tentatives, heureusement très-rares, aura dû faire comprendre à leurs auteurs qu’ils auraient mieux fait d’imiter l’abstention prudente de ceux qui s’étaient jugés eux-mêmes avec plus de modestie.

L’épreuve anatomique a donc été généralement satisfaisante parmi ceux qui ont continué de prendre part à la lutte, et bon nombre de copies nous ont présenté des connaissances physiologiques précises et étendues, dignes d’un concours plus élevé. Si leurs auteurs ne figurent pas tous parmi les premiers de notre liste, c’est qu’un certain manque de proportion entre cette première partie de leur épreuve et la question pathologique les a fait descendre de quelques degrés. Que cette atténuation relative de leur succès ne les décourage pas ! Ils ont l’intelligence, ils ont l’amour du travail ^ les fonctions qu’ils vont

exercer leur feront vite acquérir ce qui leur manque encore au point de vue de la pathologie et de la clinique , tandis que s’ils avaient été faibles sur l’anatomie, il est assez probable qu’ils ne combleraient guère à l’avenir cette lacune de leur éducation scientifique.

La question pathologique, les caractères différentiels des laryngites, était plus vague et prêtait à quelques interprétations différentes.

Disons tout de suite que la manière dont elle avait été comprise n’a pas eu une très-grande influence sur la quotité des points accordés. Le jury a fait preuve à cet égard d’une certaine largeur de vue : il n’a pas exigé des candidats une méthode, un système uniforme, en dehors duquel il n’y eût point de salut. Il a tenu grand compte, au contraire, de la spontanéité, de l’originalité des compositions qui lui étaient lues, et des copies très-différentes dans leur conception première ont été mises sur la même ligne, quand elles faisaient preuve d’une même intelligence et d’une même instruction.

Qu’il me soit permis de vous indiquer toutefois comment le jury avait compris le sujet que vous aviez à traiter.

Limiter au seul diagnostic les caractères diffé *rentiels des laryngites, c’était en restreindre beaucoup trop l’acception. Les maladies se caractérisent et se différentient par des éléments bien divers ; tous

ceux qui peuvent contribuer à leur donner une physionomie propre devaient rentrer dans la question : ainsi les lésions anatomiques qui les déterminent, ou qui les suivent, devaient figurer à côté des symptômes qui les traduisent. Mais c’est surtout à propos dés laryngites qu’une bonne étiologie pouvait vous donner la base d’une classification rendant un compte exact de leur nature : à côté des laryngites simples ou accidentelles, à côté de celles qui empruntent leur caractère principal au siège anatomique de la détermination morbide, la notion des spécificités et celle des diathèses vous permettaient d’établir dés espèces bien tranchées faciles à différentier les unes des autres. Nous n’avons trouvé ces notions générales que dans un petit nombre de copies. La division la plus communément adoptée, celle qui repose sur la marche aiguë ou chronique de la maladie, était défectueuse en ce qu’elle vous exposait à des omissions ou à des redites, la plupart des laryngites spécifiques ou diathésiques présentant tour à tour des formes aiguës et des formes chroniques. Nous avons tenu toutefois un grand compte du moindre effort de généralisation, de la plus petite tentative de classification, et nous avons mis les candidats qui cherchaient à faire preuve d’un esprit méthodique au-dessus de ceux qui se sont bornés à décrire Tune après l’autre les différentes laryngites sans même rechercher le lien qui pouvait les unir, ou

le caractère fondamental qui pouvait les individualiser.

Quelques-uns d’entre vous, enfin, prenant tout à fait à la lettre l’énoncé de la question, ont cherché à décrire d’emblée les caractères des laryngites, et les variations que ces Caractères présentaient dans les différents cas, Cette conception était sans aucun doute la plus difficile à réaliser, elle exposait à des omissions et à des erreurs nombreuses ; il aurait fallu, pour y réussir, un temps de réflexion beaucoup plus long que celui qui vous était accordé : cependant un petit nombre ont su y faire preuve, de connaissances exactes et précises., et le jury, tenant compte de la difficulté de leur tentative, de l’effort considérable d’intelligence qu’elle demandait, n’a pas hésité, malgré quelques imperfections inévitables, à classer parmi les premiers ceux qui avaient voulu et qui avaient su affirmer ainsi leur personnalité.

Telle a été, d’une manière générale, votre épreuve écrite. Je suis heureux d’ajouter que quelques-uns d’entre vous ont su y joindre une forme élégante et littéraire, qui a puissamment contribué à leur succès. Conservez avec soin, Messieurs,.ce culte de la formé, ce sentiment artistique qui donne le dernier poli à toutes les œuvres de l’esprit. D’ailleurs, le genre d’élégance qui convient à la science, c’est avant tout la clarté, et la clarté ne peut résulter que delà net-c télé et de la certitude des conceptions. Devant un

auditoire, devant des juges français, toujours plus ou, moins Athéniens dans leurs goûts et dans leurs habitudes, c’est un avantage qu’il ne faut jamais négliger de se donner, et dont vous trouverez amplement la récompense dans les épreuves nouvelles que vous aurez encore à affronter,

J’arrive maintenant, Messieurs, à vos épreuves orales, et ici j’ai malheureusement moins d’éloges à vous adresser. Nos questions les plus élémentaires, les plus pratiques, ont été souvent l’occasion d’échecs regrettables pour ceux qui s’étaient placés au premier rang dans l’épreuve écrite. « Ces questions étaient imprévues, elles étaient trop élémentaires, nous les « avions oubliées, » m’ont dit quelques-uns d’entre vous. Mauvaise excuse; la question la plus élémentaire est souvent la plus générale et la plus philosophique : il ne faut jamais perdre de vue les éléments de la science, mais les reprendre constamment en les éclairant par les connaissances nouvelles, et par l’expérience que vous apporte le travail de chaque jour. La suppuration, la gangrène, la pneumonie sont des questions d’externat, mais vous les verrez reparaître dans tous les Concours ultérieurs jusqu’à ceux du Bureau central et de l’agrégation; et, à chaque occasion nouvelle, vous devrez les envisager d’un point de vue différent, et donner à vos leçons un caractère plus général ou des développements plus approfondis. Gomprend*on, d’ailleurs, que l’hémorrhagie céré-

braie, l’insuffisance aortique, les plaies par arrachement, aient pu se trouver en dehors du cercle de vos études, et vous causer une impression de surprise ? Gomment croire surtout qu’une question sur les signes fournis par la percussion et l’auscultation dans la phthisie pulmonaire, ait pu devenir pour le plus grand nombre, sauf pour une brillante exception qui reçoit aujourd’hui sa récompense, l’occasion d’un échec relatif? Quoi, Messieurs, la phthisie est mal connue, cette terrible maladie qui fournit près d’un quart de notre population hospitalière ? La percussion, l’auscultation ne vous trouvent pas imperturbables, quand il s’agit d’énoncer les données précieuses qu’elles nous fournissent ! et vous êtes les élèves de cette école deParis, qui s’enorgueillit à jamais d’avoir possédé Laënnec !

En vérité, Messieurs, vos juges ont pu se demander ce que vous apprenez dans vos conférences , et quels malades vous voyez à l’hôpital ?

La conférence est un exercice précieux pour vous rompre longtemps à l’avance à l’improvisation des épreuves orales; au début, elle vous donne une direction, elle stimule l’émulation, et vous force à un travail soutenu, en vous imposant une tâche hebdomadaire. Mais, excellent instrument de lutte, elle est un guide imparfait au point de vue de votre instruction : on se laisse aller facilement à ne s’occuper que des questions de conférence, on prend

l’habitude de morceler la pathologie, on néglige ces vues d’ensemble dont l’absence nous frappait en entendant vos épreuves ; aussi le jour où vous tombez sur une question dont l’énoncé diffère tant soit peu de celles que vous avez étudiées, vous voilà surpris, troublés, incapables de suppléer aux détails qui échappent à votre mémoire. Peut-être aussi l'esprit qui anime vos conférences se ressent-il trop des idées à la mode : la physiologie semble tout absorber, elle tend à prendre le pas même sur l’anatomie; plus d’un concurrent, qui savait fort imparfaitement l’anatomie descriptive, croyait s’en tirer par une tirade physiologique. C’est là une gravé erreur. Négliger l’anatomie pour la physiologie, c’est abandonner l’étude de ce que vous pouvez vérifier chaque jour par vous-mêmes, pour des notions que vous êtes encore dans l’impossibilité de contrôler. La physiologie, au point où vous en êtes, est encore une affaire de mémoire ; vous n’avez pas expérimenté, vous ne devez pas expérimenter encore, ce sera bon à la fin de vos études ; mais actuellement vous devez surtout disséquer ; car, si vous ne l’avez pas fait à présent, vous ne le ferez plus guère étant internes. Réservez donc ces études, comme l’exercice du microscope et les patientes recherches de l’histologie, pour l’époque où vous serez arrivés au but de vos efforts, et où vous aurez le loisir de vous y livrer.

Mais si la physiologie a un droit assez légitime de se

mêler à l’anatomie, a-t-elle aussi celui de régenter la clinique, et de réformer la pathologie? Une voix plus autorisée que la mienne (1) vous signalait récemment, Messieurs, le danger de ces tendances, et la vanité de ces inductions prématurées. Celui qui, sur une seule expérience faite sur quelque filet nerveux, trouvé peut-être sur la grenouille ou le lapin, ne craint pas d’élever aussitôt une théorie pathologique, ou de bâtir un système de thérapeutique, risque de recevoir à tout moment de cruels démentis de l’expérience. D’ailleurs, Messieurs, les véritables physiologistes, j’entends ceux qui expérimentent eux-mêmes, se gardent bien d’aller aussi vite et désavouent les conséquences que l’on prétend tirer de leurs recherches. Admirons donc ces travaux ingénieux, sachons proliter des progrès qu’ils réalisent chaque jour, mais gardons-nous de négliger pour eux cette observation clinique sur laquelle se base la médecine.

Cette erreur, on se garde bien de la commettre dans cette Allemagne dont on vous cite à tout moment l’exemple. 11 y a dans ce pays des micrographes illustres, des physiologistes ingénieux, qui font

(1) M. le professeur Béhier (Leçon d'ouverture du cours de clinique de l’Hôtel-Dieu.) Voy. Union médicale, 19 décembre 1868, n° 151, n os 895-896.)

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progresser la science dans leurs laboratoires de recherches ; mais à côté d’eux il y a aussi des cliniciens éminents, toujours attentifs au lit du malade, et ceux-ci ont emprunté leurs méthodes d’observation aux médecins illustres qui faisaient naguère encore la gloire de l’école française.

Ce qui nous a frappé surtout dans vos épreuves orales, c’est le manque d’esprit pratique. Un bon nombre d’entre vous semblaient, à entendre certaines méprises dans lesquelles ils tombaient, n’avoir pas vu par eux-mêmes ce qu’ils décrivaient. Est-il vrai, Messieurs, que ce soit parmi vous une idée assez généralement acceptée, que, l’année du concours, on peut, on doit même négliger la visite de l’hôpital pour retourner bien vite s’enfermer avec ses livres ? Cette idée déplorable, si elle existait, nous expliquerait la plupart de ces échecs qui nous ont tant affligés. Si vous aviez l’habitude de vérifier au lit du malade vos lectures de la veille, et de rechercher dans vos livres, au retour de l’hôpital, la description de la maladie que vous y avez rencontrée, le matin, vous ne seriez pas exposés à échouer sur des questions comme celles de la séméiotique des crachats, ou de l’auscultation dans la phthisie ; vous sauriez improviser à l’instant, sans faire appel à des souvenirs incertains, le cadre et les détails de ces questions toutes pratiques. Songez-y, Messieurs, il y a là une erreur de direction contre laquelle il importe de vous prémunir. Ne vous mé-

prenez pas sur le sentiment qui nous inspire ces paroles. C’est celui de l’intérêt véritable que nous prenons à ce qui vous touche, c’est le désir d’écarter de votre route quelques-uns des écueils où nous nous sommes heurtés nous-mêmes, et si cette sollicitude pour vous emprunte parfois un ton sévère, elle ressemble en cela même à celle d’un père pour l’enfant auquel il voudrait déjà voir toutes les perfections.

Mais c’est assez, Messieurs, vous parler des épreuves du concours, il est temps de proclamer les vainqueurs, et de leur souhaiter la bienvenue : permettez-moi d’adresser en même temps une parole d’encouragement à ceux qui ont échoué bien près du port, à nos premiers provisoires. Certes, nous aurions voulu pouvoir disposer de quelques places de plus, et ne pas avoir à choisir parmi des ex-œquo; à point égal, la préférence a dû être donnée à l’ancienneté, aux droits acquis parles services rendus ; à égalité de scolarité, les notes de vos chefs de service, l’assiduité à remplir vos fonctions d’externes ont été les raisons déterminantes de notre choix. Que ceux qui ont succombé dans la lutte se consolent par la certitude que la cause de chacun a toujours été défendue, si elle n’a pas toujours triomphé ; qu’ils persévèrent dans leur travail, assurés que l’année prochaine ils obtiendront les premiers rangs, comme les premiers provisoires de l’an dernier sont venus figurer à la tête de notre liste d’aujourd’hui.

Et maintenant, venez, MM. les internes élus, inaugurer vos fonctions nouvelles. L’Administration de l’Assistance publique vous ouvre ses établissements, et vous confie sa clientèle malheureuse ; ai-je besoin de rappeler à des hommes de cœur, à des hommes de science, les pensées sérieuses que doit éveiller chez eux la responsabilité qui les attend dans l’accomplissement de leurs devoirs nouveaux? Aucun de ceux qui sont aujourd’hui vos maîtres n’a oublié les vagues inquiétudes de la première garde, les hésitations des premières visites du soir. Mais les collègues, les anciens sont là pour vous aider de leurs bons conseils; demain, le chef de service saura couvrir cette responsabilité qui vous effraye d’abord, mais qui fait de vous rapidement des hommes sûrs d’eux-mêmes, des praticiens mûris par une expérience précoce. Commencez cette période heureuse de l’Internat, qui laissera une si vive impression dans toute votre existence. Pendant quatre ans vous allez vivre pour la science pure et pour l’humanité, dégagés de toute préoccupation d’avenir comme de tout sentiment intéressé ! Ce sont là des années que vous ne retrouverez jamais, années d’espérances sans mélange, de conscience satisfaite, années embellies enfin par ce regain de franche amitié et de fidèle camaraderie, que l’on ne croyait plus trouver après le collège. Un certain nombre d’entre vous suivront sans doute la carrière des concours ; quelques-uns

prendront un jour place à ces sièges que nous occupons aujourd’hui; eux aussi pourront alors, non sans une émotion véritable, reporter leur pensée vers ce pas décisif de la carrière que vous venez de franchir aujourd’hui, et saluer de nouvelles générations d’internes, qui, pas plus que leurs devancières, ne failliront aux traditions de travail, de progrès et de dévouement dont s’inspire un corps sans cesse renouvelé par la vivifiante institution du concours.

Pans, împr. Paul Dupont, rue J.-J.-Rousseau, 41. -752-753.2.9

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