Discours prononcé aux funérailles de M. Louis
« Messieurs, c’est une belle et noble existence qui vient de finir. La médecine contemporaine voit disparaître en M. Louis un de ses plus glorieux représentants, et l’Académie perd en lui un de ses membres les plus illustres et les plus justement aimés.
» Par un rare privilège, Louis réunissait en sa personne tout ce qui inspire l’attachement et commande le respect : il était à la fois le parfait modèle du savant et de l’homme de bien.
» Ses travaux scientifiques sont universellement connus ; il serait superflu de les rappeler, et ce n’est point ici le lieu d’en faire l’éloge. Qu’il suffise de dire qu’ils sont tous, non pas le produit de conceptions plus ou moins ingénieuses, mais le fruit des recherchés les plus patientes et de l’observation ia plus exacte. 11 s'ensuit que, s’ils n’ont pas l’éclat des oeuvres de l’imagination, ils ont cette solidité et ce cachet de vérité qui les feront vivre encore lorsque bien d’autres productions plus brillantes seront tombées dans l’oubli.
» Ce qui sera pour Louis un titre de gloire supérieur encore à celui de ses écrits, c’est d’avoir été l’âme et l’initiateur convaincu d’une méthode scientifique qui consiste à tenir peu de compte des assertions sans preuves, à se défier de l’hypoflièse, et à ne considérer comme vrai que ce qui dé-
coule rigoureusement d’un nombre suffisant défaits, bien observés et soigneusement analysés, méthode ardue, mais sûre, qui peut seule donner à la médecine l’exactitude qu’elle comporte et la faire avancer incessamment dans la voie du progrès.
» C’est à ce titre surtout que Louis laissera dans l’histoire de notre art une renommée impérissable ; et ce qui justifie cette appréciation, c’est que la méthode dont il a été Tardent propagateur a rapidement prospéré, et que, parmi les élèves qui sont sortis de l’école de Louis, nous retrouvons une foule d’hommes distingués qui, sur tous les points du globe, ont conquis les positions les plus élevées et jouissent de la plus légitime réputation.
» Le maître vénéré n’a pas eu seulement de nombreux élèves; mais il a eu déplus ce rare bonheur que ses élèves sont devenus ses amis.;
» C’est que Louis avait des qualités du cœur et de l’âme qu’on ne devinait guère, au premier moment, sous cet abord un peu froid et cet aspect tant soit peu austère.
» Ceux qui ont pénétré dans sa vie intime savent ce que cette réserve et cette apparente froideur cachaient de vives et tendres affections.
» C’est dans ses affections que Louis a été frappé pour la première fois, mais d’une manière cruelle, au milieu de sa carrière jusque-là si heureuse.
» 11 avait un fils unique qu’il aimait passionnément et sur qui se concentraient toutes ses joies dans le présent, toutes ses aspirations pour l'avenir. Ce fils, qui donnait déjà les plus grandes espérances, lui fut enlevé à l’âge de dix-neuf ans.
» Le coup fut terrible. Louis resta inconsolable ; noluit consolari. Sa douleur immense s’atténua peut-être en se transformant en une espèce de culte pour l’enfant/qu’il avait perdu ; et tant que ses forces le lui ont permis, il est venu tous les jours s’incliner sur la tombe de cefilsbien-aimé.
» Ce malheur irréparable modifia la vie de Louis. Le chêne avait été profondément entamé par le coup qui venait de trancher le rejeton. Peu à peu Louis s’éloigna delà clientèle,
et il prit sa retraite de l’Hôtel-Dieu avant que l’âge lui en eût fait une nécessité.
» Pendant toute sa carrière de praticien et de médecin d’hôpital, il avait été l’homme du devoir : Y accomplissement du devoir était sa règle, sa devise et sa préoccupation dominante.
» Retiré de la vie active, il resta l’homme de bien, fidèle à toutes ses affections. Un ami était toujours assuré de le voir, accourir, au premier appel, à son lit dé souffrance ; il était toujours sûr aussi de trouver en Louis un conseil, un appui.
» Dans sa retraite, Louis ne restait pas inactif ; il occupait son intelligence en s’enquérânt de toutes les publications relatives à la science qu’il avait si fructueusement cultivée; et il récréait son esprit par la lecture des bons livres.
» Il était devenu un centreoù se réunissaient tour à tour ses amis les plus intimes; et il était beau de voir ce vieillard toujours bon, toujours bienveillant et heureux de l’affection qu’on lui témoignait. Sa conversation avait le charme que devaient avoir les entretiens de Socrate.
» Dans ces réunions, il s’occupait surtout de ce qui intéressait ceux qu’il aimait. Sa belle âme s’élevait quelquefois aussi dans des sphères plus hautes. En contemplant les merveilles de la nature et l’harmonie de l’univers, il lui était impossible de ne pas reconnaître Dieu dans la grandeur doses œuvres, et il ne pouvait admettre que le Créateur de toutes choses n’eût laissé à l’homme qu’une amère déception en faisant naître en lui, dans tous les temps et chez tous les peuples, le sentiment intime de l’immortalité de l’âme.
» Cette existence dura ainsi dix-huit années, partagée entre lesdoucesetnoblesjouissancesdela lecture e t de l’amitié. On eût dit que le destin retardait pour Louis ses arrêts et voulait lé laisser plus longtemps dans ce monde comme le plus parfait modèle de l’honnête homme.
» Mais tout ici-bas doit avoir une fin. Le 9 juin fut pour Louis un jour fatal : il venait d’être frappé irrémédiablement du mal qui l’a enlevé, après soixante-quinze jours de souffrances stoïquement supportées.
».A, la première nouvelle de sa.maladie, ses amis accoururent près de lui ; et, durant ces longs jours de douleur, c’était ; un. touchant spectacle de, les, voir, autour de son lit, associant leurs, soins, à l’assistance dévouée d’un fidèle serviteur, et soutenant de leurs, sympathies, la pieuse sollicitude de la noble compagne de sa vie.
».A$veç quelle effusion,de cœur il exprimait,, à tous, ses affectueux remercîments ! Et quand ses forces défaillantes ne lui permirent plus de parler, une pression de main leur témoignait encore sa, reconnaissance.
» Ah ! si les vœux les plus ardents avaient pu retarder le terme : fatal v Louis vivrait encore. Mais son heure était venue. Il la voyait approcher sans crainte, n’ayant d’autre regret que de quitter ceux qu’il aimait. Il est mort comme le sage antique, riche d’années et comblé des preuves de la plus vive affection,
«fSom départ laisse un grand vide dans la corporation qu’il a. servie et illustrée, et ses élèves qui ont eu le bonheur d’être admis dans son intimité restent comme des orphelins qui auraient perdu le meilleur des pères.
» Mais s’il n’est plus personnellement au milieu de nous, sa noble image survivra dans le cœur de ses amis ; sa mémoire restera chère à ses collègues de l’Académie, et le beau nom de Louis laissera dans l’histoire delà médecine d’impérissables souvenirs. »