‹ Discours prononcé aux funérailles de P. J. van Beneden, membre de la Classe des sciencesChapitre 1 sur 5 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

F. H AYEZ , IMPRIMEUR DE L’ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES, DES LETTRES ET DES BEAUX-ARTS DE BELGIQUE,

rue de Louvain, 442.

Extrait des Bulletins de l’Académie royale de Belgique, série, t. XXVII, n° 2; 4894.

AUX fdnerailles je p.-j. van beneden

Messieurs,

« A peine suis-je investi des fonctions de directeur de la Classe des sciences, que me voici appelé à remplir, au nom de l’Académie royale de Belgique, la plus pénible et la plus douloureuse des missions, celle de venir adresser un dernier et solennel adieu à celui qui était notre doyen d’ancienneté, à l’illustre P.-J. Yan Beneden, dont la perte est irréparable pour la science comme pour notre Compagnie.

11 y a quelques semaines, nous avions encore le bonheur de le voir assister à notre séance mensuelle de la Classe des sciences, et rien n’eût pu faire prévoir à ce moment

que c’était la dernière fois qu’il nous serait donné de contempler le vénérable et beau vieillard, à la démarche encore si nette, au sourire si fin, à la physionomie si bienveillante, et dont toute la personne respirait cette exquise distinction qui était comme le reflet de son génie.

C’est avec une émotion profonde que nous voyons disparaître avec Van Beneden l’un des derniers survivants de ces anciens maîtres qui ont nom : Quelelet, d’Omalius, Dumont, Schwann, Plateau, Stas et d’autres encore, qui, presque tous, sont de véritables fondateurs de sciences.

Van Beneden a eu ce rare bonheur de connaître la gloire de son vivant, d’être apprécié à sa juste valeur par ses contemporains. Nous avons encore tous présente à l’esprit cette belle manifestation à l’occasion de ses quarante années d’enseignement universitaire.

Il nous semble encore entendre les acclamations dont il fut l’objet le 18 juin 1877 dans le grand auditoire du Collège du Pape, lorsque l’un de ses anciens élèves, le Dr Warlomont, retraçait à grands traits les admirables travaux dont il a enrichi la science.

« Votre œuvre appartient à l’histoire, disait-il, elle a d marqué dans le règne animal quelques-unes de ces » étapes lumineuses qu’il appartient aux seuls esprits & privilégiés d’assigner à la science. »

11 rappelait notamment que déjà en 1850, dans un Mémoire sur les vers Cestoïdes , mémoire qui valut à son auteur une partie du prix quinquennal, et, plus tard, dans un Discours sur la vie animale et ses mystères, l’illustre maître aborda, pour lui donner le coup de grâce, la fameuse théorie de la génération spontanée, développée par Pouchet et d’autres savants en renom.

On sait que le 22 mars 1852, l’Institut de France ayant mis au concours l’histoire du développement des vers Cestoïdes, décernait à Van Beneden, à l’unanimité, l’année suivante, le grand prix des sciences physiques.

Le 20 juin 1886, une autre manifestation, à la fois touchante et grandiose, présidée^par notre savant confrère M. le professeur Ch. de la Vallée Poussin, réunissait les élèves et les admirateurs de Van Beneden à l’occasion du cinquantenaire de son professorat.

Les sociétés savantes de tous les pays lui envoyèrent à cette occasion des adresses et des diplômes, et l’illustre maître reçut les insignes d’Officier de la Légion d’honneur en même temps qu’il fut promu au grade de Grand Officier de l’Ordre de Léopold.

Enfin, la Classe des sciences de l’Académie royale de Belgique, voulant donner à Van Beneden une marque de sympathique admiration pour ses travaux, célébra en assemblée générale du 40 mai 1892, son cinquantième anniversaire comme membre titulaire de l’Académie.

Le président, M. Fétis, dans une allocution touchante, fit ressortir combien il était heureux d’offrir, au nom de l’Académie, à l’un de ses membres les plus illustres, un affectueux tribut d’admiration pour sa glorieuse carrière, en même temps que de reconnaissance pour ce qui rejaillit sur la Compagnie entière de l’éclat de sa renommée. C’est dans cette même séance que notre éminent confrère, M. Ch. Van Bambeke, disait à Van Beneden, en retraçant les immenses services rendus par lui depuis un demi-siècle à la science et à l’Académie :

« Si vos publications portent toutes l’empreinte du » Maître, si vos œuvres sont autant de chefs-d’œuvre , d c’est aussi et surtout parce que vous réunissez toutes

» les qualités qui sont l’apanage du naturaliste vraiment » digne de ce nom : observateur hors ligne, esprit généd ralisateur doué d’une dextérité manuelle peu commune, » d’une rare pénétration, d’un jugement droit, vous avez » pu franchir tous les obstacles sur le chemin qui mène à » la célébrité, b

Yan Beneden fut un des premiers qui, dans notre pays, accordèrent à l’anatomie et à l’embryologie toute l’importance qu’elles méritent. Dès 1843, il organisait à Ostende, à ses frais, un laboratoire avec aquarium etréactifsqui, comme le rappelait M. de la Vallée Poussin dans son magnifique discours de 1886, est une des premières installations de ce genre qu’on puisse citer dans l’histoire de la zoologie.

Il serait impossible de donner en ce moment l’énumération même sommaire des travaux qui en ont été la conséquence. Je me bornerai à rappeler que le prix quinquennal a été conféré à Yan Beneden une première fois en 1862, pour ses Recherches sur les Crustacés des côtes de la Belgique , et une seconde fois en 1866, pour son Mémoire sur les Polypes. Enfin, après avoir étudié tout ce petit monde d’invertébrés sous le rapport morphologique, Van Beneden a voulu se familiariser avec leur manière de vivre, et c’est ainsi qu’a pris naissance son originale et si intéressante étude du commensalisme et du parasitisme dans le règne animal.

Que dirai-je encore du monument élevé à la science par l’illustre Yan Beneden? Vous parlerai-je de quelquesunes de ses trois cents publications dont les titres se trouvent consignés dans la partie qui le concerne des Notices biographiques de /’ Académie; il ne saurait en être question ici. Je ne puis m’empêcher cependant de remarquer eu passant que, lors de la célébration du cen-

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lième anniversaire de l’Académie, ce fut Van Beneden qui lit de main de maître le rapport sur les travaux de zoologie et prononça, dans la séance solennelle du 28 mai 1872, son remarquable discours sur les travaux de la Classe des sciences.

On l’a vu par ce qui précède, l’appréciation de l’œuvre scientifique de Van Beneden n’est plus à faire.

A trois reprises différentes, des hommes éminents se sont acquittés de celte tâche, et c’est ce qui me permet aujourd’hui, malgré mon incompétence en matière de zoologie et de biologie, de pouvoir remplir la mission qui m’incombe dans cette douloureuse circonstance. Toutefois, il est une partie de l’œuvre du Maître, celle qui confine aux sciences géologiques, sur laquelle je crois pouvoir encore me permettre de fixer un instant l’attention.

« Comme il appartient à l’historien de fouiller les archives, à l’archéologue de fouiller les tombeaux, il appartient au paléontologiste de fouiller le sol pour faire revivre les faunes et les flores qui ont habité le pays avant nous. Quand l’homme cesse de parler, il faut accorder la parole aux pierres et aux os et écouter avec un respect religieux le langage du Tout-Puissant qui a créé le ciel et la terre. »

Ainsi s’exprime Van Beneden dans l’introduction de sa Description des ossements fossiles des environs d’Anvers, dont la publication fut commencée en 1877. Nul mieux que Van Beneden n’était en mesure d’entreprendre et de mener à bonne fin un travail aussi important, auquel l’appelaient tout naturellement ses études sur les Cétacés vivants et fossiles, qu’il avait publiées, soit seul, soit en collaboration avec l’éminent paléontologiste français, Paul Gervais.

Sa première communication à l’Académie sur les fossiles d’Anvers, qui remonte à 1835, n’était, comme il le dit lui-même, qu’une prise de date. Qui eût dit alors que cette modeste note devait aboutir, par la persévérance de son auteur, par un labeur de chaque jour, qui est la caractéristique de son génie, par ses voyages lui permettant de visiter les principaux musées de l’Europe, pour l’examen comparatif des innombrables documents provenant tant de ses propres recherches que des belles collections de notre Musée royal d’histoire naturelle, collections mises à la disposition du Maître par le savant directeur de cet établissement; qui eût dit que cette note de 1835, suivie de tant d’autres sur le même sujet, devait aboutir à la description magistrale qui a paru de 1877 à 1886 dans les Annales du Musée , et qui comprend plus de quatre cents pages grand in-folio et 232 planches in-plano?

On le voit, si nous avons la bonne fortune de posséder aux environs d’Anvers le plus vaste ossuaire du monde, nous avons eu celle, non moins grande assurément, de trouver dans Van Beneden le seul paléontologiste capable de le mettre en valeur et d’en faire bénéficier la science dans la plus large mesure.

Mais si je m’étends plus particulièrement sur l’œuvre qui a été, pour ainsi dire, le couronnement de la carrière du Maître, ce n’est pas à dire qu’il ait limité son activité en paléontologie à l’étude de ces restes de grands animaux disparus qu’on appelle des Thalassothériens fossiles. Non certes, car depuis plus d’un demi-siècle, il n’est aucune découverte paléontologique qui le laissât indifférent et à laquelle il n’accordât sa précieuse collaboration. Tel fut le cas notamment pour l’exploration de nos cavernes à ossements, qui eut un si grand retentissement.

ainsi que pour la découverte dans les couches wealdiennes du charbonnage de Bernissart, de Reptiles fossiles gigantesques, connus sous le nom d’iguanodons.

Je crois en avoir dit assez pour rappeler les principaux titres que Yan Beneden s’est acquis à l’admiration et à la reconnaissance du monde savant.

Ces titres peuvent se résumer en disant qu'il fut le fondateur de l’Helminthologie et de la science des Thalassothériens fossiles.

On comprend dès lors pourquoi les Académies et les sociétés savantes du monde entier ont tenu à honneur d’associer notre illustre compatriote à leurs travaux.

Van Beneden était, comme je le rappelais en commençant, le plus ancien membre de notre Académie, qui l’a élu correspondant le 15 décembre 1836 et membre titulaire le 15 décembre 1842.

La Classe des sciences l’a appelé à diriger ses travaux d’abord en 1860, puis en 1881, ce qui, à cetledernière date, le désigna comme président de l’Académie. On peut dire que Van Beneden fut le membre le plus assidu à nos séances, et ici encore sa perte sera d’autant plus vivement ressentie parmi nous qu’il avait le don de captiver l’attention de ses confrères lorsqu’il nous faisait, sur le ton le plus familial, quelqu’une de ses savantes communications qui, sans son remarquable talent d’exposition, eussent certainement laissé indifférents tout au moins les non initiés d’entre nous.

Cher et vénéré Maître, si la splendeur de ton talent et les découvertes de ton génie t’ont fait admirer du monde savant tout entier et ont ouvert toutes larges pour toi les portes de la renommée, tes qualités d’honneur et de bonté t’ont fait estimer et aimer de tous ceux qui t’ont connu.

I! me semble qu’en parlant ici au nom de la Classe des sciences, je le fais au nom d’une grande famille dont tu étais le chef vénéré. Aussi nos regrets se confondent-ils avec ceux des tiens, avec ceux surtout de notre cher confrère Édouard Van Beneden, dont les succès retentissants ont dû bien souvent flatter ton légitime orgueil de père; ils seront, nous l’espérons, la consolation de ta digne compagne, de celle qui t’a constamment aidé à supporter, pour le triomphe de la vérité scientifique, les épreuves inséparables d’une vie de lutte et de sacrifices.

Que ces regrets unanimes soient adoucis en ce jour par la confiance dans la Justice divine !

Adieu, illustre confrère, la postérité reconnaissante t’accordera la plus haute des récompenses : l’Immortalité! »

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