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Discours prononcé aux obsèques de M. Alphonse Robert, le 4 décembre 1862, au nom de l'Académie impériale de médecine

EXTRAIT DU BULLETIN DE l’aCADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE, 1862. (Tome XXVIII, p. 155.)

Paris. — Imprimerie de L. Martinet, rue Mignon, 2,

DE

Messieurs,

L’Académie de médecine déplore aujourd’hui une perte nouvelle, et celui de ses membres qu’elle a perdu, était l’un des plus zélés à ses séances, des plus attentifs à ses travaux, des plus éclairés dans ses discussions, et des plus jaloux de sa dignité. Il savait allier à une instruction solide un jugement sûr, à un langage simple une pensée nette, à la réserve la plus sage la décision la plus ferme, au caractère enfin le plus honorable l’esprit le plus bienveillant.

Le docteur César-Alphonse Robert, membre de l’Académie impériale de médecine et de la Société de chirurgie, agrégé libre de la Faculté, chirurgien de l’Hôtel-Dieu et professeur d'anatomie à l’école des Beaux-Arts, était né en 1801, à Marseille, mais originaire de la côte Saint-André (département de l’Isère), où il fit de bonnes études classiques et obtint ce que l’on appelle des succès de collège. Il annonçait déjà un goût marqué pour la médecine et plus spécialement pour la chirurgie, quoique son père l’eût dirigé de préférence vers la profession des arts.

Il se trouvait allié à un jeune homme, alors son condisciple, toujours son ami, préparé avec lui à devenir médecin, tout en révélant dès lors un grand artiste; c’était Hector Berlioz. La

vocation de l’un et de l’autre allait changer bientôt, en assurant à chacun une brillante destinée.

Suivons rapidement le futur membre de l’Académie dans les premiers pas de sa carrière médicale.

Lejeune Robert arrive à Paris dès 1821, et y rencontre tout d’abord pour camarade, souvent ensuite pour émule, l’un de nos plus aimés confrères, M. Michon, qui conserve fidèlement le souvenir de leurs relations amicales et de leurs rivalités légitimes.

Il s’inscrit aussitôt comme élève de la Faculté, en préludant, par les faciles épreuves de l’externat, aux luttes sérieuses qu’il devait soutenir plus tard avec distinction. Il s’apprêtait ainsi à démontrer, par de persévérants efforts, et non-seulement par des succès nombreux, mais même par des revers inattendus, combien il devait de son savoir, de son talent, de son mérite enfin, au labeur des concours.

Il est d’abord nommé interne des hôpitaux de Paris en 1824, et placé à l’Hôtel-Dieu, sous l’égide de deux maîtres assez unis parleur position, mais bien différents l’un de l’autre par la physionomie, par le caractère et par l’autorité, c’est-à-dire Breschet et Dupuytren. Il s’attache à celui-là par une sorte d’affinité d’organisation, et recherche celui-ci par l’influence de sa haute renommée. Il devient l’élève privé de l’un et le disciple assidu de l’autre qui représentait pour tous le grand maître de la chirurgie clinique.

Nommé ensuite, en 1825, élève de l’École pratique, Alphonse Robert y remporte successivement, en 1826, le prix d’anatomie et de physiologie; en 1827, celui de pathologie, et en 1828, ceux de clinique, de médecine légale et d'accou chements.

Puis il devient aide d’anatomie et prosecteur, eu acquérant

par l’habitude du scalpel, le talent des préparations délicates. Plusieurs sont conservées encore dans les deux musées qui rattachent l’École pratique à la Faculté, par les deux noms illustres de Dupuytren et d’Orfila, inséparables aussi des annales de l’Académie.

Membre de la Société anatomique, dès sa réorganisation, Robert contribue principalement, comme son secrétaire, à l’activité de ses travaux, avec la collaboration persévérante de l’élite des élèves, et sous la présidence perpétuelle de notre vénéré collègue M. Cruveilhier.

Reçu docteur en 1831, il intitule sa thèse : Considérations générales sur les plaies par armes à feu , la dédie à M. Berlioz père, son premier maître, et la soutient sous la présidence de Dupuytren.

Élu chirurgien du bureau central en 1831, l’année même de sa réception au doctorat, et promu chirurgien titulaire des hôpitaux, en 1835, il progresse dès lors, de plus en plus, dans la voie de la chirurgie, et développe les qualités qu’il, avait déjà en lui pour l’exercice de l’art : savoir observer, savoir agir, mais aussi savoir attendre. Il devait montrer plus tard à l’Académie ce qu’il valait à l’hôpital.

Placé successivement à Lourcine, à Beaujon et à l’Hôtel- Dieu, c’est surtout à Beaujon qu’il marque son rang parmi les chirurgiens les plus recherchés ; il a la science et l’habileté, le tact médical, la justesse du coup d’œil et le don de plaire aux malades, en se faisant apprécier de ses confrères.

C’est à cet hôpital que, devenu l’émule de notre excellent collègue M. Iiuguier, M. Robert ne fut point son rival, digne exemple donné à tous par deux hommes d’un mérite comparable, réunis chaque jour ensemble, et se demandant conseil l’un à l’autre, sans cesser de s’estimer mutuellement.

Nommé en 1832 professeur agrégé de la Faculté, M. Robert soutient sa thèse sur X examen comparatif des diverses méthodes proposées et employées pour le traitement des fractures du col du fémur. (Ce sujet difficile préoccupait alors les chirurgiens et fut même donné encore à l’un de nous, trois ans après, pour un nouveau concours d’agrégation.)

C’est surtout en enseignant la médecine opératoire pendant plusieurs années à l’École pratique, que notre collègue acquiert la précision des connaissances indispensables, dans l’emploi méthodique de tous les instruments de l’arsenal chirurgical.

Aussi le voyons-nous concourir plusieurs fois pour des chaires de chirurgie, à la Faculté de médecine, spécialement en 1841 , pour celle de médecine opératoire, acquise par Blandin ; en 1842, pour celle de clinique chirurgicale, occupée trop peu de temps par Auguste Bérard; en 1848, pour la même chaire obtenue par M. Laugier ; en 1850, pour celle de médecine opératoire, conquise par M. Malgaigne ; et en 1851 , enfin, pour celle de clinique si bien remplie par M. Nélaton. Il fallait tout le mérite de pareils compétiteurs pour l’emporter sur M. Robert, qui fit balancer plus d’une fois les suffrages, par l’étendue de ses connaissances, par la valeur de ses épreuves et par la solidité de ses argumentations.

Si M. Robert n’a pas publié de grands ouvrages, il a produit beaucoup de travaux utiles, disséminés dans divers recueils, et notamment dans les Mémoires ou Bulletins de ï Académie de médecine , et dans ceux de la Société de chirurgie. Ses thèses de concours forment le principal contingent de ses œuvres, par des recherches studieuses sur des questions plus ou moins controversées. Il a su aussi donner une forme originale à certains écrits d’un intérêt limité, mais réel, et dont l’Académie a bien apprécié le mérite. Il avait publié même, dès

1828, un bon mémoire sur le traitement des fractures compliquées de plaies, indiquant déjà la pratique de ses maîtres de P Hôtel-Dieu.

Mais devenu maître à son tour, en aspirant au professorat, il fait, de sa thèse de 1841, sur les affections cancéreuses, un tableau fidèle des connaissances acquises jusque-là, et malheureusement, des incertitudes qui subsistent toujours sur l’une des maladies les plus rebelles à la médecine et Ses plus désolantes pour l’humanité.

Sa monographie des anévrysmes de larégion sus-claviculaire , ou sa seconde thèse pour le concours de 1842, expose avec autant d’exactitude anatomique que de sagacité chirurgicale, toutes les difficultés d’un pareil sujet.

Sa troisième thèse de concours soutenue en 1850, des amputations partielles et de la désarticulation du pied, est encore une étude savante et complète de l’une des questions les plus délicates de la médecine opératoire. M. Robert en mesure l’étendue et en trace les limites avec une grande précision.

L’assistance et la coopération de ses plus dignes élèves ne lui ont pas manqué, pour assembler, analyser et lui fournir les matériaux considérables de chacune des thèses qu’il devait faire imprimer, dans le bref délai accordé pour cette épreuve. M. Robert s’était assez longtemps dévoué à l’instruction des jeunes gens pour les trouver toujours prêts à le seconder dans ses travaux. Je crois devoir rendre cet hommage impartial à leur collaboration comme à sa mémoire, sans divulguer des noms qui se sont modestement cachés sous celui de leur honorable maître.

L’un d’eux cependant, le docteur Doumic, a signé une œuvre utile, en publiant en 1860, un volume des Conférences de clinique chirurgicale , faites à C Hôtel-Dieu, par M. Robert ,

pendant l’année 1858-59, et recueillies sous sa direction; ce livre est le résumé de sa pratique dans les hôpitaux, et retrace plusieurs des questions les plus essentielles pour l'histoire de l’art.

C’est d’abord l’étude de V anesthésie et des anesthésiques , dont notre laborieux collègue avait si bien exposé tous les points à l’Académie de médecine et à la Société de chirurgie.

C’est ensuite une série de chapitres dont les plus importants, selon M. Robert lui-même, comprennent le traitement des fractures du péroné , les accidents causés par le développement des dents de sagesse , Y opération de la fistule vésico-vaginale pratiquée suivant la méthode américaine , les tumeurs fibreuses des fosses nasales et du pharynx, les kystes , la coxalgie hystérique, les fractures spontanées, et enfin la diphthérite des plaies.

Mais ce n’est pas ici le lieu de rappeler tous les travaux scientifiques que M. Robert a communiqués à l’Académie de médecine, depuis 1839, au temps de sa candidature, et depuis 1849, époque de son élection dans la section de médecine opératoire, jusqu’à 1862, année si néfaste pour lui. 11 faudrait d’ailleurs à cette longue énumération ajouter aussi la liste des autres communications de M. Robert à la Société de chirurgie, dont il était l’un des membres fondateurs, si cette tâche n’appartenait à M. Broca, son savant secrétaire général. Nous n’avons à parler ici de notre regrettable collègue, que comme membre de l'Académie de médecine.

Les entraînements et les exigences d’une clientèle qui l’enrichissait, en s’accroissant de plus en plus, ne le détournaient point de ses obligations académiques. Arrivé habituellement l’un des premiers à la séance, il y restait jusqu’à la fin, et prenait part à ses travaux, autant par une attention soute-

mie que par une participation active , car il ne savait pas seulement bien dire, il savait aussi bien écouter.

C’est dans l’examen des grandes questions de chirurgie, que M. Robert marque véritablement sa place à l’Académie, et parmi les discussions les plus mémorables dans leur généralité, il nous suffit de rappeler celles qui se prolongèrent pendant plusieurs séances, sur les anesthésiques, sur la syphilisation, sur le cancer , sur V ostéomyélite et les amputations , etc.

Son dernier rapport avait pour objet un appareil mécanique assez ingénieux dont il sut faire valoir les avantages si bien, que l’inventeur livra ce rapport a la publicité industrielle. Notre honnête collègue s’en émut, et en devint même trop inquiet, jusqu’à ce que l’oubli de cet incident fît place aux préoccupations de sa santé.

Déjà il ne venait plus à l’Académie, parce que ses forces ne le lui permettaient plus; et sa place, demeurée vide auprès de la tribune, attestait que l’un de nos collègues les plus assidus cesserait sans doute d’y reparaître jamais.

Prédisposé peut-être par sa constitution et son tempérament, si ce n’est par quelque intluence héréditaire, à l’affection qui devait mettre fin à ses jours, M. Robert en ressent les premières atteintes graves dans le courant du mois de juin dernier, à la suite d'un refroidissement. Le conseil d’aller au Mont-Dore lui est donné; il part, mais revient, sans avoir éprouvé d’amélioration sensible dans la maladie du cœur, et il est menacé déjà d’accidents symptomatiques.

Retiré d’abord, à Versailles, dans une habitation qu’il avait installée lui-même, et où nous l’avons vu pour la dernière fois, il semble aller mieux vers la fin de l’été, lorsque de nouveaux symptômes alarmants se déclarent et nécessitent son retour à Paris. 11 y revoit ses amis, mais il n’y retrouve

plus son excellent confrère Legroux, dont les soins, en toute occasion, lui avaient été si chers, et, en déplorant sa perle,

11 sent que la sienne est prochaine. « C’est le commencement de la lin, initium finis», dit-il souvent à son gendre le docteur Blain des Cormiers, qui s’efforcait en vain de le rassurer sur sa situation. Notre jeune confrère devait songer dès lors que lui seul allait rester, pour soutenir le courage d’une veuve et de deux filles survivant seules k trois autres enfants.

De douloureux souvenirs, rattachés à la perte des siens, compliquent bientôt un état morbide sur la gravité duquel notre malheureux collègue ne se fait aucune illusion, et il s’apprête à mourir dans les sentiments religieux que lui avaient inspirés, dès sa jeunesse, l’amour du bien et l’oubli du mal.

L’affection du cœur, en faisant des progrès, détermine enfin une anémie profonde avec hyd ropisie-ascite et intiltration des membres inférieurs. La paracentèse abdominale et des ponctions multiples n’apportent qu’un soulagement palliatif aux accidents d’oppression qui s’aggravent de plus en plus, et, le 1er décembre, se terminent brusquement par la mort.

Faut-il ajouter que M. Robert appartenait à plusieurs académies ou sociétés savantes tant étrangères que nationales ? Il attachait particulièrement du prix au titre de membre honoraire de l’Académie royale de médecine de Belgique, et il tenait encore avec raison à un titre plus modeste, mais peu connu, que lui avait conféré la petite ville de Luzarches, près Paris. On l’avait nommé chirurgien consultant pour la fêle de Saint-Côme, instituée dans celte commune, depuis Saint- Louis, avec charge de s’y rendre une fois l’an, à l’époque du marché, afin d’y donner des consultations gratuites; et notre

charitable collègue s’en était fait, depuis longtemps, une obligation de conscience.

Il comprenait du reste ainsi les devoirs qui lui étaient imposés, témoin, par exemple, les terribles journées de juin 1848, où il dut marcher au feu, comme chirurgien principal d’une légion de la garde nationale.

Un dernier mot encore, messieurs. Notre regretté collègue, voué dès son enfance à la carrière des arts, n’y avait pas renoncé, sans en conserver le goût et sans les cultiver. Il avait des connaissances étendues et variées sur la peinture, sur la statuaire, sur l’architecture et même sur la musique.

Il fut, pendant de longues années, le préparateur d’Emerv, à l’École des beaux-arts, et, à sa mort, il fut choisi, entre plusieurs candidats de mérite, pour le remplacer, en 1856, comme professeur d’anatomie.

Il eut même l’honneur de présider l’école en 1861, avec l’assentiment unanime de ses collègues et des élèves, avec l’autorité d’une position bien acquise, et avec l’influence nécessaire aux plus utiles améliorations ; mais là sa digne présidence fut l’accomplissement d’un dernier devoir envers cette école, comme ici sa récente mission de rapporteur avait été son dernier adieu à l’Académie.

Paris. — Imprimerie de L. Martinet, rue Mignon 2.

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