Discours prononcé aux obsèques de M. Duval
Messieurs, la Société de chirurgie, aiusi que l’Académie de médecine , doit un dernier hommage et un suprême adieu à celui de nos collègues qui, survivant par l’âge à tous ses contemporains, à la plupart des maîtres de la génération suivante et à un trop grand nombre de disciples de notre temps, a presque vécu un siècle entier, en conservant jusqu’à son dernier jour, jusqu’à sa dernière heure, toute la force de son intelligence, toute la jeunesse de son esprit et toute la bonté de son cœur. Heureux privilège des organisations comme la sienne, qui, sans effort, sans lutte et sans passions, semblent dirigées par une main providentielle pour atteindre paisiblement la longévité la plus avancée, à travers les hasards de la vie et les dangers des révolutions.
Telle fut, messieurs, l’existence de M. Duval, dont le nom se recommande à nos souvenirs et à nos respects par les travaux qu’il a laissés, par ses rapports avec quelques-uns des hommes qui ont le plus honoré la chirurgie française, par son alliance avec l’un des professeurs les plus éminents et les plus regrettés de la Faculté de médecine, par ses relations si bienveillantes, si paternelles avec ses confrères, mais plus encore par son caractère invariable d’honnéte homme.
Le docteur Jacques-René Duval, membre de rAêàdémie impériale de médecine, de la Société de chirurgie dë Paris, de TanciemCollège
et de l’ancienne Académie royale de chirurgie et de diverses autres sociétés savantes, était né le 42 novembre 4758, à Argentan.
Dès son enfance, il annonça beaucoup d’aptitude pour apprendre, et fut élevé d’abord chez un curé, ami et voisin de sa famille, fort érudit, et habile surtout à déchiffrer de vieux parchemins. C’est auprès de lui sans doute, et par ses leçons, que le jeune Duval acquit l’habitude de lire couramment les impressions et les manuscrits d’ancienne date.
L’écolier, à peine adolescent, fut entraîné un jour, soit par occasion, soit par curiosité, dans un endroit où des médecins faisaient une autopsie. La vue du cadavre ouvert lui inspira de l’intérêt plutôt que de la répugnance, mais en même temps la vocation pour laquelle cependant on ne voulait pas l’élever.
Envoyé à Caen pour y terminer ses classes, il se fit remarquer de ses professeurs par la vivacité de son intelligence, par l’étendue de sa mémoire et par la grâce de son esprit. Il n’avait pas dix-huit ans alors, et ces qualités il les a conservées toutes juvéniles jusque dans la vieillesse la plus avancée.
On voulait qu’il fût abbé ; mais lui, malgré la plus grande déférence pour les idées religieuses, déclara son choix fixé sur les sciences naturelles. Il eut à vaincre une vive opposition de la part des siens, et une fois maître de sa volonté, le jeune Duval s’adonna tout entier à l’étude de la médecine et spécialement de la chirurgie.
II fut initié à l’observation clinique dans le modeste hospice d’Argentan, et s’y appliqua si bien, que le chirurgien de cet hôpital lui donna le conseil de lire les Mémoires de l’Académie de chirurgie et d’en faire des extraits, afin d’agrandir le champ de son instruction. Ce travail valut à l’élève plus qu’une lecture analysée ; il fit une impression profonde sur son esprit, et y laissa bien au delà de cette époque une empreinte ineffaçable.
Ainsi pénétré déjà des principes de l’art et imbu des doctrines de la grande école où il aspirait d’arriver, René Duval vint à Paris avec une lettre de recommandation pour son compatriote M. Thillaye. Une fois admis aux cours qu’il devait suivre et dans les amphithéâtres d’anatomie, il ne tarda pas à se distinguer parmi les meilleurs sujets et fut nommé élève de l’Ecole pratique. L’un de ses maîtres, le savant Chopart, l’ayant remarqué au milieu des étudiants qui suivaient sa visite à Bicêtre, le prit en affection, l’emmena souvent avec lui et le présenta ensuite à son collègue et collaborateur le célèbre Desault. Desault, alors chirurgien à l’hôpital Necker, n’avait pas encore pris
possession de la place éminente que devaient rehausser un jour la renommée de son enseignement à l’Hôtel-Dieu et la publication de ses œuvres par Bichat, le plus reconnaissant comme le plus illustre de ses élèves.
Ce fut avec le même sentiment, mais dans une position moins brillante, que Duval, plein de gratitude pour les bontés de Chopart, soutint en 4786 une dissertation latine sur Yanévrisme variqueux.'Ce sujet, alors peu connu en France, y avait été pour ainsi dire importé d’Angleterre par Chopart, qui en fit le sujet de quelques leçons cliniques. Nous avons eu occasion ailleurs de signaler le mérite de celte thèse (4) : ce n’est pas le lieu d’y revenir aujourd’hui.
A cette œuvre pourtant se rattache encore un aperçu de la vie de l’auteur : avant d’être l’élève de Chopart, il avait étudié sous la direction et dans la maison même de Delaporte, ancien président et questeur du Collège de chirurgie, et conseiller de l’Académie. De là pour M. Duval la pensée d’unir le nom de Delaporte à celui de Chopart, et il dédia à l’un la thèse qu’il soutint sous la présidence de l’autre.
De cette époque dataient pour lui des relations dont il a toujours gardé un fidèle souvenir et qui contribuèrent à sa réputation, en le faisant admettre parmi les membres de l’Académie royale de chirurgie. Chopart, Desault, Louis et la plupart de ceux qui ont figuré dans la dernière période d’existence de cette immortelle Compagnie, appréciaient notamment dans leur jeune collègue la sagacité chirurgicale, l’érudition étendue et l’incessant besoin de s’instruire.
Les connaissances littéraires qu’il avait acquises devaient donner une valeur et un intérêt de plus aux divers travaux de M. Duval. Il connaissait depuis sa jeunesse et se rappelait jusque dans son grand âge la plupart des auteurs latins, poètes et prosateurs, avec tant d’exactitude, qu’il se plaisait à placer dans ses causeries aimables les citations les plus variées. Rien n’égalait son mérite rare en ce genre , sinon sa modestie semblable à sa naïveté d’enfant et à sa probité d’homme.
Ce qu’il savait en littérature classique, il le savait aussi en littérature médicale. L’histoire de la chirurgie surtout lui était si familière, qu’il entretenait pour ainsi dire une constante intimité avec les meilleurs écrivains de notre art, et puisait dans la lecture habituelle de leurs
(1) Rapport de M. H. Larrey, à la Société de chirurgie, sur les travaux de M. J.-R. Duval, membre de l’Académie de médecine et de l'ancienne Académie de chirurgie.
ouvrages des jouissances infinies. Et cependant il crut devoir restreindre plus tard ses études et sa pratique chirurgicales dans les limites d’une spécialité qu’il honora par son caractère autant que par sa science et son talent.
La déchéance révolutionnaire de l’Académie royale de chirurgie, ayant dispersé ses membres au milieu des incertitudes de la vie de ce temps-là, décida M. Duvalà exercer la profession de dentiste; non pas comme un mécanicien ou un industriel, mais en chirurgien et en savant, parce qu’il la considérait comme une partie intégrante de la médecine. Aussi avait-il soin, en observateur éclairé, d’appliquer toujours la connaissance générale des maladies à l’examen spécial des affections des dents.
La pathologie dentaire humaine et comparée doit à M. Duval un grand nombre d’écrits empreints de son érudition littéraire et de son savoir médical (4). Parmi les ouvrages dont nous avons rendu compte à la Société de chirurgie, on doit citer les suivants, par ordre chronologique, dans une période qui commence à 4790 et finit à peu près à 4840 :
Recherches sur l’art du dentiste chez les anciens;
Réflexions sur l’odontalgie;
Des accidents de l’extraction des dents;
Le dentiste de la jeunesse;
Nomenclature des instruments pour l’extraction des dents ;
Mémoire sur l’atrophie des dents;
Propositions sur les fistules dentaires;
- Observations sur les affections douloureuses de la face;
Mémoire sur les fistules dentaires;
Observations sur Vètat des os de la mâchoire, etc.;
Description d’une défense d’éléphant;
• Notice sur la vie et les travaux de Jourdain;
De l’arrangement des secondes dents;
Notice sur les travaux entrepris sur les dents en France ;
De l’accroissement de la mâchoire inférieure ;
Observations sur la sensibilité des dents;
Remarques sur la contexture de l’ivoire ;
Observations anatomiques sur l’ivoire.
(1) Notre honorable collègue et ami M. René Marjolin possède sur la vie et lès travaux de son grand-père des documents précieux, qui pourront servir
plus tard à une biographie complète.
Le premier de ces mémoires a été la par l’auteur à l’Académie de chirurgie, et le dernier à l’Académie de médecine, où M. Duval figurait dans la section de pathologie chirurgicale, représentant ainsi le dernier survivant de cette mémorable assemblée des chirurgiens du dernier siècle.
M. Duval appartenait donc de droit, et dès sa fondation, à l’Académie de médecine. Mais il manquait encore à une Compagnie d’origine moins ancienne et d’un caractère moins officiel, malgré son union, autorisée par la nature de ses travaux, avec l’institution première de l’Académie de chirurgie. Cette Compagnie comptait déjà parmi ses membres la plupart des hommes éminents dans la pratique de l’art; Marjolin et Roux , pour nommer les plus illustres parmi ceux qui ne sont déjà plus, c’est dire que la Société de chirurgie devait rechercher en M. Duval l’unique héritier des traditions de la royale académie.
Elle s’empressa d’accueillir par acclamation, au nombre de ses membres honoraires, le vénérable académicien qui n’avait plus le temps d’attendre, et qui lui avait offert, pour sa candidature, l’un de ses meilleurs écrits. Le soin d’en rendre compte nous fut conféré; et nous vîmes ainsi, messieurs, siéger au milieu de nous celui que son grand âge avait fait contemporain des maîtres de nos maîtres, et qui redevenait aussi jeune que les plus jeunes de nos collègues, par la vive allure de son maintien et par la tournure animée de son esprit, unissant dans sa personne le glorieux passé de l’Académie de chirurgie au présent et à l’avenir de la nouvelle Société.
Je ne vous rappellerai pas, messieurs, avec quelle émotion touchante ce vénérable confrère vint vous remercier de la spontanéité de vos suffrages ; je ne vous rappellerai pas avec quelle dignité de langage il déposa devant vous un commentaire du serment d’Hippocrate écrit par lui-même, et attestant à la fin de sa longue carrière que, selon la formule de ce serment, il avait toujours été fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l’exercice de son art.
Rappelons-nous seulement, messieurs, comme une dernière et douce pensée d’adieu, rappelons-nous que M. Duval fut préservé jusque dans la vieillesse extrême de la plupart des infirmités humaines. La sollicitude de sa famille le garantit des influences qui auraient pu altérer sa santé presque centenaire ; et s’il n’a pas atteint un siècle entier, il n’a pas du moins été malade, lorsqu’il a cessé de vivre le 46 mai 4854. Mais il s’était montré si plein de cœur pendant toute son existence, qu’il mérite d’être regretté à sa mort, comme s’il n’avait pas encore vécu assez longtemps.