‹ Discours prononcéChapitre 1 sur 1 · Discours prononcé · texte numérisé non relu

Discours prononcé

Discours prononcé par M. le grand vicaire Cazeau, à l’occasion de la bénédiction du monument de Sillery.

Messieurs,

Le but de la cérémonie qui nous rassemble, en ce moment, est de nous faire accomplir un devoir de reconnaissance qui nous est également commandé par la religion et par le patriotisme. L’une et l’autre doivent n’avoir qu’une voix pour glorifier ces hommes pleins de courage et de dévouenent qui sont venus dans le pays, à son origine» au prix de tant de sueurs et de fatigues, pour y faire connaître le vrai Dieu et y établir la vraie civilisation. L’une et l’autre nous demandent aussi de payer un juste tribut d’admiration aux personnes bienfaisantes, qui se sont associées à cette grande œuvre par leurs aumônes et leurs sacrifices pécuniaires.

Déjà ce devoir nous avait été rappelé, il y a bientôt quinze ans, par feu M. l’abbé Ferland, un des hommes dont le Canada a le plus à s’enorgueillir. Il pubhait, le 97 octobre 1855, dans le Journal de Québec, un article pour compléter un travail intitulé : Notes sur S'illery, composé par un homme, ami de son pays, dont nous regrettons de ne pouvoir donner le nom. Après avoir décrit les lieux autrefois occupés par l’église de Sillery, la résidence des rnissicnnaires, le monastère des religieuses avec leur hôpital, M. Ferland terminait son article par les paroles suivantes :

6 Le souvenir des premiers missionnaires et des bonnes religieuses qui sanctifièrent ces lieux par leur charité et leur zèle pour le salut des âmes,

pan ve

est conservé religieusement au milieu de la population actuelle, presque entièrement catholique. Espérons que bientôt elle pourra élever quelque témoignage de sa foi, sur le lieu où la charité de M. de Sillery fit bâtir une des premières chapelles de la Nouvelle- France.??

Je suis bien aise de pouvoir citer, devant les braves paroissiens de Sillery, ces paroles d’un prêtre bien connu de la plupart d’entre eux, et qui a laissé parmi eux une mémoire pleine de bénédiction. En effet, de 1850 à 1855, M. Ferland aimait à venir exercer le ministère des âmes en leur faveur, dans la modeste chapelle que remplace maintenant la magnifique église de Saint- Colomb ; il s’estimait heureux de partager de la sorte la sollicitude de son digne confrère et ami, M. Harkin, le respectable pasteur de cette paroisse.

C’est pour réaliser le vœu de M. Ferland, que deux prêtres, ses admirateurs, mais surtout héritiers de son zèle pour éclaircir les obscurités de notre histoire, ont entrepris de vérifier l’exacte position des lieux de Sillery, sanctifiés autrefois par la présence des héroïques religieux et religieuses que “leur charité et leur zèle pour salut des âmes ”” y avaient attirés. En faisant leurs recherches, ils avaient surtout à cœur de préparer les voies à l’érection d’un monument destiné à perpétuer ces pieux souvenirs. En cela, MM. Laverdière et Casgrain, (qu’ils me pardonnent de mentionner leurs noms,) ont été secondés-avec un louable empressement par des citoyens honorables de Sillery, qui ont compris, comme eux, tout ce qu’il y avait de grand et de patriotique dans cette entreprise. Qu’il me soit permis de citer ici le nom de M. Lemesurier, propriétaire de l’emplacement de l’ancienne

vw

église de Sillery, qui a voulü mettre à la disposition de ces messieurs tout le terrain nécessair: à ce monument de reconnaissance. M. Lemesurier a été pendant bien des années un des hommes qui ont le plus contribué à la prospérité de Sillery, et, quoique retiré depuis assez iongtemps des affaires, son nom n’en est pas moins chéri et respecté de tous les habitants de la paroisse. Je dois encore faire mention de M. Dobell et de son associé M. Beckett, les dignes successeurs de M. Lemesurier, qui non-seulement ont aidé de tout leur pouvoir MM. Laverdière et Casgrain dans leurs recherches, mais qui ont de plus contribué avec une généreuse libéralité à l’exécution de leur projet. Je ne dois pas non plus oublier les noms des MM. Langlois et Vézina qui se sont aussi montrés pleins d’ardeur pour la bonue œuvre. Je pourrais en citer encore beaucoup d’autres ; mais je ne finirais point si j’étais obligé de nommer tous ceux qui, dans la paroisse et en dehors, se sont empressés d’y concourir par leurs dons et leurs libéraiités.

Le monument dont nous allons faire la bénédiction est destiné à nous rappeler trois souvenirs bien précieux : 1. celui de la première église de Sillery ; 2 celui du commandeur de Sillery, fondaieur de la mission ; 3. celui du Révd. Père, Massé, premier missionnaire jésuite en Canada; dont la dépouille mortelle reposa sur le terrain où nous sommes assemblés.

1. L’ancienne église de Sillery, la première peut-être qui ait été érigée en Canada, après celle de Notre-Dame Recouvrance;' fut commencée peu de témps après la fondation de la résidence de ap et terminée en 1647. La mission avait é

été fondée en vue d’y attirer les sauvages et dé travailler à leur conversion. On avait donc

commencé à y bâtir une maison de prière, où

Ar à Ne à

Los di

ils pussent être réunis pour entendre la parole divine qui devait les éclairer. On avait eussi voulu offrir aux colons français ce lieu de ralliement, pour les consoler dans Jenr exil, et les encourager à supporter les épreuves sans nombre qu’ils rencontraient sur leurs pas dans leur nouvelle patrie. Aujourd’hui, comme à cette époque reculée de notre histoire, la maison de Dieu est encore le moyen le plus ‘puissant d’encourager la colonisation. En effet, les colons canadiens de nos jours, imbus dès l’enfance de l’idée si vraie qu’ils doivent porter leurs espérances plus haut que sur ce lieu de pèlerinage, ne se livrent avec ardeur au travail si pénible du défrichement de la terre, que lorsqu'ils ont près d’eux le temple de la prière, où la religion leur apprend à se rendre dignes du repos du ciel.

A l’église de Sillery était attachée la résidence des RR. PP. de la Compagnie de Jésus qui étaient chargés de la desservir. C’est après avoir prié dans son sanctuaire vénéré, que ces dignes successeurs des apôtres se répandaient chez les nations sauvages de la vaste étendue de ia Nouveile-France, pourleur porter la lumière de la foi, etles faire sortir de la barbarie. (C’est d’ici que sont partis les Lalemant, les Jogues, les de Brébœuf et tons ces généreux martyrs qui ont arrosé de leur sang la terre qu'iis venaient purifier.

Aussi, leurs noms sont-ils honorés parmi nous, à *

l’égal de ceux des martyrs de la primitive éghse, parce qu’ils nous rappellent tout ce que ces nouveaux martyrs ont accompli de prodiges d’héroïeme, d’abnégation et de charité, pour conquérir des âmes à Jésus-Christ.

A la même église de Sillery était également attaché un hôpital desservi par les religieuses de PHôtel-Dieu, dites hospitalières du Précieux

; ” û 4 “ Ludo ne. 7 RÉ a .

D Liu rene fin als à su , gs itis mee à Aug

Sang. C’est là aussi que ces dignes épouses de J.-C., pr vées de toute consolation humaine, allaient puiser le courage dont elles avaient besoin, pour prodiguer leurs soins, au péril de leur vie, à cette multitude de pauvres sauvages, attaqués par des maladies contagieuses, qui les conduisaient | presque toujours à une mort inévitable.

9, Ce monument a aussi pour objet de nous

{ \ rappeler le souvenir de l’homme iliuetre qui a | donné son nom à la mission de Sillery. Nuël

| Brulart de Sillery, naquit à Paris, le 25 décembre | 1577, de parents nobles et vertueux qui lui laiseèrent un grand nom et une fortune considérable.

Je n’entreprendrai pas de vous donner un long détail de sa vie ; qu’il me suffise de dire qu’après avoir passé par tous les emplois qui pouvaient satisfaire l’ambition humaine, il fiait par se

T convaincre du néant et de la vanité de cette | eloire à laquelle il s’était peut-être trop attaché.

| Au milieu du faste qu’il déployait comme ambassadeur de son souverain à Madrid et à Rome, il ne laissait pas cependant d’employer une partie notable de son bien en œuvres de charité. Mais il comprit que Dieu demandait davantage de lui, et qu’il ne devait plus faire servir désormais ses grandes richesses qu’à acquérir des tré sors de mérite pour le ciel. Ce fut pour obéir à cette volonté de Dieu qu’il renonça absolument au monde ; il entra mêmeans l’état ecclésiastique, quoique âgé de plus de ‘cinquante ans, afin de »} rendre en quelque sorte insurmontable la bar-

rière qui devait le séparer du siècle.

| A cette époque, on s’occupait beaucoup, en s France, de la colonie du Canada et de la converh | sion des nombreuses tribus de sauvages qui sillonnaient.ses forêts. Des hommes liés avec la nouvelle colonie n’eurent pas de peine à engager

Er, ji

M. de Sillery à prendre part à cette muvre ve religion. Pour faire le bien d’ine manière plus permanente, il voulut que l’on fondât, auprès de Québec, nne réduction comprenant une église, une résilience pour les missionnaires, un hôpital pour les malades, des maisons pour les néophytes et même un fort pour protéger le village contre les féroces Iroquois, dont on avait appris, par une triste expérience, à redouter les attaques. Il fit lui-même tous les frais nécessaires, pour compléter cette entreprise qui devait être d’une si grande importance pour Ja colonie naissante. C’est ainsi que fut fondée la mission de Sillery, qui devint bientôt une chrétienté florissante où régnait la ferveur des premiers siècles de l’église.

M. de Sillery nu vint pas en Canada, parcequ’il était retenu en France par d’autres œuvres en grand nombre qui y réclamaient sa présence ; il s'était fait en quelque sorte le coopérateur de Saint-Vincent de Paul, ce prêtre selon le cœur de Dieu, à qui aucune œuvre de charité ne fut inconnue. Plus tard, St, Vincent était heureux de prononcer l’oraison funèbre du digne prêtre qui avait si bien secondé dans ses bonnes œuvres. Mais s’il ne fut pas donné à M. de Sillery de venir dans la Nouvelle-France, comme il l’aurait sans doute désiré, pour satisfaire son ardente ambition de faire le bien, son nom ne laissera pas d’y être tonjours en grande vénération, comme celui d’un de ses plus insignes bierfaiteurs.

3. Il me reste à dire un mot du R. P. Maseé, dont notre monument doit aussi vous rappeler le souvenir. Le Père Ennemond Massé, né à Lyon, en 1574, était entré de bonne heure dans la Compagnie de Jésus, et à peine avait-il reçu les ordres sacrés qu'il était associé au Père Coton, alors confesseur et prédicateur du roi Henri le

Grand, La cour, sion en juge par les vues humaines, devait être, pour lui un théâ're ben digne d’ambition ; mais 1l avait des vues plus nobles et plus élevées. Rempli d'ubnégation, et ne cherchant que la gloire du maitre dont il avait pris la livrée, il choisit pour théâtre les forêts du Canada, où il voulait aller porter la bonne nouvelle du salut à de malheureux sauvages p'ongés dans la barbarie, et w’ayant pour ainsi dire que le rom d’hommes.

Venu d’abord en Acadie avec le Père Biard, en 1611, 1l eut beaucoup à souffrir des personnes mêmes de cette colonie qui auraient dû lui donner protection. Pris avec son confrère par des pirates, il les remplit d’admiration par sa patience et 5a charité, et ne tarda pas à être remis en liberté aussitôt que leur vaisseau fut arrivé en Europe. Les Relations des Jésuites nous apprennent que ce digue religieux, de retour en France, ne soupirant qu’aprés les croix et les souffrances du Nouveau-Monde, obtint la permission d’y revenir, et qu'il arriva à Québec le 19 juin 1625. Mais la prise de ceite ville par les Anglais, quatre ans plus tard, l’obligea de renoncer, au moins pour un temps, à ces épreuves qu’il avait tant ambitionnées. Il repassa donc en France pour y attendre le moment où il plairait à la divine Providence de lui permettre de suivre de nouveau sa vocation. Il avait fait vœu de faire tous ses eflorts, pour re prendre les croix et les souffrances que les événe ments l’avaient forcé d’abandonner ; son vœu fut exaucé; letraité de paix conclu entre l’Angleterre et la France lui permit de revenir, en 1633, à son cher Canada, auquel 1l consacra les treize dernières années de sa vie, travaillant assidûment à l'instruction des sauvages Algonquins et Mon-

mr

tignais qui venaient recueillir de ses lévres la puiole de vie.

Ce prêtre vénérable, décédé à l’âge de 72 ans, le 12 mai 1646, est le seul qui ait été inhumé daus l’église de Sillery, car à l’époque où il vi. vait, ses confrè:es, appelés ailleurs par les devoirs de l’apostolat, avaient rarement la consolaticn de venir rendre le dernier soupir à la maison d'où ils étaient partis. Le corps du saint missionnaire à été heureusement retrouvé, l'automne dernier ; et vous savez, messieurs, de quel respect il a été entouré par tous les habitants de Sillery, sans dist'nction de croyance, car tous ont obéi iustinctivement au sentiment qui nous ravit d’admiration, en présence de ces âmes d’élite qui ne reculent devant aïcun sacrifice, quand il s’agit de se dévouer au bien.

Maintenant, messieurs, la religion va imprimer sou caractère de stabilité au monument que je vais Lénir, en son nom, pour perpétuer les précieux souvenirs dont je viens de vous parler b'en imparfaitement. Je vais, en même temps, appeler les bénédictions du ciel sur tous ceux qui ont contribué à son érection, car en cela ils ont accompli un devoir de reconnaissance bien agréable au Dieu, qui ne laisse aucune œuvre de vertu sans récompense. Ce monument viendra à se détériorer, à s’écrouler peut-être sous les ravages du temps ; mais les futurs habitants de Sillery; héritiers des sentiments élevés de leurs ancêtres, 8e feront un devoir de l’entretenir et de le renouveler au besoin, pour perpétuer la mémoire des faveurs dont leur paroisse a été privilégiée, au commencement de la colonie, et celle des hommes bienfaisants et dévoués à qui elle en est redevable.

Page 1