Discours prononcé ... dans la séance publique de la Faculté de Médecine de Paris
Aujourd’hui que le calme renaît dans les esprits, que, moins inquiète , la patrie , un moment épouvantée , se tranquillise et tend à se rassurer, il est doux, plus doux que jamais pour la Faculté de se retrouver au milieu de ses enfants.
Gardienne avancée des connaissances humaines, la médecine doit être plus que toute autre amie de l’ordre et de la paix , parce qu elle est avant tout l’ardente amie de l’homme.
Ce n’est pas quand le sol tremble , quand l’édifice social est menacé de toutes parts, quand le monde politique est en feu , que Fart de guérir peut prendre de l’essor, peut appeler à lui et fixer les intelligences d’élite, dont il a tant besoin cependant pour remplir sa noble mission.
Notre science, qui aime le progrès en toutes choses, qui s’associe volontiers aux réformes utiles , qui a pour but de protéger l’existence, est par cela même antipathique à ces grandes crises, qui , en bouleversant les Étals, ne laissent souvent après elles que ruines et destruction.
Attirés par le goût de plus douces études , que la perspective d’être utile vous encourage et vous anime ; pour servir les uns , vous ne serez point obligés de nuire au autres ; votre âme , heureuse des secours qu’il est loisible au médecin de porter à tous, sera sans amertume à la fin comme au début de votre carrière.
La solennité qui nous rassemble ne vous montre-t-elle pas d’ailleurs la réalité de ce qu’il y a de pur, de ce qu’il y a de possible dans la plus belle organisation que puissent rêver les plus exigeants utopistes. L’élève qui arrive à côté des disciples de l’année dernière ; un peu plus haut, l’externe, puis l’interne et les élèves de l’École pratique, que divers concours ont déjà distingnés ; sur les mêmes bancs, grandis par des combats plus sérieux , l’aide d’anatomie , le prosecteur, les membres du Bureau central ; puis ceux qui , naguère encore vos émules , ont acquis, par des luttes nouvelles , le beau titre d’agrégé , et le droit comme le devoir de suppléer vos maîtres , en attendant qu’un dernier combat leur ouvre définitivement les portes du sanctuaire ; et les professeurs eux-mêmes ne sont-ils pas tous sortis de vos rangs 1 Enfin le talent, soutenu par l’étude, élevant seul , du premier jusqu’au dernier degré de la hiérarchie, n’est-ce pas là ce que Fimagination peut concevoir de plus noble, de plus conforme à la dignité de l’homme?
Égalité à l’entrée des voies diverses qui conduisent aux distinctions et à la fortune; liberté, indépendance, pour chacun, nul ne peut s’imposer en médecine que par son savoir ou son mérite. Nées du suffrage général, les notabilités, les grandes renommées, sont acceptées par tous , parce qu’elles ne sont subies par personne ; aussi leur influence n’a-t-elle d’autres limites que celle du monde civilisé. Les lignes qui encadrent ou séparent les empires nous sont étrangères; ne prodiguons-nous pas nos soins, sans distinction aucune , aux différents peuples de la terre , quelles que soient leurs croyances politiques ou religieuses?
Que de si consolantes destinées, qu’un but si digne d’envie, ne sortent point de votre mémoire, et le rôle que vous avez choisi fera le
bonheur de votre vie. Un instant encore , et vous allez en goûter les primeurs. La joie si naïve qui agite l’âme des lauréats, les émotions si douces des proches , au moment où les trophées du collège louchent la jeune tête de l’enfant studieux, ne vont-elles pas se reproduire à la vue de ces premières palmes enlevées à force de travail par quelques-uns d’entre vous ?
Si l’aspect de semblables couronnes a la puissance d’enflammer votre ardeur, nous n’en ressentons pas, de notre côté, des impressions moins heureuses, n’en doutez pas, à cause des jouissances qu elles rappellent à bon nombre d’entre nous. En ravivant chez le professeur des émotions d’une autre âge , de telles fêtes ne rehaussent-elles pas , en même temps, chacun de vous en lui montrant Sa route qui conduit au faîte de la profession? On savoure avec délice le bonheur qu elles font naître, parce qu’il est sans mélange, parce qu’il marque, dans la vie, un passage sur lequel la pensée se reporte toujours avec plaisir, avec orgueil même.
Messieurs ,
L’année qui s’enfuit a été féconde en événements au sein de l’École ; un de nos collègues les plus éminents a changé de chaire ; de l’enseignement de la clinique , où son savoir et son tact exquis ne vous attachaient pas moins que sa parole facile et l’aménité de son caractère , il passe à la pathologie, où il avait déjà brillé d’un si vif éclat.
Les permutations de chaires dans les Facultés soulèvent une grave et délicate question , une question que je ne veux ni ne puis discuter en ce moment, moi qui ne suis partisan de la permutation que dans des limites extrêmement restreintes; mais, outre que, de la chaire de pathologie à la chaire de clinique, comme de la clinique à la pathologie, je les crois utiles et désirables dans certains cas, je dois ajouter que, dans le cas actuel, nulle objection n’eût été possible ; c’est à la chaire de pathologie externe , en effet , que M. Cloquet fut d’abord nommé par la voix du concours. La ma-
turité de son talent ne le porla que plus tard à la chaire de clinique; renonçant à la partie manuelle de la chirurgie, qui l’impressionne toujours péniblement , il revient actuellement à son premier enseignement, avec l’espoir bien fondé de vous y faire jouir de sa longue expérience.
Une chaire de clinique chirurgicale est ainsi devenue vacante , et vous allez la voir incessamment disputée par de vigoureux athlètes , les mêmes au surplus que s’il se fût agi d’une chaire de pathologie externe; preuve déjà concluante qu’une semblable permutation ne change rien à la nature des choses.
La mort de Blandin , dont une voix éloquente , vous retraçait ici même, il y a un an , la vie et les douleurs, avait laissé un vide cruel dans nos rangs.
Un concours s’ouvrit bientôt après, de nombreux combattants se sont présentés ; tout ce que la chirurgie possède parmi nous d’hommes exercés, expérimentés quoique jeunes encore, sont entrés dans l’arène.
La lutte n’a pas duré moins de cinq mois; vous en avez suivi , comme nous, toutes les phases, et vous savez si jamais concours fut plus brillant. Avec de telles épreuves, en présence de rivaux si dignes et si capables, l’anxiété devait être grande ; il fallait chercher le meilleur parmi les meilleurs. L’un d’eux, déjà vieilli comme les autres, dans l’enseignement et la pratique, surgit entre tous; son talent d’écrivain, son ardeur pour le travail, son amour pour la science, son entraînant langage, le désignaient depuis longtemps à la Faculté : M. Ma! ga igné a été choisi, et vous saurez bientôt, en l’écoutant lui-même, s’il était à la hauteur d’une telle distinction.
Mais pourquoi faut-il qu’à côté de tant de sujets de joie et d’espérance, viennent sans cesse se placer des motifs de tristesse et de regrets ! La Faculté, encore émue de la mort si imprévue de Blandin, a été frappée coup sur coup dans la personne de deux de ses membres les plus estimés, de deux des professeurs qui avaient le mieux conquis vos sympathies comme les nôtres.
M. Fouquier, avec sa santé encore si florissante, était loin de nous
laiser entrevoir une fin si prochaine ; ses triomphes à l’École pratique, le succès de son enseignement particulier ; la publication de quelques travaux sérieux, le firent entrer de bonne heure, par élection , à la Faculté, où ses qualités de savant et de praticien, d’homme judicieux et de médecin éclairé , ont rendu tant de services.
Nous espérions tous le voir longtemps encore partager nos labeurs et profiter de ses précieux conseils, quand des pertes cruelles, des séparations douloureuses, sont venues lui briser le cœur, et porter le trouble dans son organisme, si fort en apparence, si fragile en réalité.
Mais ses cendres, à peine refroidies, ne permettraient pas de vous en entretenir dignement aujourd’hui. Un autre que moi viendra dans cette chaire vous exposer les phases diverses d’une vie à la fois si douce et si bien remplie.
Les sombres pensées que sa perte inattendue et si récente inspire ne rappellent-elles pas à tous, d’ailleurs, qu’avant tout, un juste et dernier tribut nous reste à payer à la mémoire deMarjolin, cet autre collègue, qui n’a précédé M. Fouquier que de quelques mois dans la tombe.
Marjolin ! Qui de vous n’a connu cet excellent homme ? quel est le médecin français qui soit resté sans relations avec lui ou qui ne l’ait entendu dans cet amphithéâtre ? Sorti des rangs inférieurs de la société, fil était parvenu à une des plus belles renommées qui se soient vues. Une haute position scientifique , l’amour de tout le monde, ne lui laissaient rien à désirer, quand il nous a été ravi, le 4 mars dernier, à l’âge de soixante-neuf ans. Mais quelques mots ne suffiraient point à vous le faire connaître ; c’est en racontant sa vie qu’il sera possible de vous montrer à quel prix, par quels efforts, à l’aide de quels moyens, on peut devenir ce qu’il a été.
Issu de parents peu fortunés, Marjolin naquit dans un petit village de la Haute-Saône, le 6 décembre 1780. Son père, homme honorable et plein de courage, périt en 1781 , victime d’un dévouement
sublime : des ouvriers allaient être asphyxiés au fond d’une vieille citerne remplie de gaz méphytiques; n’écoutant que son cœur, il descendit dans le cloaque ; deux hommes avaient déjà été retirés vivants par lui; il triomphait; chargé du troisième, il était sur le point de sortir du gouffre, lorsque l’échelle , qui l’avait ramené près du sol, le précipita, en se brisant, d’une hauteur telle, qu’il eut la tête fracassée et qu’il mourut sur-le-champ! Le pauvre orphelin, âgé de neuf mois seulement, n’a, comme on le voit, jamais connu son père; les soins d’une tendre mère et l’attachement d’un oncle entourèrent sa jeunesse. Cet oncle, l’abbé Crystallin, homme de sens et de mérite, ancien professeur d’humanités au séminaire de Toul, ne voulant confier l’éducation de son neveu à personne, s’en chargea lui-même.
Rien n’indique d’ailleurs que sa mère eut la moindre pensée de lui faire embrasser la carrière des sciences. On le plaça, à l’âge de seize ans, dans une étude de notaire; mais, bientôt dégoûté du genre de travail qui lui était imposé, il entra comme dragon dans un régiment, d’où il ne fut que difficilement retiré. A force de conseils et d’instances, on parvint cependant à changer le cours de ses idées. Un ami de la famille, M. Gillot, chargé du service de l’hôpital de Commercy, lui donna le désir d’étudier la médecine. Le voilà donc dans un hôpital, à titre d’élève. Mais, trouvant que son fils continuait de trop fréquenter la garnison à Commercy , Mrae Marjolin prit le parti de l’envoyer à Paris, où il arriva en 1800 avec une lettre de recommandation pour Boyer.
En 1800, les bases de l’ordre social, encore ébranlées, tendaient comme aujourd’hui à se raffermir. Le génie qui devait répandre tant de gloire sur le nom français exerçait déjà son heureuse influence sur l’état civil du pays avec la même force que sur l’état militaire.
Un moment délaissées, puis détruites par la tourmente révolutionnaire, les institutions médicales renaissaient avec d’autant plus d’énergie, quelles avaient été plus violemment comprimées ou dispersées.
Les hôpitaux, des écoles nouvelles, s’ouvraient à un enseignement
mieux approprié que l’ancien aux besoins de la science et de Lhumanité. Une rare ardeur pour l’étude venait de s’emparer des esprits; de tous côtés, les travaux surgissaient à vue d’œil; une émulation sans pareille agitait toute la grande famille médicale.
Que va devenir le jeune Marjolin au milieu de ce mouvement rénovateur? Sa modeste bourse ne devait attendre que 900 francs chaque année des privations maternelles; vivre et s’instruire à Paris avec 900 francs par an, cela ne prête guère aux prodigalités ni au faste ! N’importe ! il se fait sur-le-champ un plan conforme à ses richesses : une chambre à 5 francs par mois lui servira d’appartement , moins de 1 franc par jour lui suffira pour vivre ; avec le reste , il paiera ses cours, ses dissections, et satisfera aux autres besoins de la vie.
D’une table voisine, à l’amphithéâtre de Dupuytren, un élève, qui le remarque, est frappé de son zèle, de son assiduité. Cet élève, qui est devenu, qui est encore chirurgien du grand hôpital de Reims, M. Gilbert de Savigny , se sentit ainsi attiré tout d’abord vers Marjolin.
Une circonstance fortuite les rapprocha bientôt davantage : M. Gilbert , qui suivait les cours de Gail, célèbre helléniste du temps, rentra un jour à la salle de dissection en discutant avec un autre amateur de grec sur quelques passages qu’ils n’avaient pas compris de la même façon. Un peu échauffés par le débat, ils furent brusquement apostrophés par Marjolin, qui mit un moment de côté son scalpel, pour leur prouver qu’il avait étudié autre chose que l’anatomie, et qu’il suivait aussi, lui, et avec fruit, les leçons de Gail.
La liaison, à partir de là, devint intime entre Gilbert et Marjolin; ils logèrent ensemble, rue de Tournon, pour 130 francs. Là point de frais de domestique, ils se servaient eux-mêmes, chacun avait sa semaine pour veiller au ménage commun, et la table qu’ils s’étaient imposée ne leur revenait guère qu’à 1 franc par jour ; tous frais soldés, il leur restait encore de l’argent. Vous le voyez, Mes-
sieurs, avec 900 francs de rente, on peut être heureux à Paris, et mener une vie splendide !
Un premier hiver est ainsi franchi ; la deuxième année va s’ouvrir sous de plus riants auspices. Les deux inséparables concourent
pour l’Ecole pratique, et sont admis en rang honorable : de là une économie notable , ils vont pouvoir disséquer sans frais. Rien ne sera changé dans leur dépense d’intérieur cependant; mais ils vont suivre de nouveaux cours, celui de Pinel à la Salpêtrière, par exemple.
Pinel avait à faire prévaloir les doctrines exposées dans sa Nosographie , dont la première édition date de l’an Yll (1799), contre Corvisart, qui professait avec d’autres principes dans le local occupé maintenant par l’Académie de médecine. Observateur avant tout, Marjolin ne prit fait et cause pour personne; la science était bonne des deux côtés ; il l’accepta sans enthousiasme et sut en profiter avec reconnaissance.
Au printemps de 1803, les hôpitaux ouvrent un concours ; Marjolin s’y présente, et en sort triomphant vers la fin d’avril, il se trouva le troisième sur la liste, et fut envoyé, comme interne, à la Salpêtrière. Le voilà riche, la chambre delà ville ne sera plus pour lui qu’un pied à terre. Vivant à l’hôpital, il va se livrer à toute l’activité de son esprit , faire marcher de front la médecine et la chirurgie , sans négliger l’anatomie.
Vif, franc, d’humeur joviale , il ne reculait pas non plus devant certaines malices, d’ailleurs inoffensives. Un jour de gala , au réfectoire, les vapeurs du champagne allèrent jusqu’à faire chanceler I un des convives qui, aux yeux de tous, s’était mal conduit envers Marjolin. Il faudrait se venger; mais que faire? il dort profondément... Une idée! couchons-le, supposons qu’il a la cuisse cassée, appliquons-lui un appareil complet!... Aussitôt dit, aussitôt fait: l’un des juges se tient au chevet du lit, près du malade, qui , à son réveil, ouvre de grands yeux et n’y comprend rien; le chirurgien en chef est appelé , mais l’appareil étant bien mis, il ne veut toucher
à rien. Notre homme est ainsi gardé à vue pendant une semaine ! Le pardon lui est alors accordé avec la levée de l’appareil , à la satisfaction unanime du joyeux aréopage qui l avait condamné !
Une autre fois, le chef du service réclame les observations que les internes doivent avoir recueillies dans le mois; on en lit quelquesunes au hasard, et le malheur voulut que le sort tombât, au non) de Marjolin , sur la relation d’une extraction de cataracte que le malin élève terminait ainsi : «L’opération a parfaitement réussi; tout est sorti, dit-il , excepté le cristallin. » Aussi le professeur Lallement, homme non moins savant que modeste , mais d’une pusillanimité proverbiale, fondé en outre, sans doute, sur d’autres peccadilles , pronostiqua-t-il pour Marjolin, quelque temps après, un avenir qui heureusement ne s’est point réalisé. Notre espiègle n’en recevait pas moins , à titre de prix , une médaille d’argent au nom du conseil des hôpitaux, le 18 avril 1804, étant encore interne à la Salpêtrière.
Une victoire en fait rechercher d’autres. A l’École pratique, qui ne datait pas de loin pourtant , le zèle se refroidissait déjà ; peu d’élèves se présentaient au concours , et le but de l’institution était manqué. Le conseil décida, en 1804, que de facultatif qu’il avait été jusquelà , ce concours allait être obligatoire pour tous les élèves des différentes classes. L’arrêté, qui ne fut annoncé que trois semaines avant le combat, épouvanta un grand nombre de jeunes gens. M. Gilbert en fut privé de sommeil , et cessa de pouvoir travailler, lui un des sujets les plus laborieux de son temps. Marjolin, au contraire, en prit bravement son parti ; il se mit à l’œuvre jour et nuit, en même temps qu’il réchauffait l’ardeur de son commensal.
Le premier prix fut remporté par eux; ils furent couronnés dans la séance publique du 2 7 brumaire an XH (novembre 1804). Les félicitations leur arrivèrent de toutes parts. Dupuytren se lit remarquer entre tous. Il rendit plusieurs visites aux deux amis; un goûter splendide fut même donné par lui , à cette occasion , avec toute la grâce qu’il savait déployer. Le ministre de l’intérieur les
avait invités à diner, de son côté ; mais le retour inattendu du chef de l’Etat, arrivant du camp de Boulogne , le priva de cet excès d’honneur.
On ne s’en tint pas là. Dupuytren vint trouver Marjolin, et lui proposa la direction de son amphithéâtre, ce qui fut accepté sur-lechamp. La place de chef des travaux anatomiques de Rouen lui fut aussi offerte; mais cette place, aux appointements de 1200 francs , devant l’éloigner de Paris, il refusa et la fit donner à M. Bourgeois, un de ses amis, qu’il en croyait le plus digne.
De telles scènes durent d’autant plus émouvoir Marjolin, que sa première entrée dans le grand amphithéâtre de l’Ecole était un jour de distribution solennelle des prix, et que l’éclat, la pompe, les couronnes, les applaudissements décernés aux vainqueurs , lui avaient laissé dans l’âme un ardent désir d’y figurer lui-même un jour. Ma première entrée dans cette salle , il y a trente ans , fut aussi un jour de distribution des prix. A la vue d’un candidat , de M. Bouvier ( pourquoi ne le nommerai-je pas ? ) , qui fut couronné quatre fois dans la même séance , qui obtint les quatre prix de la Faculté , j’aurais , comme Marjolin , donné la moitié de ma vie pour mériter un pareil triomphe.
Ceux qui nient l’utilité de semblables institutions ne les connaissent point , ne les ont point approchées , n’ont pas été témoins de l’excitation qu’elles portent dans les jeunes imaginations, de l’influence qu’elles exercent sur les esprits.
Outre les prix de la Faculté , le gouvernement institua en 1804 de
nouveaux prix pour les élèves de l’Ecole pratique. Des prix décernés au nom du gouvernement, au nom du héros qui venait de ceindre le diadème, devaient être un brillant appât pour la jeunesse des écoles et tenter de nombreux rivaux. Les deux plus importants , le prix de clinique interne et le prix de clinique externe, furent remportés par Marjolin, qui obtint en outre le premier accessit en anatomie et physiologie , en matière médicale , chimie et thérapeutique , le 21 thermidor an Xiï (août 1804.)
Il est vrai que cette victoire lui coûta cher : avant le concours, il se croyait si peu sûr du succès , qu’il avait tenu contre plusieurs camarades, plus confiants que lui dans son propre savoir, des paris considérables. Il perdit ainsi toutes ses gageures, que le brillant lauréat n’en paya pas moins de bon cœur à ses jeunes admirateurs.
L’année suivante, le 28 brumaire an XIII (novembre 1805), il n’y eut que deux premiers prix de décernés dans la première section de l’Ecole pratique : Marjolin en obtint un , l’autre fut remporté par Rullier.
Nous voilà déjà loin de la chambrette du 6e étage. La carrière militante de l’élève est épuisée, les couronnes des hôpitaux et de l’Ecole pratique ont toutes été conquises. Interne à l’Hôtel-Dieu , directeur de l’amphithéâtre de Dupuytren, Marjolin est en droit de viser un peu plus haut.
Une lutte nouvelle s’ouvre pour une place d’aide d’anatomie à
l’Ecole en 1805 , et il est nommé à cette place , le 4 prairial an XIII avril 1805). Le 10 avril 1806, un autre concours le fait nommer prosecteur, en remplacement de Ribes, dont les fonctions allaient expirer.
Il entra à la Société philanthropique, comme adjoint, en 1805; Ribes, dont il vantait le savoir et qui était son titulaire, dut se rendre à la grande armée. Tout le service chirurgical du 5e dispensaire retomba ainsi à la charge de Marjolin. Il s’en acquitta si bien, que son nom fut cité avec éloge, dans le discours annuel prononcé en 1806, par Lerminier.
En 1807, Bayle signala à son tour la pratique heureuse et le zèle de Marjolin. Devenu titulaire, à la place de Ribes, qui venait d’être appelé par Napoléon au nombre des chirurgiens de la maison impériale, son habileté fixa de plus en plus l’attention de l’administration , ainsi que le constate le rapport de Foureau de Beauregard, en 1808. En 1809, M. Roux eut à revenir sur les mêmes éloges, quoique Marjolin eût été pris d’une fièvre putride des plus graves, et dont la convalescence dura trois mois.
Cannée 1810 marqua comme une page distincte dans sa carrière chirurgicale. Un enfant de neuf ans , qu’il traitait au dispensaire, dut subir l’amputation de la cuisse. Au foyer paternel, ce n’était pas possible ; mais l’hospice dit de perfectionnement était là. On y admit le petit malade, sans le soustraire aux soins de Marjolin, qui resta chargé de l’opération. Il la pratiqua sous les yeux et avec le concours d’A. Dubois, qui lui servit d’aide. Une amputation de cuisse, en public, sous les yeux de la brillante école créée par Dubois: il n’en fallait pas tant, à cette époque, pour faire battre le cœur de notre jeune chirurgien. Aussi sa vénération pour Dubois, auquel il dédia son Manuel d'anatomie , ne s’est-elle jamais démentie.
Au commencement de ce siècle, Desault, puis Bichat, venaient de mourir; mais leur ombre se voyait encore partout. Le savant Sabatier , l’éloquent Pelletan , régnaient chacun de son côté. Boyer et Dubois s’emparaient du sceptre de la chirurgie pratique, en même temps que Pinel et Corvisart renouvelaient la médecine en la replaçant sur ses véritables bases. L’anatomie pathologique jetait ses premiers fondements sous la puissante impulsion de Dupuytren et de Laennec.
Le cataclysme qui avait tout englouti quelques années auparavant était cause que tout paraissait neuf, que chaque travailleur croyait rentrer chaque soir avec une découverte; aussi y avait-il une émulation ardente parmi ceux qui commençaient à sortir de la foule. Trois noms distinguaient par-dessus tout cette jeune phalange : Dupuytren, Roux et Marjolin. vont se retrouver partout. Ils avaient grandi ensemble; en 1812, la chaire de médecine opératoire devint vacante par la mort de Sabatier; ils se présentèrent tous les trois, et Tarira avec eux.
Dans ce concours , un des plus célèbres qui aient été enregistrés et qui amena la nomination de Dupuytren , Marjolin déploya un savoir , une souplesse d’esprit, que les immenses ressources de Dupuytren pouvaient seules éclipser, et qui n’eurent d’égal que dans la redoutable facilité deM. Roux. Ses leçons, ses argumentations, furent
surtout remarquables. Avec Dupuytren il fallait de la finesse et de l’habileté aussi bien que du talent; celui-ci, ayant fait une leçon médiocre, demande en sortant à Marjolin ce qu’il en pense: «Vous voudriez bien, lui répondit son ancien prosecteur, que ce fût moi qui l’eût faite. »
Dans son argumentation, Dupuytren, s’apercevant qu’un chapitre de sa thèse, sur lequel M. Roux l’attaquait vivement, manquait, crut se tirer d’affaire en alléguant que les feuillets relatifs à ce chapitre avaient été oubliés chez l’imprimeur. Remarquant une semblable lacune dans la thèse de Marjolin, il en fit à son tour le texte de sa principale argumentation ; Marjolin lui échappa, aux applaudissements de l’auditoire, par cette simple réponse: «J’ai eu le même malheur que vous, ce chapitre de mon travail est resté à l’imprimerie. »
Chargé d’exposer les résultats de la pratique médico-chirurgicale des dispensaires pendant l’année 1813, il lut son rapport le 2.1 mai 1814. La France alors était malheureuse, humiliée ; les rigueurs de l’hiver, le manque de travail, avaient fait craindre un instant la famine. L’Europe coalisée avait franchi nos frontières, l’étranger était maître de la capitale. Tant de calamités engendrèrent à Paris une épidémie terrible de typhus. Les hôpitaux ordinaires ne suffisant plus, on en établit de temporaires dans différents lieux. Celui de la Salpêtrière fut confié à Marjolin. Une foule de ses collègues, atteints par l’épidémie, succombèrent. Il eut la chance, lui, sauvegardé sans doute par sa fièvre de 1809, de ne rien éprouver, et de retourner ensuite, plus résolu que jamais, à son enseignement privé, emportant avec lui les remercîments de l’administration et la bénédiction des malades.
Marjolin ne reparut plus dans les concours qu’en 1810. 11 s’agissait cette fois d’une place de chirurgien en second à l’Hôtel-Dieu , devenue vacante parla mort de Giraud, un des élèves chéris de Desault. Béclard et Marjolin seuls se présentèrent, personne n’osa se mesurer avec eux ; la vivacité du combat se devine par le nom
des athlètes. Marjolin remporta la palme , qui lui fut accordée à l’unanimité le 5 juin 1816; mais les épreuves avaient été si brillamment soutenues par les deux émules, que le consed , appuyé sur les vœux du jury , nomma quelques mois plus tard, sans nouveau concours , Béclard chirurgien de l’hôpital de la Pitié.
La vie de Marjolin n’est pas toute entière dans les concours qu’il a soutenus; les prix qu’il a obtenus ne font pas toute sa gloire. Nous allons le suivre dans d’autres sentiers.
C’est par renseignement qu’il s’est surtout distingué, que le monda médical a pu l’apprécier. A la renaissance des études, en 1796 et plus tard, il s’établit, à côté de l’enseignement universitaire, un enseignement privé largement organisé. Déjà illustré par Boyer, Dubois, cet enseignement venait de prendre un magnifique essor par l’éclat que lui avait donné Bichat. Un industriel eut même ensuite la pensée de fonder dans ce but, rue Saint-Victor, un établissement, qu’il décora du titre pompeux de Collège médical , et où les célébrités de l’époque venaient s’exercer, faire des cours moyennant rétribution.
Jamais peut-être les dissections n’ont été suivies avec plus d’ardeur, et l’anatomie étudiée avec plus de soin. Forcé de payer ses cours, l’élève ne voulait perdre aucune leçon ; désireux d’augmenter le nombre de ses disciples , le professeur ne négligeait rien de ce qui pouvait servir à leur instruction. Chacun se procurait, à ses risques et périls, les cadavres dont il avait besoin, et quelques cimetières de Paris avaient ainsi cessé d’être, pour les morts, le champ du repos. Sans autoriser de tels larcins , la police fermait les yeux , et le professeur venait la nuit choisir ou prendre ce qui lui était nécessaire pour la semaine. Ainsi faisait Bichat , ainsi ont fait longtemps M. Roux et quelques autres.
Cet enseignement était soutenu par des hommes jeunes, pleins de verve , d’activité et de science. Une pléiade composée de Bichat et de Roux, de Dupuytren et de Marjolin, de Ribes et de Magendie, de Laennec et de Bayle , de Baron et de Breschet ! A-t-on jamais vu surgir en aussi peu de temps tant et de si beaux noms, sans compter
ceux de Duméril et de Halle, de Lallement et de Chaussier, de Richerand et de Buisson, d’Alibert et de Baudelocque, qui brillaient d’un autre côté !
Une intelligence comme celle de Marjolin ne pouvait se contenir longtemps dans le cercle de Fanatoroie pure. La fréquentation des hôpitaux, sa qualité d’interne à FHôtel-Dieu, le merveilleux savoir qu’il avait déployé dans les concours, lui donnèrent la pensée d’instituer un cours de chirurgie à côté de son cours d’anatomie, qu’il abandonna même définitivement en 1812 ou 1813. Libre de toute autre préoccupation, il donna dès lors tant d’attention à ce nouveau cours , qu’il finit par attirer une affluence considérable. Les amphithéâtres étaient trop étroits; on se querellait, on se battait pour y être admis. Les généralités de la chirurgie y étaient discutées avec un rare bonheur; l’état de la science y était exposé d’une manière si complète, avec tant de clarté et de justesse d’appréciation, que toute la génération de l’époque y est allée puiser Ses principes de la bonne chirurgie. U faut dire aussi que Dupuytren et M. Roux, suivant une autre pente, se laissaient entraîner de plus en plus par la pratique des hôpitaux et la clientèle privée. Marjolin fit ainsi de son enseignement particulier une véritable école ; à te! point que les cours officiels en souffraient visiblement. Du reste il n’y mettait ni faste, ni morgue ; estimé de tous, il n’entendait faire d’opposition à personne.
Ses leçons étaient rétribuées. Alors, comme aujourd’hui, beaucoup plus qu’aujourd’hui, il se présentait des étudiants peu en mesure de payer des cours particuliers ; cependant ils voulaient entendre Marjolin: comment faire? Ils contrefaisaient les cartes. Le professeur ne manquait pas de s’en apercevoir; vous supposez peutêtre qu’il va faire punir les faussaires? Détrompez-vous; si quelque chose dans le délinquant annonçait la pauvreté, il prenait la carte falsifiée, la mettait dans sa poche, sans rien dire, et en donnait aussitôt une véritable à l’élève confus. Cette conduite aussi délicate
que généreuse, dont en somme il n’abusa point, augmentait le nombre de ses partisans, et contribuait à lui concilier l’amour de son auditoire.
Une chaire de pathologie externe devint vacante, en 1817, par suite du passage de Richeraud à la chaire de médecine opératoire ; si le concours eût existé, comme en 1812, pour la chaire de Sabatier, MM. Roux et Marjolin s’y seraient de nouveau mesurés, et Dieu seul sait lequel des deux l’eût emporté ! Par l’élection de Marjolin, la Faculté ne fit, en réalité, que sanctionner un fait depuis longtemps accompli. La pathologie externe de Paris s’était en effet personnifiée dans son enseignement. Sa nomination, qui date du mois de novembre 1818, fut accueillie avec une indicible joie par tout le monde ; si les professeurs ne l’eussent point appelé parmi eux, on aurait vu les élèves l’y porter d’une voix unanime; mus comme toujours par la noblesse et l’impétuosité de leurs instincts, ils le croyaient dédaigné, persécuté même par Dupuytren, dont le caractère, naturellement un peu hautain, les blessait.
L’espace manqua dans cette vaste salle, comme il avait manqué rue Saint-J ulien-le-Pauvre, au nombre toujours croissant des auditeurs de Marjolin. Sa popularité s’est maintenue, sous ce rapport, pendant plus de trente ans, sans que jamais le succès de ses leçons ait paru faiblir un seul jour; et ne vous semble-t-il pas, comme à nous, entendre encore sa parole sonore résonner sous ces voûtes ?
L’enseignement de Marjolin avait un cachet tout spécial ; sa diction était pure, un peu lente, mais accentuée. Il répétait volontiers le dernier membre de ses phrases principales. Sa voix était étendue et grave; d’un jugement droit et sagace, il ne se laissait ni entraîner ni effrayer par les innovations; il exposait, discutait, appréciait les laits, aussi bien que les doctrines, avec impartialité. Ses cours étaient le miroir de la science du moment; il avait une mémoire remarquablement fidèle et sûre ; aussi ses leçons étaient-elles enrichies d’observations et d’anecdotes scientifiques sans nombre. Tout ce qu’il disait se gravait merveilleusement dans l’esprit, et on l’écoutait toujours
avec plaisir. Il racontait avec tant de simplicité, de bonhomie, soit à son cours, soit aux examens, les erreurs qu'il avait pu commettre, les incertitudes ou la pénurie de la science, qu’avec lui on se sentait disposé à devenir soi-même ou plus franc ou plus modeste. Peu enclin aux explications, il faisait bon marché des théories; les faits, de quelque part qu’ils vinssent, étaient accueillis par lui et servaient de base à peu près unique à toutes ses dissertations. Le côté pratique de la chirurgie plaisait seul à son esprit essentiellement positif. Ennemi de toute chirurgie aventureuse, il essayait sans répugnance les médications purement empiriques, même quand elles lui venaient de gens étrangers à la science médicale, et ce caractère facile concourait à Je mettre en vogue près des étudiants et des jeunes médecins. Il en résultait aussi quelques inconvénients néanmoins : son laisseraller dans certaines prescriptions ne convenait pas à tout le monde. Un client était furieux contre lui en arrivant chez moi : esprit chagrin, misanthrope, comme le sont souvent les êtres qui souffrent, ce malade n’admettait pas qu’un médecin pût prescrire des moyens dont il n’avait pas apprécié d’avance l’action et le degré d’efficacité. Or, Marjolin, qui venait de lui conseiller un remède empirique, eut la naïveté de lui dire, en le reconduisant: «A propos, si mon remède réussit, vous me le ferez savoir, n’est-ce pas, car j’en ai aussi, moi, des rhumatismes. »
S’il n’était pas initiateur, il avait mieux que personne le don de vulgariser, de faire aimer la chirurgie prudente et de bon aîoi. Avec les principes qu’il répandait à profusion dans ses leçons , il a contribué plus qu’on ne pense à faire prédominer la pratique à la fois si hardie et si réservée qui caractérise actuellement la chirurgie française. De volumineux ouvrages eussent porté son nom plus haut et plus loin dans l’histoire de f art; mais on peut se demander s’ils eussent exercé plus d’influence sur la conduite de ses contemporains, rendu plus de service à l’humanité.
Marjolin eut de bonne heure une clientèle nombreuse ; on le veait consulter de tous les pays, il n’était guère moins connu sous ce
point de vue dans les deux Amériques, en Allemagne, en Angleterre et en Italie , qu’en France ; on ne décidait rien de grave à Paris sans l’avoir adjoint aux médecins des familles. La foule des malades n’était pas moindre à son cabinet que celle des élèves à son cours , et il était un de ceux qu’on appelait le plus hors de la ville. Nul n’a vu plus de malades que lui dans la clientèle privée. On peut dire que tous les cas difficiles observés à Paris depuis trente ans , lui sont passés sous les yeux ; aussi son expérience était-elle d’une richesse incomparable, et pouvait-il se flatter d’avoir observé, à peu près, tout ce qu’il est possible d’observer en pathologie externe.
La source d’une telle vogue se trouvait dans le savoir immense de Marjolin , dans son extrême perspicacité , • dans la sûreté de son diagnostic, dans la netteté de sa thérapeutique, mais aussi dans ses qualités d’homme et de confrère; avec lui tous les malades étaient à l’aise; en consultation, il ne frondait et ne cherchait à humilier personne. Les autres médecins n’étaient pas gênés par sa présence, et ils acceptaient tous sans crainte sa coopération. Il trouvait encore là une occasion de généraliser les doctrines qu’il enseignait à la Faculté , et tout le monde y gagnait.
On ne sait pas assez le profit que pourraient retirer les médecins en général de ces réunions de plusieurs confrères au sein des familles; au fond rien n’est plus fructueux. On y voit la médecine telle que chacun doit vouloir la faire. Où apprendre ailleurs ces mille détails relatifs à la manière de se tenir, de parler et de se taire, aux précautions à prendre , à la réserve qu’il convient de garder près des gens qui nous appellent ou des personnes qui les entourent ? 11 se fait là un échange de notions qui n’est possible que là ; chacun y montre ce qu’il sait de particulier sur le cas en litige. L’expérience personnelle de chacun se met à nu devant tout le monde ; ceux qui ont vu le plus ou le mieux ne peuvent pas manquer d instruire les autres, et I on a de la sorte un genre d’enseignement mutuel que les livres, que les cours, que les hôpitaux eux-mêmes, sont parfaitement incapables de donner ni de suppléer. Rien ne mûrit, ne forme le praticien, à l’égal de ce frottement jour-
nalier des médecins peu exercés contre ceux qui le sont plus. En est-il un seul qui ne finisse par se faire quelques habitudes, par avoir sa pratique à lui sur certains points , par perfectionner une ou plusieurs médications dans le courant de la vie? La plupart cependant, ne publiant rien , emportent avec eux dans la tombe le résultat de leur expérience personnelles. Dans les consultations , au contraire, les richesses partielles, passant de l’un à l’autre, s’ajoutent sans cesse à la richesse commune. On a là une médecine de tradition , trop négligée de nos jours, après avoir été trop estimée jadis.
Le caractère naturellement expansif de Marjolin le rendait précieux en pareil cas. On le quittait rarement sans en avoir appris quelque chose, et son vaste répertoire lui permettait souvent de modifier ou de changer l’opinion que chacun s’était faite préalablement des questions à résoudre. Que de notions utiles, directement applicables, n’a-t-il pas répandues ainsi parmi ses confrères? Comme la pratique se régularise, se perfectionne sans bruit, sans prétention, par le fait d’un tel enseignement , à l’ombre d’un tel maître !
Plein de zèle à la clinique de Boyer, qui se plaisait à l’interroger, Marjolin , devenu interne à la Salpêtrière, puis à FHôtel-Dieu dans différents services, se fit partout remarquer comme à la Société philanthropique , par son aptitude et ses goûts pratiques.
Il est vrai cependant que, dans les hôpitaux, i! n’est point sorti de la sphère commune, comme opérateur. A FHôtel-Dieu , il avait pour chef un homme dont l’activité dévorante absorbait tout. Ce n’est point , comme on s’est plu à le répéter, que Dupuytren fût jaloux de son adjoint, mais leur caractère se ressemblait peu : l’un était ombrageux et fier; l’autre ouvert, confiant et familier ; le chef aimait le retentissement et l’éclat, le second fuyait la contrainte et l’ostentation; celui-là tenait à ce qu’on eût les regards fixés sur lui , celui-ci répugnait à se mettre en scène; le premier ne laissait échapper aucune occasion de faire ressortir son majestueux talent aux yeux de la foule, le second restait volontiers à Fécart ; Fini
aurait voulu que toute la chirurgie lui passât par les mains, 1 autre n’était jamais pressé d’opérer. Sur le deuxième plan, par le titre, qui donc, après tout, aurait pu briller à côté de Dupuytren, alors dans toute la force de l’âge et de sa gloire ?
Ils servaient l’humanité de façons diverses; mais de ces contrastes à de l’inimitié, la distance est infinie. Marjolin , qui le savait mieux que personne, souffrait d’entendre dire le contraire; et parler de haine entre ces deux hommes remarquables serait actuellement un blasphème. Si je l’osais , après les avoir vus tant de fois se montrer si affectueux l’un pour l’autre, leur ombre se dresserait dans cette chaire, qu’ils ont tant illustrée, pour protester et me démentir.
Devenu titulaire à l’hôpital Beaujon, en 1825, Marjolin ne chercha guère plus à s’y faire remarquer, comme opérateur, qu’à l’Hôtel- Dieu. 11 mit plutôt son bonheur à favoriser l’essor des jeunes talents qui vinrent l'un après l’autre se placer à côté de lui. Blandin arriva le premier; après Blandin, ce fut M. Laugier. En voyant de tels noms grandir sous sa tutelle , ne devait-il pas être fier, en effet , du patronage qu’il leur avait accordé?
Ce n’est pas que Marjolin opérât moins bien qu’un autre ; loin de là , il était doué d’adresse et avait la main sûre ; mais son âme souffrait à la vue du sang, le cri des malades le remuait douloureusement, et quand il fallait mettre le couteau à la main, il se sentait mal à l’aise. Pourquoi se serait-il fait violence, au surplus? son temps était bien employé autrement. Il échappait de la sorte à la responsabilité , quelquefois si lourde , qui pèse sur le médecin opérant , ainsi qu’aux angoisses qui serrent parfois le cœur avec tant de violence , au moment de porter l’instrument sur l’homme malade.
Ce sont là, n’en doutez pas, les motifs, plutôt que la rivalité de Dupuytren , qui ont empêché Marjolin d’aspirer à devenir un opérateur célèbre.
Avec tant d’occupations diverses, il devait lui rester peu d instants pour écrire ; i! est loin de s’en être abstenu cependant. Sous
ïa protection de Royer- Collard , qui a dirigé longtemps la Bibliothèque médicale y il débuta par des traductions, des analyses, ou des extraits de travaux récents ou anciens. La variété de ses connaissances le rendait très-propre à ce genre de travail , qu’il continua plusieurs années, à la satisfaction générale du public et de l’administration du journal. Sa thèse inaugurale, qu’il dut composer à la hâte, et qu’il soutint en 1808, montre que Marjolin était déjà en mesure de modifier la science sur plusieurs points importants de doctrine ou de pratique. L’inflammation des veines, dont il a été tant de fois question depuis, avait été oubliée jusque-là ; il en donne une description qui prouve que l’auteur l’avait observée et bien comprise. Dans un autre passage , il essaie de faire ressortir l’importance des saignées abondantes , et coup sur coup , dans le traitement des plaies de poitrine.
en 1799, il arrive, hors d’haleine, près du chirurgien-major de son régiment, pour le prévenir qu’un militaire étouffe par suite d’un coup d’épée dans la poitrine. «Qu’on le saigne !» dit Philippi , sans se déranger. Au bout de deux heures, l’élève revient dire que le blessé suffoque plus que jamais : « Qu’on le saigne encore! » répondit le vieux chirurgien. Enfin, vers minuit, tout le monde croit que le malade va succomber. On retourne à la hâte chez Philippi, qui ne s’en émeut pas plus que la première fois, que rien ne peut ébranler, et qui se borne à répondre: «Saignez-le de nouveau.» Le plus étonnant de l’affaire, aux yeux du jeune homme, fut que, Se lendemain, le pauvre dragon se trouva beaucoup mieux, et qu’il finit par guérir.
Les épanchements de sang dans le ventre , d’après la doctrine de Petit le fils, se comportent à peu près comme les collections de pus. Marjolin ne craint pas d’attaquer cette doctrine, dont la justesse n’était l’objet d’aucun doute dans les écoles. Personne maintenant ne défend sans réserve la manière de voir de Petit le fils.
Son esprit pénétrant lui avait fait voir que le gonflement brusque de la langue doit être divisé en deux espèces distinctes : l’une, que l’on guérit vite par des incisions larges, profondes et multiples; l’autre, qui est plutôt aggravée qu’amoindrie par ce genre de médication.
L’érysipèle gangréneux , les parotidites de la fièvre typhoïde , qui avaient aussi fixé son attention , sont envisagés aujourd’hui par tout le monde comme il les envisageait alors.
Les dissections lui avaient démontré , et il a établi , que l’artère transverse ne peut point être évitée, dans la taille latéralisée, si l’incision externe commence à 15 lignes au devant de l’anus; mais il prouve , en même temps, que cette lésion n’expose à aucun danger : pour s’y soustraire d’ailleurs, il institua un nouveau procédé; il avertit enfin qu’il faut se mettre en garde contre les suppurations profondes, lorsque la taille n’a donné issue qu’à une petite quantité de sang après l’extraction d’un calcul volumineux.
A cette époque, comme dans la suite, Marjoîin ne séparait point la médecine de la chirurgie. Il avait déjà touché à une question qui est en ce moment à l’ordre du jour; il soutenait, contre l’opinion commune , que le gonflement de la rate ne résulte nullement de l’emploi du quinquina dans le traitement des fièvres intermittentes, qu’il y a plutôt , et en même temps , réaction de la fièvre sur la rate , et réaction de l’engorgement de la rate sur la fièvre. Il savait que des ulcères se forment dans l’intestin des sujets atteints de fièvre putride, et que ces ulcères sont plus nombreux vers la fin de l’iléon qu’ailleurs. C’est en 1808, cinq ans avant le Traité de la fièvre entéro-mésentérique , huit ans avant le plaidoyer foudroyant de Broussais, qu’il énonçait de pareils faits. Bien plus, il ne craint pas d’avancer que les saignées soit locales, soit générales, sont souvent utiles dans le traitement des fièvres moqueuses, adynamiques et ataxiques.
D’autres points de doctrine ou de pratique ont encore été abordés
par Marjoîin.
Au lit du malade , rien ne lui échappait. Il avait remarqué que Fischurie est quelquefois simulée par un défaut de sécrétion de Furine. Si Fon a recours au cathétérisme, en pareil cas, l instrument semble s’arrêter sous le pubis, et ne pas pouvoir pénétrer dans la vessie. Malheur au praticien qui tombe dans cette erreur ! malheur surtout au pauvre patient qui en est le sujet ! Il n’y a rien à changer, de nos jours, à ce que Marjolin a dit sur ce point intéressant de pratique.
En parlant des hernies, il n’hésite pas à soutenir que, malgré tous les caractères donnés pour distinguer, au moment de l’opération , l’intestin des tissus voisins, les plus habiles peuvent s’y tromper, et qu’on aurait tort d’accorder à chacun de ces caractères une valeur absolue.
En reprenant chacun de ces sujets, en les développant, il eût composé des mémoires de haute portée; mais à quoi bon? ses opinions étaient émises, la science allait en profiter et marcher ; d’autres allaient cultiver, faire fructifier ce qu’il avait semé, sans songer à lui peut-être; mais, en définitive, Fhumanité ne devait rien y perdre , et cela suffisait à Marjolin. L’étude favorite de ses débuts dans la carrière le conduisit à la composition d’une œuvre de plus longue haleine, de son Manuel (l’anatomie , qui parut, le 1er volume, en 1812, le 2e, en 1815. Ce traité, qu’il eût mieux valu appeler Manuel de l’ anatomiste , eut une grande vogue; la science n’en possédait point de semblable. Vésale, Àlbinus, Santorini , Sœmmering, Chaussier, auxquels il emprunte , n’avaient rien fait de pareil. Le livre de Marjolin, en effet, n’est pas un traité d’anatomie; c’est Fart, et non la science, qui s’y trouve représenté. On ne manquait point de bons ouvrages d’anatomie, ceux de Sabatier et de Boyer suffisaient aux besoins de l’époque ; mais les élèves étaient sans guide dans leurs dissections, et c’est cette lacune que l’auteur s’était proposé de combler. 11 atteignit si bien son but, que les nombreux manuels publiés depuis, et dont les progrès incessants de la science justifient assez l’apparition , sont loin d’avoir fait oublier le sien.
Avec une indication claire et concise des procédés de dissection , des préparations qui permettent le mieux d’étudier chaque organe, il donne en quelques mots la situation, ou la direction, ou le trajet, et les points d’attache de la partie disséquée ou à disséquer. L’ouvrage contient, en outre, des détails précieux sur les différentes manières de conserver les pièces anatomiques et de pratiquer les différentes sortes d’injections.
Marjolin avait eu le soin d’ajouter à ses descriptions une synonymie très-riche, qu’on ne trouvait nulle part avant lui, et qu’on regrette de ne pas retrouver au même degré dans des livres plus récents, fort estimables d’ailleurs.
Son Manuel aurait suffi, à la rigueur, pour donner une idée exacte des organes , en même temps qu’il apprenait à les préparer et à les conserver; aussi n’était-il guère moins utile à l’élève qui commence qu’au chef d’amphithéâtre , à l’aide et au préparateur d’anatomie; en 1820, en 1825, c’était encore 1 évadé meciim que nous préférions dans nos salles de dissection , malgré les acquisitions sans nombre que l’anatomie avait faites depuis sa publication.
C’est par inadvertance , sans doute , que quelques personnes semblent reprocher à Marjolin de n’avoir rien écrit. Pour parler de la sorte, il faut n’avoir point consulté les dictionnaires de médecine depuis quarante ans. Le 2e volume du Manuel d'anatomie était encore sous presse, que Marjolin prenait déjà rang parmi les auteurs du grand Dictionnaire, cette gigantesque et souvent trop indigeste entreprise , qui parut absorber l’élite de la médecine française pendant plus de dix ans. En 1821, quand le plan d’un nouveau dictionnaire fut établi , Marjolin en devint un des principaux rédacteurs.
Qui n’a pas médité les nombreux chapitres que sa plume féconde a consignés dans le Dictionnaire en 30 volumes? Si tous les articles donnés par Marjolin à divers dictionnaires étaient réunis en un corps d’ouvrage , il ne faudrait pas y ajouter beaucoup pour faire de cet ouvrage un traité complet de chirurgie.
Les écrits de Marjolin ne sont , au surplus , que le reflet de ses leçons ; ils le montrent au dehors ce qu’il était à l’amphithéâtre ou au lit de ses clients.
Dans ses relations sociales , Marjolin était d’une vie facile , sans être plus endurant qu’un autre. Malgré son uniforme de dragon, qu’il eut la fantaisie de mettre pour son entrée dans les pavillons de dissection, il n’eut de querelle inquiétante avec personne; il parvint même ainsi , dès le premier jour, à faire sensation dans
l’Ecole de Paris.
Sa loyauté faillit le brouiller cependant avec le maître dont il était devenu le prosecteur.
En 1805, le plan d’un cours ou d’un ouvrage d’anatomie pathologique parut presque en même temps, sous le nom de Laennec et sous le nom de Pupuytren, dans deux journaux de médecine différents. L’œuvre , étant identique des deux côtés , ne devait être sortie que d’une seule tête ; mais de laquelle? Dupuytren accusa M. Gilbert de Savigny de lui avoir soustrait ce plan, au profit de Laennec. Marjolin, sûr de son ami, le défendit chaleureusement, à l’insu même de celui-ci , qui ne l’apprit que longtemps après. Calmé en apparence, Dupuytren n’en garda pas moins une certaine rancune à M. Gilbert , et montra dès lors aussi quelque froideur à Marjolin , qui se mit à enseigner pour son propre compte, à partir de ce moment.
Après l’avoir suivi comme savant , comme professeur, comme chirurgien, jetons maintenant un regard discret sur la vie intime de Marjolin. Comme le philosophe cité par Plutarque, il répondait à ceux qui voulaient le marier avant sa trentième année : «Il est trop tôt»; et, quand il entra dans la trente et unième : «Il est trop tard. » Mais Royer-Collard et Geoffroy, qui lui portaient un vif intérêt, en avaient décidé autrement. Amateur de tableaux , on le conduisit chez un confrère dont les salons étaient riches en ce genre. 11 rencontre là une jeune fille qui ne songeait pas plus à lui qu’il n’avait pensé à
elle , mais qui fit une vive impression sur son cœur, et dont les rares qualités l’eurent bientôt séduit tout à fait.
Devenue la compagne de son existence, mademoiselle Duval a joué un beau rôle dans la carrière de Marjolin, en donnant à son intérieur la physionomie le mieux en rapport avec ses goûts naturels, en gouvernant sa maison avec une intelligence supérieure, en lui vouant un attachement qui ne s’est jamais démenti , en montrant partout cette haute raison que nous sommes heureux de retrouver encore dans son digne père, qui, malgré ses quatre-vingt-quatorze ans , suit nos solennités, comme nos travaux académiques, avec toute l’assiduité du jeune âge.
Marjolin ne s’occupa jamais que de sciences : en dehors de ses devoirs professionnels , deux passions , celle de la pêche et celle des (leurs, se partagèrent un instant ses loisirs. Pour se délasser, il courait à sa ligne et à ses hameçons, comme, plus tard, nous le vîmes le plus rêver que fleurs, que dahlias, dont il avait établi une déicieuse collection dans sa villa de Clichy.
En 1814, nos désastres lui causèrent tant d’amertume, qu’il évita jusqu’aux rapports de simple politesse ou de confraternité avec les officiers de santé des armées étrangères. Le gouvernement nouveau , répudiant avec maladresse , et sans distinction , les gloires sorties du régime impérial , offrit à Marjolin le titre de chirurgien en chef des gardes royales. On voulait ainsi punir un des plus beaux caractères de notre temps de son inviolable attachement au grand capitaine qui, pendant quinze ans, avait si glorieusement présidé aux destinées de la France. Marjolin refusa avec dédain, et la place fut conservée à l’illustre Larrey. Cet acte de haute convenance est un trait d’autant plus digne dans sa vie, qu’il fut sans éclat, qu’il est resté généralement ignoré. Calme et bon par instinct , il eût rougi de servir d’instrument à des ressentiments politiques, quelle qu’en fût la couleur.
Heureux dans son intérieur, heureux par sa famille toute entière, heureux par deux fils qu’il a vus grandir à ses côtés, et dont l’un
semme destiné à perpétuer parmi nous le nom du père, heureux par l’estime de tout le monde , comme il l’était avant tout par nature , Marjolin aurait voulu que tout le monde fût heureux comme lui : aussi avec quelle complaisance il aidait , soutenait ses élèves intimes ; avec quel dévouement il servait, même dans les concours, ceux dont il avait reconnu la capacité ; à combien d’infortunes, de jeunes gens ou de confrères nécessiteux, n’a-t-il pas ouvert sa bourse? Pour ses amis, pour ses anciens disciples, rien ne lui coûtait. Il apprend un jour que l’un d’eux n’ose, par discrétion, réclamer les soins du maître pour sa femme mourante ; souffrant lui-même du mal affreux qui nous l’a ravi, Marjolin se rend spontanément près de la pauvre malade, et se constitue, pour ainsi dire, l’adjoint du vénérable Guersant, qui la soignait, et l’assiste matin et soir, pendant quarante jours, de sa coopération; de façon que la dernière main amie qui pressa la main de la pauvre agonisante fut celle de Marjolin. Admettant avec Pascal qu’il est haïssable de parler de soi , que le moi est haïssable partout , l’élève auquel j’emprunte ce fait, et qui le raconte les larmes aux yeux (1), n’a point voulu se nommer; mais moi, qui ne suis pas tenu aux mêmes scrupules, je dirai que c’est le docteur J. -J. Rousseau, un des hommes les meilleurs, l’un des praticiens les plus probes que je connaisse.
Sa constitution et la sérénité de son âme annonçaient, pour Marjolin, une longévité qui ne s’est pas réalisée. Des douleurs, d’abord vagues ou erratiques, portèrent un premier coup à sa robuste santé, en 1848. Longtemps il s’en plaignit comme d’un lumbago fatigant, qui ne l’empêchait point de remplir ses devoirs de professeur et de praticien.
Une canne lui devint nécessaire , et nous le vîmes avec affliction, penché sur cet appui, se traîner à la Faculté pour les actes pendant plusieurs mois. Mais les racines du mal étaient profondes; il fallut
(1) Rapport à la Société philanthropique, 1850, p. 16.
céder, ne plus sortir : les douleurs devinrent atroces , et le mirent à une véritable torture , comme pour lui faire expier la longue et douce quiétude dont il avait joui jusque là. A la différence de tant d’autres, il ne se berça d’aucune illusion ; son coup d’œil , si juste et si sûr, lui divulgua tout d’abord la gravité de son état. Cette découverte ne l’abattit point, n’altéra ni sa bonhomie, ni sa gaieté naturelle. Sachant que le mal était au-dessus de toutes ressources, il en parlait peu ; il ne s’en entretenait que pour en masquer la nature et les dangers aux yeux de tout le monde , aux yeux de sa famille surtout.
Un jour que je me trouvais près de son lit , il me dit , à l’occasion d’un concours qui allait s’ouvrir : «Il y a, parmi les compétiteurs, un homme que je voudrais bien voir arriver; mais cela ne se terminera probablement pas avant quatre ou cinq mois, et il est douteux, ajouta-t-il, que j’aille jusque là! Après tout, j’en ai pris mon parti; j’ai assez vécu pour assurer le sort des miens, et je crois avoir honorablement employé ma vie ! »
Dès qu’on essayait de lui donner le change, il secoua itdoucement la tête , et répondait en souriant : «Parlons d’autre chose. » Bravant la douleur qui le privait de sommeil , de tout mouvement , il s’est constamment tenu à la hauteur des philosophes dont l’histoire nous vante le courage et la résignation. Sa belle intelligence, restée intacte jusqu’au dernier moment, lui permit de suivre les progrès de sa propre destruction avec un calme stoïque. Prévoyant sa fin prochaine, il demande qu’on hâte l’union, d’ailleurs convenue, de son second fils avec la petite-fille d’un de nos collègues; union qu’il a pu bénir, en effet, quelques jours avant de mourir, mais qui s’est douloureusement brisée presqu’aussitôt après , en abreuvant deux familles de larmes aussi amères qu’imprévues. Touchant à sa dernière heure, il fit appeler son fils : « C’est la seule nuit qui te reste à passer près de moi, lui dit-il, je sens ma vie s’éteindre; vers minuit je ne serai plus; ia nature peut-être tentera un dernier effort , et il se pourrait que j’allasse jusqu’au jour. » Cette scène déchirante
avait lieu le 3 mars au soir, et le 4 , avant le jour, Marjolin avait cessé d’exister.
Bien que prévue , que reconnue inévitable , que désirable même jusqu’à un certain point , à cause des horribles souffrances qui ne lui laissaient ni paix ni trêve, la mort de Marjolin eut un grand retentissement parmi les gens du monde, aussi bien que parmi ses collègues, ses confrères et ses élèves. Cette foule immense, accourue de tous les points de la capitale pour joindre ses sanglots et ses prières aux prières et aux sanglots de sa famille éplorée , avait un aspect aussi imposant que solennel, et ce que je pourrais ajouter ne ferait qu’amoindrir l’éloge ainsi donné par toutes les classes à la mémoire vénérée de notre regrettable collègue.
Si le tableau de cette belle existence, si les lauriers, les honneurs, la gloire et la félicité, qui l’ont couronnée, vous tentent, Messieurs, cherchez-en en vous-mêmes, non dans le secours des autres, les éléments. Avec de rintelligence , un jugement droit, du travail et de la persévérance, avec du travail surtout, plusieurs d’entre vous pourront devenir ce que fut Majolin. Mais interrogez d’abord vos forces et votre courage, vos penchants et vos aptitudes. Tous les hommes ne sont pas propres aux mêmes études , aux mêmes labeurs ; n’oubliez pas le versate dm , le quid ferre récusent , quid vcdeant humeri , du grand poète.
Avec moins de grandeurs, après tout, le bonheur est également possible , car on le trouve dans le travail encore plus que dans la fortune; le travail, oui, le travail de tous les jours, le travail obligé : telle est la vraie source du bonheur. Malheur à l’homme qui ne s’impose pas l’obligation de travailler, qui ne prend pas, étant jeune, l’habitude du travail , à quelque poste qu’il arrive , quels que soient Sa fortune et les honneurs que le ciel lui réserve.
Si, d’un autre côté, Marjolin a vécu si longtemps heureux , c’est moins encore à cause des succès qu’il a obtenus, que par suite de sa manière d’envisager toutes choses. Que manquait-il à Dupuy-
tren? n’était-il pas entouré des mêmes avantages , d’un prestige encore plus radieux? Et cependant Dupuytren n’était pas ou ne fut que rarement heureux. La raison du bonheur, on ne peut trop le redire, est en nous, et non dans les circonstances extérieures où les hommes s’obstinent toujours à la chercher,
Marjolin était heureux, alors qu’il s’imposait tant de privations , aussi bien que quand il est devenu millionnaire; pendant qu’il était élève dans les hôpitaux , autant qu’il l’a été plus tard au milieu de ses triomphes et de sa grande clientèle. Pensez-vous que l’homme condamné aux plus durs travaux, qui vit le plus péniblement de ses sueurs, n’ait pas aussi ses moments de jouissance ou de bonheur; et comprenez-vous un âge, une position, une carrière, qui mette à l’abri des soucis ou de toute tristesse ? Sous ce rapport , on peut dire du bonheur qu’il est partout et qu'il n'est nulle part. La somme en a été de tout temps la même; Dieu l’a inégalement distribué entre les hommes , mais la part de chacun lui reste inhérente ; il la porte et peut la retrouver, comme une réserve, dans quelque lieu qu’il existe, à toutes les phases de la vie, dans quelque condition qu’on le suppose.
A l’abri de la faim et du froid, le reste augmentera peu la somme de votre bonheur réel. Avec le travail et sans fortune, vous pourrez être heureux, dans quelque sphère que vous agissiez ; rien n’égale la satisfaction intérieure de celui qui vit de son propre travail, dont la vie est toujours occupée; avec de la fortune et sans travail, le bonheur vous échappe sans cesse, et la conscience reste mal à l’aise : l’important est de bien choisir. Mais, à tout prendre, un travail qui excède vaut encore mieux que le repos. Le repos , en effet , auquel ant de gens aspirent, n’est pas moins contraire au jeu régulier de la vie matérielle qu’au bien-être moral , à la santé parfaite , qu’au véritable bonheur des individus, aussi bien que des nations.