‹ Discours prononcé (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · PP PERRET · texte numérisé non relu

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en dehors du monde réel, et des sentiers sûrs de la nature. Elle est assez belle la nature, pour qui se donne la peine de la connaître et de l’étudier, etelle ne trompe jamais. N’allez pas tomber dans la fatale et trop commune erreur que le progrès gît dans le nouveau. Bien souvent, il consiste à rectifier d’anciennes idées, faussées par l’action du temps, ou demandant seulement une application modifiée d’après un changement de circonstances. Trop souvent en pareil cas, on coupe le fil de la tradition ; au lieu de rectifier ou de réformer, on proscrit, on détruit l’idée même, et un demi-siècle après sinon plus tôt, on s’aperçoit qu’on a commis une énorme bévue.

Luther veut réformer, et l’imprudent s’arme de l’idée du ‘ jugement privé,” qui est la négation de l'autorité spirituelle, et une partie du monde chrétien se trouve aujourd’hui sans autorité, sans guide en fait de religion, et les âmes faibles et impressionnables y sont livrées aux inspirations les plus extravagantes, et qui font la honte du christianisme. Ajoutez à cela qu’un bon nombre de ceux àquiona persuadé qu’il leur appartenait de se faire une croyance religieuse, ont trouvé que le plus court était de n’en chercher aucune.

Voltaire veut la tolérance religieuse, et l’audacieux s’attaque au christianisme même, et brise le frein religieux parmi le peuple, qui est devenu ingouvernable, au point que les disciples les plus éminents de l’Erostrate moderne en sont réduits à supplier l’Eglise de sauver la société qui se dissout.

Rousseau entreprend de démontrer l’abus qu’on avait fait du droit divin, et il pouvait accomplir son œuvre avec utilité, en ramenant ce principe vrai à une application rationnelle. Au lieu de cela, le téméraire répudie la maxime omnis potestas à Deo, et il enseigne que toute puissance vient du peuple. Il en est résulté que, de conséquence en conséquence, le citoyen Proudhon, avec sa sauvage logique, en est venu à pouvoir nier toute puissance, toute autorité quelconque, à repousser mème l’Etat serviteur de Louis Blanc, et à crier “ Vive l’anarchie !”?

Terminons par un exemple qui, des hauteurs intellectuelles, nous ramènera dans la vallée des intérêts matériels. Lors de la grandg révolution française, emporté par les haines séculaires qu'avait soulevées l’ancienne féodalité, on se mit à crier haro contre la grande propriété, et à diviser le sol par petits lots pour avoir, disait-on, un peuple de propriétaires. C’était une belle idéo en théorie ; mais il en est résulté en pratique que la France, plus peuplée d’un tiers que l'Angleterre, avec un meilleur sol et un meilleur climat, produit par son agriculture infiniment moins que sa rivale, ce que lon attribug

principalement au morcellement du sol qui, en France, ne peus D

admettre la grande culture. Tout n’étant donc pas mauvais dans la grande propriété, il fallait rectifier, réformer, mais on a trouvé mieux de détruire.

La question à l’ordre du jour à l’heure qu’il est, c’est le paupérisme ; on veut qu’il n’y ait plus de pauvres ; mais avec les moyens que l’on propose pour parvenir à ce but, on ne parviendra qu’à faire disparaître les riches. Que l’on avise à une meilleure distribution des richesses, à la bonne heure; mais que l’on ne tarisse pas la source même de la richesse, en étouffant l’émulation, mobile des grands efforts.

Au reste, il faut commencer par le commencement ; si l’on veut que la lumière se fasse au milieu de notre chaos social, il faut avant tout trouver un ouvrier à ce grand œuvre, et il n’y en a pas d’autre que l'intelligence. Organisons l’intelligence, ouvrons-lui la voie, épargnons-lui des luttes ingrates, laissons-la employer toutes ses énergies à l’avancement de l’espèce humaine ; c’est le seul moyen d’arriver paisiblement au plus haut haut degré de bien-être auquel il nous est permis d’atteindre.

H y a une histoire intéressante à faire, c’est celle des efforts et des transformations de l’intelligence, pour conquérir ou conserver sou héritage naturel, le gouvernement du monde. Il serait beau voir une plume érudite et habile prendre les sociétés à leur origine, nous y montrer l’intelligence se débattant au milieu des éléments grossiers et discordants qu’elle avait alors sous la main, et s’efforçant d’établir Pautorité et l’ordre au sein de la barbarie primitive. Dans l’Inde, sous l’inspiration d’une sombre théogonie, vous verriez le corps social se fondre en castes infranchissables, à la tête desquelles se trouvait le prêtre ou le Brame, forme sociale impitoyable, mais si forte et si solide dans sa désolante immuabilité, qu’elle a résisté à toutes les attaques, même à celles du temps, et qu’elle s’est réfléchi plus ou moins chez presque toutes les nations connues, sans en excepter les modernes.

Vous la voyez passer, en s’adoucissant, chez l’ancienne Egypte, où chacun était obligé de suivre le métier de son père, où le prêtre fut d’abord au sommet de l’échelle sociale, composée de trois castes, les Prêtres, les Militaires et le Peuple, jusqu’à Sésostris, alors que l'intelligence élargit sa base en substituant la forme monarchique à la forme théocratique.

Vers le même temps, Cécrops, ‘ayant peut-être les troubles politicoreligieux qui agitaient alors son pays, part à la tête d’une colonie égyptienne pour aller fonder Athènes, en Grèce, où l’avaient précédé un siècle auparavant les Hellènes, venus en toute apparence de l’Inde,

fuyant probablement le joug de la théocratie indienne. 11 serait curieux, quoique fort naturel, que la civilisation de la Grèce, ainsi qüe celle de l'Amérique, fût due à la même cause, au besoin que ressentaient des intelligences fortement trempées d’un état social plus libre et plus libéral. Toujours est-il que les civilisateurs de la Grèce, issus de deux nations à castes, ne laissent à leur nouvelle patrie que l’esclavage, qui était le lot des peuples vaincus. C’était encore beaucoup, mais l’humanité ne procède que pas à pas: tout ce qu’elle a voulu faire à la course n?a jamais réussi qu’à ajouter de nouvelles ruines aux anciennes. Mais quelle différence entre cette multitude d’hommes libres s’assemblant sur la place publique pour y écouter et juger les harangues de ses hommes d’Etat, et le timide Indou recevant en tremblant les décrets infaillibles des prêtres de Brahma ! Pas de doute, pas de résistance, pas de remontrances même à qui parle au nom d’un Dieu, s’il a le pouvoir en main ou à ses ordres. C’est, au reste, la nécessité, la logique du régime théocratique, qui ne peut exister qu’à cette condition. Les nJuifs, peuple remuant et incostant, ne purent vivre longtemps sous ce régime, malgré les prodiges dont il fut accompagné chez eux.

Les progrès que fit la Grèce dans la voie de l’émancipation humaine peuvent s’apprécier par le fait que Rome, dans tout le cours de sa brillante carrière, ne fit guère que disséminer par le monde les idées de la Grèce, son institutrice autant que sa conquête. Le Romain, visant à l'empire universel, ne pouvait guère s’occuper de reculer les bornes du monde moral. Cependant, plusieurs guerres que Rome eut à soutenir contre ses esclaves révoltés, celle surtout que dirigea Spartacus, qui s’avança jusqu’aux portes de Rome, font voir que l’intelligence ne se trouvait pas à l’aise sous la forme des anciennes républiques. Ainsi se préparaient les voies à l’affranchissement universel, qui devait découler des doctrines du christianisme,

Ceux qui connaissent l’histoire ne seront pas surpris, je pense, de m’entendre parler d’intelligence à propos des guerres d’esclaves chez les Romains. L’esclave ancien était loin d’être toujours un être dégradé ; dans la société antique, il répondait aux classes ouvrières des sociétés modernes. Il y avait des esclaves dans les arts, dans la haute industrie, dans les lettres mêmes. ‘l'érence uvait été escluve avant de devenir l’ami de Scipion Emilien et de Lelius, qui ne dédaignerent pas, dit-on, d’être ses collaborateurs dans plusieurs de ses ouvrages, Plus l’'esclave avait de talents et d’aptitude, plus il rapporiait à son maître, qui était par là intéressé à favoriser son avancement intellectuel. La providence, qui se joue des projets méchants des hommes, jetait ainsi dans l’intérêt même des maîtres le germe de l’émancipa- .

tion des esclaves. Nos voisins du Sud croient pouvoir conserver l’esclavage chez eux, en maintenant leurs esclaves dans le dernier degré d’ignorance et d’abrutissement. Qu’ils se détrompent ; la providence n’a pas abdiqué le gouvernement du monde, et l’esclavage est une abomination aux yeux de Dieu et des hommes. Le jour de la rétribution arrivera pour eux, si celui du repentir n’arrive bientôt, aussi sûrement qu’il y a des lois divines et humaines vivlées. Cette ignorance, cet abrutissement, fort difficiles à maintenir, cependant, dans un pays inondé des productions de la presse, ne serviront, au jour inévitable de la vengeance, qu’à rendre l’expiation plus terrible.

D’après l’esquisse rapide que nous venons de faire du progrès des idées ou de l’intelligence chez les anciens, sous le rapport politique, on voit que l’humanité, dans le cours de quatre mille ans, n’avait guère fait que s’émanciper, sauf encore l'esclavage, du joug de l’immuabilité, décrétée par l’intelligence égoïste qui avait présidé à la fondation des premiers empires. Ici, au moyen des castes ; là, au moyen des priviléges héréditaires, on voulut immobiliser le pouvoir et tous les autres avantages de la société, dans certaines races, classes ou familles. Malheureusement on oublia partout de prendre l’avis de la nature, et d’obtenir d’elle l’engagement qu’elle continuerait, dans toutes les générations à venir, à déverser exclusivement le don de l’intelligence dans les races, classes ou familles ainsi déclarées privilégiées et dominatrices. La nature donc a continué à répartir l'intelligence selon ses lois à elle, sans acception des personnes ni des demeures : temples, palais, échoppes, chaiunières, tout lui était égal. Cependant grâce aux idées primitives, à l’organisation première de la société, aux avantages assurés dès l’origine aux classes privilégiées, grâce surtout à l’impossibilité où étaient les classes inférieures de s’éclairer, le régime du privilége légal a pu se maintenir jusqu’à nos jours, avec des traits plus ou moins marquées, même dans les pays les plus avancés dans la voie du progrès.

Le monde ancien donc réussit à se délivrer des langes de la théocratie, et de l’immuabilité, et je suis porté à croire que c’est ce grand combat qu’il a voulu signifier et transmettre aux âges futurs par le mythe de Thésée et Procuste ; peut-être aussi par celui d’Hercule et d’Antée, et encore, sous un aspect moins favorable, par celui des géants et des Dieux de Olympe. Car il ne faut pas croire que tout est fable dans les mythologies : “la mythologie, dit Ballanche, est une histoire condensée et pour ainsi dire algébrique.” La confusion et l'erreur sont entrés dans l'esprit des peuples parce qu’on a pris au propre ce qui ne devait se prendre qu’au figuré : l‘erreur est souvent uné vérité mal comprise.

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Mais ce n’était pas assez pour établir l’intelligence dans tous ses droits; il fallait proclamer l’égalité et la fraternité entre les hommes, et c’est ce que fit le christianisme, avec lequel s’inaugure je monde nouveau. Pour le Dieu des chrétiens d’abord, 11 n’y « plus de gentils, toutes les nations sont appelées ; en outre il n’y a plus de castes, de maitres, ni d’esclaves ; il n?y a plus que des enfants di même père, et ce père c’est Dieu lui-même. Les lois de la nature ne sont pas changées, les dons de l’esprit seront répartis comme auparavant ; mais ceux qui en seront doués n’en seront que p'us obligés envers leurs frêres : c?est un dépoi dont ils auront un compte rigoureux à rendre ; plus ils auront reçu de talents, plus il leur faudra présenter d’œuvres méritoires au père de famille. Ii n’y a pas même jusqu’à la vanité qui ne soit conlamnée chez les grands ;car celui qui voudra être le premier dans le royaume de Dieu, devra commencer par se faire le serviteur de ses frères. Avec une pareille doctrine, l’émancipation humaine aurait dû marcher à grands pas, mais le fait de l’antique esclavage, avant de disparaître des lois, dut d’2Lord aisparuiure des idées et des mœurs, et ce travail de régénération prit plusieurs siècles : il fallut que l’intelligence, comme à l’origine des sociétés, se fit prétre pour fonder la nouvelle société.

Voilà donc le monde civilisé délivré de l’esclavage légal ; tous les hommes sont libres, aucun n’est iégalement la chose d’un autre ; estce tout ? l’humanité va-t-elle enfin pouvoir se reposer sur ses lauriers ?—Non, certes ; les droits de l’intelligence sont reconnus, mais elle n’en a pas encore l: pleine jouissance, et avant d’en être là combien de combats n’a-t-elle pas encore à livrer et à soutenir ? L’égalité est bien dans le droit, ma': elle est encore loin d’être dans les faits ; le mot est avage est rayé du vocabuliire, mais la chose reste dans les institutions sociales. Que sont en etlet ces cerfs, ces vilains, ces hommes de la glèbe, taillables et corvéables à merci par leurs fiers et puissants seigneurs ? Ce sont bien là encore, ou guère ne s’en manque, des esclaves et des maîtres. Le christianisme sûrement peut faire davantage. Mais quelle puissance pourra arracher le peuple à cette ignoble exploitation ? les campagnes sont hérissées de châteaux-forts et de donjons, pour contenir et châtier au besoin les populations récalcitrantes. Joignez à cela les riches abbayes et les palais épiscupaux d’où l’on adressait aux peuples des paroles d’abnégation, et de soumission absolue à un ordre de choses déclaré de droit divin, et vous cunviendrez avec moi que le servage moderne était plus menaçant pour le progrès humanitaire, que ne le fut jamais l’esclavage ancien, avec sa cinique franchise, montrant à nu toutes ses

difformités. 4“ Malheur aux vaincus ! ? avait-il hautement écrit sur sés bannières. L’esclave était averti qu’il était tel en vertu du droit du plus fort, et de ce droit il pouvait user aussi lui. Le cerf mo- .derne était aussi physiquement contenu par la force ; il l’était de plus moralement par la doctrine de l’obéissance passive, qui lui faisait un crime de la pensée même de la résistance ; chez l’esclave ancien l’âme était libre au moins, chez le cerf moderne tout était asservi, comprimé, enchaîné.

Cependant la providence se riant des rêves de la féodalité sur la stabilité de sa puissance, préparait tout doucement et en silence, et par plusieurs voies à la fois, l’avènement de l’émancipation complète des peuples. Chose étrange ! l’émancipation, la liberté s’introduisent en Europe, et chez les deux nations qui ont le plus contribué à la civilisation moderne, par deux voies tout opposées. En France, ce sont les rois qui, pour affaiblir leur noblesse, favorisent laffranchissement des communes. En Angleterre, ce sont les barons qui appellent à eux le peuple, pour résister à l’absolutisme des rois. L'histoire offre plus d’un exemple de ces jeux dela providence, où celle-ci se sert, pour parvenir à ses fins, de ceux mêmes qui doivent y perdre le plus. Louis-le-Grand, après avoir complèté la ruine de la noblesse, commencée sous Louis-le-Gros, croit avoir assuré le pouvoir absolu à sa postérité, et dans l’orgueil de sa victoire, il dit : V’Etat c’est moi.” Il était loin de s’imaginer, alors, que l’œuvre qu’il venait d’achever, était justement ce qui ferait dire, sous son deuxième successeur : le Tiers-Etat c’est tout.” Bien plus, l’auteur de ce mot mémorable put voter la mort de ce roi infortuné. Et ces hommes du tiers-état, si enflés de leur importance, n’ont-ils pas cru qu’en votant une mort de roi, ils assuraient l’empire à leur ordre ? Fatale erreur ; car, en dépouillant le pouvoir ancien de son dernier prestige, ils ouvrirent la porte à toutes les passions aigries et comprimées, qui fermentaient depuis longtemps au sein des +lasses laborieuses, successeurs des serfs de naguère, et devenues, depuis que l'intelligence y a pénétré, une puissance avec laquelle il faut compter. Et Louis Blanc, parodiant le mot du grand roi, crie aujourd’hui ‘ Hommes du Peuple, PEtat c’est vous.” Et moi, j’espère que quelque grande voix pourra dire un jour: Hommes d’Intelligence, l’Etat c’est vous.??

En parlant de l’intelligence répandue parmi les masses populaires, il me vient à l’esprit que j’ai oubhé de vous signaler une chose qui a contribué, plus que tout le reste peut-être, à l’émancipation des peuples ; sans laquelle les rivalités des Rois et des Nobles entre eux, et la vanité de la Bourgeoisie, n’auraient guère fait avancer

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Phumanité, qui se serait trouvée réduite à tourner dans le cercle des anciens errements, succession de despotisme, de demi-liberté et d’anarchie, avec des masses de peuple irrémissiblement condamnées à l’abaissement politique et social, conséquence de l’aba issement intellectuel, causé lui par l’inaccessibilité des lumières aux classes infimes jusqu’à l’invention de l’imprimerie. L’invention de l’imprimerie, Messieurs,.... (vous avez compris déjà que c’est d’elle que je veux parler). . .. devrait former une ère nouvelle dans l’histoire du monde ; car dans la première matrice où s’est fondu le premier caractère d’imprimerie a été conçue en même temps une société politique nouvelle, qui n’a pas encore vu le jour, mais qui le verra en son temps ; une société fondée uniquement sur l’intelligence, non sur la force brute, le privilége et les écus, non plus que sur les caprices incontrôlés d’une masse irréfléchie. La presse, oui la presse sera le trône d:3 puissances de l’avenir, et sur ce trône il n°y a que l’intelligence qni puisse s’asseoir. Voilà ma démocratie à moi ; et c’est à elle q appartient l’avenir; car elle seule, en créant une autorité forte et incontestable, peut ou étouffer ou comprimer ‘infime démagogie, et donner le repos au monde. Comme les autres autorités, ses devancières, vous ne la verrez pas vieillir et s’affaiblir avec la dégénérescence des races dominantes, ou la corruption des institutions politiques ; car dans ses veines, à chaque génération, viendra se transfuser le sang le plus riche et le plus généreux du corps social entier.

On aura ainsi le gouvernement de l’élite du peuple par droit de nature, non plus celui des privilégiés du droit humain. L’intelligence aura sa charte à son tour, écrite, non plus comme celles £ses devanciers sur de vains parchemins, mais tracée par le doigt de Dieu même au grand livre de la nature.

Ce que je redoute le plus pour l’avènement de ce nouveau régime, ce n’est pas l’opposition des préjugés et des intérêts créés par l’ancien régime, et encore subsistants sous une forme ou sous une autre. Ces préjugés sont loin d’être aussi forts, et ces intérêts aussi puissants et aussi prestigieux, que ceux de la féodalité, et les moyens d’action contre eux sont plus grands que ceux que la cause du progrès avait ci-devant à sa disposition. Ce que je crains le plus, c’est l’impatience de quelques vrais amis du progrès ; ce sont les menées coupables d’une foule de faux amis, qui se présentent sous ses drapeaux avec des vues d’ambition et d’intérêt personnels, avec des haïines individuelles à assouvir, des torts particuliers à venger. Il y a aussi les utopistes, dupes ou fripons, qui vous remettent la société dans le ereuset, ni plus ni moins qu’un vase brisé ou bossué, et vous læ

refondent tout d’une pièce sur un modèle nouveau. Rien ne les arrête ; la nature humaine, les grands intérêts sociaux existants, les usages séculaires, les idées, les croyances reçues, on se rit de tout cela ; on fait main-basse sur tout, et d’un seul coup de baguette l’on vous crée une cité nouvelle. Ces rêveurs ne sont pas dangereux en eux-mêmes, mais ils le deviennent, en s’identifiant aux yeux des peuples avec les hommes du progrès rationnel, et en enveloppant dans le ridicule et l’improbation, dont leurs idées sont justement lobjet, tous les projets de réforme raisonnables et réalisables que présentent des esprits plus sensés,

Mais va-t-on me dire: vous qui faites si bon marché des utopies, qui vous dit que votre souveraineté de l'intelligence n’en soit pas une? Vous prétendez, n’est-ce pas que les systèmes politiques les plus avancés, sans en exempter le systèine actuel des Etats-Unis d’Amérique, restent en deçà des besoins et des droits de l’intelligence. Alors que voulez-vous donc ? Ce qne je voeux c’est une institution, qui empêéchera les Etats-Unis comme notre Canada, lorsqu’ils seront arrivés à la condition sociale où en est rendue la France, de subir Pexistence volcanique qui tourmente ce grand et beau pays, et par contre-coup l’Europe entière, depuis plus d’un demi-siècle ; une institution qui, en satisfaisant toutes les ambitions, toutes les aspirations légitimes, autant que la chose peut se jaire, ôtera, aux esprits hardis et entreprenants, tout motif, toute pensée de s’attaquer à l’ordre établi. Lorsque les discussions politiques ne roulent que sur les hommes, sur la manière dont les institutions fonctionnent, en un mot lorsqu’on ne fait que s’attaquer aux personnes, ce n’est pas un mal, c’est souvent même un bien ; cela tient les gouvernements en éveil, et si ces derniers ne peuvent repousser des accusations ou reproches injustes, c’est bien leur faute, avec les moyens de défense à leur disposition. L’opposition est nécessaire dans un pays libre ; et lorsqu’elle est conduite d’une manière franche, honorable et conscientieuse,elle mérite d’être écoutée, comme elle doit être réprouvée,lorsqu’elle s’ingénie à exciter les passions, à jeter le discrédit sur deg institutions respectables,à pousser l’opinion dans des voies périlleuses : dans ce cas elle doit être jugée comme l’équipage mutin qui, dans sa rage de ne pouvoir s’emparer du commandement,tenterait de mettre le feu au vaisseau.

Je pense qu’il est possible d’établir, non pas un ordre social parfait, comme l’ont rêvé Thomas Morus et toute la famille des utopistes anciens et modernes, mais un ordre social tel que les éléments actifs de la société, les mécontents dangereux, seraient forcés de se dire : Quand nous renverserions cet ordre social, nous n’en serions pas mieux, nous ni les nôtres.

Pour atteindre ce but, je ne propose pas le renversement des arrangements sociaux et politiques qui existent ; mon plan peut s’accommoder de tous les régimes. Etes-vous pour la monarchie ?—il n’y répugne pas ; c’est dans une monarchie que j’en ai trouvé le germe, l’idée. Etes-vous pour la démocratie ?—ça lui va à merveille ; l’élection populaire lui estplus sympathique encore que le patronage d’une cour. Voulez-vous le principe aristocratique ?— Eh! c’est une vraie aristocratie que je vous offre, l’aristocratie de l'intelligence, qui vaut bien, n’est-ce pas, celle de l’épée, des parchemins, ou de la bourse? Mais précisons. .

Si j’avais à réduire mon plan en projet de loi, voici quels en seraient le titre et les principales dis positions :

AcoTE pour assurer le développement et l’avancement de l’intelligence.

19 Instruction primaire gratuite pour tous les enfants.

29 Instruction, gratuite aussi dans les degrés supérieurs, pour tous ceux qui en seront jugés dignes par leurs talents et leur bonne conduite.

8° Des bourses seront faites aux enfants pauvres qui, pour suivre des degrés supérieurs, seront obligés à déplacement.

49 Pour être habile à remplir aucune charge publique quelconque, exécutive, législative, judiciaire, municipale etc, il faudra avoir passé avec succès par un ou plusieurs degrés d’instruction, selon l'importance ou la nature des fonctions à remplir,

59 Avances remboursables, avec ou sans intérêts, aux élèves pauvres des degrés supérieurs, qui n’étant pas pauvres d’emplois publics rétribués, désirent s’engager dans quelque profession, art ou industrie.

60 Il sera après examen public et solennel, délivré aux élèves qui en seront jugés dignes, des diplômes constatant les degrés auxquels ils seront parvenus ; et ceux qui auront obtenu de tels diplômes, formeront dans la société une classe distincte sous le nom de Classe des Lettrés, ? qui jouira des droits et privilèges ci-haut énoncés, et autres qui pourront lui être accordés ci-après.

6° Un bureau central sera nommé, à certaines époques fixes, pour surveiller l’exécution de la présente loi, d’abord par le pouvoir exécutif, et au bout d’un certain temps par le corps ou la classe des lettrés, avec le droit de déléguer ses pouvoirs à des bureaux locaux, ou agents ambulants,dans les parties éloignées du pays. Des pouvoirs disciplinaires étendus seront accordées à ce bureau.

7° Un fonds spécial sera créé pour les fins de l’acte au moyen d’un impôt progressif sur les héritages, legs et dons ou

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donations entre vifs, qui, au cas de fraude, seront sujets à confiscation au projet du fonds ci-dessus.

Pour donner les explications que demande le projet de loi que je viens d’esquisser, il faudrait autant de temps, pour le moins, que vous en avez mis à m’écouter jusqu’à présent, et je n’oserais compter sur votre indulgence jusqu’à ce point. Je me bornerai donc, si vous l’agréez, à la réclamer pour une autre occasion, que je rendrai aussi prochaine que possible, et à vous remercier de l’attention dont vous avez bien voulu m’honorer pendant cette séance.

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