‹ Discours prononcé (volume 4)Chapitre 6 sur 9 · PRONONCÉ LE 17 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ LE 17 DÉCEMBRE

Messieurs, —Vous comprendrez facilement Punion des mots prêtre et spiritualisme que présente ce titre, quand je vous aurai dit qu’à mes yeux et dans le sujet dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir, les idées qu'ils expriment sont inséparables, ne font qu'une pour ainsi dire. Dans le cours de ma thèse le mot spiritualisme exprimera tout ce qui tient à l’Ââme humaine, à ses sentiments, à ses aspirations, à ses besoins, par opposition à ce qui, chez Phomme, tient aux sens, à leurs désirs, à leurs affections, comme aussi à leurs besoins, ce que j'appellerai matérialisme. Or, le prêtre, qu'est-ce autre chose que le spiritualisme personnifié, le spiritualisme en action au sein de lu société? Le prêtre, n’est-ce pas l'esprit, dégagé de la matière, parlant aux hommes des choses spirituelles ; révélant à leur intelligence, faisant fructifier dans leurs cœurs les éternelles vérités, dont la main du créateur a déposé les germes au fond de l'âme humaine ? Sous ce point de vue, l’on voit qu'en parlant du prêtre, je ne pouvais guère me dispenser de parler aussi un peu de spiritualisme dans ses rapports avec mon sujet ; car des idées qu’on se fera sur le spiritualisnie, devra dépendre l’espèce, comme le mode et la somme d'action, que l'on attribuera au prêtre dans la société politique. De même aussi de la justesse des idées que prêtres et laïques se formeront là-dessus dépendra le progrès continu de l'humanité ; comme aussi ses temps d’arrêt seront dus principalement, sinon uniquement, aux idées fausses ou incomplètes qui auront cours sur le même sujet. C’est la ferme conviction que j'ai de la vérité de cette double proposition, jointe à l'observation qu'on n’a pas eu toujours et partout des idées justes et saines à cet égard, qui m’a fait entreprendre le présent travail: ébauche impar-

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faite que je vou: livre, jeunesse studieuse, comme pouvant contenir quelques considérations dignes de vos méditations, quelques matériaux, au moins, dont vous pourrez tirer quelque parti dans le cours d’une carrière qui sera, je n’en doute pas, une des plus brillantes et des plus utiles, qu'aucune génération ait encore fournie dans notre pays.

On vous Pa dit souvent, et j’aime à vous le répéter ; la patrie a conçu de vous les plus grandes espérances en vous voyant vous associer pour mieux cultiver votre intelligence, au lieu de faire, comme beaucoup de vos devanciers, perdre les loisirs de vos plus belles années dans de vaines dissipations, et à la recherche de plaisirs énervants et abrutissants. Aussi nai-je qu’une crainte pour vous, c’est que voyant la supériorité que vous ne manquerez pas d'acquérir bientôt, sur vos aînés, sous le rapport de la culture intellectuelle, vous ne soyez tentés de vous croire aussi leurs supérieurs sous le rapport de l'expérience, qui ne s’acquiert que par un long commerce avec les hommes et les choses, Permettez-moi donc de vous mettre en garde contre ce danger, en vous rappelant que si la sensualité fit perdre le paradis terrestre à nos premiers parents, l’orgueil fit perdre le paradis céleste aux plus élevés d’entre les anges.

Je n'ai pas besoin de vous faire apercevoir combien est vaste le sujet dont je vais vous entretenir: il l’est à tel point que, pour le traiter convenablement, ce n’est pas une simple lecture, maïs bien un cours ou un livre qu'il m'aurait fallu composer, si j’en eusse eu le temps et la capacité. Vous ne serez donc pas surpris de voir certaines propositions manquer des développements qu’elles auraient demandés; d’autres présentées comme admises, qui auraient peut-être exigé quelque démonstration ; d’autres enfin qui se feroni remarquer par leur absence: je compte sur votre indulgence pour suppléer à toutes ces lacunes ; et j’entre en matière.

L'histoire nous apprend que, lors de lPavènement du christianisme, et longtemps déjà auparavant, une profonde

fnquiétade s'était emparée de tôus les esprits pensants. On avait devant les yeux cette immense fabrique de l’empire romain, et on ne lui voyait pas de fondement moral. L’amour de la patrie divinisé avait été jusque-là un principe de vie et de force morales pour les nations de l’antiquité; mais cet élément vital du monde payen venait d'être broyé sous les pas des légions romaines. Rome avait-elle au moins des dieux à donner à l’univers asservi ? Hélas! Cicéron avait dit déjà que deux augures ne pouvaient plus se regarder sans rire. Que restait-il donc au monde pour empêcher de retomber dans le chaos? La force physique, rien que la force physique. Or, on savait qu’on ne gouverne pas les hommes avec la force physique seule. Le eolosse romain était donc alors, comme l'épée de Damoclès, suspendu sur le monde qu’il menaçait d’écraser bientôt de sa chute. Le monde allait donc périr? Non: Phumanité avait foi dans son salut ; quelque chose lui disait qu'elle ne devait pas périr. Quel était précisément ce moyen de salut que la providence lui réservait ? elle l’ignorait, mais elle était dans l'attente. Elle savait seulement que le monde souffrait du manque d'idées morales et religieuses, et qu’il devait être sauvé par une nouvelle idée morale et religieuse. Et Dien, qui inspirait cette espérance à l’humanité, ne la trompait pas. Cette idée régénératrice elle était sous l’incubation divine dans un coin presque ignoré du monde alors, au moment même où la cité impé-

ratrice, parvenue au plus haut point de sa grandeur, allait

ñ commencer à décroître, mais après avoir providentielleinent, mine par sa décadence, préparé les voies à Pidée nouvelle, à la parole d'amour du Christ.

Dix-huit siècles et demi se sont écoulés depuis cette époque inémorable, dix-huit siècles pendant lesquels la loi de charité a été enseignée aux hommes, et à l'heure qu'il est on retrouve dans les esprits une inquiétude et une attente sembiables à celles qui marquèrent la fin de l’ère ancienne.

Le doute encore une fois enveloppe le monde de sa brume

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épaisse et lourde; les yeux sont obscurcis, les poitrines oppressées, les cœurs affadis. Au milieu de cette sombre atmosphère, pointe-il quelque lumière à l’horizon, on ne saurait dire si c’est la lueur d’une nouvelle aurore, ou le reflet d’une nouvelle conflagration ; si c’est l'erreur, ou la vérité, la folie avec sa torche incendiaire, ou la sagesse avec son flambeau bienfaisant. En arrière, crient les uns ; depuis un sciècle nous faisons fausse route ; nous errons dans des déserts arides, où nous ne trouverons que des tombeaux ; abandonnons des chefs perfides, et retournons aux oignons d'Egypte. En avant à pas précipités, vocifèrent les autres ; fermons l'oreille à de vains conseils de prudence ; brûlons nos tentes qui embarrasseraient notre marche ; ruons-nous tête baissée sur tout ce qui nous fera obstacle, et la terre promise est à nous. Puis il y a la gent montonnière, race paresseuse et craintive qui ne voudrait ni avancer, ni reculer. Pour elle tout est pour le mieux : tout est fait, tout est dit ; l'humanité est arrivée au port, et il ne lui reste plus qu’à jeter l’ancre dans les eaux dormantes du paisible statu quo. Et l'humanité indécise ne marche qu’à pas incertains et timides, n'ayant rien de victorieux à répondre aux partis extrêmes qui la tiraillent en sens opposés.

Est-ce donc que la loi de l’évangile ne suffirait plus aux besoins et aux aspirations de l’humanité? Ne suffit-il plus aux hommes d’être frères ? Veulent-ils, nouveaux titans, escalader l’Olympe, et devenir des dieux ? Non; l’homme est bien loin d’avoir usé ou dépassé l’évangile ; bien au contraire, c’est vers la réalisation sociale de l’évangile que l’on veut marcher ; et loin de vouloir s’asseoir au banquet des dieux, les peuples ne demandent que du pain et de la liberté. Mais les résistances obstinées que l’on oppose aux justes réclamations des peuples, les irritent ; des hommes ou ignorants, ou avides, ou ambitieux, souvent tout cela à la fois, profitent de leurs mécontentements pour s entraîner dans mille entreprises folles, téméraires, partant inutiles, toujours funestes, qui ne font souvent qu’empirer

leur sort. D’un autre côté, réussit-on à renverser des oppresseurs, on se trouve le lendemain de la victoire avec de nouveaux tyrans, ou des hommes incapables, qui n’ont su que détruire et ne peuvent rien réédifier. Il manque aux peuples, non d'hommes de vigueur et d’action, mais d’hommes de conseil éclairés, saints, dévoués, dont la parole aurait l'autorité des anciens oracles que l'on consultait dans toutes les grandes occasions. En d’autres mots, il manque aux peuples une grande puissance morale au-dessus eten dehors des intérêts et des passions individuels ct terrestres. Cette puissance, les peuples du moyen-âge Pavaient daus l’église ou le clergé ; et par des causes que je ne mentionnerai pas ici, cette puissance n’exerce plus dans nos sociétés actuelles qu’une influence politique bien médiocre, si non à peu près nulle. C'est ce qui fait que certains publicistes, convaincus que le spiritualisme ou la religion, qui en est l'expression sociale, est indispensable à la société ; et voyant l’antique foi s’affaiblir, et par suite le frein religieux se relâcher parmi les hommes ; ou bien encore voyant l’enseignement religieux en dehors ou au-dessous des besoins actuels de la société, se sont mis à attendre, à prédire un nouveau Messie, une nouvelle religion, en d’autres mots, une nouvelle idée sociale. Et l’on sait quelles extravagances sont déjà écloses de cerveaux exaltés, à crmmencer par certains disciples de St. Simon à venir jusqu’à M. Cabet.

Que ces moralistes se rassurent ; l’évangile suffit à lhumanité, et dans deux mots qu’il contient, il y a plus qu'on ne pourra jamais parfaitement réaliser en ce monde: ‘NuTRE PÈRE !” ainsi le Christ a enseigné aux hommes de s’adresser à Dieu... Dieu, le père commun de tous les hommes !.... tous les hommes, frères !....Oh ! qu’on se rassure, jamais on ne dépassera cela, toutes les chartes, toutes les consiitu tions, tous les systèmes socialistes sont là, plus l’esprit de Dieu. Puissent seulement les socialistes nous y faire arriver sans commotions, et on ne leur en demandera pas davantage, on se contentera de la vieille religion.

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Mais si le monde ne doit pas attendre une nouvelle religion, il a peut-être lieu d'attendre un sacerdoce rénové, un sacerdoce qui ait une pleine conception de la société nouvelle, et qui sache se placer à sa hauteur ou à son niveau. Et déjà même ne voit-on pas sur plusieurs points des symptômes non équivoques de rénovation dans le clergé? Ne le voyez-vous pas essayer ses forces dans l’atmosphère de la liberté, et du progrès social, qui avaient semblé lui inspirer jusqu'à naguère une si profonde horreur? C'est qu'il a senti, c’est qu’il a vu que la religion, fille du ciel, ne pouvait avoir de meilleure compagne dans son pélérinage terrestre, que la liberté, fille du ciel comme elle.

Seconder ce mouvement salutaire, tel est l’objet de la présente lecture. Ce but, je me propose de l'atteindre, autant que mes faibles moyens et le temps pourront me le permettre, en vous parlant de ce qu’est le prêtre, de ce qu'il a été, et de ce qu'il devrait être.

Mais pour bien faire comprendre ma pensée sur le prêtres il est nécessaire, l’ordre logique même demande que je vous expose mes idées sur le spiritualisme social: c’est done par là que je vais commencer.

La société humaïne étant une collection d’hommes qui y entrent sans changer leur nature, l’homme doit s’y retrouver tout entier. Or, chacun sent qu'il y a en lui deux forces, deux impulsions parfaitement distinctes: agissant, tantôt de concert, et produisant une action harmonique ; iantôt se neutralisant et produisant l’inaction ; souvent enfin l’une prenant l’ascendant sur l’autre, et produisant une action in.. .rmonique, c’est-à-dire, en désaccord avec les fins de l’homme, ou autrement une action mauvaise, contraire aux lois de la création, et partant désagréable au Créateur. Le siége de l’une de ces forces est l'âme, la raison ; l’autre rêgne par les sensations, les passions; l'une tend à nous élever vers l'infini, vers Dieu, vers les choses spirituelles, Pautre nous attire vers les choses terrestres ct matérielles.

Aussi les premiers philosophes, les premiers précepteurs

de l’humanité, frappés de cette double nature qu'ils découvraient dans l’homme, voyant ou croyant voir l’une se manifester plus particulièrement par de bonnes actions ; Pautre, au contraire, se traduire le plus souvent en actions mauvaises, ne crurent-ils mieux se tirer d’embarras, qu’en imaginant deux génies suprêmes, deux dieux, l’un bon, Pautre mauvais; l’un poussant l’homme au bien, l’autre l'entraînant au mal. C'est ainsi que les anciens Perses eurent leur Ormuzd et leur Ahriman, et après eux les Grecs et les Romains, leurs dieux bons et méchants, leur divinisation de toutes les vertus comme de tous les vices : c’est an trait plus ou moins marqué de la théogonie de presque tous les peuples primitifs.

Des études plus approfondies de la nature humaine, sidées des lumières de la révélation, ont depuis longtemps relégué ces absurdes notions au rang des mille et une fables dont s’amusa l’enfance des peuples. Mais tout en rejetant l'existence de deux grands principes opposés et ennemis, en dehors et au-dessus de nous, il en est encore beaucoup qui croient à l'existence chez l’homme même d’un principe essentiellement bon, et d’un principe essentiellement mauvais, que lon désigne ordinairement sous les . noms d'âme et de sens, de raison et de passions, ayant pour marifestation le bien ou le mal, la vertu ou le vice. La morstruosité, pour être transférée du créateur à la créature, ne m'en parai! pas moins une monstruosité: je ne veux pas plus, pour ma part, d'une humanité que d’une diviniié monstrueuse. Sans c2la, il y aura toujours non seulement dans l’homme, mais même dans le grain de sable, des mystères qu'on n’approfondira jamais, et plutôt que de chercher à les expliquer d’une manière injurieuse à Dieu, il vaut mieux se taire, s’humilier et adorer.

Non, messieurs, il ne peut point y avoir chez l’homme deux principes ennemis, toujours et nécessairement en antagonisme l’un avec autre ; l’un bon qu'il faut choyer, l’autre mauvais qu’il faut étouffer. Il y 2 ‘en chez l’homme

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bien et mal, vice et vertu, mais c’est la conséqnence naturelle de la liberté de l’homme, sans laquelle il n’y aurait pour lui ni mérite ni démérite : si l'homme ne pouvait faire mal, la vertu n’existerait pas pour lui, pas plus que pour la brute. Il n’y eut pas de mérite chez la louve qui allaita Romaulus et Remus, et qui eût aussi bien pu les dévorer si son instinct l'y eût poussé ; mais le berger Faustus qui les éleva, fit une action bonne et méritoire. Mais si je n’admets pas dans l'homme deux natures ennemies, nécessairement et constamment en état de guerre, je suis forcé d'y reconnaître deux mobiles d'action, différant dans leur origine et eur objet, mais ayant une seule et même fin: et par leur réunion constituant la nature humaine ; nature double, si vous voulez, dans ses éléments constitutifs, mais une dans son essence, par laquelle homme est ee qu'il est, sans laquelle il ne serait pas ce qu’il est.

L’homme donc est un être à double nature, nature spirituelle, nature matérielle ; créature mixte destinée en elle et par elle à mettre l'esprit et la matière en rapport l’une avec l'autre; clef de voute de la création, reliant entre eux tous les êtres créés pour les faire aider tous de concert à l’aceomplissement de la pensée divine ; l’homme est une âme et un corps en union intime et mystérieuse, et en cet état constituant un être particulier dans la création. Par notre âme nous sommes en rapport spirituel avee Dieu, par notre corps nous sommes en rapport matériel avee le monde matériel, et par les deux nous sommes en rapport spirituel et matériel avec nos semblables: vie spirituelle, vie matérielle— voilà l’homme, voilà ce qui le distingue de tous les êtres organisés.

Cette double vie produit chez Hai des tendances, des apprétences, des besoins différents: à l’une il faudra les jouissances intellectuelles, la comtemplation de Dieu et de ses œuvres, la recherehe de [a vérité, la poursuite du beau, la pratique du bien ; à l’antre, au contraire, il faudra les jouissances matérielles des sens, qui embrassent tous les

objets terrestres dont nous pouvons disposer. Dans le premier cas, l’homme s’absorbe, pouf ainsi dire, dans Dieu, renonçant à soi-même pour ne vivre qu’en Dieu, et dans Pesprit de Dieu. Or, comme Dieu se manifeste à nous dans l'expansion et l’amour, la vie selon l’esprit de Dieu, c'est la vie de la contemplation, du renoncement, du dévouement, du sacrifice, c'est le spiritualisme. Dans le second cas, l’homme, bien loin de se dévouer, de se sacrifier, cherche à tout ramener à lui, À faire servir la création entière à ses fins, à ses intérêts, À ses jouissances ; c’est la vie de la sensation, de l’individualisme, c’est en un mot le matérialisme. Et ces deux vies si opposées dans leurs objets, l’une si sublime, l’autre si infime en apparence, sont toutes deux d'ordre divin, destinées en s’harmonisant à remplir les fins de la création. L'une n’est pas plus nécessairement composée de bien, que l’autre de mal; toutes deux sont mal ou bien selon qu’elles outrepassent ou respectent les bornes de la nature.

L'individualisme, qu’il ne faut pas confondre avec l’'égoïsme, est l'instinct de la vie individuelle, tout comme le dévouement est l'instinct de la vie sociale. Or, comme ne saurait y avoir de sociétés sans individus, il s’ensuit que l’individualisme, comme je le considère, est un penchant nécessaire, légitime et bon. Ce sentiment, bien dirigé, portera l’homme à s’assurer le bien-être individuel, qui se compose de toutes les jouissances terrestres, que Dieu n’a pas créées sans doute pour que nous n’en usions pas: elles sont le prix de nos travaux, la compensation de nos douleurs, comme le bien-être qui les procure, est la condition du perfectionnement physique et moral de l'individu. Maïs pour ne pas cesser d’être légitime et bon, ce penchant ne doit pas se satisfaire aux dépens de nos semi ‘ables, de l'espèce ou de la société, non plus qu’aux dépens de l'individu luimême, qui a une mission divine à remplir, et qui, en s'énervant par le plaisir, s’en rendrait plus ou moins incapable ; Dieu veut des hommes forts de corps et d'esprit, meus sana

le pre- tn corpore sano, comme disaient les anciens; et quiconque Dieu, s’affaiblit, fût-ce même sous l'inspiration du spiritualisme, | dans commet, à mon sens, une action repréhensible, tout aussi | nous bien que celui qui parviendrait au même résultat par la Dieu, sensualité. Dieu qui est toute bonté, tout amour, toute évoue- expansion, toute sagesse, ne peut vouloir un sacrifice second inutile. Il nous appelle à lui par la voie du dévouement, crifier, du sacrifice, mais d’un dévouement, d’un sacrifice utile à éation nos semblables. Nous devons admirer ces hommes généest la reux, ces femmes héroïques qui renoncent à tous les biens not Île terrestres pour se dévouer au soulagement, ou à l’enseigneleurs ment de leurs semblables. Mais, dans le siècle où nous ; Sont sommes au moins, je ne comprendrais pas l'existence de ant à communautés d’hommes se livrant à la vie purement con- 1éces- templative dans le cilice ét la haire: ce serait À mes yeux outes une déplorable aberration du spiritualisme. J'en dirais | res- autant de toutes pratiques religieuses qui tendraient à affaiblir chez l’homme le sentiment de l'indépendance ou avec self-reliance des anglais, ou à rapetisser Dieu et l’homme à mme la fois, en se substituant aux vertus mâles et actives que mine requiert la société. Le Christ a dit que le commandement nsuit d'aimer les hommes était aussi impératif que celui d’aimer hant Dieu. Or, aimer les hommes, c’est vivre au milieu d'eux tera et pour eux, et non pas seulement avec soi et pour soi. pose Le temps n’est plus, sil a pu exister, où la société éées n’offrant pas une assez large issue à la vitalité surabont le dante des natures ardentes, on ne trouvait d’autre moyen urs, de sûreté que d’étouffer cet excès de vie; on a pu alors per- peut-être réclamer le bras de Dieu pour refouler la lave our dans son cratère. Mais aujourd'hui qu’un champ sans pas limites s'ouvre à l’activité humaine, qui dira que les forces ou de l’homme sont au-dessus de sa tâche? Eh! ce serait ui- mettre en question la sagesse divine qui doit bien vouloir er- que ces forces soient dirigées, mais non étouffées. Voyez

le; | la chaudière de la machine à vapeur, elle recèle bien dans na ses flancs brûlants le danger et la mort. Mais aussi, voyez

à côté d'elle ce mécanisme admirable au moyen duquel ces éléments de destruction sont changés en agents de vie et de bonheur. Etudiez donc le mécanisme social, et vous utiliserez les forces humaines, ce qui vaudra mieux que de les comprimer. Sinon, prenez garde, car ce svrait de votre part l'aveu de votre impuissance ou de votre mauvaise volonté, vous à qui tout pouvoir et toute lumière ont été donnés.

Ainsi, il y a pour le spiritualisme, comme pour le matérialisme ou l’individualisme, des bornes qu’on ne saurait franchir sans sortir de l’ordre naturel et divin. En effet, poussez l’individualisme jusqu’à ses dernières limites, vous voyez l'homme renfermé en lui-même, n'ayant en vue que son intérêt personnel, sa satisfaction individuelle. Avec un pareil être la société est impossible, elle qui n'existe qu’à la condition du dévouement de chacun à Pavantage commun. L'homme donc se trouvera seul à lutter contre les forces de la nature. Or, vous le savez, ces forces sont telles que l’homme isolé ne saurait leur résister, encore moins les dompter: et sans cela, point de progrès, l’homme est condamné à l’état sauvage. A cette vie, il pourra bien se faire un corps robuste, mais son esprit ne secouera jamais les langes de l'enfance.

Maintenant, supposez une société où le spiritualisme soit poussé à l’extrême-—(je dis ici société, parce que le spiritualisme se suppose mieux avec la société, qu’il n’est même à son état normal qu'avec la société, qui seule prête À son développement, à son action expansive,) supposez, dis-je, une société où le spiritualisme soit poussé à l'extrême, vous aurez un état social où l'individu sera livré en holocauste À l’idée dominante, bonne ou mauvaise : vous aurez par conséquent l’affaiblisssment des parties composant le tout. C’est dire que vous aurez une société faible, plus ou moins incapable de répondre aux fins de son institution, et destinée tôt ou tard à la dissolution, où à l’asservissement. Voyez l'Inde, qui reçoit le joug d’une compagnie de mar-

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chands ; voyez l’Islamisme, qui n’a plus d’autre appui que la jalousie des nations chrétiennes de l’Europe : leur faiblesse est venue de l’excès et des écarts du principe spirituel dans leurs sociétés, comme l'impuissance des peuples indigènes de ce continent et de l'Australie est venue de l'excès du principe contraire,

L’individualisme désordonné détruit par la trop grande concentration ou l’isolement; le spiritualisme outré par la trop grande expansion. C’est d’un côté le froid qui pétrifie l'eau ; de l’autre le feu qui l’évapore, également éloignés l’un ct l’autre de la chaleur vifiante qui tient l'élément liquide dans son état naturel. On pourrait multiplier les comparaisons, car partout dans le monde physique on rencontre deux forces, deux lois de nature contraire, qui en s’harmonisant, ou en se balançant, forment et constituent l'ordre dans Ja création. Ainsi, vous avez en physique les forces centripète et centrifuge, attractive et répulsive, lois fondamentales de notre univers. Que le doigt de Dieu qui les tient en harmonie, en équilibre, se retire un instant, et tout retombe dans le chaos. De même que le prêtre, entraîné par un sviritualisme désordonné, affaiblisse l’homme matériel ; et que l’égoïsme ou le sensualisme affaiblissent le sentiment spirituel dans la société, dans l’un et l’autre cas l'équilibre se perd, l'harmonie cesse, et la société tombe aussi dans le chaos.

Dieu, dans sa suprême sagesse, a gardé entre ses mains l'administration des lois fondamentales du monde physique, et c’est fort heureux; mais il semble avoir abandonné à l’homme l'administration des lois fondamentales du monde moral, nous offrant sa propre administration pour exemple et comme modèle. Ainsi respectons les décrets de Dieu : il a voulu que l’homme fût corps et âme, matière et esprit ; conservons son œuvre toute entière ; perfectionnons-la dans toutes ses parties constituantes ; régularisons, équilibrons, mais ne détruisons pas, mais ne jetons pas le désordre dans la création de Dieu.

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Des considérations qui précèdent, il semble suivre que le prêtre qui est l'organe, l’expression vivante du spiritualisme doit avoir sa place à occuper un rôle, un rôle bien important à jouer dans la société humaine ; mais qu’il ne doit pas usurper la place, le rôle du pouvoir civil, chargé, lui, spécialement du soin des affaires temporelles, des intérêts matériels de la société. Ces deux puissances, -personnifications des deux principes constitutifs de la nature humaine, doivent se donner la main pour pousser et diriger l’humanité dans la voie du perfectionnement et du bien-être. Alors vous avez la parole et le glaïive, la raison et la force, la voix de Dieu s’unissant à celle de l’homme, et le monde moral faisant écho, cette fois, au sublime ct harmonieux concert que fait entendre le reste de la création.

Nous voici naturellement amenés au point principal de notre thèse : le prêtre.

Le mot prêtre vient d’un mot grec qui signifie vieillard : c'est dire que dans l’origine des sociétés, on attachait à l'idée de prêtre, celle de sagesse et de vertu; qu’on voyait dans le prêtre le dépositaire de la science et de l'expérience des temps passés, et par conséquent le flambeau qui devait éclairer les hommes et les peuples dans le présent, comme guider leur marche progressive vers l’avenir. Le prêtre, comme son nom le comportait, était en effet le père de la société, y exerçant l’autorité, y commandant le respect et Ja considération, dont le père de famille jouissait dans l’intérieur de sa maison; autorité bénigne, sainte et salutaire ; respect et considération commandés par l'affection et la reconnaissance.

Aujourd'hui, le prêtre est un homme, (il serait presque impropre de dire un citoyen,) qu’on relègue et claquemure au fond du sanctuaire comme un être dangereux à la société; et cela sous le prétexte dérisoire que son saint ministère souffrirait au contact des choses mondaines ; comme s’il n'y avait rien de saint dans l'association humaine, comme si l'origine et la fin de la société n'étaient pas saintes,

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éminemment saintes, et réclamant par conséquent l'action directe et constante des mains les plus pures et les plus saintes.

Ilest vrai que, pour être conséquent, l’on a défini la politique ; science des intérêts matériels. En effet, s’ils n’y a pour les gouvernements humains d’autres objets de sollicitude que les intérêts matériels, on a raison de vouloir se débarrasser de l'intervention du prêtre, lui dont les soins sont avant tout pour les choses spirituelles ; on a raison de vouloir étouffer cette voix incommode et discordante, qui crierait esprit pendant que l’on parlerait matière ; qui oppo= serait sans cesse le dévouement à l’égoïsme, le sacrifice à l'ambition, la charité à la cupidité, l’humanité à l’homme, le ciel à la terre. Mais comme lon a trouvé un double avantage à rejeter ces vieilles notions eléricales pour soi, et à les conserver pour les autres, on a laissé le champ libre au prêtre pour tout ce qui se rattache à la morale privée proprement dite. Le prêtre peut tout à son aise sermoner, damner même les petits pécheurs, tous ceux qui se bornent à faire tort à leurs voisins. Mais les grands pécheurs, ceux qui sacrifient à leur vanité, à leur ambition, à leur avarice, à leur sensualité, les intérêts, le bonheur de peuples entiers, le prêtre doit avoir la bouche close à leur égard : ce serait faire de la politique, et la politique est interdite au prêtre, à cause de la sainteté de son ministère. Encore une fois, on lui laisse son franc-parler, lorsqu'il s’agit des rapports de particulier à particulier, des devoirs que les hommes ont à remplir les uns envers les autres dans le cours des affaires ordinaires de la vie; mais les grands et importants rapports sociaux des citoyens entre eux, des gouvernés entre les gouvernants, d’un pays avec un autre, des différents membres de la grande famille humaine entre eux, rien de tout cela n’est du ressort du prêtre. (C’est, sans doute, parce que Dieu qui s’occupe beaucoup des torts individuels, s’occupe fort peu des torts faits aux nations, à l’humanité entière ; c'est sans doute, que les desseins de Dieu sur

l'homme se trouvent beaucoup plus contrariés par l’oppression d’un seul être humain que par celle de l’espèce entière, ou de quelqu’une des grandes familles qui la composent.

Vit-on jamais pareille perversion, disons le mot, perversité de la raison humaine ? Il y a, peut-être, quelque chose d’aussi étrange, c'est que le prêtre dont la mission est divine, et par conséquent indépendante du pouvoir humain, au-dessus de lopinion des homnes, semble prêt, en apparence au moins, à accepter cette condition de paria, couronné de lauréole si vous voulez; mais auréole qui me paraît à moi ni plus ni moins que la couronne d’épine dont on couvrit dérisoirement le front du Christ, dont le prêtre continue la mission.

Le prêtre donc croit devoir limiter son action aux rapports de la morale privée, comme si les vues de Dieu sur l'homme pouvaient s’accomplir par lPindividu qui ne peut rien, et non par la société qui seule peut tout. Moraliser le peuple dans ce sens restreint, façonner les particuliers à l'exercice des vertus douces et simples de l’évangile textuel ; multiplier à cette fin les pratiques religieuses de toutes sortes et en toutes occasions, ce que je suis certes loin de désapprouver si on n’abuse pas de ce moyen ; présenter dans sa propre personne et sa propre conduite un exemple, un modèle de toutes ces vertus bien précieuscs, sans doute ; voilà bien à peu près, je pense, tout ce à quoi le prêtre en général se croit obligé, et c’est bien là tout ce qu’il peut faire dans la sphère d’action qu’on lui a tracée.

Pour lui, diriger le mouvement religieux, dont il dispose, dans des vues de progrès social et humanitaire, et c’est à cela que le spiritualisme bien entendu doit nécessairement conduire le prêtre ; considérer ce progrès même comme la fin première de la religion ici-bas, comme l’œuvre par excellence des sociétés chrétiennes, et la voie la plus sûre pour arriver à la patrie éternelle, une pareille pensée, conçue dans d’autres temps ou dans d’autres lieux aurait été une témérité, quelque chose de pis encore peut-être. Je lis

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même dans un ouvrage apologétique du catholicisme, sorti tout récemment de la presse: ‘La mission politique de l'église est finie; elle a donné aux peuples modernes leurs grandeurs, leurs libertés et leurs lois.” Il est vrai qu'il ajoute: ‘Maintenant une tâche nouvelle s'ouvre devant elle, la conquête pacifique du monde par la science et par le dévouement.” S'il entendait par là que l'église ne doit plus se servir de la puissance matérielle ou temporelle pour poursuivre son œuvre de christianisation jusqu'aux entrailles de la société, nous serions d'accord.

La conséquence de tout cela, c'est que l'éducation des prêtres a été généralement très négligée à l’endroit de la morale publique et des sciences politiques ; de sorte qu’il en est peu qui soient préparés à prendre, avec avantage ct pour la religion et pour la société, le rôle que la nature de leur état, selon moi, les appelle à remplir dans le grand drame social. Combien de fois n’avez-vous pas entendu des membres même d’une de nos premières institutions éducationnelles dire comme une chose toute naturelle: nous avons été institués pour faire des prêtres, et nous ne savons faire que des prêtres. Dans leurs bouches cela voulait dire : nous laissons de côté tout ce qui se rapporte à la société, à l'humanité, n’ayant à nous occuper que des individus et du salut de leurs âmes. Mais, vous qui êtes les ministres de Dieu sur la terre, comment ne vous apercevez-vous pas que vous rappetissez la divinité, si vous ne l’injuriez pas, en donnant à entendre qu’elle s’occupe aussi peu des grands intérêts sociaux de l’humanité? Et si Dieu s’en occupe, comme vous ne pourrez le nier; si Dieu tient dans ses mains les ressorts du mouvement social; si Dieu doit vouloir que les hommes en société secondent ses vues et ses desseins, comment vous, ses ministres, pouvez-vous rester indifférents, ou étrangers à ce mouvement social, et vous exempter d'’initier à ses secrets les jeunes lévites que vous préparez au sacerdoce? Je le dis hautement, dans l’ère démocratique actuelle surtout, le prêtre que vous formez

ainsi ne sera prêtre qu'à demi. Je comprendrais ce système chez les peuples où règne le protestantisme, où le père de famille est À peu près le prêtre, maïs je ne le comprends pas chez ceux où, comme chez nous, le prêtre est le suprême directeur des consciences.

Une autre conséquence de la position anomale du prêtre dans la société, c’est que ne pouvant exercer une action collective et publique, et partant éclairée et salutaire, il exerce sou.ent une action individuelle et clandestine, et partant aveugle et nuisible, funeste à la religion et à la société. Le prêtre, qui est par état l’homme de l'ordre par excellence, sera naturellement porté à se jeter au travers de toutes les idées nouvelles en politique, bonnes ou mauvaises, si par des études convenables, il n’a été mis en état d’en apprécier la valeur et la portée. Lui, homme consciencieux, comment vous suivrait-il dans une région inconnue? Il sera donc pour l’ordre établi. Mais si la nouvelle idée est une de celles dont le triomphe est écrit là-haut, son opposition ne fera qu'élever un peu plus la digue impuissante opposée au torrent, et ajouter ses propres débris à ceux des autres victimes de l’élément dévastateur ; tandis qu'une sage et opportune intervention de sa part aurait ménagé une heureuse issue aux flots populaires.

Vous comprenez, j’espère, que l’action que je désire voir exercer par le prêtre, est une action toute spirituelle, douce comme la lumière du jour, bénigne comme la parole de l’évangile, désintéressée comme la providence, noble, large et sublime comme la pensée de Dieu.

L'on ne m’a pas, je m’en flatte, prêté l’idée de traîner le prêtre sur la place publique, ou de le mêler aux disputes éphémères des partis. Et qu'on ne comprenne pas non plus que je viens ici réclamer des privilêges et des avantages pour le prêtre; je ne viens que lui rappeler des devoirs qu’il n'est pas plus en son pouvoir de repousser, qu’il n’est en celui des hommes de l’en exemptor. Il tient sa mission d’en haut, et nulle puissance d'en bas ne saurait l’abroger,

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hi la limiter. Cette mission se rattache aux Fonctions de l'âme qui est hors de l’atteinte de toute puissance humaine, et qui ne peut reconnaître d’autre tribunal que celui de Dieu même. C'est ce qui a fait les martyrs de tout temps, et c’est ce qui en fera longtemps encore; que dis-je ? c’est ce qui en fera jusqu'à la fin des temps, tant que subsistera notre humanité, composée d'esprit et de matière. Il semble que la destinée de l'homme soit de travailler, sans relâche et sans fin, à maintenir ou à rétablir l'équilibre ou l’harmonie entre ces deux principes constitutifs de l’humanité, Et à mon avis, c'est au prêtre principalement, comme organe du principe le plus noble, qu'appartient la surveillance générale de ce grand travail, ce qui suppose qu'il s’en rendra capable. Je ne saurais mieux assimiler cette sur veillance, quant à son mode et à sa nature, qu’à celle de la presse dans un autre ordre. Aïnsi, tandis que la presse, d'un côté, tiendra la société en éveil à l'endroit des intérêts matériels, le prêtre, de l’autre, l’empêchera de mettre en oubli les choses spirituelles, double phare élevé sur les bords de la route pour en montrer la direction, et signaler les dangers qui se trouvent à droite aussi bien qu’à gauche.

Pour interdire au prêtre toute action sur la société politique, il faut nier ou perdre de vue la part qu’il a dû avoir et qu’il a eue en effet dans l'institution primitive de la société, et qui donne la mesure et la raison de celle qu’il doit avoir dans sa conservation et son avancement. Or, messieurs, le premier prêtre n’est pas seulement le premier homme qui, à la vue du sublime spectacle de la création, en a reconnu et adoré l’auteur, et l’a fait reconnaître et adorer à ses semblables ; c’est aussi celui qui, se recueillant en lui-même, y a entendu la voix de Dieu, a compris, autant qu’il lui était donné de le faire, les vues et les desseins de Dieu sur l’homme, et a entrepris de les faire comprendre aux autres hommes; qui le premier leur a fait entendre qu’ils n’avaient pas reçu l'intelligence qui les distingue de la brute pour suivre uniquement, comme elle,

les grossiers instincts de la vie matérielle ; qui leur a fais comprendre qu'il y avait pour l'homme une vie spirituelle et morale, eomposée de devoirs envers Dicu et envers les autres hommes ; qui enfin leur a montré que cette vie supérieure ne pouvait remplir ses nobles fins avec l'homme isolé; que pour y parvenir il fallait que les hommes se réunissent en société, afin que par la division du travail l’homme augmentât, en les perfectionnant, ses moyens d’action contre les forces de la nature physiqne. En effet, l’homme seul en présence de la nature, suffit à peine aux exigences de la vie matérielle, On peut donc affirmer que la société est principalement due au spiritualisme, dont le prêtre est l’organe, la personnification sociale, et non, comme on l’a prétendu, au besoin que sentait l’homme de pourvoir mieux et plus sûrement à ses besoins matériels. Pour s’en convaincre, il suffit d’analyser les principes constitutifs de l’homme matériel et sensitif, En tant qu'être

matériel, l’homme tend à l’isolement et à l’inertie ; en tant d qu'être sensitif, ou purement animal, il est en guerre avec d le genre humain qu’il est porté à subordonner à lui, à faire q servir à ses satisfactions personnelles : vous avez donc : n l’isolement armé. Isolement, inertie, guerre, ce n’est cer- al tainement pas avec cela que vous formerez et maintiendrez d une société, qui demande l'union, l’activité, le dévouement, g le sacrifice de soi pour l'avantage de tous. Vous aurez se bien, si vous voulez, un royaume de l'Afrique centrale ; lu mais ce n'est pas une société cela, c’est un troupeau d d’hommes, exploité par quelques hommes ni plus ni moins ce qu’un troupeau de bêtes. in Vous êtes donc obligés d’aller chercher l’origine et la raison de la société dans la partie spirituelle de l’homme, et | le alors tout s'explique, tout se comprend. Faites, laissez m parler votre raison, votre conscience, elle vous montrera sc

d’abord un Dieu créateur, sage, juste et bienfaisant ; sage, il n’a pu douer l’homme d’une intelligence supérieure au milieu d’un monde vierge, sans vouloir que ce monde fût

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exploré, étudié, travaillé par lui, ce qui ne peut se faire que par la société civilisée et son brillant cortége d'arts et de sciences ; juste et bienfaisant, il n’a pu vouloir que des créatures sensibles, nos semblables, fussent exploitées par nous: voilà la liberté; les faisant sortir nos égales des mains de la nature, il n’a pu vouloir non plus que nous changeassions leur destinée par nos institutions socialcs : il a donc voulu que nous nous unissions tous pour travailier à l'œuvre commune, pour en supporter également les peines, comme pour en partager fraternellement les avantages. Voilà done notre théorie sociale enfantant sans effort, avec la société civilisée, la liberté, l’égalité, la fraternité. Si Parbre se reconnaît aux fruits, voici, ce me semble, une mère qui vous présente une famille assez recommandable,.

Voilà la socicté telle qu’elle a dû être conçue dans l’origine, telle qu’elle découle de l'évangile, telle qu’on travaille à la refaire après de longs et funestes écarts, dus à la prédominance du matérialisme, et en plusieurs cas à l'influence d’un spiritualisme exagéré, faux ou fourvoyé, écarts auxquels prêtres et laïques ont participé plus ou moins. Mais n'oublions jamais que le feu sacré du spiritualisme a été allumé par le prêtre, et que lui seul par état, comme par devoir, saura l’entret:i5r au sein de la société. Restreignons-le par l'opinion, par la loi même, s'il le faut, dans ses saintes attributions; mais laissons-les lui intactes. Otezlui le glaive, mais laissez-lui la parole ; mais aussi exigez de lui qu’il remplisse en entier sa mission divine ; ou plutôt cessez de lui opposer vos préjugés, vos préventions, et, instruit par l’expérience du passé, il la remplira bien.

Il est si vrai que c’est au spiritualisme, personnifié dans le prêtre, qu’est dû principalement la société, que la première comme la plus auguste figure qu'offre l’histoire des sociétés, c'est le prêtre. IL a été partout le père et l’appui de la société, et lui seul pouvait l’être, car lui seul concevait et présentait un but suffisant à la société. Si l’on eût pu résoudre les hommes à se constituer et à vivre en société, à

faire les sacrifices individuels qu’exige l’état social, que les hommes dans l’état sauvage devaient sentir plus vivement que nous,—(et on ne pourrait en citer une preuve plus frappante que l’inutilité des efforts que l’on a faits jusqu’à présent pour civiliser les peuples indigènes d’Amérique,)— si, dis-je, on eût pu résoudre les hommes à ces sacrifices par la considération des intérêts matériels, pourquoi voit-on partout les fondateurs des sociétés faire intervenir la divinité à leur aide par le ministère des prêtres? Si l’on a fait jouer ce puissant mobile, n'est-ce pas qu’il fallait aux hommes le sentiment d’une obligation morale pour être induits à vivre en société? n’est-ce pas que l’état social répugne à la partie matérielle de homme? A la Chine, il n’a fallu rien moins que le fils du soleil pour fonder et maintenir le céleste empire, et le souverain y est le chef de la religion. Dans l'Inde, on peut juger de ce qu’a dû être le prêtre dans les commencements, quand on voit de nos jours l’orgucil et la puissance britannique obligés d'y respecter un culte monstrueux. En Egypte, les prêtres étaient les instituteurs des rois de leur vivant, et leurs juges après la mort. La société juive fut, à l’origine, une vraie théocratie entre les mains de ses prêtres et de ses prophètes. L'on sait l’importance de ces oracles de la Grèce, que les prêtres faisaient parler, ces prètres qui étaient assez puissants encore du temps de Socrate pour faire boire la ciguë à ce premier des Sages de la Grèce, que quelqu'un a appelé le précurseur payen du Christ. Numa Pompilius se mit sous l’inspiration de la déesse Egérie pour donner des lois à la ville de Romulus, qui, lui, avait commencé par l’institution des augures, sans la sanction desquels rien ne se faisait à Rome. Cela veut dire que les augures, qui étaient prêtres, gouvernèrent le monde jusqu'à Constantin, époque mémorable où la puissance sacerdotale put se retremper et se purifier en passant au prêtre de l’évangile, à qui l’on dut la réédification de la société européenne après la chute de J'empire romain, et les invasions des barbares. Savez-vous

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ce qu'était le prêtre alors ? écoutez M. Cousin qui n’est pas une autorité suspecte sur ce point: (L'église catholique, “ dit-il, était l'Ame et la lumière du moyen-âge, le bienfaisant “contre-poids de la fortune et de la puissance, le refuge tou- & jours et quelquefois le marche-pied de la pauvreté fière et “du mérite roturier.” Certes, voilà un rôle politique bien prononcé, et un rôle bienfaisant encore, et qui plus est dans un sens tout populaire, tout démocratique. Eh! c'est justement ce qui fit l’influence du prêtre catholique, et le rendit bien réellement l’instituteur, le législateur, le directeur suprême du monde civilisé jusqu’au seizième ou dixseptième siècle. Et j’avouerai que, pour l'intérêt de la religion et celui de la société, il fut tout cela beaucoup trop, du moment, surtout, où la réforme évangelique dût s'arrêter aux limites de la société politique. Les puissances de la terre se virent menacées ; l'instinct de conservation, qui ne fait jamais défaut à l'humanité, se réveilla de toutes parts, et il s’en suivit une puissante réaction, qui, après avoir ellemême outrepassé le but, tend évidemment de nos jours à rentrer dans la bonne voie.

Depuis cette époque, l’on fait de vains efforts pour reconstruire la société sans le prêtre, ou, ce qui est pis encore, en asservissant le prêtre au pouvoir temporel. A l’heure qu'il est, ce qu’on a pu trouver de mieux, c’est le régime de la majorité. (C’est du matérialisme sur une base plus large que celle de l’ancien ; mais c’est encore du matérialisme ; c’est le gouvernement du partisanisme, d'autant plus redoutable qu'il est plus matériellement fort que ses prédécesseurs. Avec ce gouvernement on peut bien soumettre les corps, mais on ne satisfait pas les esprits, qui pourront s’avouer vaincus, mais non convaincus; on compte les opinions, on ne les pèse pas ; l’intérêt tient la balance, non la justice et la raison ; on a la force physique, non la force morale ; on a l’homme, non Dieu. Or, il est écrit: “ Si “ Dieu n’érige la maison, vous aurez en vain travaillé à la “ construire.” Et dites-moi, comment l'esprit de Dieu pourra

se faire sentir danse votre vie sociale ou politique, si ceux qui personnifient le spiritualisme en sont exelus ou s’en excluent eux-mêmes ? Les minorités auront la liberté de la parole, me direz-vous; et si la justice et la raison sont de leur côté, elles ramèneront à elles l'opinion publique. Oui, sans doute, clles pourront, comme leurs adversaires, en appeler aux intérêts matériels de l’homme, intéresser à leur cause ses plus mauvais instinets, enflammer ses plus mauvaises passions, fausser, exagérer ses meilleurs penchants. Et tels sont malheureusement les moyens ct les armes dont les partis ne font que trop souvent usage. Avec cela, vous ne réussissez guère qu’à perpétuer un système de bascule, qui ne pourra que ralentir la marche de l'humanité en la chargeant du lourd bagage de tous les partis qui se succèderont à la manœuvre. Et remarquez qu'ici je suppose que les minorités se soumettront toujours aux résultats des scrutins. Mais supposez des ambitions audacieuses dans une minorité puissante ayant de grands intérêts en jeu; supposez à cette minorité certains avantages de position et de circonstances, que devient votre système ? Vous venez d'entendre Paris menacer de son véto la France départementale entière ; et l’on sait que ce n’est pas une folle menace. Ce qui peut se faire en France peut se faire partout ailleurs.

C'est un grand progrès, sans doute, que le système de la majorité ; mais soyons assurés que ce n’est pas le dernier mot du progrès ; ou s’il l’est, il ne le sera pleinement que lorsque l’élément spirituel épuré, rénové, aggrandi lui-même exercera dans la nouvelle société, la somme et l’espèce d'influence et d’action qui lui est propre, influence et action qu'il a exercées partout et de tout temps, comme nous venons de le voir, quoique pas toujours avec la mesure et de la manière la plus sage et la plus utile.

Vous devrez convenir, cependant, que c’est un fait bien important, et qui doit avoir une grande signification, que eette universalité de l’action directrice du sacerdoce sur les

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sociétés humaines, quelqnes formes qu'elles aïent affectées dans les différents pays. Si le fait ne prouve pas que le prêtre est un élément nécessaire et recherché dans toute société, il prouve, au moins, que le prêtre est une puissance avec laquelle il faut compter dans le gouvernement de ce monde, et que si on ne lui fait pas sa part, il pourra se la faire lui-même tôt ou tard. Pour ma part, je pense qu’il est l’un et l’autre: c'est-à-dire, qu'il est un élément nécessaire de la société politique, et qu'il est en même temps une puissance, une graude puissance sociale, d'autant plus grande qu'elle sait et peut attendre. N'a-t-elle pas Dieu et l'éternité pour elle? Vous la persécutez : c'est une épreuve qui ne servira qu'à retremper son courage et son énergie. Vous profitez de ses fautes pour lui faire perdre ses avantages: c’est une leçon dont elle profitera, soyez-en sûrs, et vous la reverrez reparaîitre bientôt sur la scène plus pure, plus forte qu'auparavant. Vous avez détrôné les rois que vous croyiez bien erronément être son appui, et en déplaçant le pouvoir, en le confiant à la démocratie, vous eroyez que tout est dit. Détrompez-vous ; le prêtre, mieux que vous, saura s'emparer de l'esprit de votre nouveau souvevain. Il sait que le peuple que l’on flatte, comme tous les rois, et leurre avec des mots, n’est souverain qu’à la façon du levier, et, s'il le faut, il saura, mieux que vous, être Le bras qui fera mouvoir cette puissance. II sait que la souveraineté de ce monde réside en réalité et en définitive dans les hautes et fortes intelligences humaines, de même que la souveraineté de l’univers réside dans l’inielligence suprême. Eh bien; le clergé sera, comme il l’a déjà été, ces hautes et fortes intelligences, assemblages vénérés de science et de vertus, auxquelles il joindra l'amour et le dévauement, et cet esprit de sacrifice qui va jusqu’à la mort. LE: c’est ce que vous ne ferez pas, vous adeptes du matérialisme, ear le sacrifice est antipathique à votre doctrine comme à votre nature. Vous succomberez donc dans la lutte. Sera-œ bon, avantageux à l'humanité? Non, car le prêtre est

homme comme nous ; le sentiment qui l'anime, tont élevé, tout divin qu’il soit, ne saurait tonjours le préserver de l'erreur ou de l'illusion d’un côté, de l’autre des faiblesses ou des passions découlant de la partie matérielle de notre être. L'établissement de l’ordre dans le monde, son maintien, son progrès demandent que les deux principes qui sont en nous se coordonnent, et non pas que lun domine, absorbe, détruise l’autre. Le spiritualisme et le matérialisme, dans le sens que je donne à ces mots, doivent se prêter la main, et non se faire la guerre au sein de la société; Fun noble et ardent coursier, docile au frein, l’autre cavalier habile et affectionné, chevauchant toujours dans des sentiers sûrs et propices.

bi ÿ a dans l’histoire humaine deux époques où j'aime à envisager le prêtre: c’est d’abord à la naissance des sociétés, où je le vois réunir les hommes, au nom de Ma divinité, pour leur enseigner la part importante qu'ils ont à remplir dans la grande époque de la création, leur donnant la terre pour théâtre, le monde des esprits pour spectateurs, et leur montrant au dénouement le ciel pour récompense ; leur promettant pendant tout le temps ses eonseils, ses encouragements, son dévouement, et surtout ses bons exemples. Parlant au nom de Dieu, ayant pour témoignages ses vertus et ses bonnes œuvres, le prêtre me tarda pas à s’acquérir la confiance et la vénération des peuples : il sentit sa puissance, l’orgueil entra dans son cœur, et, avec ce premier-né de l'égoïsme, tous les autres vices à la suite, sans perdre cependant tout le prestige qui s’attachait à son caractère sacré. C’est alors que l’on vit le principe spirituel se corrompre, s’affaiblir, s’éteindre enfin dans le monde: la société perdre de vue la fin sublime de son institution, le progrès de l'humanité, et devenir un vaste atelier dexploitation de l’homme par l'homme. Dans les lieux mêmes honorés, encore de nos jours, du nom de terre classique de k liberté, dans cette Grèce tant vantée, dans les livres de laquelle nos tribuns vont encore s'inspirer, toute La

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différence qu'on y remarquait c’est que les exploitateurs y étaient comparativement plus nombreux qu'ailleurs ; c'était ce qu’on appelait des citoyens, des hommes libres! Oui, mais c’étaient des tyrans tout autant que les rois de Perse qu’ils combattaient au nom de la liberté. Aristote, Xenophon et tous les publicistes grecs regardaient l'esclavage comme une chose légitime, et l’esclave à leurs yeux était une espèce de bête de somme dont le maître pouvait user comme bon lui semblait. L’intérêt, le caprice du maître, telle était la règle qui régissait les rapports de maître à esclave ; telle était la libéralité des anciens. Et qu’on ne s’imagine pas que cette loi de lèse-humanité ne frappait que les êtres relégués au bas de l’échelle sociale : Esope, l’immortel fabuliste, fut esclave, de même qu'Epictète, un des philosophes les plus distinguées de l’école stoïcienne, et à qui son maître un jour, par voie de divertissement, cassa une jambe.

€e fut au milieu de ce renversement de toutes les lois divines et humaines qu’apparut la grande réforme du christianisme, ct avec elle un nouveau sacerdoce régénérateur ayant mission de spiritualiser humanité. Ici commence la seconde époque où le prêtre se manifeste au monde avec tous les signes sacrés qui le caractérisent. Les peuples reconnurent un sauveur dans le prolétaire de Nazareth, et une doctrine de salut dans son évangile, prêché d’abord par de simples prolétaires comme lui. L’antique sacerdoce ne tarda pas à s’apercevoir que empire du monde allait lui échapper, et fort du pouvoir temporel qu’il possédait partout, il essaya de noyer la nouvelle doctrine sous des flots de sang ; mais ce sang ne fut pour elle qu’une rosée vivifiante, et la preuve qu’elle tenait à un principe plus fort que les puissances de la terre. Bientôt une foule de savar. s et de philosophes vinrent, au sentiment populaire en faveur de la nouvelle doctrine, ajouter la sanction du génie. Le nouveau sacerdoce, ainsi fortifié, put sortir des catacombes, où la persécution l'avait réduit à se cacher pour y célébrer ses

mystères ; ct bientôt tous les obstacles s’abaissèrent devant Jui, le monde civilisé fut chrétien, spiritualisé. L'homme cessa d’être la chose de l’homme; la charité chrétienne s’y opposait, comme aussi l'égalité de tous les hommes aux yeux de Dieu reconnue et proclamée dans la nouvelle loi, La dignité humaine ainsi rétablie, la complète émancipation de l’espèce entière ne pouvait plus être qu’une question de temps. Un seul devoir restait aux puissances de ce monde; c'était de préparer les peuples, les exploités du régime antique, par l’éducation morale et intellectuelle, par l’initiation graduelle à l'exercice des droits naturels de l’homme, Y l’état Ge liberté, d’égalité, de fraternité universelles, pleines et entières, qui est la conséquence dernière, mais nécessaire, mais inévitable de la nouvelle loi.

Oh! qu’il eût été grand et beau le rôle du prêtre chrétien, si, arrivé à l'apogée de sa puissance et de sa gloire, il eût activement poursuivi son œuvre de régénération ; si après avoir eu moralisé, spiritualisé l’homme, il eût entrepris ‘de moraliser et spii‘tualiser la société. Mais Dieu, craignant sans doute que la vénération des hommes pour ses prêtres ne se portât jusqu’à ladoration ; qu’on en fit des dieux, comme le paganisme l'avait fait de ses héros, et voulant épargner une nouvelle idolâtrie au monde, permit que le prêtre chrétien s’endormît pour un temps au sein de ses grandeurs. Ou, peut-être, pour nous faire sentir combien était grande l’œuvre de régénération commencée à l’ère chrétienne, Dieu a-t-il voulu que l'humanité se reposât au milieu de la course, avant que le prêtre n’entreprît sur elle Pimmense travail de la christianisation sociale. Quoiqu'il en soit, après avoir vu l'église servir d’égide et de vengeur aux peuples opprimés, un St. Ambroise refuser l'entrée du temple saint à un empereur romain, avant qu’il eût fait pénitence et réparation d’un crime public; après avoir vu les foudres du vatican frapper les rois oppresseurs, usurpateurs, dissolus, on vit le prêtre chrétien s’isoler peu à peu de la cause des peuples, la cause du progrès constant et

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illimité, la cause du spiritualisme en un mot. Les Fénélon, les Bourdaloue, les Bossuct continuèrent bien à prêcher aux grands et aux rois, la charité chrétienne et leurs devoirs envers les peuples, mais on ne sent plus chez eux cette puissance surhumaine qui vous saisit dans les paroles d’un St. Rémi à Clovis : “Fier Sicambre, courbe le front.” Et le vatican ne tonnait plus... je me trompe, il lui restait encore quelque carreaux en réserve, mais c’étaic pour les peuples que travaillait le besoin de l'émancipation ou du progrès ; pour ceux mêmes, hélas ! il faut bien le dire, qui s’agitaient dans les serres d’une exécrable oppression. De nos jours encore, la malheureuse Pologne, au lieu d’encouragements, d'avis, de consolations au moins, s’est entendue dire que ses efforts héroïques pour secouer ses chaînes étaient un crime.

Qu'il y ait eu des mouvements populaires désordonnés, gros d’improfitables dangers, de malheurs plus grands encore que ceux auxquels on voulait se soustraire, c’est ce qu’on ne peut nier. Mais quelle en était la cause première, si ce n’est cette résistance ombrageuse et opiniâtre que Pesprit d’émancipation, de réforme et de progrès rencontrait partout, dès qu’il voulait faire un pas? C’est contre cette cause et non contre ses victimes, que j'aurais voulu voir lancer les foudres ou les censures de l’église,

Les peuples se voyant délaissés de leurs guides et protecteurs naturels, des hommes qu’ils regardaient comme les envoyés de Dieu, s'’abandonnèrent de désespoir à la direction d'hommes irréfléchis, violents, ou pervers, qui ne firent que substituer une nouvelle exploitation à l’ancienne: les tyrans avaient exploité la patience et la bonhomie des peuples ; les démagogues qui leur succédèrent, exploitèrent leurs passions et leurs instincts les plus mauvais. On eut donc Luther, qui fit douter do l’église; après lui Voltaire et les Encyclopédistes qui firent douter de la religion et de Dieu; enfin Robespierre, qui fit douter de l’homme même.

Ce fut alors qu’une immense douleur s’empara de l’hu-

manité, veuve de toutes ses croyances, et n'ayant pour reposer sa Lête que les débris épars de toutes ses espérances. Au milieu de son affiction, un soldat courroucé se présente à elle, qui lui offre son bras puissant pour la relever, et pour consolation lui promet de la gloire, dont en effet il l’enivre pendant une couple de lustres. Mais l’ivresse se passa, la raison revint à l'humanité et avec elle le désillusionnement. Elle vit que le héros auquel elle s’était livrée ne faisait après tout que répéter Alexandre et César: c'était reculer, et elle voulait avancer. Elle abandonna donc le favori de la gloire, et de découragement elle se rejeta dans les bras de ses anciens maîtres.

C'en était fait du progrès humanitaire ; et l'Europe, ce cœur du monde, allait peut-être, comme l'Inde dans ses castes, ou l’[slamisme dans son fatalisme, s'endormir et se pétrifier dans cette forme sociale bâtarde qui, sans la grandeur de la société antique, sans le prestige de la société féodale, ne faisait que continuer, sous un autre nom et par des mains moins nobles, l’ancienne exploitation de l’homme et la déchéance de l'intelligence. Mais le vieux principe chrétien, endormi mais toujours plein de vie; amolli, distrait par son commerce avec les puissances terrestres, mais conservant encore au fond du cœur son indestructible amour pour les hommes, se sentit ému des soupirs et des gémissements de l’humanité, demandant une nouvelle foi comme remède à ses souffrances, comme guide et soutien dans la nouvelle voie où la poussait un impérieux besoin. Alors, du sein de la France, cette mère des grandes et belles pensées, sortit, tenant d’une main la croix, de l'autre l'évangile, un jeune clergé plein d’ardeur et de science, de vertus et d'amour, qui encore une fois montra dans l’évangile et la croix le salut assuré de l'humanité : dans l’évangile la loi divine et imprescriptible de la fraternité universelle, dans la croix un exemple de dévouement et de résignation ; de dévouement pour les grands et les heureux de ce monde, de résignation pour les populations souffrantes :

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dévouement d'un côté, résignation de l’autre qui sont les deux conditions indispensables de la régénération sociale, et sans lesquels l’humanité ne peut s'attendre qu'à une série sans fin de luttes infructueuses, payées du sang de ses plus nobles enfants; dévouement ct résignation que Île prêtre de l’évangile seul peut inspirer, parce que lui seul s'adresse à la partie de l’homme qui en est capable, et que lui seul présente un but et une fin dignes du sacrifice demandé.

A la vue de ce mouvement imprévu du jeune clergé de France, dont nous avons eu l'avantage, pendant trop peu de temps, de posséder parmi nous un si digne représentant dans la personne de M, l'abbé de Charbonnel, l’Europe sentit tressaillir ses entrailles ; elle ressentit, comme Sarah, les joies d’une conception inespérée, et les espérances d’un nouvel enfantement dont devait encore une fois venir le salut du monde, Et comme la providence sait toujours tenir en réserve l’homme qu'il faut aux grands événements qu’elle prépare, apparaît, aussi inattendu que tout le reste, sur la chaire de St. Pierre, un grand et saint pontife qui, rompant tout-à-coup avec le passé, eut, lui, chef de église, le courage inspiré de se poser, en face de l’absolutisme, comme la personnification du sacerdoce libéralisateur. C’est alors que l’on entendit du haut de la chaire évangélique étonnée, et dans la capitale du monde chrétien, et dans celle du monde civilisé, prononcer simultanément l’oraison funèbre du plus grand des tribuns des temps modernes, O’Connell. Après cela, c’est sans trop d’étonnement qu’on a vu les bons curés de France arroser de l’eau sainte les arbres de la liberté, que le peuple de février planta en souvenir de sa victoire, et comme symboles de ses espérances.

Ces espérances ne se réalisant pas assez vite, ni assez pleinement, pour un grand nombre, une guerre civile affreuse éclate bientôt au sein de Paris; pendant trois jours et plus, les vainqueurs de février se livrent un combat

meurtrier et fratricide. Déjà de grandes victimes ont été immolées, mais il en faut une plus grande encore pour appaiser les fureurs de la guerre. Quel sera ce nouveau Decius ? le premier prêtre de France, l’archevêque de Paris qui, malgré les avertissements des chefs militaires, va chercher la mort, le martyr au pied des barricades, et sceller de son sang la nouvelle alliance entre l’église et les peuples, entre la retigion et la liberté. Et cette alliance elle vient d’être solennellement ratifiée par son digne successeur au nom de toute l’église de France, à l'occasion de la proclamation de la nouvelle constitution. L’église n'a pas trouvé dans sa liturgie d’invocation trop sublime, ni de chant trop joyeux pour cette solennité, qui, trop grande pour Îles temples érigés par la main des hommes, a dû se célébrer sous le dôme jeté au-dessus de nos têtes par l’architecte suprême lui-même.

Puis l’on n’a pas été sans bien sentir assurément ce que signifie acceptation, par plusieurs prélats et simples prêtres de France, du mandat de député sous le régime républicain. Ce ne peut être dans des vues de réaction qu'ils se trouvent au sein de l’assemblée nationale: ils y sont en trop petit nombre pour y faire impression surtout dans ce sens. Ce ne peut donc être que pour s'associer au mouvement politique et social inauguré en février. Avec les préventions qui restent encore du passé, leur position est fort délicate ; j'aurais presque autant aimé ne pas les voir passer à la rude épreuve d’une assemblée constituante; mais espérons que leur prudence, leur sagesse, leurs lumières les en feront sortir sains et saufs, à l'avantage de leur corps, à celui de la religion, à celui de l'humanité.

Puisse donc le prêtre, replacé, après un écart de quelques siècles, quant aux affaires temporelles, dans la position qu’il doit occuper, dans la seule voie qu'il doive suivre, ne plus s’en écarter désormais ; ne jamais oublier qu’il est la personnification du principe spirituel dans la société, duquel écoule tout ce qui est vertu, justice, bienfaisance, liberté,

nt été progrès social et humanitaire. Léglise doit être comme > pour l'âme, la raison de la société, l'état comme le corps, les Juveau sens. L'homme politique sera d’abord de sa nature homme » Paris de parti, le prêtre sera plutôt national. Transportés sur un es, va terrain plus avancé, l’un sera national avant tout, l’autre sceller sera humanitaire, et rattachera ainsi sa nation à lPhuma- ‘uples, nité entière, secondant la tendance du genre humain vers vient Punit6, vers la fraternité universelle. eur au Voilà le rôle que je réserve au prêtre dans la société rocla- politique : c’est celui qui lui appartient, et que lui seul peut trouvé bien remplir. Mais si le rôle est beau, grand, noble, il est t trop difficile et délicat, d'autant plus que le monde est récemur les ment entré dans une voie toute nouvelle, où le prêtre devra lébrer se présenter avec des modes et moyens d’action différents itecte de ceux dont il usait par le passé.

Je viens de parler de la voie nouvelle où vient d'entrer e que l'humanité... Eh! si tout le monde pouvait prévoir tous les rêtres dangers, toutes les épreuves qu’elle réserve aux sociétés, icain. tous les amis de l’ordre, non pas de l’ordre qui règne à uvent Varsovie, mais de l’ordre fondé sur la liberté; tous les amis

petit de l’ordre, dis-je, supplieraient le prêtre à genoux de

Ce s'empresser de reprendre l'influence morale qu'il avait poli- autrefois dans le monde, alors qu’il savait retenir et humations niser les hordes de barbares qui inondaient l’Europe. Aux ate ; cris des peuples soulevés l’on proclame la souveraineté rude populaire, le vote universel, la république démocratique, et que comme fondement au nouvel édifice social on décrète l’enront seignement universel et la liberté de la presse : et l’on croit i de que tout est fini ; l’on croit que les lois et coutumes créées

sous le régime du privilége et du monopole vont pouvoir subsister intactes ; l’on s’imagine que le nouveau souverain qu’il va se contenter de mots sonores, sans chercher s’il n’y pas plus quelque chose de plus substantiel dans sa souveraineté. per- Ici, il me semble entendre murmurer À mes oreilles le mot de communiste, épithète dont on m'a déjà gratifié dans Pintimité; mais on se méprend étrangement sur mon

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compte, ou sur la signification du mot communisme, qui est à mes yeux la plus étrange doctrine sociale qui jamais ait vu le jour. C'est plus encore, c’est presque un blasphème ; var c’est une censure du décret divin, qui a voulu que les hommes naquissent avec des facultés inégales, comme avec des besoins inégaux et différents ; qui a voulu aussi que la paresse fût punie par les privations, le vice par l’abjection. Et je ne parle ici que de la communauté des choses. que dirai-je de la communauté des personnes, qui ne serait que le libertinage légalisé ? Qu’on se rassure, le communisme ne sera jamais une doctrine sérieuse, ni redoutable en soi : il aura toujours contre lui les deux plus grandes puissances de la terre, la force et la beauté. L'homme fort de ses vertus et de son intelligence, voudra toujours recueillir tout le prix de son travail, sauf la part que réclamera la société fraternellement organisée ; et la femme préfèrera toujours être la compagne aimée, considérée et inséparable de l’homme, que la femme libre du père Enfantin.

Non, je ne suis pas communiste; mais je vois que plusieurs de nos arrangements économiques actuels contreviennent presque autant que le ferait le communisme à ce décret divin dont je viens de parler. Avez-vous entendu tout dernièrement un de ces hommes au cœur chaud, à l’âme expansive, nés pour opérer. de grandes choses parmi les hommes, non pas comme ces foudres de guerre par la force matérielle, mais par la force morale de la parole, et de cette foi qui transporte les montagnes ; avez-vous entendu l’apôtre canadien de la tempérance, ce jeune prêtre qui a déjà su mériter le titre de bienfaiteur public, l’avez-vous entendu déclarer publiquement que, sans le hasard qui lui fit rencontrer deux étrangers charitables, il serait peut-être à l'heure qu'il est, errant, ignoré, inutile dans quelque coin du monde? Combien de fortes et belles intelligences de cette sorte qui ne peuvent prendre la place que la providence leur avait destinée, tandis que la médiocrité héritière se pavane sur le pinacle! Que dis-je ? tandis que le vice

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et la frivolité, grâce à l’opulente oisiveté qu’enfantent nos lois, affichent un luxe insultant et provocateur vis-à-vis de l’industrie honnête et utile. Encore si cela ne faisait qu’accuser le vice de nos institutions.sociales.. mais il y a là un danger permanent pour le repos du monde ; c’est de ces âmes énergiques, aigries, révoltées que se déchaînent, comme l'ouragan des antres d’Eole, les tempêtes qui bouleversent les empires. C’est un sujet d’étonnement universel que la tranquillité de l’Angleterre au milieu de la tourmente qui ébranle toute l’Europe. A mon avis, voici le secret de cette tranquillité: l’immense empire colonial de l'Angleterre ouvre un champ illimité à l'ambition de ses esprits ardents, aspiring minds comme elle les appelle. De plus l'Angleterre est gouvernée par la plus habile de toutes les aristocraties, qui s’est fait un devoir ou un calcul d'ouvrir ses rangs à Pélite de la démocratie, dont elle soutire ainsi la sève généreuse, pour en rajeunir son vieux corps.

Encore une fois, je ne suis pas communiste, mais je sens et je vois que l’état de choses que je viens de signaler comme étant en opposition flagrante aux lois divines comme à celles de la nature humaine, ne saurait subsister longtemps sous le régime démocratique de l'avenir. On résistera, je le crains: on fera entrer la rage au cœur des peuples, et le monde civilisé se trouvera une seconde fois menacé d’une irruption de Goths et de Vandales, dont une grande puissance morale et spirituelle pourra seule le sauver. Ici je ne ferai que rappeler les déclarations récentes de M. Thiers au sujet de la religion et du clergé: “Aujourd’hui, a-t-il “ écrit selon le Courrier du Havre, je regarde la religion et “ ses ministres comme les auxiliaires, les sauveurs peut-être “6 de l’ordre social menacé.” Chacun sait ce que M. de Tocqueville dit sur le même sujet dans son bel ouvrage sur l'Amérique.

Il est vrai qu’une telle catastrophe peut être très éloignée de nous, habitants de l'Amérique, où la mauvaise distribution des richesses et linégalité dans les moyens de les

acquérir, n’en sont pas encore rendues à l’état de grief vivement et profondément senti. Mais ne devons-nous pas penser un peu à nos suivants, et tâcher de leur épargner, s’il est possible, les maux qui, sous nos yeux, tourmentent l'Europe, notre mère? C’est son sang vicié qui coule dans nos veines, et si nous ne profitons de la vigueur de la jeunesse pour le purifier, préparons-nous à souffrir comme elle. Mettons-nous à l’œuvre, il n’est pas trop tôt. Et si notre propre intérêt bien entendu et celui de nos descendants ne sont pas pour nous des motifs suffisants : Prêtres, vous qui parlez au nom de Dieu et dans les vues de Dieu, le moment est venu pour vous de parler, de faire entendre aux hommes qu’il y a pour eux autre chose que des intérêts matériels. Nouveaux Moïse, descendez de la montagne où l’on vous a crus morts, et montrez à la foule idolâtre qu’il y a un autre Dieu que le veau d’or.

L'on comprend que je n’entends pas faire violence à la conscience du prêtre : tout ce que je lui demande, c’est l'évangile, mais l’évangile tout entier, et avec toutes ses conséquences. Avec cela, le prêtre catholique aura bientôt fait disparaître les préjugés et les préventions qui ne lui ont permis depuis longtemps de remplir, à mon avis, qu’une partie de sa mission. Au fond de toutes les hérésies, n’y a-t-il pas eu un levain de liberté? Certes ce ne serait pas un grand prophète que celui qui prédirait qu’au bout de la voie où je l’invite à entrer, il trouvera cette unité religieuse qu’il espère lui-même, et sans laquelle l'unité humaine, vers laquelle on croit marcher, ne sera peut-être jamais qu’un grand rêve.

Lorsque je commençai ce travail, il entrait dans mon plan de traiter, avec quelques détails, la partie de mon sujet où je devais parler de ce que devait être le prêtre; mais pour le faire en ce moment avec tous les développements nécessaires, il me faudrait outrepasser de beaucoup les bornes d'une simple lecture, et peut-être aussi abuser de votre indulgence. Au reste, après ce que j'en ai dit incidemment,

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et les considérations que j'ai présentées sur le spiritualisme social ou en rapport avec la société, il ne saurait guère y avoir lieu à méprise quant à ma pensée générale sur ce point. Restent, il est vrai, les applications ; et j'avoue qu’en pareille matière, c’est un point bien important. Il ne s'agit plus alors de spiritualisme en idée, sur lequel, à moins d’avoir affaire à des athées, il peut être facile de s’entendre ; mais bien du spiritualisme en action au milieu des passions et des intérêts, des préventions et des préjugés humains ; ct de plus au sein de réunions d’hommes placés à tous les degrés de civilisation, à chacun desquels il faudra user d’un mode et de moyens d'action divers. Cette action sera paternelle, absolue pendant l’enfance des sociétés ; titulaire, directrice pendant leur adolescence ; amicale, modératrice pendant leur jeunesse ; fraternelle, persuasive pendant leur virilité; encourageante, régénératrice pendant leur vieillesse ; toujours indulgente, tolérante, éclairée, car là git sa force, sa vie. C’est pour elle que le Christ a dit au premier des apôtres: “Quiconque se sert de l’épée, périra par l’épée.”? Eh! l’on voit partout l'épée se briser entre les mains du pouvoir temporel lui-même, et la parole marcher hardiment à la conquête du monde matériel. Mais il faut que je marrête.

Je regrette, pour ma part, que le temps me fasse défaut, car j'aurais eu occasion de payer un juste tribut de reconnaissance pour les efforts généreux de plusieurs membres distingués de notre bon clergé canadien, qui, par des actes frappés au double coin de la religion et du patriotisme, ont dévancé, inspiré jusqu’à un certain point les espérances que je forme aujourd’hui de le voir constamment, comme autrefois l’arche d’alliance devant le peuple d'Israël, marcher à la tête de notre peuple vers la terre promise du progrès et de la liberté.

J'aurais voulu vous parler de ces nombreux et précieux colléges où l’on forme non plus seulement des prêtres, mais aussi des citoyens et des prêtres citoyens.

J’aurais voulu vous parler de ces beaux établissements de bienfaisance, qu’un digne et saint prélat a fait, comme par enchantement, surgir au sein de votre cité, où l’enfance orpheline retrouve une mère, la vieillesse indigente un fils, et la faiblesse repentante un toit paternel où l’on tue encore le veau gras, —misères humaines que la religion saura toujours, mieux que l’état, soulager ct réparer.

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