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Discours prononcé par le Dr. A.A. Foucher

à l'occasion de l'ouverture de la 50ème année des cours de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, le 4 octobre 1892.

prononcé par le Dr A. A. FOUCHER,

à l'occasion de l'ouverture de la 50ème année des cours de l'Ecole de Médecine de Chirurgie de Montréal, le i octobre 1892.

Messieurs,

Parmi les sujets qui peuvent intéresser un auditoire eu grande partie composé d'étudiants en médecine, je n'en connais aacun lui convenant davantage que celui qui traite de la profession médicale, dos devoirs de l'étudiant, de ses espérances et de son avenir.

Le début d'une année scolaire constitue une étape importante, où l'élève a besoin de s'approvisionner de renseignements utiles sur le )'ôle et les destinées de la profession à laquelle il se fait gloire d'appartenir ; c'est une occasion favorable de connaître les obligations qu'il a contractées, la route à suivre pour arriver à un but bien défini, et enfin, la nature et la valeur des récompenses qui l'attendent à l'expiration de ses études réglementaires. Ces renseignements, ces conseils que la Faculté, suivant une louable habitude, donne ici chaque année, depuis aujourd'hui 50 ans, je viens vous les offrir à mon tour en son nom. Veuillez les accepter comme venant de la part d'un ami sincère de l'étudiant, d'un défenseur acquis de leurs jplus chers intérêts et d'un admirateur de la science médicale.

Messieurs, en me glorifiant d'éprouver de l'admiration pour l'étude de la médecine, je ne suis pas inspiré par un enthousiasme jeune et plein d'illusions; j'obéis aux élans d'une conviction profonde. La science médicale plane au dessus de toutes les autres, aucune n'est aussi vaste dans son ensemble, n'offre des rapports aussi intimes avec toutes les branches du savoir humain, aucune enfin n'est aussi belle, aussi intéi-essante, et ne peut lui être comparée. Qu'y a-t-il de plus attrayant que de se connaître soi-même, do scruter les mystères de notre mei-veillouse organisation, d'en analyser les moindres rouages et le fonctionnement, et que sont à côté de ces études, celles que nous faisons au collège ou celles qui s'offrent à la jeunesse dans les autres cari-ières libérales ?

L'anatomie et la physiologie de l'être organisé ouvrent des horizons nouveaux à l'intelligerce, on e.-'.L étonné du degré de per-

fection que lo Créateur :i mis dans la plus belle de ses œuvres. A mesure qu'on avance dans les études médicales, l'attiait va toujours en grandissant; on aborde des questions de ))lus en plus complexes, constituées par l'étude des dérangements fonctionnels, des causes qui les produisent, des symptômes et des effets auxquels ils donnent lieu, entin, des moyens d'y apporter remède.

Pour arriver à ce dernier but qui constitue l'art de guérir, la médecine appelle à son secours les sciences chimiques, physiques et mécaniques, la zoologie, la botanique, les mathématiques, la philosophie et l'expérience des devanciers consignés dans l'histoiie de la médecine. C'est là une lâche de nature complexe et pouvant satisfaire tous les goûts, c'est là une mission des plus nobles, car elle a pour but la connaissance de l'être le plus parfait qui existe sur la terre et la con8ervatic>n du plus précieux des biens, la santé et la vie.

La santé, n'est-ce pas avec son précieux concours que nous mettons à exécution les œuvres pour lesquelles nous avons été créés, n'est-ce pas par son entremise que nous accomplissons les choses les plus ordinaires de la vie, n'est-ce pas elle enfin qui éclaire le génie et qui enfante les grandes choses 1 Qu'y a-t-il d'impossible à l'homme vigoureux, à l'homme sain de corps et d'esprit ? Par contre, la maladie et la mort sont la négation de toute œuvre utile, toutes deux paralysent l'initiative humaine, portent l'inquiétude et la désolation au sein du foyer domestique, elles y apportent aussi bien souvent la ruine complète.

Dans un pays jeune comme le nôtre, qui a besoin de tous ses enfants pour contribuer à la prospérité commune, qui a besoin de bras vigoureux pour coloniser et défricher, pour exploiter les richesses du soi, la maladie et la mort dans des proportions exagérées constituent une calamité publique. L'épidémie de variole qui a sévi en 1885 a coûté la vie à des milliers de personnes. Tous les ans, les statistiques vitales nous apprennent que des milliers d'enfants et d'adultes sont morts parce que les notions d'hygiène n'ont pas encore pénétré suffisamment dans l'esprit des populations et de ceux qui les gouvernent. Le choléra, qui est à nos portes, tient actuellement certains pays sous l'effet de la terreur et il ne tiendra qu'à la négligence des prescriptions hygiéniques internationales pour voir ce fléau qui a déjà laissé de si tristes souvenirs en 1832 et 1854, envahir et dévaster de nouveau ce pays.

Les études médicales répondent donc non seulement à des besoins individuels de la plus haute valeur, mais aussi à l'intéiêt et à la sécurité ))ublics. Pour ces raisons, le public a le droit et le devoir de s'intéresser à nous de suivre attentivement le mouvement médical en ce pays et d'en favoriser le progrès dans toute la mesure de ses forces. Il a droit aussi à ce que nous veillions avec un soin scrupuleux au recrutement des étudiants en médecine,

et que nous ne donnions des diplômes qu'à ceux qui les ont mérités par un travail consciencieux et qui ont donné des preuves suflSsantes de leur savoir.

En peu de mots, j'ai esquissé le point de vue matériel du rôle de la médecine, mais au-dessus de ce but matériel qui fait de la pratique médicale une nécessité, il faut placer le but humanitaire qui répond aux plus nobles sentiments du cœur humain : le devoir résumé dans l'amour de l'homme pour son semblable, la charité résumée dans le dévouement à l'humanité souffrante. C'est le sentiment du devoir qui fait affronter journellement au médecin les plus grands dangers, c'est ce noble sentiment poussé jusqu'à l'héroïsme qui inscrit tous les jours de nouveaux noms au martyrologe médical. Dans les temps d'épidémie, et tout récemment encore, en Eussie, on a vu le peuple, affolé par la terreur, traquer les médecins comme des bêtes fauves et leur infliger les tortures et la mort. Ces victimes immolées sur l'autel du devoir sont plus nombreuses qu'on ne le pense ; en effet, le médecin n'affronte pas seulement la contagion qui foudroie, il est en contact tous les jours avec d'autres poisons qui, pour être moins violents, n'eu sont pas moins mortels, La statistique mortuaire le prouve d'une manière évidente, puisque le médecin est de tous les hommes de profession celui qui vit le moins longtemps. Le médecin qui donne sa vie pour conserver celle de ses semblables est un héros obscur auquel la postérité n'élève aucun monument, mais qui laisse dans les cœurs généreux, du respect et de l'admiration pour la profession qui inspire d'aussi sublimes dévouements.

Quelle autre profession donne autant et reçoit si peu ? Dans les arts industriels et le commerce, le génie se j^rotège ; il trouve sa récompense dans un brevet d'invention ou une marque de commerce. En médecine, il n'existe rien de tout cela, les remèdes secrets n'appartiennent qu'aux charlatans, la marque de commerce est et doit rester un déshonneur ; une découverte est elle faite, immédiatement, aux quatre coins du monde, la presse se hâte d'en faire part à la grande famille médicale pour le plus grand bien de tous. Des associations de médecins existent dans tous les centres importants, et chacun apporte à ces assemblées le résultat de son expérience ; de cet échange de connaissances multiples et variées résuUe de nouveaux progrès dans l'art de guérir et la répartition de ces bienfaits dans une sphère plus étendue.

Ce qui prouve encore le but humanitaire de la profession médicale, c'est l'association de l'exercice de la médecine, dans les temps ani iens, avec les exercices du culte. Dans les siècles passés, la médecine se pratiquait dans les temples, elle était confiée à des castes sacerdotales ; plus tard le christianisme a fondé des corporations religieuses dévouées au traitement des maladies, il a créé des hôpitaux, des asiles, et multiplié sous toutes les formes les institu-

tion6 d'exielence tnédicîile. Cette pratique s'est continuée de nos jours, A l'origine de la colonie, nous avons eu Mlle Mance qui a fondé l'Hôpital Dieu, et laEde. Sœur Marguerite d'Youville qui a fondé l'Hôpital Général des Sœurs Grit^es, et plusieurs auties qui ont associé l'exercice do la médecine aux plus belles œuvres de la charité. Partout où il j a des hôpitaux, qu'ils soient l'œuvre de la phiianthro])ie publique ou de la charité de religieux, le médecin s'y associe de gi-and cœui- et donne incessammi-nt, à titre gratuit, le meilleur de son temps et de ses forces. Cette abnégation, ces sacrifices multiples qu'exige un service hospitalier, paraissent si naturels à un grand nombre, que, l'ingratitude aidant, on a fini par croire que les médecins y sont obligés par la loi et que les gouvernements se chargent de les rétribuer. En dehors même de l'hôpital, les mêmes préventions existent et la profession n'est pas toujours sufiSsamment rémunérée.

Cependant, la profession de médecin est belle et nous pouvons l'aimer en dépit des déceptions qu'elle nous ménage ; aimoz-la en proportion des sacrifices qu'elle exigera de vous, à défaut d'honoraires, de reconnaissance; pour compenser Is plus noire ingratitude, vous pui.serez dans le devoir accompli, dans le bien que vous aurez fait, la plus grande et la plus noble des récompenses.

Si la profession médicale répond a un sacerdoce, si elle vous ménage pour plus tard le titre de bienfaiteur de l'humanité, il faut que vous sachiez vous en rendre dignes. Le public vous observe, il s'attend à ce que vous teniez haut et ferme le drapeau de la dignité professionnelle, sachez prouver dès maintenant, par vos actes d'étudiants, que vous appartenez à une classe instruite, intelligente et respectable, à une profession qui a des titres de noblesse; par conséquent, ne faites rien qui puisse ternir votre réputation ni souiller votre blason.

Ces dernières réflexions me conduisent tout naturellement à vous parlei- de vos devoirs. Les comédiens ont exploité les côtés faibles de notre profession et ont fait rire le public à nos dépens, mais les dramaturges pourraient aussi trouver amples m.otifs à faire pleurer; car, si c'est une comédie que d'être médecin malgré soi, c'est aussi un drame et dont la triste réalité commence bien souvent sur les bancs de l'école. Un grand nombre de jeunes gens, au sortir du collège, sans consulter ni leurs goûts, ni leurs aptitudes, se choisissent une profession dans le seul but de se créer un avenir. Ils oublient que pour étudier avec fruit une profession et pour la pratiquer avec succès, il faut avant"tout la connaître^et l'aimer. Il faut ensuite apprendre ce qu'elle exige de nous, quelles sont les conditions à remplir pour y trouver le succès qu'on en attend. L'attrait doit être la porte d'entrée de la profession médicale, la réflexion doit ensuite servir de guide. Cet attrait doit être de l'enthousiasme, de la passion môme, [car autrement, aux premières diflicultés, l'élève se laisse gagner par le dégoût, la lassi-

tude et le découi-agement. Il faut apporter à cette enceinte autre chose qu'une bonne volonté d'étudiant, autre chose que l'attention requi;<e pour passer des examens suffisants, autre chose entin qu'une assiduité limitée aux strictes exigences de la loi. L'élève qui est pénétré de la grandeur et de la dignité de sa mission ne se contente pas do suivre passivement un programme tout tracé d'avance; il fait plus, il va de lavant, tâche de s'élever au dessus de la médiocrité; il poursuit l'idéal qui élève le niveau intellectuel. C'est l'initiative personnelle qui fait le médecin, tout le reste n'est que uiécanisme et discipline, et ne peut conduire qu'à l'obtention d'un permis pour exercer la médecine. On se fait toujours plus ou moins ce que l'on est. Le type médical que vous représenterez plus tard sera donc votre ])ropre ouvrage.

La science a tellement progi-essé depuis cinquante ans, que quelqii'eflbrt que vous fassiez, vous serez encore bien au-dessous de votre tâche à la tin de votre rlème année d'études ; à cette époque vous serez encore trop peu savants pour répondre à la multiplicité des besoins généraux de la pratique ; vous serez étonné du peu que vous aurez acquis en comparaison de ce qui restera à apprendre.

Si la science a progressé dans des proportions telles qu'il est aujourd'hui impossible, même à un médecin studieux, de la posséder à fond, d'un autre côté, le nombre des médecins s'accroît tous les jours dans ce pays, dans des proportions exagérées ; de là l'obligation, pour vous tous, de devenir plus savants que vos devanciers ; si vous voulez prendre place à côté d'eux, et réussir, soyez leur supérieurs par votre savoir. L'avenir, le succès, appartiendront dorénavant à ceux qui, au sortir des écoles do médecine, posséderont la plus grande somme de connaissances sur toutes les branches de la t-cience médicale.

En toute cho^e, pour rendre le travail fructueux, il ne suffit pas d'y mettre de l'ardeur et de la bonne volonté, il faut y apporter do la méthode ; en d'autres termes, il faut savoir travailler. L'élève de première année abandonné à lui-même, sans méthode, entrevoit tant de choses, et si différentes, à apprendre, qu'il ne sait par où commencer, se décourage et perd un temps précieux à étudiej' des matières finales de pratique avant de connaître la théorie, à bâtir avant d'avoir fait un plan. La méthode repartit le travail avec profit.

Je n'entreprendrai pas de vous tracer ici une ligne de conduite à suivre même d'une façon générale, l'initiative de cette coordination apjjartient à vos professeurs chacun dans leur département. Cependant je voudrais signaler, toucher du doigt en quelque sorte, un défaut commun à un trop grand nombre d'élèves ; je veux parler du manque d'esprit d'observation. C'est là qu'il faut chercher et que l'on trouvera la cau.-e de la faiblesse des études médicales. L'élève habitué à n'apprendre que ce qu'on lui enseigne et rien audelà ne pense pas assez par lui-même. L'observation est la base

de toute science pratique et surtout do la miideciue. Pour réussir dans le traitement des maladies, il faut observer le malade avant de songer à ])resciire, il faut d'abord connaître et déterminer la nature du mal ; pour devenir bon médecin, il faut avant tout être observateur, A quoi serviraient toutes les notions que nous ont tiansmiees nos devanciers, si elles n étaient basées que sur des spéculations philosophiques et non sur l'observation, et d'où vient qu'un grand nombre des notions médicales des vieux auteurs sont tombées dans le discrédit et l'oubli, sinon parcequ'elles reposaient sur des vues de l'esprit plutôt que sur des faits positifs et bien démontrés ?

Quelques exemples feront mieux comprendre ma pensée. Paracelse enseignait que tiois gouttes de sang suspendues et tombant de la base du cerveau étaient la cause unique de l'apoplexie cérébrale. Il aurait suffit d'ouvrir le crâne d'un sujet mort d'apoplexie pour constater que cette causée était imaginaire. Dans les temps anciens, on pensait aussi que la cataracte était une goutte op:ique qui tombait du cerveau dans l'œil, d'où le nom do cataracte ; il eut été bien facile de constater que de tels rapprochements sont absurdes. Cependant la médecine a été pendant de longs siècles privée du concours des sciences anatomiques et phj'siologiques. Ce n'est qu'au ITème siècle que l'observation de la nature a commencé à se substituer au pi-incipe d'autorité, que la méthode expérimentale a commencé à battre en brèche la méthode logique, dialectique ou a priori. Ce fut une époque mémo rable qui nous valut entr'autros la découverte de la circulation du sang par Harvey on 1628. Il ne faut pas croire cependant que la méthode expérimentale fut acceptée sans conteste elle lutta vivement contre la routine, l'entêtement et les préjugés, et aujourd'hui encore, elle a ses détracteurs. Cette belle pensée de Biot trouve tous les jours son application : " Rien n'est plus clair que ce qu'on a trouvé hier, rien n'est plus difficile à voir que ce qu'on trouvera demain."

Trousseau, aux plus beaux jours de son admirable enseignement ne manquait jamais l'occasion de décochei- des traits acerbes à l'adresse des médecins chimistes, et reléguait la chimie à l'arrière plan; cependant, à peine était-il mort que les remarquables iravaux de Pasteur sur les fermentations commençaient a révolutionner l'étiologie des maladies contagieuses et préparaient à la chiruigie les succès brillants qu'elle doit à l'asepsie et à l'antisepsie et qui l'a enhardie au point de pénétrer sans crainte dans des cavités peu explorées jusque là sur le vivant. C'est la physiologie expérimentale, c'est i'anatomie pathologique fondée au commencement de ce siècle, c'est l'observation baï-ée sur I'anatomie et la physiologie qui ont fait la médecine ce qu'elle est aujourd'hui. Imbus de ces idées, il faut dans nos facultés, considérer ia salle d'autopsie comme un complément indispensable de ia clinique, il faut donner aux études des allures do plus en plus pratiques.

Ce travail de régénération est déjà commencé au milieu de vous ; il faut que vous sachiez en comprendre la signification et nous prêter votre coopération active. Il ne faut pas vous contenter de voir par les youx-d'autrui, d'accepter ce qui est dit et écrit, il faut que vous exerciez un contrôle sur les enseignements qui vous sont donnés.

La conviction naît de l'expérience personnelle ; or, cette expérience vous pouvez tous l'acquérir dans vos cours pratiques. î^on seulement c'est le meilleur moyen d'être convaincu, mais c'est aussi le meilleur pour s'instruire d'une manière durable. On saisit vite et ou retient facilement un fait que l'expérience a confirmé à nos yeux. C'est parcequ'on a compris ces choses que les cours théoriques ont diminué en nombre et en importance dans les grands centres d'enseignements et qu'on a créé «Je nouvelles chaires de pathologie, de thérapeutique et de phj^siologie expérimentale, d'histologie et de bactériologie et de chimie pratique et médicale.

L'étude do l'hygiène a aussi son côté pratique ; dans des musées d'une valeur incomparable, on collectionne des appareils dont l'élève peut étudier le fonctionnement, on voit les perfectionnements modernes apportés à la préservation des maladies. Pour la tocologie, les leçons ne se donnent pas seulement avec des manequins, mais il existe des maternités oii il y a des internes stagiaires, des externes, et où les élèves sont admis à toute heure du jour et de la nuit, et où enfin, une des branches les plus importantes de la médecine s'enseigne d'une manière pratique, par des exemples et des cas observés pendant tout le temps nécessaire pour constituer une étude sérieuse et réellement profitable.

La médecine légale a également son enseignement pratique à la morgue. Les études cliniques ont été morcelées en différentes branches, afin que les élèves puissent avoir l'opportunité do voir un plus grand nombre de cas de chaque sorte et de pouvoir mieux les observer. Dans tous les départements, l'observation doit contrôler la théorie et les deux doivent marcher de pair ; agir autrement, c'est surcharger la mémoire sans profit pour l'élève. De tous les cours où l'observation est la plus nécessaire, c'est sans contredit la clinique. Ce qui caractérise sui-tout la clinique, c'est l'observation du malade, et pour devenir médecin, il faut avoir étudié les maladies sur le malade lui même. Que l'élève examine donc les patients avec une ardente et persévérante curiosité; qu'il grave dans sa mémoire le caractère des symptômes, la marche de la maladie et l'influence du traitement, et il faut, pour cela, collectionner et étudier des observations de malades. Les impressions sont fugitives, la mémoire est infidèle, mais les écrits restent.

Tout élève studieux peut se préparer de la sorte des faits inédits, se constituer, pendant ses études, des volumes de la plus haute utilité pratique auxquels il puisera plus tard, des renseignements

prélieux aux moments critiques. Autrement, le grand nombre de faits qui se succèdent sans interruption et qui ne laissent que des ti-aces fugitives dans la mémoire cessent d'avoir de l'attrait, l'élève, désintéressé de ce qu'il voit, passe machinalement aux lits des malades, il suit la foule, se laisse entraîner de salle en salle de malades et regarde souvent à sa montre pour voir si l'aiguille est rendue à l'endroit qui excuse son départ. Par contre, l'élève studieux recueille des observations, accumule un petit ti'ésor qui devient la ba>e et le commencement de son expérience pej'sonnclle. L'assistance aux opérations laisse ordinairement moins à désirer, il y a là une mise en scène qui groupe instinctivement un grand nombie d'élèves autour de la table d'opération, mais là encore tout n'est pas paifait. Les chirurgiens se plaignent avec raison que, les opérations étant terminées, les élèves se hâtent de partir avant d'avoir vu faire le pansement. Cependant, en chirurgie, aujourd hui, quoique le coup de couteau vienne en premier lieu, le mode de pansement joue le plus beau rôle en ce sens que de la manière dont il est fait dépend le succès ou l'insuccès de l'opération ; le plus beau coup de couteau peut être compromis irrémédiablement par un pansement çial fait, Non seulement vous devez observer attentivement la manière dont les pansements sont faits, mais vous devez mettre ces études en pratique et prendre du service actif dans les hôpitaux, en qualité d'externes.

Il existe encore bien d'autres points faibles à signaler, bien d'autres suggestions utiles à vous faire. En étendant ces quelques remarques à tous les cours que vous devez suivre, je trouverais amples motifs à signaler plusieurs faits qui demandent des modifications urgentes, mais chaque professeur est meilleur juge des besoins de ses élèves et je vous renvoie à chacun d'eux pour plus amples informations.

Ne négligez aucun de vos cours, ils ont tous leur importance qu'on ne mesure pas à l'aune. Le corps humain est lui même composé de plusieurs organes qui jouent chacun un rôle important dans l'économie ; en supprimer un seul, c'est faire d'un être complet, un être difforme. L'homme qui est manchot, borgne ou sourd, tient autant à ressembler au reste des humains que celui qui est bossu, quia un pied bot, ou qui soutire de chorée ou d'épilepsie. Les enfants ont autant de droit à la vie et plus peut être que les vieillards ; enfin les femmes qui aiment tant à ce qu'on s'occupe d'elles, et ce n'est pas moi qui leur en ferai un reproche, ne tiennent pas plus à leurs infirmités que le reste des mortels tient aux siennes.

Parmi tous ces cours, il y en a un que vous devez non seulement apprendre, mais mettre immédiatement en pratique : je veux parler de rh3'giène. Tout travail, pour être effectif, doit être subordonné à des règles prévues par l'hygiène. C'est vous dire que les amusements vous sont non seulement permis, mais même prescrite, pourvu que ce soit dans des bornes raisonnables.

Il est à peine besoin de parler de ces choses à des étudiants qui ne nous ont pas habitués à les trouver arriérés sous ce rapport, plus souvent aurions nous raison do trouver à redii-e sur les doses d'hygiène qu'ils s'administrent, sur l'excès de zèle qu'ils apportent à se trop bien traiter.

Ceci me remet en mémoire quelques-unes des inscriptions que l'on trouve en visitant les ruines de Pompeï ; à un certain endroit on lit au frontispice d'une maison : hîc habitat félicitas, et, un peu plus loin, cette autre inscription empreinte de la plus charitable bienveillance : cave cancm. Le temps de vos études médicales est le pins beau de toute votre vie, c'est le cas de dire hîc habitat félicitas, mais pendant ces joyeuses années, de grands péiils vous menacent, cette liberté dont vous jouissez au sortir du collège peut vous conduire aux plus grands dangers qui menacent votre avenir, prenez garde : cave canem. Les soucis ne vous hantent pas encore, vous êtes jeunes, tout vous sourit et votre gaieté s'augmente de votre inexpérience, c'est bien, riez, chantez, vos chants nous réjouissent, votre gaieté nous rajeunit et modifie l'atmosphère chargée de tracas qui nous enveloppe, et en vous voyant nous succéder chaque année, en revoyant toujours les mêmes figures jeunes et épanouies, nous oublions que les années s'accumulent sur nos têtes et que la mort moissonne cruellement dans nos rangs.

Quelques mots sur votre avenir et j'aurai terminé. Où allezvous, vers quel but vous font tendre les obligations que je viens de rappeler à votre méditation ? A la réalisation d'espérances bien légitimes; d'abord, à obtenir le diplôme et la licence qui vous permettent d'exercer la profession, puis, poss^édant le parchemin tant désiré, à vous bâtir un nid bien confortable dans un endroit propice où vous pourrez le mettre à l'abri des tempêtes. Lorsque l'ouvrage sera terminé, vous jetterez un regard sur le vaste champ où s'exerceront vos connaissances. Puis, il faut bien le dire, l'homme n'est pas fait pour rester seul ; vous convierez à votre demeure un être aimé qui mettra le comble à la réalisation de vos rêves d'étudiant. Vous voilà médecin de campagne, je suppose, qu'attendez-vous maintenant ? La richesse, l'aisance ? Vous obtiendrez plutôt le second que le premier, et ce, au prix de fatigues sans trêve ni repos; vous franchirez de grander, distances, en été sous un soleil brûlant, en d'autres saisons vous essuierez des tempêtes, vous ferez de longues routes dans des chemins non battus, dans des voitures moins que confortables, vous passerez des nuits sans sommeil, et, comme rémunération, des honoraires plus que modestes, bien souvent rien du tout, et quelquefois ce que vous aurez semé en dévouement vous le recueillerez en ingra titude. Placés dans des centres où bien souvent le médecin fait partie de la trinité instruite du village, le curé, le notaire et le médecin, vous serez appelés à jouer un rôle important parmi vos concitoyens. Mais de grâce, ne vous mêlez pas trop de politique,

les médecins y perdent toujours quelque chose de leur réputation.

A la ville, l'exercice de la médecine n'offre pas les mêmes inconvénients, mais il n'offre pas non plus les mêmes avantages. La pratique y est plus agréable, mai.< elle est plus lente à venir. Il y a l'avantage d'êire à proximité des hôpitaux et de pouvoir continuer à perfectionner les études en pratiquant. C'est un avantage dont un grand nombre devrait profiter, car le diplôme de médecin ne confère pas le droit de ne plu« étudier. La science grandit et progresse sans cesse, il faut en suivre le mouvement et les progrès, il faut s'abonner à de.s revues de médecine, il faut renouveler les éditions anciennes, car on ne nage pas contre le coui-ant, il faut le suivre. Le médecin le plus instruit, loisqu'il est admis à la pratique et qui débute avec succès, finit par l'abandon et l'isolement, s'il no continue pas à étudier.

Il y a encore un autre élément de succès qu'il ne fout pas perdre de vue, je veux parler de la confraternité médicale. Nous poursuivons le même but ; or cette union de nos aspirations exige aussi l'union des médecins entre eux. La communauté d'idées et de besoins communs doit nous rapprocher et nous grouper ensemble spontanément; on ne peut raérit^jr le titre de confrère qu'à la condition de travailler en commun à une œuvre de bienfaisance humanitaire. A ce titre, de toutes les professions, la nôtre devrait être la plus unie, malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi. Pourtant, nous avons tous besoin des conseils et de l'expérience des autres, aucun ne peut se dire assez savant, assez expérimenté pour pouvoir se passer de l'assistance d'un confrère. Agir autrement, c'est concevoir une trop haute idée de sa valeur personnelle et une opinion injuste de la valeur de ses confrères. C'est de là que résulte le dénigrement et l'envie qui font tant de ravages dans notre profession. Si nous voulons que le public nous honore, sachons nous respecter et nous appi écier les uns les autres ; en minant sourdement la réputation d'un confrère, en mettant en doute ses capacités pratiques, en révélant ses fautes léelles ou présumées, on ne fait pas seulement du mal à un concurrent, si on s'en fait à soi-même. Apprenez donc de bonne heure à vous estimer les uns les autres et à vous protéger mutuellement, et si ces quelques conseils sont suivis, ils contribueront, j'en suis sûr, à assurer votre succès pour l'avenir, ce qui constitue après tout le but vers lequel vous aspirez.

Messieurs, je ne saurais terminer sans faire allusion à l'événement mémorable que nous célébrons aujoui-d'hui ; je veux parler du 50ème anniversaire de la fondation de l'Ecole de médecine et de chirurgie de Montréal. Le récit de ses luttes et de ses transformations vous est suffisamment connu pour que je n'aie pas à entrer ici dans le mérite de leur appiéciation. Aujourd'hui, l'Ecole entre dans une nouvelle phase de son existence. Faisant partie

intégrante d'une université canadienne française, ayant été mariée récemment selon tous les rites de l'orthodoxie religieuse, elle a droit et elle compte sur toutes les influences religieuses et laïques nécessaires à eon bon fonctionnement ; le chiffre de ses élèves est devenu considérable à un tel point qu'on, ne peut les loge convenablement sous un même toit ; il nous faut donc un édifice spacieux, central et aménagé des choses indispensables pour asseoir l'enseignement médical sur des bases larges et solides.

Pour cela, il nous faut de puissants secours extérieurs, car les universités, quel que soit le nombre do leurs élèves, ne se soutiennent pas par elles-mêmes à moins d'être fortement dotées ; bien plus, quelle que soit la magnanimité de zélés donateurs, il restera toujours de nouveaux progrès à réaliser. Nous espérons qu'à l'occasion des noces d'or de l'Ecole, de puissantes institutions, de riches particuliers déposeront dans la corbeille quelque chose de plus tangible et surtout de plus effectif que de stériles paroles d'encouragement qui nous ont bercés d'illusions jusqu'aujourd'hui. L'union de nos forces n'a été accomplie qu'à ces conditions; pour nous grouper en un seul corps, on nous a fait enti-evoir en haut lieu des secours alléchant*. Eh bien, il n'y a plus de divisions entre nous, c'est le temps de nous tendre la main et de nous aider à resaisir le temps perdu et à faire de grandes choses pour l'avenir. Ceux qui croient à la nécessité de voir la haute éducation sous le contrôle du clergé ont dû constater avec inquiétude le mouvement qui s'opère depuis quelque temps vers la création d'une université la'ique. L'esprit public a été préparé graduellement à cet ordre d'idées, et en face de la cause universitaire qui périclite, on a cru à tort que le clergé ne voulait pas ou ne pouvait la mener à bonne fin. Des raisons qu'il ne nous appartient pas de discuter ou d'exposer ici ont retardé l'action effective des autorités religieuses vers la création de l'œuvre universitaire. Maintenant que les points en litige sont réglés définitivement, les autorités religieuses ne peuvent renoncer de gaieté de cœur à marcher de l'avant. Ce serait l'abdication d'un passé glorieux; en effet, après avoir sauvé notre nationalité aux jours sombres de la cession du Canada français à l'Angleterre, ce serait manquer de patriotisme que d'abandonner la tâche en laissant une aussi belle œuvre inachevée; ce serait une trahison que d'abandonner la direction des hautes études, dans le centre le plus important du pays, au moment où nos frères séparés élèvent à la science des monuments somptueux dont ils sont fiers à juste titre.

Heureusement, les appréhensions qu'on entretient quelque part ne sont pas fondées et se dissiperont bientôt. Nous avons des raisons de croire que dans un avenir prochain, on annoncera des nouvelles réjouissantes pour l'université à Montréal.

Ainsi, Messieurs, confiants dans les destinées de l'Ecole, dans les engagements solennels qui ont été contractés, nous espérons

que le jour va enfin arriver où l'on fera quelque cho.se de réellement sérieux pour la jeunesse studieuse d'origine canadiennefrançaise et catholique en cette partie de la province.

Assez longtemps nous avons attendu, il y a eu assez d'atermoiements et de temps perdu en luttes stériles ; il est temps qu'on s'occupe de vous. Vous êtes l'avenir du pays, demain vous en serez la classe dirigeante, il faut vous abriter sous un toit universitaire digne de vous, digne de la grande mission que vous êtes appelés à remplir dans ce pays.

Ce toit universitaire devra être, dans l'esprit de ses fondateurs, un nouveau monument national, puissent-ils l'élever sur quelque sommet afin que le drapeau de la science flotte au-dessus de toutes les têtes, afin qu'il soit vu de plus loin, et d'un plus grand nombre.

Dans ces deux monuments élevés par le patriotisme, on resserrera dans le premier les liens qui unissent entre eux les descendants de la vieille France; dans l'autre s'élaboreront les forces vives de notre nationalité, la haute éducation qui fait réellement la grandeur et l'avenir d'un pays.

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