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Discours prononcé sur la tombe de L.V. Lagneau

Membre de l’Académie de médecine, officier de la Légion d’honneur, Médecin principal de première classe - chirurgien-major de la vieille garde,

Par M. P, BROCA

Membre de l’Académie de médecine, professeur de pathologie externe et chirurgien de l’hôpital de la Pitié.

Messieurs,

L’année 1867 remplira une bien triste page dans nos annales. À aucune époque, l’Académie n’avait perdu, en aussi peu de temps, un aussi grand nombre de membres. La plupart des sections ont été frappées à tour de rôle ; mais la mort a été impitoyable surtout pour les deux sections de chirurgie. Moins de sept mois se sont écoulés depuis que nous avons rendu les derniers devoirs à notre bien-aimé collègue Follin, enlevé sitôt à la science et à l’amitié. Civiale, Jobert, Velpeau, l’ont suivi de près dans la tombe. Après le jeune savant, ravi à la fleur de l’âge, au début de sa carrière académique et dans toute la force de son talent, après les maîtres illustres, dont les noms jetaient tant d’éclat sur notre Compagnie, c’est aujourd’hui le vétéran de la chirurgie française qui nous réunit à son tour auprès de son cercueil. Et pourquoi faut-il que j’ajoute encore à celte liste déjà si longue le nom d’un chirurgien qui n’était pas encore assis à nos côtés, mais qui, par ses travaux, par son intelligence, par son caractère honorable et sympathique, avait pour ainsi dire marqué sa place dans nos rangs? Nous pouvions déjà prévoir le jour peu éloigné où l’infortuné Foucher recevrait parmi nous la récompense de ses rudes labeurs, lorsque la mort aveugle l’a enlevé tout à coup à notre affection, — comme si ce n’était pas assez pour elle de décimer l’Académie, et comme si elle voulait encore la frapper jusque dans ses espérances !

M. Louis Lagneau, le vénérable collègue que nous venons de perdre, était né à Chalon-sur-Saône le 8 novembre 1781. Il fut un des élèves distingués de cette École de santé de Paris qui ne tarda pas à devenir la Faculté de médecine. II n’avait encore que vingt ans lorsque l’administration des hôpitaux institua pour la première fois le concours de l’internat.

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Il se présenta aussitôt à ce concours, et celui à qui il était réservé de devenir plus tard le doyen de notre Académie dut à son heureuse précocité l’avantage d’être le plus jeune des internes de cette première promotion. Il fut placé- à l’hôpital des Vénériens, dans le service du célèbre Cullerier. Ce fut le début décisif de sa carrière scientifique. Les observations qu’il recueillit dans cet hôpital, sous la direction d’un maître expérimenté, furent consignées l’année suivante dans sa thèse inaugurale (14 prairial an XI). Celte dissertation, très-remarquable pour l’époque, eut un grand succès dans la librairie. Elle fut réimprimée quatre fois, sans changement, de 1805 à 1811; elle fut traduite en espagnol en 1808, et ce succès était mérité, car la Dissertation sur le traitement de la maladie vénérienne était la meilleure et la plus complète monographie qui existât alors sur ce sujet dans notre langue. En tout autre temps, l’auteur aurait pu sans doute modifier, à chaque édition nouvelle, et mettre au courant des progrès de la science cette œuvre de sa première jeunesse. Mais M. Lagneau, comme la plupart de ses contemporains, fut arraché par le service des camps aux travaux paisibles du cabinet. Au mois d’octobre 1803, avant d’avoir accompli sa vingt-deuxième année, le docteur de la veille fut envoyé, comme chirurgien sous-aide, à l’armée de Belgique. Il resta sous les drapeaux jusqu’à la seconde chute de l’Empire, et parcourut avec distinction la carrière de chirurgien militaire. Nommé aide-major en 1806, il fit l’année suivante la campagne de Pologne, assista aux batailles d’Eylau et de Friedland, et fut promu en 1809 au grade de chirurgien-major. Après la terrible campagne-de Russie, où il s’était signalé, il devint chirurgien-major de la vieille garde, grade qu’un décret récent de l’empereur assimilait à celui de chirurgien principal. Il fit en cette qualité la campagne de Saxe en 1813, la campagne de France en 1814, et en 1815 enfin la campagne de Waterloo. L’avenir le plus brillant paraissait réservé à cet homme, qui, jeune encore, avait déjà atteint une position élevée, et qui avait les plus beaux états de service : vingt-deux campagnes, une blessure, un cheval tué sous lui, au combat de la Fère-Champenoise. Les désastres de la patrie mirent fin à cette carrière si bien commencée. Mais au lieu de se laisser décourager, comme tant d’autres, il chercha et trouva dans la science une suprême consolation. Définitivement fixé à Paris en 1815, il donna aussitôt une nouvelle édition entièrement refondue de sa dissertation de 1803.. Cet ouvrage, transformé en un Traité des maladies syphilitiques, devint aussitôt classique; il fut traduit en allemand, en espagnol, en italien, et parvint en 1828 à sa sixième et dernière édition.

Ce livre, dont le succès s’est maintenu pendant plus d’un quart de siècle, a ensuite été d stancé par les progrès rapides de la science contemporaine. Pour en apprécier la valeur, il ne faut pas le mettre en présence des doctrines modernes ; mais il faut se reporter à l’époque où il rut écrit. En maintenant, avec autant de modestie que de fermeté, le drapeau de la spécificité contre l’école si puissante de Broussais, M. Lagneau fendit à la science et à la pratique un véritable service. C’est lui, d’ailleurs, qui a eu le mérite de démontrer le premier que le traitement de la syphilis ne peut se ramener à des formules invariables, et qu’il doit être modifié selon l’âge, le sexe, la constitution et les maladies concomitantes.

La popularité légitime de cet ouvrage valut à M. Lagneau une notoriété qui lui assura un rang distingué parmi les praticiens de la capitale ; mais, quoique, par le fait même de cette notoriété, il fût devenu spécialiste, il ne cessa pas pour cela de cultiver les autres parties de la science, et, lorsque fut constituée la rédaction du Dictionnaire de médecine en 21 volumes, ce fut lui qui fut chargé de la plupart des articles relatifs à la chirurgie et à la médecine militaires. La partie syphilographique de cette grande publication fut également confiée à sa plume expérimentée.

Membre de la Société de médecine de Paris depuis 1816, M. Lagneau fut élu en 1823 au nombre des membres associés résidants de l’Académie royale de médecine. Quelques années plus tard, lorsqu’une heureuse modification des règlements de l’Académie fit disparaître plusieurs des trop nombreuses catégories établies par les règlements primitifs, il prit, place parmi les membres titulaires, et fut attaché à la section de médecine opératoire. Il fit alors plusieurs lectures ou rapports sur la pratique des inoculations syphilitiques, dont il ne méconnaissait pas la portée, mais dont il craignait surtout l’abus. Lorsque l’âge du repos fut venu pour lui, il cessa de prendre une part- active aux travaux de l’Académie, dont il resta pourtant toujours l’un des membres les plus assidus. Il lui avait été donné de conserver, jusque dans l’extrême vieillesse, toutes ses facultés physiques et toute la netteté de son intelligence, Dne honnête aisance, acquise par son travail, lui permettait de jouir en repos des joies de la famille et des douceurs de l’amitié. Sa bienveillance inaltérable, sa droiture, sa bonté, lui attiraient l’affection et le respect de tous. Ainsi s’écoulèrent, dans une tranquille sérénité, les vingt dernières années de sa vie. Les douleurs de la finlui furent.même épargnées. Parvenu sans infirmité à sa quatre-vingt-septième année, il s’est éteint doucement après quelques heures de maladie, entre lés bras du fils qui porte si dignement son nom, et qui honore par son caractère et par ses travaux notre profession médicale. C’a été la plus grande joie de M. Lagneau de voir grandir et mûrir à ses côtés ce fils dont l’esprit distingué s’est déjà manifesté dans plusieurs publications importantes, et dont l’Académie a eu plusieurs fois l’occasion d’apprécier le mérite.

Adieu, cher et vénéré collègue : vous avez vécu comme un sage, vous êtes mort comme un juste. Le souvenir de vos vertus ne s’effacera point parmi nous.

gnon, 2.

Paris. — Imprimerie de E. Martinet, rue Mis

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