Discours prononcé sur la tombe de M. Gasc
Paris. — Imprimé par E. Thuhoï et C% Successeurs de Faïn et Thunot, rue Racine, 28, près de ï’Odéon.
EXTRAIT DE LA GAZETTE MÉDICALE DE PARIS du 19 avril 1848.
L’École du Val-de-Grâce ne peut rester muette au bord de cette tombe qui va se fermer sur l’un de ses anciens maîtres. Elle sait s’inspirer de tous les souvenirs et payer tous les tributs que lui commandent la reconnaissance ou la simple piété. Hélas! huit ou neuf années sont écoulées depuis que M. Gasc a échangé les fonctions de médecin en chef du Val-de-Grâce contre le titre d’inspecteur, et c’est à peine si dans les rangs de notre professorat, j’aperçois encore quelques-uns de ses collègues, pour rendre témoignage avec moi de l’inaltérable aménité de ses relations, de la bienveillance de son caractère, de la dignité de sa vie extérieure, des attractions douces et sereines de son intimité. Des professeurs qui l’entouraient alors, au Val-de-Grâce, deux seulement se retrouvent dans cette école ; encore a-t-il fallu que les vicissitudes les plus inattendues y fissent revenir, après deux ans d’éloignement, celui qui a le triste privilège de parler sur cette tombe, après avoir eu, il y a douze ans, le bonheur de débuter dans l’enseignement sous les auspices de M. Gasc?
Notre pensée n’est point de dérouler ieî la biographie de ce maître révéré ; cette tâche appartient de droit à ceux qui ont partagé les fatigues de sa carrière et contemplé de près les hommes et les événements des mémorables époques qu’il a traversées. La plus simple et la plus digne manière de louer certains hommes, c’est de lire leurs états de services ; nous n’avons pas eu sous les yeux ceux de M. Gasc ; mais nous savons qu’ils forment une chaîne glorieuse dont les anneaux se rattachent aux plus éclatants souvenirs de la république et de l’em-
pire ; Wagram, Dantzick, Moscou y sont inscrits avec tant d’autres campagnes, avec tant d’autres épreuves auxquelles il faut ajouter les misères de la captivité en Russie. Rendu à son pays, il s’empressa de reprendre son poste de dévouement ; il fut mêlé au dernier drame de l’empire qui eut pour dénoûment Waterloo ; la restauration le comprit dans la mesure générale du licenciement, et plus tard il ne put rentrer au service qu’avee le grade modeste de médecin-adjoint. Telle était alors l’organisation de notre corps que les grades acquis dans les rudes travaux de la guerre, n’obtenaient point la sanction définitive de l’administration centrale ; tel de nos maîtres les plus distingués a dû renoncer aux honneurs de la hiérarchie pour conserver à sa famille une ressource d’existence, et recommencer, dans une position inférieure, sa carrière inutilement agrandie au milieu des circonstances les plus difficiles. Médecin principal à l’armée d’Égypte, Broussais, le grand BronssaiVdut lui-même redescendre, à son retour en France, au grade de médecin ordinaire.
Néanmoins, et tant par la persévérance de ses efforts que par la notabilité croissante d’une réputation méritée, M. Gasc sut s’élever successivement sur l’échelle de la hiérarchie s professeur d’hygiène au Val-de-Grâce, puis médecin en chef du Gros-Caillou qu’il quitta presque aussitôt pour succéder à Broussais dans le premier professorat de notre école, il n’eut pas plus tôt rempli les conditions d’aptitude réglementaire qu’il se vit appelé à occuper dans le conseil de santé le siège demeuré vacant depuis la mort de Desgenettes.
C’est à la suite de ces noms illustres que, par une fortune chronologique, se place le nom de M. Gasc dans l’histoire médicale du Vai-de-Grâce ; osons dire que sous plus d’un, rapport, le rapprochement ne laisse point que d’avoir une autre valeur. Sans doute, Une fallait point demander à l’esprit de M. Gasc, ces vives saillies, ces pétulances sarcastiques, cette verve de causerie, ce mélange piquant de souvenirs et d’érudition, ces ressources de domination intellectuelle et sociale qui abondaient chez son prédécesseur du conseil de santé ; encore moins peutron songer à lui chercher quelque ressemblance avec cette puissante nature de Broussais qui nous offre, eu son mâle génie, le contraste de la plus, haute force de méditation avec les véhémentes expansions du prosélytisme scientifique ; mais, à la suite de ces deux grandes figures apparaît, dans notre galerie val-de-grâeienne, la paisible image de M. Gasc avec quelques traits dignes d’attention, et d’autant plus remarqués qu’ils se prononcent moins chez ses prédécesseurs.
Il avait la patience des recherches, des longues études, de la traduction même ; ses lectures le ramenaient aux sources originales de la science ; U se plaisait aux livres anciens ; il apportait en ses explorations de cabinet labeur et suite, qualité qui ne dominait point chez Desgenettes et qui lui eût permis d’élever l’autorité de son enseignement au niveau de sa brillante intelligence. Sobre de critique, défiant de lui-même, modéré par organisation, avec plus de finesse et de pénétration dans l’esprit que de force et d’élan, enclin au doute, lent à la
conviction, s’il n’avait point, comme Broussais, le souffle de la généralisation ei la vigueur de la doctrine, il avait bonne chance dans l’exploration du détail; « avait aussi cette sagacité spéciale, moitié habitude, moitié instinct, qui insinue le regard du clinicien dans les replis profonds de la maladie ou le porte d’emblée sur les côtés moins aperçus du vulgaire. Témoin de la réforme tentée dans la nosologie par Pinel, disciple de Bichat, spectateur souvent ému des luttes de l’école physiologique, tiraillé en sens divers par les expériments de sa propre pratique, qui se ressentait d’un commerce direct avec quelques élèves de la clinique de Vienne, souriant aux nouveaux essais de l’humorisme réhabilité par la chimie de nos jours, il lui restait dans l’esprit, de cette fluctuation de doctrines et de faits contradictoires, comme un léger vertige de scepticisme, qui explique j usqu’à un certain point les difficultés de son enseignement et les tempéraments de sa thérapeutique.
Comme tous les hommes vraiment distingués de la médecine militaire, M. Gasc a cultivé la science au milieu des circonstances qui semblaient les plus contraires aux recueillements de l’esprit et aux travaux d’observation. Sa dissertation inaugurale, qui date de 1802, fut remarquée et introduisit immédiatement le nom de l’auteur dans la littérature médieale ; son titre un peu vague (sur la maladie des femmes a la süixe des couches) indique à la fois et les difficultés qui entouraient encore le diagnostic à celte époque, et la réserve, qui était la qualité dominante de l’auteur. La médecine était entrée alors dans eette période féconde que l’on peut appeler analytique, et qui, préparée par les travaux de Morgagni, développée par ceux de Bichat, élevée à sa plus haute puissance par le solidisme localisateur de Broussais, se continue encore aujourd’hui au profit du véritable progrès, par le moyeu du microscope, des réactifs chimiques et de la physiologie expérimentale. C’est à Bichat que l’on doit les notions les plus précises sur la péritonite et la théorie exacte de cette maladie ; mais M. Gasc a contribué par sa thèse à en fixer l’histoire; on n’a point oublié L’excellente description qu’il y a donnée de la péritonite simple, description si bien tracée qu’fl a pu, dix-sept ans plus tard, la reproduire presque sans modifications dans l’article Péritonite du Dictionnaire des sciences médicales. Élève de Pinel et de Bichat, imbu des vrais principes de la médecine d’observation, il n’a cessé de les appliquer, soit dans ses écrits, soit dans ses travaux de clinicien. Il n’est point jusqu’à sa traduction de l’ouvrage de Hildenhrand qui ne témoigne de la sévérité de son goût et de La sagesse de ses tendances médicales. Le traité du typhus contagieux, qu’il a fait connaître à la France avec la collaboration de M. Breslau {Paris, 1811, in-8°) est non-seulement le recueil le plus riche eu documents sur cette terrible maladie, mais encore une monographie marquée au coin de la sagesse, de l’exactitude, de la conscience.
Ce n’est point au hasard que l’homme qui ne fait point métier de traducteur choisit l’écrivain qu’il se propose de doter d’une nationalité de plus; il y a, dans ces libres élections que fait l’intelligence parmi les œuvres de la médecine
étrangère, une sorte d’affinité qui révèle le caractère du traducteur en même temps que celui de l’auteur dont il s’est emparé. L’association que fit M. Gasc avec un éminent praticien de l’Allemagne, complète cette manifestation de son individualité scientifique et morale. Il nous a été donné de rencontrer au foyer de M. Gasc, le docteur Breslau, que le souvenir d’une amitié scellée par la science ramena, en 1837, de Munich à Paris. Érudition de bon aloi, expérience étendue, doctrine libérale, et par-dessus tout cette mansuétude du cœur et cette modestie de la vieillesse, plus touchante encore que celle du jeune homme, tels étaient les traits saillants du vénérable praticien que le roi de Bavière avait comblé de ses faveurs en lui donnant le premier rang dans sa confiance. En le voyant, nous avons compris l’étroite sympathie qui unissait encore, après vingt-six ans de séparation, les deux traducteurs d’Hildenbrand. Après l’Allemagne, la Pologne. Le séjour qu’y fit M. Gasc lui fut une occasion d’observer et d’étudier cette singulière endémie qui tantôt ne consiste que dans le feutrage des diverses portious du système pileux, et tantôt parait se rattacher à une altération générale de la constitution, non peut-être sans liaison avec les funestes vicissitudes de l’état social. Les recherches de M. Gasc sur la plique ont contribué à rectifier différents points de son étiologie, de sa phénoménalité morbide, et à éliminer de l’histoire de cette maladie quelques-unes des fables traditionnelles qui s’y perpétuent. C’est ainsi qu’il a constaté que la friabilité des cheveux n’était point réelle, et à près de vingt ans d’intervalle, M. Sédillot a confiripé cette opinion, en s’appuyant sur les résultats de l’examen microscopique du bulbe pilifère dans la plique. Presque toutes les publications de M. Gasc ont leur origine dans les circonstances de sa carrière militaire et se rattachent à ses pérégrinations. Son dernier ouvrage a été composé avec les matériaux recueillis à Baréges sur l’usage et l’effet de ces eaux thermales. Résultat d’une mission officielle, ce qui pouvait n’être qu’un rapport a pris sous sa plume les proportions d’un livre qui servira longtemps de guide aux médecins chargés de diriger le traitement des nombreux baigneurs de Baréges.
Praticien répandu dans la cité, médecin des hôpitaux militaires de Paris, académicien, membre du conseil de santé des armées, M. Gasc a laissé partout une trace d’estime et de sympathie. Ses malades l’aimaient avec tendresse. Là où il portait son art, il portait aussi son cœur, toujours en quête d’affection et d’assentiment. Plus d’un élève du Val-de-Grâce mêlera aux souvenirs de l’initiation judicieuse dont il lui est redevable la reconnaissance des services rendus avec bonne grâce et le regret des sympathies partagées.
Les fatigues d’une carrière si agitée dans sa première phase, remplie ensuite par les travaux de la clientèle et de l’exercice des hôpitaux militaires, avaient déjà affaibli sa constitution avant son avènement au conseil de santé; les tournées d’inspection annuelle n’ont point tardé à précipiter cette décadence physique qui suggérait à ses véritables amis le secret désir de le voir aspirer au repos nécessaire de la retraite. Qui de nous ne l’a vu traînant, dans les pénibles
opérations de l’inspection médicale, les restes d’une santé si précieuse à sa famille, et jetant, dans des entretiens toujours si affectueux, les vacillantes clartés d’une intelligence qui avait donné des gages sérieux et durables à la science médicale, un contingent d’honorables titres à la médecine militaire ? L’heure de la retraite cependant retentit d’un timbre presque douloureux dans son âme. Avait-il le pressentiment qu’il ne jouirait pas longtemps des loisirs qu’elle lui ouvrait ? Que n’a-t-il songé plus tôt à se constituer dans les conditions d’existence et de tranquillité qui pouvaient seules ralentir l’œuvre de destruction sourdement commencée, qui seules auraient préservé son cerveau des secousses funestes dont les agitations et les sollicitudes officielles lui faisaient menace quotidienne ! Peut-être vivrait-il encore, vieillard calme et bon, au milieu d’une famille si digne de l’amour qu’il lui prodiguait, au milieu de tous les amis qu’il avait recrutés soigneusement sur le chemin de la vie, et dont pas un n’a failli un seul jour à son cœur !
Adieu, cher et vénéré maître ! Il vous a manqué, après avoir salué la solennelle inauguration de la démocratie moderne, d’avoir assisté au jour de la régénération prochaine de cette médecine militaire qui fut aussi votre passion comme elle est ia nôtre. Puisse-t-il percer bientôt d’un rayon victorieux cette tombe où nous reviendrons alors, comme pour vous apporter la bonne nouvelle, et pour vous associer encore, à travers la mort, aux joies de notre famille médicale, dont vous avez partagé toutes les souffrances !