Discours prononcés à l'inauguration du monument Baron
e Bien et le Mal sont en conflit permanent dans l’évolution mystérieuse du monde. Nous ne connaissons pas le secret de leur mystérieuse conciliation en une universelle harmonie. Chacun de nous est dépositaire de parcelles de l’un et de l’autre. Mais pour ceux dans l’âme de qui le Bien domina, la Mort, justicière suprême,
réalise cette beauté consolante que bientôt après qu’ils sont matériellement disparus, on ne pense plus qu’à ce qui, en eux, fut digne d’être admiré et aimé.
Tel est Théodore Baron dont aujourd’hui nous réunit le souvenir.
Une vie simple et laborieuse, un caractère d’une cordialité inaltérable, un art calme, noble et pénétrant résument en une trilogie cette personnalité rare et cette existence exemplaire. Ils expliquent les sympathies émues qui lui demeurent fidèles, les admirations qui grandissent devant ses oeuvres et ont suscité le mouvement d’où est sorti le monument mémorial qu’au nom des amis de ce mort pieusement vénéré j’ai la charge de confier à la garde de la ville de Namur.
Ils expliquent aussi, peut-être, le délaissement relatif dans lequel Téodore Baron demeura de son vivant. Ce tranquille et fier Artiste n’avait aucune de ces qualités-défauts par lesquelles les Arrivistes, qui pullulent en ces temps de vanité et d’avidité, surmontent à la fois l’indifférence et les concurrents. Il fut du groupe admirable, héroïque, dédaigneux et dédaigné, que formèrent ces grands désintéressés, besoigneux et sublimes — Artan,
Boulanger, Agneessens, Rops, Bonré, Dubois, Sacré, Van Camp, Verwée, Degroux, pour ne citer cpie les morts, — auxquels ne s’attacha guère cette faveur engouée du public qui libère l’artiste des soucis matériels dont on ne peut discerner encore avec certitude s’ils sont, pour le travail et l’inspiration, dépressifs ou excitants. Jugé à sa haute valeur par ceux à qui le Sort, cet étrange Répartiteur, a accordé le sens du Beau sans y ajouter les ressources pour efficacement l’honorer, Théodore Baron ne connut pas, vivant, cette gloire s’imposant à tous, et, du reste, douteusement enviable, dont Mme de Staël a dit qu’elle est le ce Deuil éclatant du Bonheur ». Mais à lui vient maintenant la Gloire tardive et sûre, dont Balzac a dit qu’elle est ce le Soleil des morts ».
Chaque fois que je revois une de ses œuvres, infailliblement je la trouve plus belle et plus profonde, et dans ma conscience, quoique je puisse me rendre le témoignage de l’avoir, dès l’origine, cru an artiste supérieur, je me reproche humblement de ne l’avoir peut-être pas, dans le passé, élevé à l’étiage considérable et vrai de ses mérites. Quel signe plus certain de la valeur d’une âme que cette montée lente et ininterrompue dans la postérité,
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alors que si souvent nous assistons à la retombée rapide de réputations que l’engouement des admirations banales et des camaraderies aveugles avaient artificiellement grossies et auxquelles nous nous étonnons de nous être laissé prendre.
Avec ces autres que je nommais tantôt, laborieux, patients, forts et presque toujours insuffisamment honorés et heureux, qui peinèrent, sans complète récompense, pour l’édification, difficile et longtemps contrariée, de notre art national, compris par eux comme devant être, pour être glorieux, farouche, original, terrien et libre, Théodore Baron est mort mélancoliquement, comme meurent ceux qui, tout au long de leur planétaire existence, sont rongés par la disproportion entre l’œuvre rêvée et l’œuvre réalisée; ceux qui ne peuvent se résigner à sentir perpétuellement les visions de leur âme plus hautes que les efforts de leur main ou de leur bouche; ceux qui trouvent injuste la Nature d’avoir mis en notre centre psychique tant de Beauté sans nous avoir doué d’organes suffisants pour que rien ne se déforme et ne reste accroché aux buissons dans le Passage de la pensée vierge conçue au dedans, à la pensée déflorée manifestée au dehors.
L’obsession de recherche, que cause ce tourment rongeur aux artistes dignes de ce nom, le hantait et a grevé sa vie d’un généreux souci, en même temps qu’en sa maturité elle influença son œuvre d’hésitations et de tentatives vers une plus intense expression de tout ce qu’il ressentait d’émotions et de tendresse admirative, à la contemplation des chers paysages de cette nature belge, à laquelle il n’a fait que de rares infidélités, à laquelle il est promptement revenu comme à la plus exacte équation entre son cœur simple et grand et le décor terrestre. Mélange de tristesse et de regrets vagues d’un Inconnu insondable, et de consolation!
Au début, à l’époque où une vocation irrésistible lui fit abandonner je ne sais qu’elle fonction banale, choisie par la sollicitude paternelle (combien souvent niaise!), pour le travail des pinceaux et des couleurs et cette émouvante expression esthétique : le Paysage, où l’homme communie humblement et religieusement avec le grandiose et taciturne Univers, il se laissa aller aux impulsions sourdes et sûres de l’Instinct, et il peignit comme chacun de nous marche et respire, — sans théorie régulatrice, au hasard fécond de l’Inspiration dédaigneuse des doctrines et des
syntaxes, des habiletés prétendument salutaires du métier, — comme son œil voyait, comme sa conscience sentait, comme ses doigts le guidaient et remportaient.
Ce fut un temps de belles œuvres. Un coloris puissant, d’un nuançage inspiré; des lignes magnifiques en leur noblesse grave et austère; la beauté émouvante des sublimes phénomènes naturels de la verdure, des nuages, du soi, inépuisables en leur variété transformatrice; la sublime magie des saisons et des heures, faites de lumière changeante et d’imprévu miraculeux; le soir tragique des Campines et leur désert pacifiant; la majesté imposante des rochers impassibles de la Meuse; la tranquillité froide et ouatée des sites envahis par la neige; la matutinité plucheuse des aubes, — tels étaient les dons et les sérénités éloquentes du héros qui s’abandonnait avec confiance aux poussées obscures de l’Estliétisine universel dont un jet fermentait et bruissait en lui.
Pendant une courte période, sous l’influence des théories d’Art nouveau dont les échos sont à l’heure actuelle à peine suffisamment assourdis en une harmonisation moins intransigeante, Théodore Baron s’essaya à des œuvres plus raisonnées, issues de systèmes plutôt que d’inspiration instinctive. Mais
bientôt il se ressaisit et, sans plus d’orgueilleuse esthétique, rentra dans la vertu du Silence et de l’abandon aux directions du Destin. Il avait déchiré et jeté au vent les vêtements trop étroits des doctrines soidisant logiquement irréprochables, vu l’impossibilité où, infirmes que nous sommes, nous nous trouvons de dégager les infinis facteurs dont il faudrait tenir compte pour qu’une dialectique ne fût pas infectée d’erreur. Il recommença à peindre « suivant son âme )> et non suivant sa machine à argumenter. Il se rendit compte que la seule vraie manière de raisonner est de laisser sonner en nous la Nature, si douce, si maternelle et si formidable. Ses tableaux reprirent les vibrations charmantes et les sonorités puissantes d’autrefois. Ils parlèrent de nouveau le muet langage des circulations cosmiques, incompressibles et frissonnantes!
Une nouvelle série de belles choses allait vraisemblablement clore cette vie vaillante qui fut un des rouages intenses de la renaissance de notre art et de son aiguillage vers nos originalités propres, loin des odieuses et stériles imitations soit du passé, soit de l’étranger. La Mort, ricaneuse, est alors intervenue pour dire : Non, c’est assez et a
soufflé sur cette lampe dont se ravivait la flamme. Théodore Baron est rentré dans l’invisible, laissant aux vivants et à la postérité, des œuvres inoubliables et le souvenir de sa sympathique image, faite comme toutes les nobles figures artistiques, de l’éclat de ses grandes qualités mises en un plus robuste relief de vraie vie par l’estompage de quelques défauts.
Cette image, un artiste, un ami, a essayé de la S3rmboliser dans l’effigie simple, rustique, charmante, qui est là devant nous et que je ne puis regarder sans une émotion à la fois douce et poignante. Elle me semble avoir cette force intime et touchante, cette Vérité, que seul peut exprimer celui qui a connu et aimé un de ses semblables, qui est de la même race et du même temps. C’est bien Théodore Baron partant « pour la guerre! » non, pour un de ces combats muets et pathétiques où il s’agit de conquérir siir la Nature, de lui voler, un lambeau de son mystère et de sa beauté ! Il a aperçu le site qui excite sa convoitise, comme dans les fables antiques, un Faune entrevoyant dans un feuillage le corps séducteur et nacré d’une nymphe. Il s’arrête, il guette! il ressent l’émoi du peintre qui entre en effervescence..
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Dans un instant, il sera assis, ému et vibrant, la boîte aux couleurs ouverte, la palette à la main gauche comme un bouclier, le pinceau à la droite comme une épée. Et l’escrime troublante commencera, et dans le cours d’une matinée il sera vainqueur et rapportera une œuvre, pareil au chasseur revenant avec le gibier, pareil au soldat revenant triomphant avec un drapeau pris sur l’ennemi.
La vallée de la Meuse, de la belle Meuse, qui, là, près de nous, pacifique et splendide, accompagne des rythmes tranquilles de ses eaux, mes paroles (que j’ai écrites pour qu’elles apparaissent plus méditées et plus solennelles), combien de fois elle fut, cette vallée, témoin de ce drame solitaire et admirable! Car Théodore Baron l’aimait entre tous les paysages et c’est non loin de ses bords idyliques, doux et graves, qu’il lui fallut mourir comme si la majestueuse et énigmatique Rivière avait résolu de prendre sa revanche de tant de sites qu’il lui avait dérobés. Ainsi Diane voulut qu’Actéon mourût devant elle, pour avoir surpris sa nudité de déesse. Mais c’est ici aussi, sur sa rive, que l’Artiste vivra sa vie mystique en cette statue ingénieuse, familière, amicale.
Récemment un très noble penseur, Jean Delville, à propos de la piété qu’il y aurait à honorer de même cet autre grand Disparu, Octave Pirmez, écrivait : «: Une statue, indépendamment de son ornementabilité publique, a une signification solennelle. Elle est un symbole de l’homme social, un rappel permanent, à la mémoire et à la conscience populaires, des capacités et des énergies supérieures, et comme telle, devient un exemple public, dont l’influence instructive et morale sur la mentalité de la foule est féconde. La statue a un sens universel. Elle n'est nullement, elle 11e doit pas être l’exaltation de la personnalité humaine. C’est l’expression concrétisée d’une grande âme, d’une grande pensée, d’une grande énergie, et elle n’a de raison d’être, au point de vue de la vie publique [qu’elle domine et qu’elle orne, qu’en raison des forces universelles qu’elle évoque dans l’esprit des passants. Il faut donc qu’aux bruits frustes et confus des mille activités de la rue, l’effigie oppose le silence éloquent d’un monde latent de puissances morales et intellectuelles, et c’est pourquoi le choix des statues devrait être un acte sage, conscient, capable d’aider à l’éducation de la foule. Seuls, des hommes de lumière et de vérité,
des hommes d’amour et de sacrifice, des pionniers de l’évolution, dont les paroles et les actes, au lieu de n’être que les calculs adroits d’une ambition personnelle sont, au contraire le vivant rayonnement d’une âme, puissante comme le calme, douce comme la bonté, grave comme le destin, ferme comme le devoir, claire comme le savoir, seuls, ces hommes-là sont dignes de la majesté du bronze et du marbre. »
A Théodore Baron s’appliquent ces fortes, justes et viriles paroles. Il fut un exemple! et voici que, quoique anéanti en sa périssable enveloppe, il va le demeurer.
Rien n’est plus salutaire que d’éprouver en commun la sensation qu’il est né et peut naître sur notre sol des hommes capables d’autre chose que d’amasser des richesses.
C’est vous, nos concitoyens de Namur, c’est votre territoire, que nous avons choisis pour le dépôt de ce Souvenir, parce que le paysage où vous avez la joie de vivre, nous a paru avoir été le plus cher au prédilections du Peintre-Poète, dont nous célébrons les intellectuelles funérailles par ce beau jour d’été, à la belle heure, à l’heure incomparable du Soleil couchant! Puissiez-vous comprendre la leçon que continuera à donner
celui qui chez vous longtemps professa, leçon plus efficace que celles des cours et des écoles, leçon de la plus difficile des sciences, la Vie! leçon qui ne s’interrompera plus car le voici à toujours présent sur ce gazon et sous ces ombrages! Puissiez-vous comprendre aussi le salutaire honneur de faire la garde autour de cette image! Puisse-t-elle rayonner en vous en agrandissant et en échauffant vos âmes des ardeurs qui brûlaient dans l’âme délicate et fraternelle de Théodore Baron!
prononcé pcir
M. le sénateur MÉLOT
Bourgmestre de la ville de N a mur
Messieurs,
a ville de Namur reçoit de vous avec gratitude ce monument qui doit rappeler à jamais aux regards namurois la mémoire d’un grand artiste.
En rendant un suprême hommage à Théodore Baron, nous payons une dette de reconnaissance au maître évocateur et puissant qui
guida longtemps l’art namurois dans son développement actuel. Nous avons tous pu constater par des expositions récentes, dont l’une vient à peine de se fermer, quel chemin l’école namuroise a parcouru depuis quelques années, et de quel pas solide et vigoureux elle s’avance dans la vie artistique de notre pays. Baron, directeur de notre école des beaux-arts, a contribué pour une grande part à ce mouvement remarquable qui s’est maintenu si vivace après lui. Combien d’élèves a-t-il formés qui, séduits par le charme mélancolique de ses paysages, ont cherché à s’imprégner après lui de la poésie des landes, des bruyères, des collines rocheuses, ou des sous bois tranquilles, traversés par les ébats d’un ruisseau, éclairés par des rayons discrets.
Pour toute une génération, Baron fut un véritable révélateur. Il nous raconta par le pinceau la sauvagerie des plaines ardennaises, la solitude grise des lisières de forêts, il sut admirablement traduire l’impression d’isolement qui serre le coeur devant les grands espaces où les bruyères s’allongent à l’infini.
Baron aimait aussi notre Meuse, il nous en a redit les beautés; mais il était plus
frappé de ce qu’elle a de grand et de majestueux en certains de ses aspects que du charme discret et paisible de quelques unes de ses rives verdoyantes.
Ce grand artiste qui nous touchait en rendant avec une profonde poésie l’harmonie de notre pays mosan n’était pas namurois, mais il fit si bien de Namur sa ville d’élection et le centre de ses travaux, il exerça une influence si heureuse et si décisive sur notre école de peinture, que nous pouvons l’appeler un de nos concitoyens, un de ceux dont les œuvres jettent le plus d’éclat sur notre ville.
Quand il arriva à Namur, où il devait habiter pendant près de vingt ans, Théodore Baron était dans la pleine maturité de son talent. Il avait jusqu’alors cherché ses inspirations et les sujets de ses paysages sur les bords de la Moselle, en Hollande et surtout à Fontainebleau, dont la forêt le ravissait. Les bords de la Meuse et de ses affluents l’avaient déjà attiré plusieurs fois, mais lorsqu’il fut parmi nous, au centre de ces paysages chers aux artistes, il se laissa entraîner davantage par la majesté de notre fleuve et le charme de nos rivières.
Lui qui fut un si excellent maître n’avait
jamais en de maître. La nature qu’il aimait et que son esprit porté à la méditation et à la poésie comprenait si bien, avait été sa seule inspiration. C’est elle qui lui mit le pinceau en main, c’est elle qui lui révéla l’harmonie des bois et des plaines. Mieux que les professeurs dont il avait appris les premiers éléments de dessin, elle sut corriger peu à peu sa manière et l’amener à cette haute compréhension qui caractérise les vrais artistes.
En élevant ce monument sur les bords de cette Meuse qui fut chère à Théodore Baron, vous avez attaché à jamais son nom à celui de Namur. Ce droit de cité que nous étions fiers de lui voir prendre quand il vivait parmi nous lui est confirmé aujourd’hui d’une façon solennelle. La Ville de Namur félicite donc et remercie les amis du grand peintre de l’initiative qu’ils ont prise, à laquelle elle s’est associée, de perpétuer son souvenir dans ce bronze superbe.
Je ne puis terminer sans féliciter l’artiste éminent dont l’œuvre reproduit si bien les traits de Théodore Baron et les fait revivre aux yeux de nos concitoyens charmés.
Je salue avec respect et émotion Madame Baron, la compagne dévouée du grand
maître, qui embellit et réjouit sa vie, qui après sa mort, trouve dans la gloire qui entoure sa tombe, une noble eonsolation.
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