Discours prononcés à l'inauguration du monument élévé à la mémoire d'Anatole Leroy-Beaulieu ... le 1er mars 1914
Le dimanche i ep mars 1914, le monument élevé à la mémoire d’Anatole Leroy-Beaulieu, membre de Flnstitut, directeur de FÉcole libre des Sciences politiques (1906-1912), dans le préau de FÉcole, a été inauguré, en présence des membres du Conseil d’administration de FÉcole et du Comité de perfectionnement, du corps enseignant, des anciens élèves et élèves et de ses amis qui avaient répondu à F appel du comité de souscription. La séance était présidée par M. Eugène d’Eichthal, membre de l’Institut, président du Conseil d’administration et directeur de FÉcole, président du Comité pour le monument A. Leroy-Beaulieu. Trois discours ont été prononcés : par M- E. d’Eichthal, parM. Louis Renault, membre de l'Institut, professeur à FÉcole, et par M. Georges Teissier, professeur à l’École, président de la Société des Anciens Élèves et Elèves de l’École libre des Sciences politiques.
Allocution de M. Eugène D’EICHTHAL, de l’Institut,
Directeur de l’École.
Messieurs,
Voici notre dernier et regretté directeur bien à sa place près du fondateur illustre de l’École, Émile Boutmy, à côté de Taine, qui fut ua des inspirateurs et des soutiens de Boutmyj en face d’Albert Sorel, Ton des collaborateurs de la première heure, resté fidèle jusqu’à répuisement de ses forces, qui fit vivre dans son enseignement l’histoire qu’il condensait ensuite dans ses admirables livres, Anatole Leroy-Beaulieu, par son culte de la vérité historique recherchée dans ses sources, observée dans les faits réels, contrôlée par le contact de tous les jours avec les virtualités vivantes des races et des peuples, était de la même famille que ceux auprès desquels l’initiative de la Société des Anciens Élèves, la générosité reconnaissante de ses admirateurs et de ses amis, et enfin le grand talent de M. Patey, ont placé son
image* Celle-ci n'était pas indispensable pour faire vivre devant nos yeux celui que nous avons perdu, que notre mémoire revoit fidèlement avec sa stature frêle mais vive, parfois même pétulante, ses yeux perçants, son animation de visage et de parole, curieux de tout, bienveillant et attentif pour tous, sachant écouter aussi bien que parler, dévoué à nos professeurs, à nos élèves, à notre enseignement, à l'avenir de l'École qui jusqu'au dernier moment préoccupait sa pensée, trouvant des forces nouvelles pour continuer sa tâche, alors même que de cruelles épreuves, puis l'affaiblissement de sa santé T atteignaient profondément et tarissaient en lui peu à peu les sources de l’existence* Mais nous ne devons pas songer à nous seuls : le temps passe vite, et il est bon qu'un témoignage matériel consacre les traits et comme l'apparence physique de ceux que nous avons aimés, que les jeunes qui nous suivent auront moins connus ou n'auront pas connus. Entendant parler par leurs aînés de notre directeur, ou lisant ses ouvrages, ils seront heureux d'associer à son nom une vision réelle, ils aimeront à le voir revivre dans ce charmant et fin profil, antique par le contour, un peu germanique par !a chevelure et la barbe, qui faisait du visage d'Anatole Leroy-Beaulieu jeune, quelque chose d'unique parmi ses contemporains,
une sorte de création d’Albert Durer après son contact avec l’Italie.
L’Italie! Elle avait été en quelque façon la nourrice de notre ami- Je le revois encore dans sa jeunesse, après des séjours prolongés dans la Péninsule, initié à tous ses problèmes politiques, religieux et artistiques, et initiant volontiers (avec quelle admirable possession de son sujet!) ses camarades (dont j’étais) à ce qu’il connaissait si bien. Il a trouvé en Italie, à Rome surtout, la fermentation et comme un résumé vivant de tout ce qui devait le préoccuper pendant sa vie, les questions de nationalités, d’églises, d’évolution politique, intellectuelle et artistique* Lorsque, plus tard, il porta son ardente curiosité d’abord en Russie, qu’il fut un des premiers à connaître et à révéler sous tous ses traits, puis dans tous les pays de l’Europe, puis enfin dans plusieurs parties d’Afrique, d’Amérique et d’Asie, lorsqu’il approfondit sur notre propre sol les sujets moraux et sociaux qui ont été la vie intense de la deuxième moitié du xix* et du début du xx* siècle, il était préparé par son premier apprentissage italien à tout pénétrer, à tout comprendre, à tout saisir dans les combinaisons les plus complexes des luttes de races, de croyances, d’opinions ou d’intérêts : la souplesse de l’esprit italien avait encore délié son
intelligence naturellement aiguisée et l’avait inclinée non à l’in différence ou à l’éclectisme, mais à la largeur lumineuse et pénétrante de vues et de jugement. Ces dons, on les retrouve dans son magistral ouvrage, Y Empire des Tsars, qui assit sa renommée, puis dans toute sa carrière de penseur et de publiciste. L’intelligence servait de base à son profond libéralisme. Car si A. Leroy-Beaulieu fut ardent dans ses sympathies, vif dans ses réprobations, jamais il ne fut intolérant ni fermé à l’impartialité vis-à-vis des opinions ou négations antagonistes de ses sentiments ou de ses croyances. Il n’a été partial que contre la partialité exclusive et oppressive : il n’a vraiment haï que ce qu’il appelait les doctrines de Haine, ces « anti », qu’il réprouvait comme indignes de la pensée humaine civilisée 1 . Celle-ci avait dans son esprit et dans son cœur conservé des attaches bien étroites avec le christianisme. N’est-ce pas à lui-même qu’il songeait en écrivant dans Les Catholiques libéraux (1885) : « Il en est qui 11e veulent point séparer dans leur affection la mère de leurs limes, la tendre et noble mère dont les leçons ont façonné leur cœur aux fortes et délicates vertus, et le père altier de leur intelligence, l’esprit moderne
Ï. Cf, le chapitre : Les trois Antï, dans le volume intitulé : Les doctrines de Haine (1902),
qui leur a inculqué le viril amour de la liberté et du progrès. Au lieu d'opter entre eux ils se font un devoir de les rapprocher; ils cherchent à les convaincre qu’ils ne se combattent que parce qu'ils se méconnaissent. » Il était très profondément chrétien libéral. Mais l'idée religieuse débordait chez lui, même le christianisme : il voyait dans toute religion sincère, un essor d’idéal, et croyait fermement que l’idéal a conservé son action, masquée parfois, défigurée par les préjugés ou viciée par l'erreur, mais profonde toujours, sur les sociétés humaines : de là sa recherche, dans toutes ses études — et cette recherche donne à son œuvre sa grande originalité et son caractère particulier —- de là, dis-je, sa recherche de l'élément de croyance et de culte dans les phénomènes sociaux, historiques ou contemporains, Et cette préoccupation il ne la portait pas seulement dans ses livres : il Ta introduite, en quelque sorte toute chaude et agissante, dans son enseignementj osant parler devant des auditoires de confessions diverses des matières les plus délicates puisqu’elles touchent à la conscience intime individuelle, sachant, grâce à son tact et à la discrétion de son langage, en parler sans jamais choquer aucune conviction, aucune foi, même aucune incrédulité, souvent plus susceptible que la foi. C’est un té moi-
gnage qu’aimait à lui rendre Boutmy qui avait osé avec lui ce qui Faurait peut-être effrayé sans lui, qui admirait, avec tant d’autres dons, la délicatesse *■
de son esprit jointe à T ardeur du caractère, 1 objectivité de son information dominant des tendances intimes, la modération et comme l’équilibre de la forme réglant le feu sacré de F âme et du cœur.
Ce feu sacré, notre ami Fa gardé jusqu’à son dernier jour* Vous en avez été témoins vous qui l’écoutiez dans ses cours, qui le suiviez dans ses conférences, qui le lisiez ou qui le voyiez à 1 oeuvre dans son cabinet de directeur. Il a encore porte cette flamme d’action et de parole au dehors de nos frontières, dans ces voyages à la fois d’investigation et de propagande qu’il faisait chaque annee, là surtout où des nationalités sympathiques, et depuis longtemps étudiées et pratiquées par lui, le rappelaient comme un bote vénéré qu’on veut revoir et réentendre, comme un représentant de notre France dont il semblait, à la fois bon Français et bon Européen, incarner, chez nos voisins et nos amis, ce qu elle a de meilleur. — Il était à la fois Fapôtre de la justice et de la liberté, ou plutôt Fapôtre de la justice par la liberté, ce qui Fa fait parfois traiter d’idéologue.
Idéaliste attrait été plus exact. Les idéalistes ont certainement raison, mais à longue portée. La
vie humaine est trop courte pour qu'ils voient leur idéalisme consacré par la réalité- Parfois même, s ils avaient survécu, ils auraient assisté à de cruels démentis, au moins passagers, de leurs nobles espérances. Par quelles angoisses, par quelles admirations en même temps que par quels déchirements, notre ami aurait passé pendant les événements qui ont soulevé et ensanglanté les Balkans il y a quelques mois! 11 aurait certes suivi passionnément cette grande tourmente de PEst, pleine de renouvellements féconds, mais aussi d 1 inapaisements et de rancunes inquiétantes pour P avenir. Rien ne Paurait retenu de nous mettre au courant de ses impressions, de les écrire, de les parler, et nous aurions eu pour nous éclairer et nous instruire à côté d'autres témoins, un juge, lui aussi bien informé, ardent dans son enquête, sûr dans ses sentences.
J'ai eu, dans un récent voyage à Prague, comme une vision vivante de notre cher directeur dans ce rôle d’éducateur politique qu’il affectionnait et où il excellait.
Déjà menacé par un mal contre lequel son tempérament depuis longtemps délicat ne le défendait plus suffisamment, mais soutenu par sa passion pour les nationalités jeunes et vivaces dans lesquelles il sentait de vives affections envers notre pays, et don
la renaissance le touchait au cœur, il devait faire dans la capitale tchèque une conférence, et malgré son affaiblissement physique il la fit jusqu'au bout : mais l’un de ses auditeurs me dépeignait avec un souvenir ému, ses efforts, les soins qu’il fallut lui donner en T absence irréparable de celle qui avait été la fidèle compagne de ses voyages et qui, hélas! ne l’accompagnait plus : et en même temps il me décrivait son ardeur 3 sa jeunesse persistante de sentiment et de regard, la chaleur de son accent, son action profonde sur l’assistance entraînée; et je retrouvais notre ami tel que nous l’avons vu et aimé dans ses dernières années, presque vieillard par l'apparence physique, jeune par la vivacité, la fermeté, la vibration continue de son intelligence et de sa volonté*
C’est là Fimage que nous devons garder de lui, l'image d’une intelligence toujours en travail et aboutissant à des vues lumineuses sur tous les sujets dignes d’être observés et médités, d’un cœur chaud, profondément dévoué à ses principes libéraux, profondément affectionné à ses idées et à ses amis, à ses confrères, à ses collègues, à ses élèves français et étrangers* C’est dire qu’il a beaucoup aimé tous ceux qui m’écoutent et qui déplorent sa perte* Je le remercie au nom de l’École; après l’avoir prise
des mains de Boutmy déjà glorieuse, il Fa grandie et développée, il nous Fa laissée prospère, et riche d’avenir. Je le remercie des soins qu’il lui a consacrés, du pieux dévouement avec lequel il s’est donné à elle jusqu’à son dernier soupir, de l’illustration accrue qu’il lui a conférée en la faisant participer à la célébrité de son nom, à la grandeur de son caractère, à la gloire de ses travaux.
Allocution de M. Louis RENAULT, Membre de l’Institut,
Cest comme étant actuellement le professeur qui a le plus anciennement enseigné à l’École des Sciences politiques, que je prends la parole pour exprimer encore une fois, au nom de tous mes collègues, les sentiments d’admiration et d’affectueuse reconnaissance que nous avons voués à la mémoire d’Anatole Leroy-Beaulieu et pour indiquer en quelques mots la signification que doit avoir, pour les maîtres comme pour les élèves, le monument inauguré aujourd’hui.
Après l’éminent fondateur de notre chère École, Émile Boutmy, dont je n ai pas à rappeler en ce moment F éclatant mérite, Anatole Leroy-Beaulieu, qui acceptait avec courage une bien lourde succession, me paraît avoir représenté, d’une merveilleuse façon, ici et à l’étranger, l’esprit de cet établissement devenu si rapidement, par la seule action de l’initiative privée et en dehors de toute attache officielle.
un centre incomparable d'enseignements variés, touchant à toutes les branches des sciences politiques, ouvert à tous, français et étrangers, qui se trouvent ici comme dans un home familial, soumis à une discipline paternelle.
Anatole Leroy-Beaulieu était admirablement préparé pour être le professeur modèle et le directeur modèle d’une École comme celle-ci. Curieux de tous les problèmes de la politique contemporaine, intérieure et extérieure, nourri des lectures les plus abondantes et les plus variées, il avait fécondé ses études et ses réflexions personnelles par l'observation directe. Par de nombreux voyages poursuivis méthodiquement jusqu'à la fin de sa vie et favorisés par une rare connaissance des langues étrangères, il s'était familiarisé avec de nombreux pays, mis en contact avec des personnes de toutes conditions auxquelles il avait rapidement inspiré confiance et qui lui avaient fourni de précieuses Infor mations* Son bel ouvrage sur l 'Empire des T%ars a été le résultat d’un immense labeur et nous a fourni le tableau le plus complet et le plus vivant, d'institutions et de moeurs si différentes des nôtres,
C*ètait un esprit essentiellement libéral, d'une tolérance qui ne venait pas de l'indifférence ou du dédain, mais du respect des idées d’autrui, pourvu
quelles parussent sincères. Il était de ceux qui pensent que, très souvent, les disputes des hommes, et aussi des Nations, viennent de ce qu'ils ne se comprennent pas ou malheureusement parfois ne veulent pas se comprendre* Nous sommes portés à considérer comme déraisonnables les institutions, les manières de penser qui diffèrent de celles aux-
jugement réfléchi sur les prétentions contradictoires* Anatole Leroy-Beaulieu nous a donné en ce sens les meilleures leçons*
Les « doctrines de haine » qui trop souvent ont eu parmi nous des partisans enflammés n’avaient pas d'adversaire plus décidé que notre regretté directeur* Quelles paroles courageuses il a fait entendre à certains moments où nous paraissions divisés en camps non seulement différents mais ennemis!
Quelle autorité elles empruntaient à son élévation morale, à son désintéressement absolu!
Cet esprit ouvert, généreux* avide de s’éclairer et de s'instruire, convenait merveilleusement pour la direction de l’École, pour son expansion au dehors* pour ses rapports avec les pays étrangers qui nous envoient tant de disciples* Personne n'était plus que lui au courant des problèmes si complexes et si délicats qui surgissent à chaque pas dans certaines régions de notre vieille Europe. Il se renseignait de son mieux* s’informait sur place et, par sa sincérité* son ardeur de vérité, sa chaude sympathie, il arrivait à donner* sur les sujets les plus brûlants* un enseignement qui éclairait tout le monde sans froisser personne.
Partout il rencontrait des amis de l’École, des amis et des admirateurs personnels* On lui témoignait confiance parce qu’il remplissait une mission de justice et d'instruction; il servait de la manière la plus efficace et la plus élevée l'influence française. N'aurait-il pas cruellement souffert des luttes acharnées auxquelles se sont livrés des peuples dont il s'était occupé avec tant d’intérêt et où il comptait tant de disciples reconnaissants?
Fermettez-moi, mes chers collègues, de dire en terminant qu’à mon avis, Anatole Leroy-Beau lieu a eu au plus haut degré ce qui peut être appelé Y esprit
international dans le sens élevé de l’expression. Avoir le culte de la patrie, mais tenir compte de l’existence d’autres patries avec lesquelles nous devons avoir des rapports basés sur la justice, ne pas supprimer les frontières, mais n’en pas faire des murailles hérissées d’obstacles, provoquer un respect mutuel qui fasse de la société des nations une vérité, ne pas négliger les rapports intérieurs souvent aussi difficiles à soumettre aux règles du droit que les rapports internationaux, voilà dans quel sens nous devons travailler; telle est la voie que nous a tracée notre cher et regretté directeur par sa parole et par son exemple. Inspirons-nous de ses leçons, professeurs et élèves; nous agirons pour le mieux dans l’intérêt de tous. Son image nous rappellera son enseignement imprégné de justice, de dévouement et de bonté.
Allocution de M. Georges TEISSIER, Président de la Société des Anciens Élèves et Elèves de l’École des Sciences politiques.
Messieurs,
Dans toutes les réunions où l'École des Sciences politiques glorifie, en famille, ses morts illustres, la Société des Anciens Élèves et Élèves a sa place toute marquée. Aussi ne pouvait-elle manquer d'apporter aujourd'hui à la mémoire d’Anatole Leroy-Beaulieu, qui fut pendant six ans son Président d'honneur, le tribut de son admiration et de sa reconnaissance.
Du penseur aux idées larges et généreuses, de l’écrivain au style élégant et précis, du diplomate volontaire si perspicace et si averti, du professeur incomparable, de l’homme exquis enfin que fut Anatole Leroy-Beaulieu, je ne puis plus rien dire après les deux beaux discours que vous venez d’entendre et qui Pont fait revivre dans votre souvenir avec une intense vérité.
Ce que je voudrais rappeler aujourd’hui, en quel-
ques mots, c’est l’influence bienfaisante et chaque année plus grande qudl avait acquise sur les nombreux élèves qui se pressaient à son cours, c'est son attachement passionné pour la belle jeunesse qui l’entourait, c'est enfin le concours si dévoué et si constant qu'il n'a cessé, jusqu’à son dernier jour, de prodiguer à notre Société.
Anatole Leroy-Beaulieu aimait la jeunesse. Il l'aimait pour elle-même, pour la vivacité de ses impressions, pour la spontanéité de ses enthousiasmas et même pour les manifestations parfois quelque peu impétueuses de ses sentiments et de ses espérances. Il l'aimait pour l'influence qu’il souhaitait exercer sur elle et par elle. 11 l'aimait pour l’avenir qu’elle porte en elle et dont il cherchait toujours à deviner le secret, en interrogeant ceux-là même qui devaient en préparer l'éclosion.
C’est tout naturellement et principalement par son enseignement qu’il prenait le contact avec les jeunes générations. C'est par lui qu'il commençait, en formant les esprits, à s'ouvrir le chemin des cœurs. Dès la première leçon les auditeurs étaient conquis, et bien vite ils se mettaient unanimement à aimer ce maître dont ils se sentaient aimés. Et pourtant les problèmes auxquels Anatole Leroy-Beaulieu avait mission de les initier étaient, au plus haut degrés
de ceux qui divisent le plus profondément les hommes et excitent leurs passions. Questions nationales, questions politiques, questions religieuses* il les traitait toutes devant un public où se mêlaient les nationalités* les cultes et les doctrines les plus diverses* Très attaché aux idées libérales* il respectait la pensée des autres et il réussissait à exposer les querelles des peuples, les luttes religieuses et les rivalités de partis sans jamais alarmer les consciences. Il excellait à comprendre les points de vue les plus opposés, à apprécier avec équité les opinions les plus éloignées des siennes* à juger avec bienveillance les hommes dont il était le moins porté à partager les doctrines et les institutions dont il réprouvait les tendances.
Par cette impartialité sereine, comme aussi par P élévation de son caractère, il agissait d*une4açon à la fois très discrète et très efficace sur la mentalité de ses élèves. Il les rendait plus hospitaliers envers, les idées d'autrui, plus capables de comprendre* avec la complexité des problèmes et la diversité des intérêts, les conditions des ententes nécessaires; il leur inculquait petit à petit, et sans même qu'ils sen aperçussent, ce large esprit de tolérance et de conciliation qui seul fait la force des nations et assure la paix du monde.
Il aimait à répéter que les questions sociales sont avant tout des questions morales. Mais il résultait de tout son enseignement qu’une impérieuse obligation morale dominait également toutes les autres questions qui divisent les partis et lespeuples. Enclmà accorder à la liberté le plus large crédit pour la solution des conflits, il se refusait à admettre que la liberté pût jamais investir les plus nombreux du droit d'opprimer les plus faibles. Ces idées, qu’il exprimait avec le tact et la mesure inhérents à sa nature, prenaient une force singulière par l’exemple de sa vie et par Le soin qu’il apportait à les affirmer en toutes circonstances.
Mais ce n’était point son unique moyen d’action sur la jeunesse. Il ne croyait pas sa tâche achevée quand il avait fini son cours. Comme ces maîtres de l’antiquité qu’on appela des sages et qui se donnaient tout entiers à leurs disciples, il saisissait toutes les occasions possibles de rencontrer les siens. Son cabinet, sa maison leur étaient largement ouverts. Là, dans des conversations familières, il complétait par des anecdotes bien choisies ou des souvenirs pleins de saveur l’enseignement nécessairement un peu dogmatique donné du haut de la chaire; il illustrait son cours en quelque sorte et le faisait vivre. Il s’entretenait ensuite avec ses jeunes visiteurs de
leurs études, de leurs projets, de leur pays; il recueillait leurs impressions, discutait leurs points de vue, dirigeait leurs recherches et leurs travaux. Il suscitait ainsi, comme en se jouant, des vocations qui s’ignoraient.
Quelle joie était la sienne quand il découvrait un talent naissant. Comme il s’employait à le mettre en lumière! Avec quel empressement il réclamait la publication dans la Revue de F École des essais qui lui paraissaient recéler une valeur d’avenir! Il était heureux et fier d’aider ainsi les jeunes à faire leurs premiers pas dans cette carrière de publiciste où il a brillé d’un vif éclat et qu’il a si grandement honorée.
L’attachement d’Anatole Leroy-Beaulieu pour ses élèves, la sympathie qu’il leur portait, ne pouvait prendre fin avec leur départ de l’École. C’eût été pour lui une tristesse véritable de rompre tout lien d’amitié avec les meilleurs d’entre eux. Il tenait à les suivre dans la vie, il s’intéressait à leur carrière, il applaudissait à leur succès. Et c’est ainsi que, pour conserver un contact durable avec eux, il fut amené à s’attacher d’une manière très étroite à la Société des Anciens Élèves et Élèves qui groupe, dans une association chaque année plus nombreuse, tous les hommes de tous les pays qui sont venus chercher dans la grande et belle École de Boutmy les ensei-
gnement et les méthodes auxquels ils doivent d'être ce qu'ils sont-
Anatole Leroy-Beaulieu fut de tout temps un ami très chaud de notre Société. Il se rendait fréquemment aux réunions des sections, il prenait plaisir à encourager les jeunes orateurs qui y faisaient leurs débuts et il intervenait volontiers dans les discussions qui sont de tradition dans ces séances.
Il était un des auditeurs les plus fidèles des grandes conférences publiques à la création desquelles il avait puissamment contribué, et oo le voyait toujours ces soirs-là au premier rang de l'amphithéâtre applaudir avec joie au succès des conférenciers, tous ses anciens élèves, devenus des maîtres à leur tour.
Notre regretté directeur avait aussi très efficacement secondé nos efforts pour faire de la Revue des Sciences Politiques le lien intellectuel entre l'École et notre Société. Il voyait dans cette publication, comme dans notre Société elle-même, un trait d'union entre les nombreuses générations qui se sont succédé sur les bancs de la rue Saint-Guillaume.
Enfin il assistait à toutes nos Assemblées, à toutes nos fêtes, à tous nos banquets. C'est qu il savait rencontrer ces jours-là d'anciens disciples très chers venus des quatre coins du monde, et sur lesquels il comptait un peu pour se renseigner sur les pro-
blêmes européens du moment. On le voyait, dès les discours achevés, abandonner bien vite la table d honneur qu’il avait présidée pour se glisser dans les groupes des jeunes gens les plus animés. De suite il se mettait à discuter avec eux, cherchant toujours à se renseigner, tout en instruisant ses interlocuteurs qu’ii éblouissait tout ensemble par 1 abondance de sa documentation et la variété de ses aperçus.
Chaque fois, le groupe qui s’était formé autour d'Anatole Leroy-Beaulieu F écoutait avec tant d’intérêt, qu oublieux du temps qui passait il demeurait sur place quand tous les autres convives étaient déjà partis, et notre cher Maître ne songeait à interrompre la discussion que lorsque le personnel — qui lui n’y prenait pas part — manifestait par une extinction partielle des feux que l’heure du sommeil avait depuis longtemps sonné.
Comment enfin oublier l’accueil qu’il faisait chez lui, à Paris comme à Viroflay, aux membres de notre Société, et tout spécialement à nos camarades qui débutaient dans la vie ? Il se plaisait à les mettre en rapport avec les illustrations françaises et étrangères qui se pressaient à ses réceptions. Il exerçait encore ainsi une action* indirecte sans doute mais néanmoins très utile, sur les jeunes
esprits auxquels fait trop souvent défaut l'occasion de parfaire et d'affirmer leurs connaissances et leur jugement dans de libres discussions avec des hommes éminents, d'étude et de carrières diverses, mais riches les uns et les autres de pensées* de souvenirs et d'expérience.
Ainsi jusqu’au jour où ses forces l’ont définitivement trahi, ce pâle et beau vieillard au sourire mélancolique et résigné, mais à l'esprit toujours enthousiaste et au cœur toujours chaud, a uni dans une même sollicitude et dans une même affection l'École des Sciences Politiques et notre Société.
Lffine et l'autre demeureront éternellement fidèles à son souvenir.
Coulommiers, — lmp. Paul BRQDARD,