AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
On sait comment l'esprit le plus lucide, le plus fin et le plus français de notre temps est devenu royaliste. Son seul exemple eût eu déjà un grand prix. Mais, dès qu'il fut en possession de la vérité politique, M. Jules Lemaître se mit à faire inlassablement le récit de son évolution, dans toutes les occasions qui s'offraient à lui. Devant les immenses publics populaires de la Salle Wagram ou des grandes villes de France, comme devant les étudiants de la Salle des Sociétés Savantes, comme au banquet annuel de la Revue Critique ou à celui qui fut donné en l'honneur de la fessée de Thalamas, bref, dans tous les centres de l'intelligence et du cœur français, Jules Lemaître, de sa voix jeune et qui porte de la lumière, exposa les raisons qui doivent faire logiquement de tout patriote un nationaliste intégral, un royaliste.
Les innombrables nationalistes qui ont été privés de la joie de l'entendre lui seront reconnaissants d'avoir permis à la Librairie Nationale d'arracher ces discours aux incertitudes du journal ou de la revue, puis de les mettre à la portée de tous. On les trouvera réunis ici, groupés sous quatre rubriques générales.
Ainsi mis en brochure et privés du son d'une voix exquise, ils n'apparaîtront ni vieillis ni affaiblis, parce
qu'ils jurent inspirés et conduits par une intelligence aussi sûre d'elle-même qu'appliquée avec souplesse aux réalités politiques quotidiennes.
Ils seront donc d'un enseignement précieux et fort, et apporteront un très heureux complément aux Lettres à mon ami. En effets tout en rappelant avec habileté les vérités fondamentales de l'Action française, ce nouveau petit volume sera comme les Annales de nos plus glorieuses fournées.
De fa Patrie française à l'Action française.
L'évolation de Jules Lemaître.
Le 21 mars 1908.
Dans son vaste et silencieux cabinet de travail de la rue d'Artois, pareil à la « librairie de Montaigne » pour le nombre et la rareté des volumes qui le tapissent, M. Jules Lemaître veut bien nous recevoir. Nous nous excusons de le déranger au milieu de la préparation de ses admirables conférences sur Racine.
— Mais oui, vous me dérangez bien un peu.
— C'est pour la Cause, mon cher maître, pour la bonne Cause.
— Allons, je me laisserai faire. Sur quoi faut-il que je vous donne mon avis?
— Sur la République. Car c'est la République que va combattre le journal V Action Française, où vous ne comptez que des admirateurs et des amis.
M. Jules Lemaître fait, en levant la main, le geste d'aimable protestation qui lui est familier; puis, de sa voix nette et claire :
— Que me demandez-vous là? Il faudrait y songer... Oui... Mais, au fait, j'ai déjà répondu, il y a quatre ou cinq ans, dans de très sincères articles qui ont paru depuis en brochure sous ce titre : Un nouvel état d^esprit.
chez Juven, en 1903, puis à la Gazette de France, et que Maurras a magistralement annotés.
— Personne n'a oublié, mon cher maître, ces pages incisives où toute la critique du régime actuel est condensée; mais nous aimerions savoir comment s'est opérée votre évolution, car, enfin, vous avez été républicain.
— Il est vrai que je suis revenu de loin. J'ai été républicain comme presque tout le monde, jadis. Le 16 mai m'a indigné. J'y ai vu une tentative contre la liberté. J'ai été opposé au Boulangisme pour le même motif. J'ai cru au parlementarisme, à l'opinion des masses, à leur sagesse... J'ai tenu là-dessus tous les propos habituels.
— Et qui vous a réveillé de ce rêve?
— C'est l'affaire Dreyfus qui m'a réveillé. Pas tout de suite, oh ! non. Je ne suis pas un homme d'entraînement. Mais surtout les expériences dont l'affaire Dreyfus a été pour moi l'occasion. Je me suis trouvé à la tête d'une Ligue qui est devenue, malgré moi, électorale et j'ai pu toucher du doigt, non seulement les inconvénients accidentels, mais l'essentielle malfaisance du système politique électif. J'ai vu toutes les machinations, tous les trucs, toutes les fraudes gouvernementales pour triompher, n'importe comment, de gens qui se réclamaient de l'idée de patrie, la plus visible, la plus simple et la plus sacrée de toutes, n'est-ce pas? J'ai compris alors que cette machine aboutissait nécessairement, fatalement, à la suprématie des pires.
J'ai vu toutes ces choses de près; c'est pitoyable. Il faut avoir un rude estomac pour rêver, après ça, une République honnête. Par la force des choses, on n'en peut avoir qu'une : celle que nous avons.
— N'aviez-vous pas, un moment, songé à la République consulaire?
— Oui, j'ai cherché toutes les issues. Mais un consut n'apporterait qu'une solution transitoire et superficielle » après laquelle tout serait à recommencer. Or, — ici le regard clair de mon interlocuteur s'assombrit, — je ne crois pas que nous ayons désormais le loisir de pratiquer beaucoup d'expériences.
— C'est aussi ce que nous pensons à V Action Française.
— Vous le criez même assez fort pour qu'on vous entende. Le bienfait d'un consul est donc chose accidentelle et fragile. On n'est pas sûr de trouver toujours le bon dictateur. On peut tomber sur le mauvais. C'est le salut par l'individu seul. Et, ce qui est à désirer, c'est la conservation du pays par une continuité, par une lignée de gérants, attachés au même principe et à la même besogne... par une suite de rois.
Rien ne peut rendre l'inflexion que ce beau mot de € Roi » prend sur les lèvres de M. Jules Lemaître.
— Mais sans doute, mon cher maître, vous devez souvent entendre comme nous cette banale objection : « La France est devenue rebelle à la monarchie. »
— Oui, on le dit. On dit que le peuple de chez nous redoute une restauration, y voit le gouvernement des curés. Mais la force de ces préjugés n'est peut-être pas aussi grande qu'on voudrait le faire croire; d'autre part, nul n'ignore aujourd'hui que la République, selon un mot célèbre, c'est la Maçonnerie à découvert. Ces deux termes paraissent inséparables. Or, la Maçonnerie est impopulaire. Il me paraît d'ailleurs que, malgré tout, la superstition du mot République diminue un peu... Oui, plus j'y réfléchis, plus la campagne de Maurras me semble avoir des chances de succès.
— Ainsi, vous n'êtes pas de ceux qui reprochent à V Action Française son allure doctrinaire.
— Mais, comment donc! La doctrine de Maurras est admirable. En ce temps où l'on n*a à la bouche que la science, Texpérience, le positif, le réel, il a montré que ia forme de la monarchie traditionnelle est la mieux appropriée aux conditions de la réalité politique. La Monarchie n'est-elle pas aussi le gouvernement le plus conforme à l'ordre naturel? La doctrine de V Action Française est en train de conquérir la jeunesse studieuse, la jeunesse des Facultés qui en a assez de la vague anarchie démocratique. J'ai vu les séances de votre Institut. C'est saisissant. A l'autre bout de la société, la partie la plus avancée et la plus intelligente du monde ouvrier pourrait aussi être atteinte par votre propagande. Ceux-là ont déjà perdu la superstition républicaine. Il n'est peutêtre pas impossible de leur faire comprendre à quel point l'intérêt du nouveau Roi sera d'être favorable à leurs intérêts. Les plus grands rois de France n'ont-ils pas été les rois du peuple et de la bourgeoisie, quelquefois même contre les classes les plus anciennement privilégiées?
— C'est la formule de Monseigneur le Duc d'Orléans : « Tout ce qui est national est nôtre. »
— Formule parfaite et vers laquelle tendait aussi la Ligue de la « Patrie Française ». Tout ce qui est national est nôtre. Nous avions fondé la « Patrie Française » pour défendre les grands intérêts, les conditions hors desquelles la patrie ne peut pas subsister. J'ai reconnu que la République était, par essence, incapable de réunir et de maintenir ces conditions. Il semble, au contraire, que rien de ce qui est national ne puisse désormais être républicain.
M. Jules Lemaître s'était levé et, tout en nous excusant de l'avoir interrogé un peu malgré lui, nous lui posons encore cette dernière question : « Pensez-vous
que ces déclarations puissent étonner vos amis de la a Patrie Française »?
— Beaucoup d'entre eux ont pu les prévoir. Je pensais déjà ainsi il y a quatre ou cinq ans. Je ne pouvais pas le dire aussi nettement qu'aujourd'hui pour ne pas nuire à certains de nos amis. Mais mon sentiment éclatait assez dans la petite brochure dont nous parlions tout à l'heure.
En nous reconduisant, M. Jules Lemaître ajoute : — J'ai pris comme ex-lihris une devise tirée du distique de Gil Blas : Inverti portum. J'ai trouvé le port.
Inveni portum. Spes et fortuna valete l Sat me lusistis. Ludite nunc alios.
Et, ce que Lesage dit à l'espérance et à la fortune, je le dis, moi, à l'illusion républicaine : « Vous m'avez assez joué. Cherchez maintenant d'autres dupes. »
Pierre Gilbert.
Discours prononcés aux grandes réunions publiques.
Le 12 mai 1909.
Toast au Banquet de Poitiers.
Messieurs,
Il y a dix jours, nous avons eu l'honneur, Léon Daudet et moi, de voir Monseigneur le Duc d'Orléans à Bruxelles.
C'est un prince accompli. Il est beau, et le peuple de Paris l'acclamerait s'il le voyait descendre à cheval les Champs-Elysées. Il est naturel et charmant.
Il a beaucoup lu et beaucoup réfléchi.
Il connaît l'Europe comme un bourgeois sa ville.
Il traite de pair avec tous les souverains et il leur est supérieur à tous par sa race. C'est vraiment un roi.
Il attend, mais il se prépare.
Il sait tout ce qu'il lui faudra oser et l'immense besogne qui lui incombera; mais il est prêt à la faire avec l'aide de Dieu.
Je bois à Philippe VIII, roi de France.
Le 20 juin 190 \ A la Salle Wagram
Messieurs,
Cette immense salle de l'avenue de Wagram est pour moi pleine de souvenirs. La Patrie Française y a donné plusieurs de ses réunions. Oh ! des réunions très brillantes et très chaudes. On criait : « Marchons ! marchons I » mais, en réalité, on ne savait pas très bien vers quoi il fallait marcher.
Nous nous entendions sur des négations. Nous étions d'accord pour flétrir les crimes du gouvernement. Mais les uns rêvaient de République plébiscitaire, les autres de Consulat, d'autres de République parlementaire honnête (ô candeur !) ou d'ingénieuses réformes du système électoral. Bref, ils rêvaient d'améliorer le typhus ou la peste. Nous demeurions républicains, c'est-à-dire qu'en déplorant nos maux, nous persistions à en respecter la cause. Au fond, nous n'avions ni certitude, ni doctrine.
Aujourd'hui, nous savons où nous allons; nous savons ce que nous voulons I L'Action Française a une doctrine et des certitudes.
Car, Messieurs, nous sommes certains que le suffrage universel, c'est l'absurde : que la République, c'est la sottise et le mal; qu'elle aboutit nécessairement, mécaniquement à la guerre civile en permanence, à l'exploitation du pays par un parti, au gouvernement des pires. Mais, d'autre part, nous sommes certains que le meilleur régime, le plus naturel, le plus raisonnable, le plus conforme à l'observation des réalités, c'est celui où l'intérêt
du pouvoir se confond avec l'intérêt public et où ce pouvoir est assuré et continu, et nous sommes certains que la royauté héréditaire remplit seule ces conditions. Et nous savons aussi que ce sont nos quarante rois qui ont fait la France; que, sans la Révolution, nous aurions des libertés communales et provinciales et une législation ouvrière, que la France serait encore la plus puissante nation d'Europe et qu'elle aurait conquis pacifiquement la frontière du Rhin. Et, puisque le destin nous a infligé la première Révolution, nous sommes sûrs, en tout cas, que, si le roi fût resté en 1848, nous n'aurions pas créé de nos mains la force italienne et allemande, ni perdu l'Alsace et la Lorraine, et que, si le roi fût revenu en 1870, nous les aurions reconquises ou rachetées. Bref, nous sommes sûrs que la France a absolument besoin du Roi.
Or, Messieurs, la certitude passionnée engendre l'action, j'entends l'action efficace. Car il y a des actions qui, si je puis dire, n'agissent guère, notamment quand elles se disent populaires et libérales.
On ne se fait pas tuer pour le scrutin de liste ou pour de « meilleures élections ». Ces objets ne sont pas assez excitants pour conseiller de sérieux sacrifices. Mais la République renversée, mais la France restaurée par le roi, ah ! voilà qui vaut la peine d'agir et voilà des images qui allument et entretiennent dans les cœurs comme des foyers d'amour et de dévouement.
Vous le savez, Messieurs du journal, de la Revue et de l'Institut, de l'Action Française et de la Revue Critique des Idées, vous le savez. Messieurs les présidents et les membres de nos Comités des provinces, vous le savez., Mesdemoiselles de l'Association des jeunes filles royalistes, et vous le savez, Messieurs les Camelots du Roi ! Aussi, tous ensemble, avez-vous fait en une année plus
qu'aucun groupe de Français depuis trente-neuf ans.
Nos idées se propagent d'un mouvement irrésistible. Presque tout le peuple de Paris se détache du mensonge républicain. L'Action Française (symptôme précieux) pénètre dans les lycées; et, comme à la fin du second Empire, les adolescents étaient pour la République, une grande partie de la jeunesse étudiante est aujourd'hui pour le Roi.
Vous avez une doctrine, une discipline et une foi. Ce serait déjà beaucoup. Mais, en outre, vous êtes persuadés ■que de grands changements se font par des minorités énergiques et que la foule suit toujours. De plus, n'étant point des rêveurs, vous n'hésitez pas à mettre un peu <ie violences au service de la plus noble des causes, e-t, pour en avoir le droit, beaucoup d'entre vous, je le sais, ont fait le sacrifice de leur vie. Vous êtes de bons émeutiers, des insurgés pour le salut et la conservation de la France, des révolutionnaires de l'ordre. C'est un état d'âme enivrant. Et cela nous permet de tout espérer «t de tout oser.
Il y a quelques années, dans cette même salle, nos réunions étaient généralement troublées par des agents provocateurs, et l'on envoyait contre nous ce qu'on appelait alors les « apaches de gouvernement ». Et, pourtant, nous n'étions guère dangereux. Vous êtes beaucoup plus dangereux aujourd'hui ! Et personne ne bouge. Sur des points importants, à cause de la terreur qu'inspire au gouvernement la Cour d' assises,!' Action Française est ^u-dessus de la loi.
Son plus vif désir est de rentrer dans la loi, pourvu <|ue ce soit celle du Roi de France.
Cela, sans doute, ne tardera pas. Vive le Roi!
A la réunion de Lille.
5 mars 1910.
Messieurs,
Au temps de la « Patrie Française », je suis venu à Lille deux fois, si je ne me trompe. J'ai parlé ici même, «t peut-être que quelques-uns de vous s'en souviennent encore.
La dernière fois (il doit y avoir sept ou huit ans), la République, certes, avait cessé depuis longtemps d'être aimable. Elle était déjà ce qu'elle ne peut se dispenser d'être : la tyrannie d'un parti, la division du pays, le désordre, l'irresponsabilité, la destruction. Il y avait déjà les « fiches », une armée en triste état, une marine blessée à mort, des finances déplorables et, en préparation, leurs lâches lois de persécution religieuse. Mais je n'osais pas dire encore : « C'est la République qui produit ses fruits naturels et inévitables. » J'étais si crédule que j'en appelais de la République criminelle à la République honnête et du suffrage universel trompé et faussé au suffrage universel éclairé et sincère. Je disais : « Préparons une République meilleure. » Bref, je pensais qu'on peut améliorer la peste.
Mais depuis ! Nous avons vu la loi sur les associations, et les religieux et les sœurs chassés de leurs couvents et de leurs écoles et dépouillés de leurs biens; nous avons vu la loi de séparation et le vol le plus monstrueux qui ait été perpétré depais la Révolution; l' antipatriotisme à l'école, et, par l'affaiblissement continu de la défense, la France comme livrée au bon plaisir de l'étranger, des
budgets en déficit croissant et l'installation du pillage : de sorte que les « retraites ouvrières », — permises aux monarchies, qui ont l'ordre et la bonne économie des deniers publics, — apparaissent chez nous ou comme une escroquerie probable, ou comme une aventure impossible à tenter.
Et je dis cette fois, — surtout après avoir vu de près le fonctionnement du système électoral qui est le régime lui-même : « Tout cela, ce n'est pas la mauvaise République : c'est proprement la République. » Voilà pourquoi, venu jadis avec la « Patrie Française », je reviens avec r « Action Française »; et j'estime que je n'ai fait qu'aller jusqu'au bout de ma pensée et qu'être conséquent avec moi-même.
Nos raisons, vous les connaissez. Elles sont dans VEnquête sur la Monarchie, de notre admirable Charles Maurras; elles sont tous les jours dans notre journal. Nous ne prétendons point que la royauté serait, par un coup de magie, l'âge d'or et le parfait bonheur. Mais enfin, un pouvoir central qui représente et défende les intérêts permanents de la nation; un chef dont l'intérêt personnel se confonde nécessairement avec celui du pays; un chef héréditaire, afin que le pouvoir, étant continu, soit assez fort pour supporter les libertés provinciales et corpora tives et pour suivre les longs desseins extérieurs... vous avouerez bien que cela est plus raisonnable et plus rassurant qu'un régime qui place en bas et dans le nombre la source de l'autorité et qui, du suffrage aveugle, ne peut faire surgir que de petits souverains irresponsables et incompétents, lesquels se moquent bien des intérêts généraux, n'ayant d'autre souci que de se conserver euxmêmes, ni d'autre moyen, pour cela, que de se former en bande et d'exercer la plus odieuse des tyrannies.
La royauté, c'est la raison, c'est le bon sens, je dirai
presque : c'est la nature. Toute l'Europe est monarchique (la Suisse exceptée, dont le cas historique est particulier) ; et ces monarchies sont, les unes puissantes, les autres relativement prospères. Entre la République et la Monarchie, la libre Norvège n'a pas hésité. — Et, chez nousmêmes, malgré la terrible coupure de la Révolution et de l'Empire, la royauté n'est point quelque chose de si étrange et de si périmé. Nos grands-pères l'ont encore connue et s'en sont fort bien trouvés, en somme.
Ce que je vous dis là. Messieurs, c'est la vérité. Je crois que beaucoup d'entre vous se feraient peu prier pour en convenir. Mais pourquoi tous ceux qui le reconnaissent dans leur cœur ne le disent-ils pas publiquement? Que craignent-ils?
Ils disent : « Oui, ce serait le bon sens, et ce serait le salut. Mais c'est impossible. Il y a des courants qu'on ne remonte pas. Jamais la France ne reviendra à la monarchie traditionnelle; il y a contre elle des préjugés trop forts. Au reste, un coup d'État ne peut s'exécuter que par ceux qui sont au pouvoir. Enfin, ce n'est qu'un rêve »...
Messieurs, il y aurait beaucoup à répondre. Les préventions du pays ne tiendraient pas devant le fait accompli; et, telles circonstances données, une révolution peut être faite par une minorité énergique, et je dis même par quelques hommes. Mais j'admets que ce soit extrêmement difficile; j'admets que, dans l'état actuel des choses, cela paraisse presque impossible, je demande : « Qu'est-ce que cela fait? »
J'entends par là : Si le salut semble malaisé, est-ce une raison pour ne pas reconnaître publiquement où est le salut? Le^ chances d'une restauration sont petites? Mais vous les augmenteriez en la désirant ouvertement : au lieu que vous les diminuez encore par l'acceptation
passive d'une République que vous haïssez. Si vous proclamiez cette haine, et si vous appeliez clairement de vos vœux la révolution conservatrice, vous auriez bientôt des imitateurs de votre franchise, et, peu à peu, qui sait? se formerait partout un état d'esprit favorable aux audacieuses et bienfaisantes entreprises.
Messieurs, je respecte extrêmement l'opinion des autres quand elle est sincère et réfléchie : mais la respecter ce n'est pas s'interdire de la redresser si l'on peut, quand on la juge erronée... Eh bien ! je pense en ce moment à une Ligue honorable, certes, et active et dévouée et patriote, mais qui nous trouve excessifs et imprudents, et qui s'est juré, elle, de s'en tenir éternellement à l'opposition constitutionnelle.
L'homme éminent qui préside cette Ligue exposait, dans un article récent, son programme et ses desseins* Il s'agit de créer, par des moyens légaux, un parti républicain modéré, « un parti tory en face du parti jacobin », un parti qui, à la longue, peut-être, conquerra la majorité à la Chambre, fera échec au « bloc » et le « supplantera » un jour.
Voyons, Messieurs, est-ce sérieux? Est-ce possible?
L'honorable président, sentant lui-même tout le chimérique d'un tel projet, ajoute : « Qu'on raille les illusions naïves de notre Ligue, son éloignement pour la violence, ses vains appels au suffrage universel, rien n'est plus facile que la raillerie. »
Aussi, nous ne raillerons pas. Mais nous lui opposerons ses propres aveux :
« Voilà quarante ans, écrit-il, que la République existe de fait, trente-cinq ans qu'elle existe légalement... Le 16 mai, le Boulangisme, le Panama, le nationalisme, se sont succédé sans l'ébranler; et, ce qui est plus extraordinaire, ses fautes, ses prodigalités, ses attentats contre
les droits des consciences, ses confiscations, ses fermetures d'écoles et de couvents, ses entreprises contre la constitution de l'Église ne l'ont pas ébranlée davantage. »
Le même dit encore :
« Les pires excès n'excitent plus que des émotions pas» sagères, sans échos dans la rue, sans influence aux élections... et la situation, loin de s'améliorer, s'aggrave. »
Alors?... Espère-t-il envoyer 350 députés conservateurs à la prochaine Chambre? Non; mais, s'il s'obstine à « disputer, comme il dit, le terrain à l'envahisseur », c'est a par devoir ». — « Voilà pourquoi, ajoute-t-il, notre* Ligue se bat et, s'il le faut, se fera battre. »
Paroles mélancoliques ! Mais comme elles servent notrethèse ! Puisque tant de bons efforts, scrupuleusement constitutionnels, sont condamnés d'avance, il n'y a donc plus que l'effort inconstitutionnel dont nous puissions attendre quelque chose. Et, comme je vous le disais, Messieurs, vous en accroîtriez les avantages et les chances en vous joignant à nous.
Messieurs, je dirai tout. Ce qui me passe, ce qui me semble presque incompréhensible, je l'avoue, c'est que des catholiques, à l'heure qu'il est, puissent encore se dire républicains.
J'entends bien qu'ils croient saisir de vagues rapports entre la République démocratique et l'Évangile. Mais, si la primitive Église eut peut-être des aspects de République, c'était une République de saints, et qu'on n'a point revue; d'autre part, le troisième terme de la devise républicaine : « Fraternité », le seul qui soit vraiment évangélique, paraît aujourd'hui plus dérisoire encore que les deux autres. La République, étant le gouvernement des juifs, des protestants et de la maçonnerie, est essentiellement, dans son fond et son tréfond, ennemie du catholicisme. Croire que la République, après trente ans
{car cela commence aux lois Ferry) de persécutions opiniâtres et croissantes contre l'Église, lui rendra quelque jour ses biens et sa liberté; croire qu'elle cessera d'être persécutrice et d'obéir au plus fatal et au plus abominable de ses instincts, et compter pour cela sur quoi? sur de « bonnes élections » et, par exemple, sur cette « représentation proportionnelle » qui ne serait qu'un changement de mensonge... Non, je n'ose dire ce que je pense d'une pareille illusion.
Enfin, Messieurs, vous êtes des Flamands. Vous avez un passé magnifique de fierté. Avant de connaître le bienfait de la royauté française, vos ancêtres se sont défendus contre le roi de France pour être libres. Il serait digne de vous, aujourd'hui, de revenir au Roi pour la même raison : pour être libres encore, et en haine de la tyrannie et du désordre républicains. A bas la République I Vive le Roi !
La Saint-Philippe à Bordeaux.
Le 30 avril 1910.
Messieurs,
Je suis venu deux fois à Bordeaux avec la « Patrie Française »; la première fois, républicain encore sincère; la seconde fois, républicain résigné. J'y reviens aujourd'hui royaliste.
Ce que je vous dis là, je l'ai dit dans plusieurs villes de France. Je le dirai probablement dans toutes celles
où jadis la « Patrie Française » a passé. Aux réunions de l'Armée du Salut, il y a de bonnes gens, généralement d'anciens ivrognes, qui montent sur l'estrade pour confesser leur erreur et raconter leur conversion. Ces manifestations s'appellent des « témoignages ». Je ne suis pas, Messieurs, un ancien ivrogne, sinon dans un sens extrêmement métaphorique et pour m'être grisé autrefois du mauvais vin des principes de la Révolution. Mais, ma foi, je monte sans vergogne sur les estrades, non par plaisir, mais pour raconter mes aberrations passées, et pour que mon exemple rende témoignage à la vérité.
Les élections législatives viennent de se faire au milieu de l'indifférence de presque tous, et du dégoût d'un très grand nombre. Et rien n'est changé, absolument rien. L'exploitation de la France par la République continue. €e sera la même démence financière, la même tyrannie, les mêmes vols; et la guerre civile immanente et permanente, et la destruction des organes de défense, et la France comme exposée en proie... Non, rien n'est changé. Mais, du moins, nous n'avons pas été dupes; nous n'avons pas espéré que quelque chose changerait en mieux par la vertu des urnes, et nous n'avons pas le ridicule de nous être donné beaucoup de peine pour aboutir au néant. C'est encore là une satisfaction, et qui n'est point vide : notre tranquillité, notre sourire, signifient que nous comptons, pour notre délivrance, sur autre chose que le suffrage universel.
Je n'ai pas toujours eu cette sagesse, et je suis d'autant plus content de la posséder aujourd'hui. Si la « Patrie Française » avait duré, si elle avait, comme autrefois, travaillé pour sa part aux dernières élections, que de choses douteuses nous aurions été amenés à faire, et cela avec les meilleures intentions du monde. Les nécessités
du système électif nous auraient corrompus nous-mêmes à notre insu...
Oh ! quelle joie, quel soulagement de n'écouter plus que la raison, de ne dire plus que la vérité, de parler comme des hommes libres, — seuls libres et francs de préjugés, dans cette immensité d'esclaves et de dupes, — de parler commo des royalistes !
Mais que d' « écoles », que de dures leçons de chosesavant d'en arriver là! Pendant plusieurs années, j'ai vu, entendu, touché, senti; et, comme je ne recherchais pas pour moi-même le plus petit mandat, je crois avoir bien vu la réalité comme elle était. Or, elle était abominable. J'ai vu ce qu'étaient forcément, nécessairement, la plupart des candidats et la plupart des électeurs; que les^ candidats n'étaient jamais les plus compétents, ni les meilleurs, même avec un programme honnête; et que, pour émouvoir les électeurs, il fallait toujours les tromper plus ou moins, leur ménager la vérité, et, même pour une cause noble, s'adresser à quelques-uns de leurs moins nobles sentiments. Et, si cela se passait ainsi chez nous, que dire des autres? J'ai vu le rôle de l'argent dans les élections, les coulisses du suffrage universel et la cuisine de la démocratie, et comment le système électif, appliqué aux choses de la politique, devait produire mécaniquement le gouvernement des pires, et que c'était cela la République, et qu'elle ne pouvait être autre chose.
Dégoûté, je cherchai des remèdes. Je ne crus pas très longtemps que le scrutin de liste ni la représentation proportionnelle pussent agir efficacement sur un mal si profond, sur un mal proprement constitutionnel. Je sentais bien que c'était le régime même qu'il fallait changer.
Je voyais, clair comme le jour, que, la République aboutissant fatalement à la tyrannie d'un parti, et un
parti n'ayant par définition que des intérêts particuliers et distincts de ceux du pays, il manquerait à la France, tant que subsisterait la République parlementaire, quelque chose d'indispensable et d'essentiel : un organe des intérêts généraux et nationaux. Et c'est pourquoi, pendant les deux dernières années actives de la « Patrie Française », je souhaitais, je recommandais la constitution d'un pouvoir fort, responsable et supérieur aux partis : j'affirmais la nécessité d'un chef.
Même, à ce moment-là, j'accueillis la théorie plébiscitaire, la théorie du président directement élu par le suffrage universel, et je fis effort pour la répandre. Je ne m'y entêtai point. Je reconnus assez vite quel risque terrible ce serait. Qui peut prévoir le rôle de l'argent et de la corruption et le rôle des « quatre États confédérés », dans l'élection du chef ! Et qui ne voit que, à tout mettre au mieux, et l'Empire dût-il de nouveau sortir de là, ce ne serait encore rien d'assuré; car l'Empire, c'est encore l'esprit révolutionnaire et c'est, dans le passé, trois invasions.
Ainsi tombaient mes erreurs l'une après l'autre; ainsi, j'arrivais, peu à peu, à concevoir toute la vérité. Un organe des intérêts généraux et nationaux, oui, cela est nécessaire : mais cet organe ne vaut que s'il dure. Il ne vaut que par l'hérédité. Un consul, cela est dangereux et précaire. Ce qu'il faut, c'est la coïncidence permanente de l'intérêt personnel du chef avec l'intérêt de la nation; c'est la continuité du pouvoir central, qui permet les longs et patients desseins et peut seule supporter de larges libertés, municipales, provinciales, corporatives. Bref, ce qu'il faut, c'est le Roi.
Dans tout ce progrès de nos pensées, j'avais été sérieusement aidé par les lumineux et persuasifs et puissants écrits de Charles Maurras. Et voilà qu'enfin, à la ques-
tion de V Action Française : « Oui ou non, l'institution d'une monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée est-elle de salut public? » je répondais « oui » de toute ma conviction et de toutes mes forces.
Telle est, Messieurs, mon histoire. Je vous l'ai racontée, bien que je sache que le « moi » est déplaisant. Mais il l'est surtout quand il se vante : et je n'ai vraiment pas à me vanter de m'être trompé si longtemps et si fort. Seulement, je crois utile de dire à ceux qui ont partagé mes anciennes illusions : « Je reviens de loin. J'ai connu votre état d'esprit; je sais comment on en sort. Voici les chemins par où j'ai passé. »
Oh ! je sais, beaucoup de ceux dont je fus le compagnon d'erreur ont gardé des préjugés tenaces et nous feront mille objections. « Mais, diront-ils, il y a contre la monarchie traditionnelle une montagne de préventions ! Mais le hasard de la naissance peut désigner un homme médiocre! (Il serait encore supérieur, dit Renan, à la moyenne d'opinion à qui la Révolution a remis les destinées de la France). Mais la monarchie, pour le peuple, c'est le bon plaisir, et c'est le règne des prêtres et des nobles ! Mais le peuple tient au suffrage universel ! Mais la démocratie coule à pleins bords ! Mais il y a des courants qu'on ne remonte pas ! » Etc.
Toutes les objections. Messieurs, et les plus subtiles,. et les plus spécieuses, et les plus grossières, nous les trouvons solidement réfutées dans VEnquête sur la Monarchie. Et je puis dire à ceux qu'elles arrêtent encore : « J'ai été aussi républicain que vous pouvez l'être. J'ai été nourri de mensonges révolutionnaires, nourri d'histoire fausse. Toutes ces objections que vous persistez à faire, j'ai cru à leur force, je les ai faites moi-même; et voici que, mieux informé, je ne les fais plus. »
Et d'ailleurs, pensez-vous que ceux qui ont quelque liberté d'esprit et quelque sens des réalités s'y puissent cramponner longtemps, à ces objections légendaires?... On dirait vraiment qu'en ce pays, ce qui est bizarre et extraordinaire, c'est la royauté, et que ce qui est naturel et normal, c'est la République. Or, c'est précisément le contraire. La monarchie a duré vingt fois plus et est plus ancienne de huit siècles. Rappelez-vous, gens de France, rappelez- vous ! Nous avons tous eu des pères et des grands-pères qui avaient vécu sous la Restauration ou sous la Monarchie de Juillet, et qui avouaient qu'ils s'en étaient bien trouvés, et qui s'en souvenaient comme d'un temps de prospérité nationale. Mais, deux fois déjà, la République s'est tuée par son désordre, et elle est en train de recommencer. La Monarchie est le régime le plus naturel aux Français : ils le sentiraient tout de suite, si des événements d'une utile brusquerie les contraignaient à s'en rendre compte.
Chateaubriand écrivait, en 1814 :
« Les fonctions attachées à ce titre de Roi sont si Connues des Français, qu'ils n'ont pas besoin de se le faire expliquer : le Roi leur représente aussitôt l'idée de l'autorité légitime, de l'ordre, de la paix, de la liberté... Les souvenirs de la vieille France, la religion, les antiques usages, les mœurs de la famille, les habitudes de notre enfance, le berceau, le tombeau, tout se rattache à ce nom sacré de Roi : il n'effraie personne; au contraire, il rassure. Le Roi, le magistrat, le père, un Français comprend ces idées... Il sait ce que c'est qu'un monarque descendant de saint Louis et de Henri IV; c'est un chef dont la puissance paternelle est réglée par des institutions, tempérée par les mœurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin généreux né de la terre de la patrie et mûri par le soleil de France... »
En tout cas, Messieurs, si trop peu de Français comprennent ces paroles açant le « coup », soyez sûrs que presque tous les comprendront après. Pensons-y toujours et parlons-en toujours. A bas la République et vive le Roi!
Discours prononcés à l'Institut d'Action française.
Séance d'ouverture de l'Institut (1908-1909),
21 novembre 1908.
Mesdames, Messieurs,
C'est un grand honneur pour moi de présider cette cérémonie, aux côtés de notre admirable amie, la Marquise de Mac-Mahon, et après mon illustre confrère, Paul Bourget. Trois années de suite, il vous a adressé les plus belles et les plus fortes exhortations, et il a éclairé, pour vous-mêmes, votre œuvre et votre pensée, des plus lumineuses et des plus profondes formules.
Je m'en ressouviendrai pour vous dire un mot de ce que nous voulons faire dans l'enseignement de l'histoire.
Fustel de Goulanges a écrit, dans les belles pages que vient de retrouver la Revue de V Action Française :
« ...L'histoire forme nos opinions. Si l'ancien régime ne nous gouverne plus, du moins l'idée que nous nous faisons de lui domine et gouverne chacun de nous. » Et encore : « ...Autant de façons d'envisager le moyen âge, autant de partis en France, ce sont nos théories histo-
riques qui nous divisent le plus; elles sont le point de départ où toutes nos factions ont pris naissance. Elles sont le terrain où ont germé toutes nos haines. »
Ce que Fustel dit de l'histoire du moyen âge et de l'ancien régime, on peut, naturellement, le dire aussi de l'histoire de la Révolution, puisque tout cela se tient. Nous avons été nourris de mensonges. Même les manuels scolaires qu'on nous mettait entre les mains sous l'Empire insinuaient en nous les préjugés les plus funestes touchant l'histoire du passé. Depuis plus de cent années, l'histoire de France a été surtout écrite par des hommes qui étaient les ennemis déclarés ou hypocrites de toutes les forces sociales et morales qui ont fait la France. Nous avons contre nous, — ce qui est vraiment terrible, — un siècle de faux enseignement de l'histoire; je dis un siècle : car déjà sous la Restauration, — à plus forte raison sous la Monarchie de Juillet, la Révolution était comme sacrée pour les historiens (Thiers, Mignet, etc.).
Je voudrais vous faire sentir, par un exemple très précis, à quel point on a abusé de notre candeur. Lisez, je vous prie, dans le Journal de Paris, de Rivarol, le récit des 5 et 6 octobre 1789; lisez ensuite le récit des mêmes journées dans Michelet; et vous comprendrez.
« Le 5 octobre, écrit Michelet, huit ou dix mille femmes allèrent à Versailles : beaucoup de peuple suivit... »
« M. de La Fayette, dit Rivarol, se laissa entraîner à la suite de trois ou quatre cents poissardes et de quelques assassins, que cinquante hommes pouvaient arrêter à Sèvres. »
« La cause réelle, certaine pour les femmes, pour la foule la plus misérable, ne fut autre que la faim. » Ainsi parle Michelet. Mais Rivarol : « On a beaucoup parlé des disettes de Paris pendant 1789; la vérité est que, sous le règne de Louis XVI, c'est-à-dire jusqu'à la
mort du dernier prévôt des marchands, Paris a été amplement approvisionné. » Et il en donne plusieurs preuves précises. Et plus loin : « ...Paris n'avait jamais manqué de farine, et les poissardes étaient arrivées à Versailles, suivies de plusieurs chariots remplis de pain, de viande et d'eau-de-vie. »
« Il ne faut, dit Michelet, chercher ici l'action des partis. Ils agirent, mais firent très peu. » Rivarol, au contraire, attribue tout au complot révolutionnaire. « Une famine concertée à Paris fut le moyen qu'employa la faction et un repas donné à Versailles en fut le prétexte. »
Michelet glorifie la foule et particulièrement les femmes» A propos des poissardes et des filles du 5 octobre, il s'exalte et s'attendrit. Il finit par évoquer Jeanne d'Arc, Jeanne de Montfort et Jeanne Hachette. Mais Rivarol nous dépeint « trois ou quatre cents poissardes et quelques forts de la Halle, habillés comme elles et mêlés à des espèces de sauvages portant de longues barbes (c'était plus extraordinaire alors qu'aujourd'hui), des bonnets pointus, des piques, des bâtons ferrés... tout ce que la boue des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marcel, tout ce que les galetas et les égouts de la rue Saint- Honoré peuvent vomir de plus vil et de plus crapuleux... » Et, en note : « Dès que le Roi fut amené aux Tuileries, les vraies dames de la Halle y allèrent en députation le 7 octobre et présentèrent une requête au Roi et à la Reine pour leur demander justice de l'horrible calomnie qui les rendait complices de la violence faite, la veille, à Leurs Majestés. »
Au repas des gardes du corps, « plusieurs, dit Miche-» let, arrachèrent leur cocarde et prirent celle de la Reine... Tout au moins, la cocarde tricolore fut retournée et, par l'envers, devint la cocarde blanche »... — Rivarol : « ...Les
gardes du corps avaient leurs cocardes uniformes; mais ils n'ont pas foulé aux pieds la cocarde nationale qu'ils n'ont pris que le 6 octobre. » — Michelet : « La Reine fait le tour des tables, belle et parée de son enfant qu'elle porte dans ses bras. » — Rivarol : « Vers la fin du dîner, le Roi. la Reine et le Dauphin parurent dans la salle. Il n'est pas vrai que M. le Dauphin ait passé dans les bras de tous les convives, comme on l'a imprimé à Paris : l'officier de service auprès de sa personne ne le quitta plus. »
Je n'ai pas le temps de pousser plus loin ce parallèle. La contradiction est continue en Rivarol et en Michelet. Sur le caractère et le rôle du triste La Fayette, elle est radicale. Même quand Michelet fait le généreux, il semble bien qu'il nous trompe encore et ne dit pas tout. En voici un petit exemple :
Le 6 octobre, au palais de Versailles : « La Reine alla sur le balcon, mais non pas seule, tenant une sauvegarde admirable, d'une main sa fille et de l'autre son fils. » C'est tout. Mais Rivarol : « Vingt mille voix lui crièrent : « Point d'enfants ! » Elle les fit rentrer et se montra seule. »
Et, parce que la foule n'a pas tué la Reine cette fois, Michelet s'écrie :
« Grand peuple ! Que Dieu te bénisse pour ta clémence et ton oubli ! »
Et voici sa conclusion : « La révolution du 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en fut jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes avaient pris la Bastille et les femmes ont pris le Roi. »
Au point de vue littéraire, les deux chapitres de Michelet sont bien pâles à côté du récit de Rivarol, si plein de
vives peintures et de réflexions profondes et qui est un des plus magnifiques morceaux d'histoire que je connaisse. Mais, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pour Rivaroi, les 5 et 6 octobre ne sont qu'une insurrection ignoble et sanglante, préparée par une faction, et qui n'a réussi que par l'insigne faiblesse de La Fayette et l'indécision du Roi, et, tranchons le mot, par la lâcheté de ses conseillers, a ...La stupeur présidait aux délibérations et la peur donnait des conseils à la peur. »
Pour Michelet, c'est un mouvement sublime de la foule sacrée, qui a toutes les vertus et tous les droits. — Lequel dit vrai?
Rivarol est un grand esprit, un esprit critique et un honnête, et qui écrit le lendemain des événements. — Michelet ne donne presque jamais ses références. Il s'appuie sur le Moniteur, sur Mounier, président de l'Assemblée, et intéressé à couvrir ses propres défaillances, et même sur Stanislas Maillard, le futur chef des assassins de septembre. Tout témoignage royaliste lui est suspect, tout témoignage révolutionnaire lui est vénérable. L'arbitraire, la partialité, la fantaisie de Michelet dans son appréciation de la valeur des témoignages est quelque chose d'effrayant. On peut dire que, à partir de la Renaissance, il raconte à peu près ce qui lui plaît ou ce qu'il a rêvé. Je fie pense pas que ce soit un imposteur (car il semble de bonne foi), mais il apparaît de plus en plus r comme un malade et un demi-fou.
Anatole France a dit merveilleusement, au temps où il était sceptique : « ... Michelet a toujours eu des propensions à l'attendrissement; il a versé de douces larmes sur Maillard, ce petit homme propret » (Michelet nous le donne cependant pour « un homme de taille très haute »), « qui introduisit la paperasserie dans les massacres de Septembre. Mais, comme l'attendrissement mène à la
fureur, le voilà tout à coup furieux contre les victimes, Cest le sentimentalisme moderne. On a pitié de l'assassin, mais on considère que la victime est impardonnable. Dans sa dernière manière, Michelet est plus Michelet que jamais. Gela n'a plus le sens commun; c'est admirable ! Ni art, ni science, ni critique, ni récit; des colères, des pâmoisons, une crise d'épilepsie à propos de faits qu'il dédaigne d'exposer. Des cris de petit enfant, des envies de femme grosse !... »
J'ai nommé tout à l'heure le sinistre Maillard. Cherchez son nom dans la Grande Encyclopédie, vous y lirez ceci : « Lors des massacres de Septembre 1792, Maillard organisa à l'Abbaye un tribunal qu'il présida et devant lequel comparurent tous les prisonniers dont il parvint ainsi à sauver un certain nombre. » Vraiment! L'excellent homme !
Tout cela, Mesdames et Messieurs, vous donne quelque idée de la façon dont notre histoire a été écrite depuis un siècle. Nous voudrions rompre ce réseau d'erreurs, affranchir nos esprits, refaire le cerveau des jeunes Français, en commençant par l'élite étudiante. Car notre histoire, mieux connue et rétablie dans sa vérité, ce serait, croyez-le bien, une préparation très efficace à la restauration monarchique. — Long travail, certes, et qui paraît même démesuré : mais il ne nous est pas défendu d'espérer les chances heureuses qui seconderaient les effets de notre enseignement et qui abrégeraient la besogne de l'Institut de l'Action Française. Travaillons en attendant, et vive le Roi, premier ouvrier de l'histoire de France.
L'Action Française au quartier Latin.
Réunion des Sociétés Savantes.
Le 13 novembre 1909.
Messieurs,
Vous avez fait, dans le quartier des Étudiants, des campagnes magnifiques. Sous la sage et ingénieuse direction de Maurice Pujo et de Maxime del Sarte, les étudiants royalistes et les Camelots du Roi ont été héroïques avec gaieté. Et, à l'ouverture de la nouvelle année scolaire, vous voilà réunis pour entendre vos vrais professeurs, Vaugeois, Dimier, Lasserre, et vous préparer à de nouvelles luttes. Luttes intellectuelles et autres, s'il le faut.
Je dis « vos vrais professeurs », Messieurs les Étudiants. Car, — sauf quelques exceptions que nous connaissons bien et que nous révérons, — on peut dire que l'esprit de la Sorbonne et, en général, de l'État enseignant, n'est plus un esprit conforme aux intérêts permanents de la patrie et n'est plus l'esprit de majorité des Français. Et cela avec un grand et singulier désordre.
Vaugeois, Dimier, Lasserre vous ont dit et vous répéteront ce qu'est l'enseignement officiel de l'histoire, de la philosophie, de la littérature. Dans son ensemble, il est des plus propres à désarmer un peuple. On en voit mieux la folie, en le comparant, par exemple, à l'enseignement allemand, tourné tout entier à la formation d'âmes allemandes et fières et contentes de l'être. Mais chez nous {on vous l'a expliqué ces deux dernières an-
nées), renseignement de la philosophie est surtout propre à former des anarchistes; celui de l'histoire semble fait pour désaffectionner de l'histoire de France, et celui de la littérature se réduit de plus en plus à une facile et vaine philologie. Les « humanités » meurent. On voit des choses stupides, telles que l'entreprise officielle de la réforme de l'orthographe. Les barbares sont dans nos murs, et ce sont souvent des barbares de chez nous.
Messieurs, dans l'immensité du pays l'Action Française n'est qu'un groupe mais ardent et fort, et qui est sûr d'avoir raison et qui a le dépôt des vérités utiles à la nation. Croyez-le bien, le gouvernement moral de la France est avec l'Action Française.
L'Action Française a installé une Sorbonne petite, mais véritable en face de l'autre. Vous vous rappelez le vers de Sertorius :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Malgré les apparences, Messieurs, et quoiqu'ils aient tout et quoique nous n'ayons rien, nous sommes convaincus que, en ce sens, l'Université de Paris n'est pas rue des Écoles, mais ici.
L'Action Française se flatte d'être la bonne correctrice de l'enseignement républicain. — Quoi I soulever les élèves contre les professeurs? dira quelque baron Pié. — Non, mais leur inspirer à l'égard de certains de leurs professeurs une défiance salutaire. Cela est permis, cela est même recommandé dans un pays où l'État — qui est nécessairement, en démocratie, le gouvernement d'un parti — a le quasi-monopole de l'enseignement et en aura bientôt le monopole absolu. Notre Institut combat simplement l'oppression et la déformation des intelligences par la République.
Messieurs, c'est un grand signe pour l'Action Française d'avoir déjà pour elle une partie notable de la jeunesse étudiante. C'en est un autre d'avoir eu tout de suite, dans son Institut, trois professeurs de l'Université. Les gens de ma génération ont connu les plus détestables erreurs, parce que, au temps de leur jeunesse, la République était jeune aussi : on pouvait, à la rigueur, et avec de l'ingénuité, espérer d'elle quelque chose; elle n'avait pas encore donné ses fruits naturels. Mais ces fruits, vous les avez vus en entrant dans la vie; et ils vous ont immédiatement remplis d'horreur. Je vous en fais bien moa compliment.
Messieurs les Étudiants, vous serez de bons élèves; TOUS travaillerez bien à vos cours et dans vos chambres studieuses.
Mais vous nous avez montré que vous savez travailler aussi dehors, à l'occasion. Et si c'est toujours votre goût, Messieurs les Étudiants et Messieurs les Camelots du Roi, vive le Roi!
Séance de clôture de l'Institut d'Action Française. Réunion des Sociétés Savantes.
Le 15 juin 1919.
Messieurs,
Je ne ferai point de discours cette fois : quelqu'un le fera à ma place. Ce sera l'auteur d'un petit livre très
intéressant et, à ce qu'il me semble, très renseigné, paru chez l'éditeur Grasset : La Sorbonne, par M. Pierre Leguay. M. Leguay est, je pense, un jeune Universitaire. Il est précis et exact. Il n'est point fanatique. Tout en désapprouvant Pierre Lasserre, il le cite abondamment et sans malveillance. Il n'est pas bien respectueux; il est facilement malicieux et un peu pince-sansrire. Mais, avec tout cela, il n'est point de nos amis et est même assez sévère pour les Camelots du Roi. Son témoignage n'est donc pas suspect de complaisance envers nous ni envers nos idées.
Or, voici comment il nous explique la récente transformation de la Sorbonne.
Il s'agissait d'adapter le haut enseignement à la démocratie, pour qu'il ne soit pas supprimé par elle, et parce que la démocratie est sacro-sainte.
Mon ancien camarade Seignobos la vénère extrêmement.
Il écrit : « Un concours exceptionnel de hasards, réunis en une seule fois en un coin du monde, a conduit quelques peuples européens à établir le gouvernement représentatif, l'égalité légale, la liberté de penser. Mais cet arrangement contre nature ne se maintient que par un effort continu contre l'instinct. » Mélange de mots qui auraient bien besoin d'être définis : car, si nous sommes prêts à convenir que la démocratie est « contre la nature » (peut-être pas au sens où l'entend Seignobos), nous sommes-nous douté qu'elle est, chez les démocrates, une lutte « contre l'instinct », une sorte d'ascétisme?
Quoi qu'il en soit, il faut accorder l'enseignement supérieur, luxe suspect, avec la simplicité farouche de la démocratie. Seignobos le dit fort bien : « On ne peut guère espérer qu'une Société démocratique entretien-
drait, par pur esprit de tradition, un système d'écoles supérieures qui paraîtraient ne servir à rien. » Gomment donc faire?
Pour les sciences, cela va encore. A cause de certaines applications pratiques et qui ne sont point du tout la science elle-même, la démocratie absout et mieux, glorifie la science. « Science et démocratie, quel instituteur de village n'a pas sans cesse ces mots à la bouche, et comme des synonymes? »
Mais pour les lettres (littérature proprement dite, histoire, philosophie)?
« C'était surtout pour les études de littérature française que se posait la question. Comment les adapterait-on à la démocratie? » Question saugrenue, mais pressante. « Jusqu'à présent, la littérature française, celle plus précisément qui commence au xvi^ siècle, avait été surtout, pour les lecteurs, une source de plaisirs intellectuels, pour le professeur, matière à « des exercices brillants de goût, des manifestations subjectives de virtuosité logique ou esthétique » (Ce n'est pas moi qui m'exprime ainsi). « Or, c'était par ce dernier genre d'exercices que l'invasion des « barbares du dedans » était surtout à craindre. Mais, si les « barbares » n'aiment point les lettres, ils respectent la science avec superstition. Il faut donc, pour tout sauver, déguiser ou transformer les lettres en science. A celles-ci on empruntera les méthodes, sans doute, mais de préférence le vocabulaire €t tout ce qui fait illusion du dehors. Ne pouvant faire que les lettres ressemblassent à la chimie, on voulut, du moins, qu'elles fussent apparentées à l'histoire, la plus « scientifique » des sciences de l'homme. »
Pour la philosophie, on supprime, bien entendu, la métaphysique, et on sectionne ce qui reste en histoire de la philosophie, méthodologie, psychologie expérimen-
taie, sociologie, pédagogie — science dont il se pourrait que quelques-unes fussent un peu vides.
En somme, réduire les lettres à l'histoire, et l'histoire à l'érudition, à l'exposé des faits, à un appareil de fiches, de dépouillements et de statistiques (tout cela naturellement, dans un esprit démocratique et républicain), telle est l'évolution sorbonnique racontée par notre auteur et que j'ai dû résumer beaucoup trop brièvement.
(Et voici qu'on prémédite un nouveau pas dans cette voie médiocre : on va rendre l'enseignement supérieur accessible à l'enseignement primaire directement et sans la vieille étape traditionnelle de l'enseignement secondaire.)
Sans doute, cette menteuse réduction des lettres et de l'histoire aux sciences n'est pas l'œuvre de tous les professeurs de l'Université de Paris. Il y en a encore, à la Sorbonne, un peu de cette vieille Sorbonne. Mais il paraît bien que cette entreprise peu enivrante a pour elle les professeurs les plus influents et, à leur suite, la majorité des professeurs. Et, enfin, elle est chère à la République.
Voilà, Messieurs, qui justifie l'Institut de l'Action Française.
Si la littérature, si l'histoire littéraire n'est plus avant tout l'intelligence des civilisations, des idées, des œuvres de l'esprit, des formes d'art, des âmes et de la vie, et si la philosophie n'est plus, avant tout, la spéculation intellectuelle, comme on disait autrefois, je ne les trouve plus guère intéressantes. Et si les lettres, avant cette transformation, étaient inutiles à la démocratie, penset-on que, gauchement déguisées en sciences, elles lui seront plus utiles? Ici encore, « peuple, on te trompe », sous prétexte de te servir. Quelle misère I
Messieurs, l'enseignement supérieur que l'on donne ici est un enseignement franchement supérieur. S'il s'adapte
peu à la démocratie, vous en prenez votre parti. Et si, par la force des choses, il tend même à ruiner les idées démocratiques, vous n'en rougissez point, ou plutôt vous vous en félicitez pour le bien du pays.
L'auteur du livre dont j'ai fait pour vous des extraits termine par ces paroles :
« La démocratie est « scientifique », dit-on. Mais qui ne voit que c'est là simplement façon de parler? Fermerait-on les laboratoires le jour où l'on s'apercevrait que la science et la démocratie sont incompatibles? Pour les sciences pures, l'hypothèse est invraisemblable; elle ne l'est point pour les lettres, si scientifiques, vraiment, qu'on les veuille faire. La Sorbonne a tenté la conciliation du haut enseignement des lettres et de la démocratie. Tentative honorable, à coup sûr. » (En quoi?) « Mais, à supposer qu'elle échouât, seraient-ce les lettres ou la démocratie que la Sorbonne sacrifierait? C'est une question. Il est permis de balancer avant de la résoudre. Mais peut-être qu'où nous voyons un problème, l'avenir n'en verra point, ou qu'il y trouvera une solution que nous ne soupçonnons pas. »
Mais si, mais si, nous la soupçonnons. Et non seulement nous la soupçonnons. Messieurs, mais nous la connaissons, et ce sera le retour du Roi.
Séance d'ouverture de l'Institut d'Action Française (1910-1911).
Le 30 novembre 1910.
Messieurs,
Chaque fois qu'il m' arrive de présider quelque réunion de V Action Française, et que je prépare l'allocution que je devrai prononcer, je songe : « Allons, je vais donc encore leur dire la même chose ! Il le faut bien, puisque c'est toujours la même chose. » Eh bien ! je m'aperçois, chaque fois, que ce n'est pas la même chose tant que cela; que la situation est en partie nouvelle et meilleure pour nous; que l'atmosphère est changée; que nous avons gagné du terrain depuis la réunion précédente; que les préjugés du public sont entamés; que nous étonnons ou scandalisons moins de personnes, — et qu'enfin je n*ai plus à recommencer par l'a b c l'exposé de notre doctrine.
Aujourd'hui, par exemple, je sens très bien que, même pour le public du dehors, je n'ai plus à démontrer la supériorité naturelle de la monarchie. Je n'ai plus à raconter comment j'ai cessé d'être républicain, je n'ai plus à prêcher (sinon pour le plaisir) la haine et le mépris de la République : car personne ne l'aime, excepté ceux qui vivent d'elle, et tout le monde, même ceux qui vivent d'elle, la méprisent. Aujourd'hui, cela ne paraît plus du tout extraordinaire, d'être royaliste. Cela ne fait plus sourire. Cela passe même pour une opinion d'hommes
avertis et d'esprit vraiment libre. Presque tout le monde, et même les républicains, avoue que notre doctrine est solide et cohérente, que nous avons raison en théorie. On ne nous conteste plus que la possibilité de l'exécution. On dit que c'est un rêve, une chimère. Mais cela, personne n'en sait rien. On verra.
En attendant, nos idées sont tellement justes, tellement conformes au bon sens, à la nature, à l'observation des réalités; elles sont si évidemment l'expression des nécessités de la vie d'un peuple, le résumé des leçons de l'histoire, que nos adversaires nous en empruntent continuellement de vastes portions, comme notre Criton le fait remarquer presque tous les jours. Ils les déforment, ils en repoussent les conclusions logiques; mais ils en font état. Il est visible que M. Briand se nourrit de Maurras. Et, en outre, ces idées, nous les voyons sans cesse vérifiées et confirmées par les événements. En sorte que nous pouvons être prophètes à peu de frais. Pour n'en citer qu'un exemple récent, nous sommes si sûrs de la malfaisance essentielle du régime, et nous savons si bien que ses chefs sont des esclaves, que, dans le moment où les conservateurs souriaient, avec une admiration pudique, à M. Briand, nous prévoyions M. Lafferre. Au surplus, pour ne jamais se tromper avec ce régime, on n'a qu'à toujours prévoir le pire ou le plus honteux.
L'Action Française est déjà une force considérable, parce que c'est une force ordonnée, disciplinée, et à la fois pensante et agissante. Elle sait ce qu'elle veut faire et rien ne l'en détournera. U Action Française est un organisme complet. Elle a de quoi agir sur tous les Français et sur toutes les catégories de Français. Elle a son journal, si éloquent, si vivant — et j'ose dire si amusant, — d'une pensée si forte et si une, et d'une si magnifique verve; qui en même temps expose et défend la
doctrine et juge et combat l'ennemi, et qui s'adresse à tout le monde. Pour les lecteurs cultivés, pour la Jeunesse des Écoles, pour les classes supérieures des Lycées, elle a son Institut qui, le premier, a dénoncé la barbarie sorbonnique; elle a la Revue de V Action Française et la Revue Critique des Idées; elle a sa librairie : la Nouvelle Librairie Nationale. Elle a son association d'Étudiants; elle a son Association de Médecins. Pour la propagande parmi les femmes et dans les familles, elle a les « Dames de V Action Française » et les « Jeunes Filles royalistes ».
Et enfin, Messieurs, elle a les Camelots du Roi! Et les Camelots du Roi, c'est leur président d'honneur, le calme Maurice Pujo; c'est leur président mal assassiné, Maxime Real del Sarte; ce sont des centaines de jeunes gens qui ne craignent pas l'action violente et qui ont déjà fait pour la cause dix mille jours de prison; — et c'est leur nouveau vice-président, l'héroïque Lucien Lacour.
Messieurs, tous, jeunes gens, hommes mûrs, vieillards même, femmes et jeunes filles, tous, de toute origine, de toute condition, de toute profession, nous sommes unis dans les mêmes convictions, les mêmes haines, les mêmes amours. Tous, je le crois, et souvent sans nous être vus, nous sommes réellement dévoués les uns aux autres, et nous sommes tous ensemble dévoués à la France et au Roi. Nous sommes déjà très nombreux : mais, en outre, chacune de nos unités en vaut plusieurs, car chacune d'elles est un foyer de pensée, de foi ou d'action. Enfin, Tabjection de nos ennemis travaille tous les jours pour nos idées. Espérons, espérons, d'une espérance réfléchie et active. A bas la République et vive le Roi !
Discours prononcés aux Anniversaires
de la Revue Critique des Idées et des Livres.
Premier Anniversaire {3 mai 1909)
Messieurs les rédacteurs de la Revue Critique,
Nous vous devons beaucoup. Vous êtes les dignes continuateurs de la première Revue de V Action française, de cette merveilleuse petite Revue grise, qui fut celle de Vaugeois, de Tauxier, de Moreau, mais qu'on peut bien appeler « la Revue de Maurras », — celle où s'est élaborée notre doctrine.
Vous unissez à la plus noble passion politique l'habitude de la réflexion et de l'observation et la plus réelle liberté d'esprit. Vous agissez sur ceux qui savent penser et sur l'élite de la jeunesse studieuse et cultivée, — c'est-à-dire sur ceux qui agiront sur le autres.
Vous nous montrez qu'il y a concordance parfaite entre l'esprit critique et scientifique et la doctrine du royalisme. Vous nous faites comprendre comment, par exemple, l'enseignement supérieur allemand a pu tant
contribuer au relèvement, puis à ïa victoire de l'Allémagne.
Si le journal V Action française est le cœur de notre groupement, et si les Camelots du Roi en sont spécialement le bras, vous en êtes particulièrement le cerveau (ce qui ne veut pas dire que vous n'ayez pas des bras ou que les Camelots soient sans cervelle). Mais chacun, chez nous, fait sa tâche selon ses aptitudes et son génie propre.
Je bois à la Revue Critique des Idées et des Livres, cerveau de V Action française (1).
Deuxième Anniversaire (5 mai 1910)
Messieurs de la Revue Critique,
Lorsque je songe à mon passé, je vous avoue que je ne me trouve pas entièrement digne de présider ce dîner. Car, à votre âge, j'étais dupe précisément des illusions et des mensonges que vous combattez dans votre Revue, et c'est grâce à votre maître Charles Maurras, et aussi grâce à vous, que je m'en suis libéré. Et c'est pourquoi je vous préside, si je puis dire, avec une nuance de respect.
Vous faites la meilleure besogne et la plus utile. Vous êtes de bons critiques, de bons observateurs de la vie^
(1) Rendant compte de cette allocution dans leur numéro du 10 mai 1909, les rédacteurs de la Reçue critique écrivaient : a Nous n'avons fait que dérober une étincelle au foyer de nos maîtres. >
de bons serviteurs de la vérité. Par vous, par votre exemple et par vos écrits, cette idée se propage dans la jeunesse cultivée, que la monarchie traditionnelle est \& régime politique qui répond le mieux, ou plutôt le seul qui réponde aux conditions et aux nécessités de la vie française; et que la royauté, ce n'est pas seulement un idéal émouvant, ce n'est point un rêve sentimental, mais c'est le bon sens et la raison, et c'est ce que conseille et impose la réalité sérieusement étudiée.
Mais, en même temps que cette doctrine contente le jugement, elle satisfait le cœur et ce besoin de générosité, qui n'est jamais plus fort que dans la jeunesse. C'est très agréable de sentir qu'on a raison : mais c'est, en outre, très excitant d'avoir raison contre quelque chose. Cela donne du ton. Vous êtes raisonnables contre la malfaisance et la sottise. Vous êtes raisonnables et passionnés.
La plupart des jeunes gens sont bien dépris des dangereuses absurdités du romantisme. Il me semble qu'en ce moment, surtout chez les générations nouvelles, l'amour de la vérité est en hausse; on pourrait presque dire qu'il commence à être à la mode. Vous êtes pour beaucoup dans ce changement. Il n'y a pas un numéro de votre grave et délicieuse petite Revue où vous ne dissipiez quelque « nuée » démocratique, où vous ne dénonciez ou redressiez quelqu'une de ces erreurs ou quelqu'un de ces préjugés historiques dont vos aînés furent si fâcheusement nourris. Patiemment, et par les plus sûres méthodes, vous défaites l'histoire fausse; et vous faites peu à peu l'histoire vraie. Soyez-en remerciés, Messieurs.
Il est bien regrettable que la Revue Critique n'ait pas existé au temps où j'étais étudiant. Mais ce n'est vraiment pas votre faute; car, en ce temps-là, vous n'étiez
même pas encore en nourrice. Du moins, votre Revu» durera. Il faut qu'elle dure, — et même après le retour du Roi.
Messieurs, porter la santé du Roi, c'est affirmer notre propre santé morale. A bas la République et vive le Roi !
Discours divers
A la Corporative des Médecins d'Action Française.
Le 7 mai 1909.
Messieurs,
Il me semble que c'est un grand signe de vérité pour la théorie royaliste, que les médecins, qui sont ou doiyent être, par définition, des hommes d'esprit scientifique, s'y soient déjà ralliés en si grand nombre. Depuis dix ans, l'Action Française s'applique à démontrer fort sérieusement que la Royauté est le système gouvernemental qui remplit le mieux les conditions naturelles d'un bon gouvernement, et qui répond le mieux aux exigences de la réalité scientifiquement étudiée.
Pendant plus d'un siècle, la France a vécu de « nuées n C'en est une, par exemple, que l'hypothèse de la bonté naturelle de l'homme. Pareillement, la liberté n'est qu'um mot 1 II y a des libertés. L'égalité n'est qu'un mot ! Une nation ne se compose pas de têtes égales, mais de groupes organisés, dont chacun a ses besoins et ses droits propres. Voici une série de propositions très simples. L'objet de
rÉtat n'est pas la justice idéale, ni l'établissement de la fraternité dans le monde; c'est l'intérêt et le salut public, c'est la conservation et, s'il se peut, l'accroissement de la patrie.
Il faut donc un pouvoir suprême et central, qui représente et défende les intérêts généraux et permanents de la nation, qui garantisse l'ordre intérieur, les indispensables libertés et la sécurité nationale. Pour que cet office soit bien rempli, il faut que l'intérêt du chef coïncide absolument avec l'intérêt du pays. Mais, en outre, il faut que le pouvoir central soit fort pour supporter les libertés provinciales et corporatives; et, pour avoir la force, il faut qu'il ait la continuité, il faut qu'il ait duré et qu'il dure, il faut qu'il soit héréditaire.
Or, le pouvoir d'un Roi est le seul qui soit conforme à cette définition imposée par la nature des choses.
Tout cela se tient parfaitement, et tout cela est fondé sur l'expérience. Ce que nous voyons en France, surtout depuis dix ans, est l'exacte contre-épreuve des vérités que nous affirmons. Nous savons que nous ne sommes pas dupes de chimères. Nous savons que nous avons raison. Et cela est une très grande force.
Si beaucoup de médecins sont encore démocrates, c'est qu'ils sont crédules à des hypothèses non vérifiées, et c'est donc que, en cela du moins, ils ne se montrent pas hommes de science et d'observation.
Vous, Messieurs, en vous rangeant à la théorie de la monarchie traditionnelle, il me paraît que vous êtes à la fois de bons observateurs et de bons logiciens, de véritables hommes de science.
Je bois. Messieurs, à l'Association, puissante par l'intelligence, des médecins de l'Action Française.
A la Fête des Jeunes Filles Royalistes.
Le 28 mai 1909.
Mesdemoiselles,
Vous êtes la parure de l'Action Française, mais une parure utile. Si jeunes, si tendres, si gracieuses dans vos couleurs claires, quelques-unes si frêles, vous êtes pourtant une grande force. Vous êtes de merveilleuses propagandistes. Les jeunes filles savent persuader. Les jeunes filles ne manquent pas d'obstination. Les hommes tiennent beaucoup, je vous assure, à l'estime des jeunes filles, car ils sentent en elles des consciences droites et toutes fraîches et une conception de l'honneur encore intransigeante. Pour leur plaire, on devient assez facilement héroïque.
Témoin les compagnons de Jeanne d'Arc, votre patronne. C'est bien parce qu'elle était vaillante et inspirée, et toute brûlante de charité et de foi, que tant de vieux -capitaines et de rudes soldats lui ont obéi. Mais c'est aussi, croyez-le bien, parce qu'elle était une jeune fille. Et, dans la lutte que nous menons pour le Roi, vous vous ferez obéir comme elle, chacune dans votre petit monde, «i vous imitez un peu ses vertus.
Et cela, je crois, vous sera plus facile encore, maintenant que Jeanne a été introduite par l'Église dans la compagnie des Saints et que vous pouvez donc la prier, «t que son culte fait réellement partie de la religion où vous êtes nées.
Mais, au reste, avant même d'être placée sur nos autels, elle était pour nous une sainte. Quant à moi, l'histoire de Jeanne d'Arc m'a été racontée en même temps que l'Évangile, et comme une chose du même ordre. J'ai su la Passion de Jeanne en même temps que celle du Christ, et l'une me faisait presque l'effet d'une version française de l'autre. Ou plutôt Jeanne était, à mes yeux, comme une Sainte Vierge plus agissante, plus intelligiblet plus proche de moi.
J'ai passé ma petite enfance dans un faubourg d'Orléans. Les premiers vers que j'ai appris par cœur, ce n'est pas une fable de La Fontaine ou de Florian, ce sont ces pauvres vers, — qui me paraissaient si beaux 1 — de Casimir Delavigne, sur la mort de Jeanne d'Arc. Et la procession du 8 Mai fut le premier éblouissement de mes yeux.
L'histoire de Jeanne est aussi prodigieuse, aussi éloignée du train ordinaire des choses, aussi « romanesque » que celle d'Alexandre ou de Napoléon, — et elle est plus belle.
Et c'est l'histoire d'une Sainte populaire. Populaire, non seulement par sa naissance et sa condition, non seulement par son œuvre, qui fut la délivrance d'un peuple, — mais encore en ceci, que, étant sublime surtout par le sentiment, elle reste accessible à tous et imitable en quelque mesure.
Car Jeanne était, sans doute, fort intelligente. Il y a bien de la finesse dans ses réponses à ses juges. Dans ses opérations militaires, elle eut du coup dlœil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son don propre ne fut pas le génie des lettres ou le génie de la guerre, mais le génie du cœur.
C'est là qu'elle fut incomparable. On peut dire qu'elle a autant inventé et créé dans l'ordre du sentiment, qu'un
Newton dans la science ou un Corneille dans la poésie. Elle a, en quelque sorte, inventé l'amour de la patrie, par-delà l'attachement au coin de terre natale et pardelà le service d'un roi ou d'un seigneur. Elle a été, en son temps, un coeur plus large et plus aimant que tous les autres. Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce que souffraient les pauvres gens à cent lieues de là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi, représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que cela l'a faite capable d'actions héroïques; et que, par là, elle a révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus réel qu'il n'était auparavant.
Voilà l'invention de Jeanne d'Arc. Avoir trouvé cela est certes, aussi beau et même aussi original que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou d'avoir écrit le Cid.
Et ce n'est pas tout. En concevant l'unité de la France dans le Roi, et en empêchant la France d'être anglaise, Jeanne a sauvé la culture, le caractère, la physionomie morale de notre pays; elle a rendu possible le développement purement français de notre génie propre. On peut dire que, sans Jeanne d'Arc, un Montaigne, un Pascal, un Racine, un La Fontaine, n'auraient pas pu être complètement ce qu'ils ont été; et ce serait dommage. Ainsi, cette bergère se trouve avoir préservé même l'art et la littérature de sa race et la fleur même de notre esprit.
Oui, nous lui devons tout cela. Et pourtant, je le répète, elle ne fut qu'une ignorante petite fille; elle n'eut aucune science; elle ne savait, disait-elle, ni a ni 6; et elle n'eut point une puissance intellectuelle extraordinaire : elle n'eut que de la bonté et du courage. Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.
Cela est encourageant pour nous ! Car il dépend toujours de nous d'avoir du moins un peu de courage et de bonté. Et Jeanne nous donne une autre leçon. Elle nous apprend à ne pas reculer devant ce qui paraît impossible. Que, dans l'état où était la France, une bergère pût entreprendre de la délivrer; qu'elle pût communiquer sa foi aux gens de chez elle, à des paysans, à des moines, à des routiers, aborder le Roi, le convaincre, s'imposer aux gens de guerre et aux capitaines les plus expérimentés, entraîner une armée, livrer et gagner des batailles, et, finalement, conduire à Reims le Roi, naguère dépouillé et découragé... Cela devait sembler une folie. Et, cependant, elle l'a fait, parce qu'elle a osé. De même, quand la République tient tout depuisbientôt -quarante ans, entreprendre et ramener le Roi, cela paraît au baron Pié une idée extravagante. Et, pourtant, Mesdemoiselles, vous espérez, vous croyez comme espéra -et crut Jeanne d'Arc, et vous agissez comme si vous étiez sûres de voir l'accomplissement de votre rêve, — de ce rêve au fond duquel il y a tant de raison : car je crois bien que, pour que l'univers ait tout son sens, il faut que la France vive et soit forte et que, par conséquent, ■elle ait son Roi.
J'ai terminé mon homélie. Je vous confie. Mesdemoiselles, à votre patronne, la bienheureuse Jeanne, qui fut la première et la plus illustre des « jeunes filles royalistes ». Puisqu'elle a, jadis, parmi des difficultés terribles, fait sacrer un Roi, vous vous dites, n'est-ce pas? •qu'elle saura bien nous aider à en faire couronner un autre...
Mesdemoiselles, vive le Roi !
Le Banquet de la « Fessée »
Le 15 mars 1910.
Messieurs,
Maurice Pujo m'a fait un grand honneur en m'invitant à présider ce banquet. Cette invitation, je l'ai, certes, acceptée avec reconnaissance, et toutefois je dois TOUS dire un scrupule qui m'est venu. Il me semble que vous auriez dû choisir, pour présider cette réunion, OÙ nous commémorons vos actes les plus énergiques et des victoires matérielles en même temps que morales, quelqu'un de plus combatif et d'un âge plus rapproché du vôtre. Car on dira peut-être qu'il est messéant à un homme trop mûr de célébrer et de provoquer, sans danger pour lui, des exploits où il faut de la jeunesse, et de vous pousser à des risques dont il n'aura pas sa part.
Cela dit. Messieurs, je ne puis pourtant pas vous exhorter à la modération; et vous savez bien, d'ailleurs, que ce n'est pas ma pensée.
Messieurs les Camelots du Roi, vous êtes populaires, et vous le méritez bien. Vous êtes braves, et vous l'êtes avec bonne humeur. Vous êtes persévérants, ce qui est encore plus difficile. Vous savez souffrir, et vos jours et même vos mois de prison font déjà un joli chiffre. Enfin, vous êtes disciplinés. Vous êtes la violence intelligente. Vos manifestations ne sont jamais inutiles. Elles sont presque toujours imprévues et se produisent sur
des points où l'ennemi ne les attendait pas. La campagne dont nous fêtons l'anniversaire a été une merveille d'invention, de combinaison et d'exécution. Maurice Pujo est un pince-sans-rire héroïque et un grand tacticien. Et quel vaillant jeune chef que ce Maxime del Sarte, si gênant pour eux !
Ce qui vous soutient, c'est d'abord la beauté de votre cause; mais c'est peut-être bien aussi le plaisir délicat d'être des révolutionnaires pour l'ordre. Oui, vous êtes des émeutiers conservateurs. Les agents eux-mêmes le •entent, eux que vous évangélisez quand ils vous mènent au poste; ils sentent que vous les plaignez avec raison d'être obligés de servir un aussi sale régime, et que la yérité est avec vous.
Un de mes plus vieux amis, — et qui fut admirable dans « l'Affaire », — avait l'air de croire, l'autre jour, que j'avais donné, à Lille, le signal de l'opposition inconstitutionnelle. Vraiment, il me flattait. De cette opposition-là, voilà deux ans que nous en faisons dans le journal et que vous en faites dans la rue. Car nous ne nous sentons tenus ni au respect ni à l'obéissance envers un gouvernement d'oppression et de vol, et qui a fait des lois, non seulement injustes, mais lâches, cruelles, meurtrières. Toutes les armes sont bonnes contre lui, même les légales; mais l'Action Française a toujours eu une petite préférence pour les autres.
En réalité, l'Action Française, depuis sa naissance, ai vécu dans l'illégalité; soit qu'elle dénonce et outrage publiquement des magistrats prévaricateurs et faussaires; soit que, dans ses réunions des faubourgs, elle recommande et annonce le « coup »; soit que simplement tUe crie dans la rue : A bas la République et vive le Roi! Elle passe son temps à exciter les citoyens à la haine et au mépris du gouvernement et à la destruction
du régime par la force, — et à se voir refuser la Cour d'assises.
Elle continuera son œuvre de bienfaisante violence. Elle compte beaucoup sur vous et sur vos amis. C'est un grand signe pour nos idées, qu'elles se répandent surtout parmi la jeunesse et qu'elles s'y traduisent par des actes matériels de rébellion. Messieurs les Camelots du Roi, vous portez un joli nom. C'est comme une forme moderne, familière et sans façon de « mousquetaires du Roi ». Puissiez-vous quelque jour crier autour de son cheval le dernier numéro de V Action Française/
Vive le Roi !
Jean Racine, Enfant de la Ferté-Milon.
Le 7 octobre 1910.
Mesdames, Messieurs,
Remercions d'abord les généreux souscripteurs à qui nous devons le monument et remercions particulièrement votre curé, M. l'abbé Devigne, l'ingénieux et opiniâtre promoteur de l'entreprise.
En élevant, dans sa ville natale, cette statue de Racine enfant, ils ont fait quelque chose de gracieux, d'assez hardi et de tout à fait rare.
Car il ne faudrait pas croire qu'une commémoration de cette sorte convienne à tous les grands écrivains, ou même soit possible avec tous. Trop de conditions y sont requises. Il faut, notamment, que celui dont on veut
honorer l'enfance ait eu une enfance intéressante, en effet, et sur laquelle on soit renseigné, et aussi une enfance telle qu'on y puisse discerner quelque correspondance avec son œuvre future. Il faut, en outre, que la forme et les traits du grand homme encore enfant, ou nous soient connus par quelque portrait, ou puissent être facilement supposés. J'ajoute : il faut que ces traits soient agréables ou frappants; autrement, ce n'est pas la peine. Il est bon, enfin, que l'enfance du grand homme ait appartenu plutôt à une très petite ville, qui puisse s'enorgueillir uniquement de lui et lui rendre un culte et des soins plus attentifs.
Jugez si ces conditions doivent être rarement réunies I C'est ainsi qu'on ne voit pas bien Paris, eût-on pour cela les documents nécessaires, honorer, de cette façon maternelle, les hommes célèbres nés dans ses murs et, par exemple, élever des monuments à Molière enfant ou à Voltaire enfant. D'autre part, on n'imagine guère, à Dijon, la statue du petit Bossuet, ou, à Rouen, celle du petit Corneille. Pourquoi? C'est que cela ne donnerait, ici, qu'un gros garçon maussade et lourd, là, qu'un insignifiant enfant de chœur, et qu'on ne sait rien, d'ailleurs, de leurs années d'enfance et, par conséquent, rien de ce qui a pu préparer, dès le jeune âge, l'auteur du Cid ou l'auteur des Oraisons funèbres.
Vraiment, parmi nos grands écrivains, je ne vois (Racine mis à part) que Jean-Jacques Rousseau, dont les premières années nous soient assez connues et correspondent assez à l'idée que ses œuvres nous donnent de lui, pour qu'il fût possible d'élever un petit monument à son enfance, — si, par malheur, cette enfance n'était un peu fâcheuse.
Mais celle de Racine fut pure et charmante. Et on la connaît fort bien; et on se le représente aisément à cet.
âge, et oti conçoit à merveille comment l'auteur, non» seulement d'Athalicy mais même de Phèdre, a dû avoir précisément cette enfance-là.
Messieurs, il y a deux cent soixante et onze ans, par les belles soirées de l'été (et cet élégant et pittoresque bas-relief vous le rappelle), vos ancêtres, assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort simplement vêtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un derrière l'autre en disant leur chapelet. Et les bonnes gens de la Ferté-Milon se levaient par respect et faisaient silence pendant que passaient ces Messieurs. Car ces Messieurs, encore dans toute la force de leur jeunesse mortifiée, étaient quatre Messieurs de Port- Royal, qui, chassés de leur retraite l'année précédente, s'étaient alors réfugiés à la Ferté-Milon, chez une famille amie, les Vitart alliés des Racine. Ces Messieurs s'appelaient Lancelot, Singlin, Antoine Lemaître et Lemaître de Séricourt. Le séjour de ces quatre saints à La Ferté- Milon fut évidemment un objet d'édification et une occasion de bons efforts pour les Racine et les Vitart et les chrétiens sérieux de la petite ville (et il y en avait alors beaucoup). La vie religieuse du père et de la mère de Jean Racine était donc particulièrement fervente, et ils subissaient directement l'influence de Port-Royal dansle temps où Jean Racine fut conçu. Et ainsi Port-Royal le façonna, ici même, dès avant sa naissance.
Il ne s'ensuit pas que son enfance ait été comprimée et triste. Jean Racine, orphelin à trois ans, fut élevé chez sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, qu'il appela toujours a sa mère d. C'est dire qu'il fut choyé, et probablement « gâté d. Il fut un gamin de La Ferté- Milon; il flâna dans vos rues; et joua certainement sur cette place. Une tradition nous apprend qu'il s'amusait à lancer des pierres avec une fronde, que c'était un en^
tant vivace et batailleur et que, dans ces jeux violents, il fut une fois blessé au front d'un caillou dont il garda la marque. Mais c'était aussi un enfant sensible et volontiers rêveur. Lui qui jouira tant, un peu plus tard, du paysage de Port-Royal des Champs, de ses bois, de son étang, de ses prairies, il dut bien faire des promenades dans la campagne qui entoure votre ville. « Il aimait extrêmement (dira La Fontaine dans Psyché), les fleurs et les ombrages. »
Or, Messieurs, si gracieuse qu'elle soit, cette enfance de Jean Racine pourrait ressembler à beaucoup d'autres enfances; elle pourrait n'avoir nul rapport avec l'œuvre de sa maturité. Mais voici par où cette enfance est particulière et pleine de présages. L'aïeule qui l'éleva devait se retirer bientôt à Port-Royal. Les maîtres du collège de la ville de Beauvais, où il fit ses études de dix à quinze ans, étaient des amis de ces messieurs. Enfin, il fut, à Port-Royal même, l'élève chéri de Nicole, de Lancelot, d'Antoine Lemaître et de Hamon. — A cause de leur enseignement. Racine ne donnera point dans l'optimisme romanesque des deux Corneille et de Quinault ; et l'on pourra dire, très exactement, que c'est la description de l'homme naturel selon Port-Royal qui composera le fond solide de ses drames. Oui, les vénérables messieurs qui défilent dans ce bas-relief expliquent, non certes le génie, mais la vérité profonde et hardie que cet enfant mettra un Jour dans sa peinture des passions. Et vous voyez, dès lors, l'importance historique que prennent son enfance et sa première éducation, et comme vous avez bien fait d'élever ce monument au petit Racine.
Vous avez eu d'autant plus raison que ce monument est élégant et que cette petite figure de bronze est fort jolie, tout en étant, je crois, ressemblante. Votre compatriote, M. Hiolin, — l'habile artiste et l'homme excellent
qui, hélas ! devrait être ici, et qui avait si bien mérité d'assister à cette fête et d'y entendre nos applaudissements, — M. Hiolin, s'inspirant de l'œuvre célèbre de David d'Angers, a su, du beau Racine déjà mûr, déduire, extraire, avec beaucoup de vraisemblance, un Racine de quatorze à quinze ans : le vôtre.
Le vôtre, oui : mais, au reste, si Racine vous appartient totalement par son enfance, à aucun moment de sa vie il ne vous fut étranger. Il est fort probable qu'au temps où il était à Beauvais, il venait ici passer ses vacances. Plus tard, quand sa sœur a épousé Antoine Rivière (médecin, puis contrôleur du grenier à sel), il est le parrain de leur seconde fille. Lorsque, marié à son tour, il a des enfants, il prie sa sœur de lui trouver de» nourrices. Il la charge de subsides pour des parents pauvres, pour une vieille servante. Et il revient très souvent dans votre délicieuse cité.
Ainsi, ce poète si français entre nos grands poètes^ celui qui, avec La Fontaine (encore un de votre province !) a le plus purement exprimé le génie de notre race, vos ancêtres l'ont eu et pour concitoyen et pour ami. Dans l'admiration amoureuse que toute la France professe pour lui, vous pouvez mettre, vous, une nuance de familiarité : car vous êtes comme les parents du grand homme. Vous en devez être très fiers, et il me semble que, en mémoire de Jean Racine, vous devez tenir à être d'irréprochables Français par la raison, l'amour de Tordre, la clarté des idées, la générosité, le patriotisme. Et il serait bien aussi que les écoliers de la Ferté-Milon, en jouant autour de ce petit camarade de bronze, se souviennent de ce qu'il fut et mettent plus de zèle à bien apprendre la langue qu'il parla mieux que personne.
Messieurs, c'est une chose singulière et touchante que l'un des génies les plus représentatifs de la France tout
entière soit, ici, comme un petit dieu Lare, protecteur de votre petite ville. La Ferté-Milon ressemble aujourd'hui à une vieille nourrice dont le nourrisson est devenu un grand personnage, et qui, pieusement, avec un orgueil attendri, en conserve chez elle le premier portrait.
Les fêtes Joseph de Maistre, à Chambéry.
6 novembre 1910.
Messieurs,
Nous sommes réunis pour célébrer la mémoire du plus illustre de vos compatriotes.
Joseph de Maistre est non seulement un des plus grands écrivains de notre littérature, mais un des plus bienfaisants. Je vous propose d'honorer particulièrement en lui le témoin et le juge de la Révolution française.
Son génie est à la fois mystique et réaliste. Il a été un des hommes les plus intimement persuadés du gouvernement temporel de la Providence; mais cette croyance ne l'a point empêché d'être un observateur clairvoyant des choses humaines. Même, cherchant à comprendre et à justifier Dieu, il les a d'autant mieux regardées, et c'est ainsi qu'il leur a trouvé des explications profondes et émouvantes, et dont une grande part demeure plausible en dehors même de la foi religieuse. Et, de plus, Français de culture et de cœur, mais non de naissance, il a pu mieux voir et apprécier dans leur ensemble les événements français parce qu'il les voyait du dehors et un peu à distance.
Il a la pénétration d'un grand historien, l'imagination d'un poète et d'un prophète, — et quand il veut, autant d'esprit que Voltaire.
Je laisserai ses plus grands livres : Du Pape, où il montre, dans le Souverain Pontife, l'oracle permanent d'une Providence complète et vigilante; livre écrit surtout pour les chrétiens dissidents; je laisserai même les Soirées de Saint-Pétersbourg, où il agite subtilement et magnifiquement ces grands problèmes : l'origine du mal, l'origine des langues; l'avenir de l'humanité, et pourquoi la guerre, et pourquoi la souffrance du juste; qu'est-ce que le sacrifice et qu'est-ce que la prière : livre écrit pour tous les hommes; et je ne retiendrai que les Considérations sur la France^ livre qui semble écrit spécialement pour nous, Français dégoûtés de l'erreur révolutionnaire.
Les Considérations sur la France (1796) sont un livre prodigieux. Vous y trouverez la plus forte définition de la Révolution française et la plus forte critique de ses dogmes, c'est-à-dire des choses dont nous souffrons depuis cent vingt ans. On y voit aussi dans quelles conditions et par quels moyens se fera la Restauration. Le livre est donc encore singulièrement actuel.
Admirons ici comment le chrétien et l'historien se prêtent secours et ne font plus qu'un. La Révolution le frappe par son caractère « satanique ». Il la considère comme un « châtiment ». Pourquoi? Parce que la France a manqué à son rôle, à sa fonction, à sa « magistrature » entre les nations d'Europe. Qui sont les coupables? Tout le monde, et notamment les Ordres immolés (clergé et noblesse). Or, il se trouve que Joseph de Maistre, en recherchant, comme croyant, les fautes et les crimes, rencontre, comme historien, les causes profondes.
« La Révolution, dit-il, a été préparée par ses victimes
mêmes. « Jamais un plus grand crime n'eut plus de complices... Jamais un plus grand crime n'appartint (à la vérité, avec une foule de gradations) à un plus grand nombre de coupables. » Il ne craint pas d'écrire : « Le rôle joué par quelques nobles dans la Révolution fran* çaise est mille fois, je ne dis pas plus horrible^ mais plus terrible, que tout ce qu'on a vu pendant cette Révolution. »
Son mysticisme, pourrait-on dire, stimule sa sagacité. En somme, concevoir les événements comme menés par une intelligence divine, c'est en chercher la plus belle signification; c'est donc y introduire le meilleur de sa propre intelligence; et celle de Joseph de Maistre est puissante et splendide.
Il dit des révolutionnaires, cent ans avant Renan : « Ces hommes excessivement médiocres exercèrent sur une nation coupable le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention, et sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance. » C'est qu' « ils n'étaient que les instruments d'une puissance qui en savait plus qu'eux ».
Sur les guerres de la Révolution, on connaît la hardiesse et l'originalité de son jugement. Il pense que, seule, la folie furieuse de 1' « infernal » Comité de Salut public pouvait conserver la terre de France au Roi. « Que demandaient les Royalistes, lorsqu'ils demandaient une contre-révolution telle qu'ils l'imaginaient, c'est-à-dire faite brusquement et par la force? Ils demandaient la conquête de la France ; ils demandaient donc sa division, l'anéantissement de son influence et l'avilissement de son Roi... Mais nos neveux, qui s'embarrasseront très peu de nos souffrances, et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui
auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du ciel. » Et encore : « Lorsque d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la République, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume. »
Est-ce beau ! Ainsi, par une interprétation impérieuse, il réintègre dans l'histoire de la Monarchie française l'élément héroïque de la Révolution.
Plus loin, il examine l'œuvre législative des révolutionnaires. Il montre l'inanité du parlementarisme; que le peuple ne peut jamais être « représenté » par des mandataires qu'il est inhabile à choisir; que « tout ce fracas de représentation ne signifie rien »; que « le peuple demeure parfaitement étranger au gouvernement; qu'il est sujet plus que dans la Monarchie »; qu' « il ne peut exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain », — et que les mots de grande République s'excluent comme ceux de cercle carré, etc.
Il montre que ce qui fait une constitution, c'est le temps et la coutume; qu' « aucune constitution ne résulte d'une délibération »; que les droits du peuple ne sont jamais écrits; qu'il y a même toujours dans chaque constitution « quelque chose qui ne peut être écrit, et qu'il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable ». (Ce quelque chose qui ne peut être écrit, c'est justement ce que M. Briand invoquait l'autre jour, mais ce qu'il ne saurait avoir le droit d'invoquer, lui, chef éphémère d'un régime électif.) — « On ne peut, continue notre auteur, se lasser de contempler le spectacle incroyable d'une nation qui se donne trois constitutions en cinq ans.» Il compte qu'en cinquante-sept mois, de juillet 1789 à octobre 1795, l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative et la Convention nationale ont fait 15.479 lois. « Œuvres d'enfants qui se sont fait tuer pour élever un grand édifice de cartes I » Pourquoi tant de lois? de-
mande-t-il. a C'est parce qu'il n'y a pas de législateur. » Aussi, « tout est factice, tout est violent, tout annonce qu'un tel ordre de choses ne peut durer ». Au surplus, « la Constitution n'existe que sur le papier. On l'observe, on la viole, selon les intérêts des gouvernants; le peuple est compté pour rien. »
Rappelons-nous enfin ces paroles célèbres, qui sont la critique la plus sévère de l'idéologie révolutionnaire : « La Constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour Vhomme. Or, il n'y a point d'hommes dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, etc.; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan : mais quant à Vhomme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu. »
Et encore : « Une constitution qui est faite pour toutes les nations n'est faite pour aucune... Qu'est-ce qu'une constitution? N'est-ce pas la solution du problème suivant : Étant donné la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, la richesse, les bonnes et les mauvaises qualités d'une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent. — Or, ce problème n'est pas seulement abordé dans la Constitution de 1795. »
Nous ne pensons pas qu'il l'ait été davantage dans celle de 1875, celle dont nous « jouissons » et que nous avons vue produire peu à peu tous ses fruits empestés.
Joseph de Maistre nous explique alors ce qu'était l'ancienne constitution française, « mélange de libertés et d'autorité, de lois et d'opinions, qui faisait croire à l'étranger sujet d'une monarchie et voyageant en France, qu'il vivait sous un autre gouvernement que le sien ». Puis il annonce la restauration et indique comment elle
se fera. Ici, écoutez ces phrases qui, vraiment, semblent écrites d'hier :
« En formant des hypothèses sur la contre-révolution, on commet trop souvent la faute de raisonner comme si cette contre-révolution devait être et ne pouvait être que le résultat d'une délibération populaire. Le peuple craint, dit-on; le peuple veut; le peuple ne consentira jamais; il ne convient pas au peuple, etc.. Quelle pitié 1 le peuple n'est pour rien dans les révolutions, ou, du moins, il n'y entre que comme instrument passif. Quatre ou cinq personnes, peut-être, donneront un Roi à la France. »
a Le peuple, si la Monarchie se rétablit, n'en décrétera pas plus le rétablissement qu'il n'en décréta la destruction. »
« La France ne désire plus rien avec passion, excepté le repos. Quand on supposerait donc que la République a la majorité en France, qu'importe? Lorsque le Roi se présentera, sûrement on ne comptera pas les voix, et personne ne remuera... par la raison que celui même qui préfère la République à la Monarchie préfère cependant le repos à la République, etc.. »
Cette restauration, Maistre l'attendit dix-sept ans {parce qu'il n'avait pas prévu l'Empire). Nous l'attendrons moins longtemps.
Messieurs, non loin d'ici est la maison où Jean-Jacques Rousseau passa son adolescence et une partie de sa jeunesse dans les conditions que vous savez. Nous n'accablerons pas ce malheureux, abandonné dès l'enfance, dont la sensibilité fut si riche et si inventive, et qui fut malfaisant sans être méchant. Mais, enfin, ce fut lui surtout qui donna à la Révolution ses dogmes stupides et meurtriers; il est passé demi-dieu de la démocratie; on
proteste en Sorbonne contre ceux qui osent le Juger; la foule même connaît son nom et le regarde comme un libérateur. Ce maître d'erreur triomphe, cependant que Joseph de Maistre, maître de vérité, âme haute et pure comme vos montagnes, génie qui ne fut que bienfaisant, n'est connu et honoré que d'un petit nombre. Mais cela n'empêche pas. Messieurs, que ce soit Joseph de Maistre qui ait raison, qui ait vu les choses comme elles étaient et qui ait conformé sa pensée à la réalité. Et nous avons donc raison avec lui; et puisque la France n'a pas toujours déliré, nous croyons que, un jour prochain, elle cessera de se détruire, de paraître se haïr elle-même, de crier selon le mot de Dante : « Vive ma mort ! » et qu'enfin, ramenée à la vérité politique par de dures expériences, et peut-être par un peu de contrainte utile, elle j retrouvera, avec la paix et le contentement, son titre ancien de plus beau royaume du monde.