Pouvoir spirituel et pouvoir temporel
D'après cette position finale du grand problème humain, l'art social, directement consacré à sa solution générale, prend désormais pour principe fondamental la séparation normale entre les deux pouvoirs élémentaires, l'un moral, qui conseille, l'autre politique, qui commande. La prépondérance nécessaire de celui-ci, toujours fondée sur la force matérielle, représente l'ascendant spontané de la personnalité dans notre imparfaite nature, où les plus grossiers besoins se trouvent les plus urgents et les plus continus. Sans cette irrésistible fatalité, notre vie individuelle manquerait elle-même de consistance et de direction ; mais surtout notre existence collective ne comporterait ni caractère, ni activité. C'est pourquoi le pouvoir moral, qui repose sur la conviction et la persuasion, doit rester purement modérateur, sans devenir jamais directeur.
Émané du sentiment et de la raison, il représente spécialement la sociabilité, que seul il cultive immédiate-
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inenl. Mais, par cela même qu'il correspond à nos plus éminenls attributs, il ne peut obtenir une prépondérance pratique qui appartient aux plus énergiques. Inférieur en puissance, quoique supérieur en dignilé, il oppose toujours son classement virtuel des individus selon leur mérite mental et moral à leur classement réel suivant la richesse ou la grandeur. Sans jamais parvenir à faire prévaloir ses principes d'appréciation, il aboutit ainsi à modifier heureusement l'ordre naturel de toute société, en y rappelant dignement l'esprit d'ensemble et le sentiment du devoir, que l'activité pratique tend à altérer.
Cet ofBce fondamental, dont le besoin est partout senti, se systématise d'après l'attribution caractéristique de ce pouvoir modérateur, pour nous préparer à la vie réelle par une saine éducation générale, principalement relative à la morale, même dans sa partie intellectuelle. Ainsi vouée à la spéculation et à l'affection, cette puissance modificatrice ne peut constituer un digne organe systématique de la sociabilité qu'en restant toujours extérieure à l'action. Son premier devoir consiste donc à combattre, dans son propre sein, nos vains instincts d'élévation temporelle, qui ne deviennent salutaires, malgré l'impureté de leur source ordinaire, que chez les natures vraiment destinées à un indispensable commandement. Celte renonciation solennelle à la richesse et à la grandeur devient la base primitive du véritable pouvoir théorique, et ia condition initiale de sa légitime résistance aux usurpations toujours imminentes du pouvoir pratique. Il obtient ainsi ses principaux appuis habituels, en développant ses affinités naturelles avec les éléments sociaux qui sont, comme lui, nécessairement étrangers au gouvernement politique.