‹ Discours Sur L'ensemble Du PositivismeChapitre 203 sur 225 · La solution du grand problème humain · texte numérisé non relu

La solution du grand problème humain

La faible influence de la raison sur notre imparfaite nature interdirait directement au nouveau sacerdoce de faire assez respecter la dignité sociale de la vraie théo* rie et sa juste relation avec la pratique. Mais cette double solidarité fondamentale lui assurera de puissants appuis dans chaque cité, et même au sein de chaque famille, pour organiser la légitime réaction morale des pauvres envers les riches. L'éducation universelle lui procurera d'ailleurs, parmi les classes dirigeantes, une assistance supplémentaire, par l'accession volontaire de leurs plus nobles membres à une sorte de chevalerie

nouvelle. Néanmoins, malgré celte vaste organisation de la force morale, l'ascendant spontané de notre personnalité se trouve tellement prononcé, que la solution efTective du grand problème humain restera toujours fort inférieure à nos justes souhaits. Cette appréciation^ commune à tous les aspects de notre vraie destinée, doit seulement nous encourager davantage à mieux concerter tous nos effbiis pour améliorer Tordre naturel dans ses dispositions les plus importantes, qui sont à la fois les plus modifiables et les plus imparfaites.

Notre principal progrès, tant collectif qu'individuel, consiste à développer toujours cet empire qui n'appartient qu'à nous sur nos propres imperfections, surtout morales. Cette tendance caractéristique ne pouvait assez surgir dans l'antiquité, qui dut seulement en préparer la manifestation par un indispensable préambule, intellectuel et social. Sa destination fut même tellement incompatible avec la position directe de la grande question humaine, qu'elle exigea toujours, au contraire, l'intime subordination de la morale à la politique. Mais ce noble but convient tant à notre espèce, que, dès le moyen âge, elle y tendit ouvertement, malgré les obstacles qu'offrait encore l'insuffisant accomplissement des deux conditions préliminaires. La doctrine dominante n'était point assez réelle ni assez complète, le caractère social restait trop militaire et trop aristocratique, pour permettre alors de constituer l'ascendant final de la morale sur la politique. Cependant l'insuffisance nécessaire de cette admirable tentative n'empêcha pas les populations occidentales d'apprécier déjà ce principe fondamental, qui survécut ensuite à l'irrévocable déclin des opinions et des mœurs d'où il avait d'abord surgi. Pour lui procurer une prépondérance décisive, il fallait que le véritable esprit philosophique, longtemps borné aux plus simples études, embrassât graduellement

348 DISCOURS SCR L ensemble:

tout le doraaiue spéculatif, jusqu'à devenir pleiaement ■ systématique, d'après son extensiou finale aux contemplations sociales. En même temps, il était indispensable que l'activité industrielle prévalût irrévocablement sur l'existence militaire chez toutes les populations préparées par l'incorporatioti romaine et par l'initiation cathoiico-féodale. Ce double préambule élémentaire s'est accompli, conjointement avec la décomposition générale du régime ancien, pendant la longue transition qui nous sépare du moyen âge. Un ébranlement décisif a dès lors poussé l'élite de notre espèce à reprendre directement, sur de meilleures bases mentales et sociales, le grand problème posé par nos pieux et chevaleresques ancêtres, pour instituer enfin sa solution radicale, que le positivisme vient aujourd'hui systématiser et formuler.

150, — L'Humanité est le véritable Grand-Etre.

Toutes les phases essentielles de cette préparation collective en exigent d'équivalentes dans l'initiation individuelle, spontanée ou systématique, sous peine d'insuffisance. Mais il faut ensuite que ces divers modes et degrés de la régénération humaine, outre leur intime connexilé, viennent tous aboutir naturellement à un même centre, propre à constituer directement l'unité fondamentale du régime définitif. Sans cette condensation finale, la systématisation positive ne saurait entièrement remplacer la systématisation théologique, malgré l'homogénéité et la solidarité supérieures de ses éléments plus réels et plus stables. A son principe affectif, à sa base rationnelle, et à son but actif, le positivisme doit donc joindre un centre unique, qui embrasse à la fois le sentiment, la raison, et l'activité. Telle est la dernière condition de son ascendant décisif, tant privé que public.

Elle se trouve en lièrement remplie parla convergence naturelle de tous les aspects positivistes vers la grande conception de l'Humanité, qui vient éliminer irrévocablement celle de Dieu, pour constituer une unité définitive plus complète et plus durable que l'unité provisoire du régime initial. L'extension et l'application de la nouvelle doctrine générale deviennent ainsi accessibles à tous les cœurs, et, par suite, à tous les esprits, en évitant aujourd'hui un long et difficile préambule scientifique, qui reste seulement indispensable à* ses organes systématiques.

D'après sa nature encore plus morale que mentale, ce centre universel du positivisme représente aussitôt le principe affectif de la systématisation finale. Car le caractère propre de ce nouveau Grand-Être consistant à être ^nécessairement composé d'éléments séparables, toute son existence repose sur l'amour mutuel qui lie toujours ses diverses parties, sans qu'aucun calcul puisse jamais tenir lieu d'un tel instinct.

A cette prépondérance directe du sentiment social correspond l'essor continu de l'esprit d'ensemble, qui seul permet de concevoir le concours spontané d'où résulte cet immense organisme, en faisant abstraction de tous les conflits partiels. La raison participe donc comme l'amour à cette condensation finale. En outre, elle seule complète la notion du véritable Être Suprême, en dévoilant toutes les conditions, extérieures et intérieures, de son existence réelle.

Mais l'activité n'est pas moins inhérente que le sentiment et la raison à la nature de l'unité positiviste. Car l'organisme le plus compliqué doit, plus qu'aucun autre, réagir sans cesse sur le milieu correspondant, pour le modifier en s'y subordonnant. De là résulte le progrès nécessaire, qui n'est jamais que le développement de Tordre émané de l'amour.

350 DISCOCKS SUR L ENSEMBLE

L'Humanité condense donc directement les trois caractère essentiels du positivisme, son moteur subjectif, son dogme objectif, et son but actif. A ce seul véritable Grand-Ëtre, dont nous sommes sciemment les membres nécessaires, se rapporteront désormais tous les aspects de notre existence, individuelle ou collective, nos contemplations pour le connailre, nos affections pour laimer, et nos actions pour ie servir.

Voilà comment les positivistes peuvent, mieux que les théologistes quelconques, concevoir la vie comme un vrai culte, aussi intime qu'usuel. Ce culte continu de l'Humanité exaltera et épurera tous nos sentimenls; il agrandira et éclaircira toutes nos pensées; il ennoblira et consolidera tous nos actes. Le grand problème du moyen âge s'y trouve directement résolu autant que possible, puisque la subordination de la politique à la morale y résulte nécessairement d'une prépondérance sacrée de la sociabilité sur la personnalité.

C'est ainsi que le positivisme devient enfin une table religion, seule complète et réelle, destinée à pré' loir sur toutes les systématisations imparfaites et provisoires qui émanèrent du tbéologisme initial.

L'unité des théocraties antiques lut elle-même insufflsanle, puisque sa nature purement subjective ne put jamais embrasser pleinement l'existence pratique, toujours subordonnée à la réalité objective. Bornée au sentiment et à la raison, cette systématisation primitive perdit bientôt une notable partie de son domaine intellectuel, quand l'esprit estbétique s'affranchit irrévocablement de la tutelle Ihéocratique, pour mieux s'adapter à la vie réelle, suivant sa vocation spontanée. Restés encore seuls arbitres de la science comme de la morale, les prêtres virent ensuite décroître beaucoup leur autorité théorique, aussitôt que l'essor abstrait des moindres conceptions positives eut donné naissance à la phU(

phie proprement dite. Quoiqu'elle ne pût alors être que métaphysique, elle tenta déjà une systématisation antisacerdotale, qui, sans comporter aucune efficacité organique, ruina le polythéisme, et finit par le transformer en monothéisme. Dans ce mode extrême de la théologie, l'autorité spéculative du sacerdoce fut aussi radicalement altérée que le principe de sa doctrine. Les prêtres perdirent alors l'ascendant scientifique, comme ils avaient d'abord perdu l'ascendant esthétique. Ils conservèrent seulement une suprématie morale, bientôt compromise par l'émancipation intellectuelle, dont l'esprit positif constitua la source réelle, quoique l'esprit métaphysique lui servit encore d'organe systématique.

Page 1