‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 102 sur 103 · APPEL AU PUBLIC OCCIDENTAL · texte numérisé non relu

APPEL AU PUBLIC OCCIDENTAL

Paris , le dimanche 9 juillet 1848.

La persécution que je caractérisai , en 1842, dans la préface exceptionnelle du dernier volume de mon ouvrage fondamental , s'est ensuite développée au delà de mes propres prévisions. Après avoir empêché l'avancement dû à mes services polytechniques , l'infatigable haine de nos coteries scientifiques a dès lors attenté à mes principaux moyens d'existence , en m'enlevant , ily a quatre ans, l'office que J'avais rempli d'une manière irréprochable pendant les sept années précédentes. Mais cette iniquité ne fut consommée que par dix votes contre neuf, dans un Conseil composé de vingt-huit membres , dont les neuf absents m'étaient presque tous favorables. Je dus donc regarder cet acte , quelque funestes que me fussent ses conséquences immédiates , comme une sorte de surprise légale , qui n'annonçait point une irrévocable animosité. D'ailleurs , le ministre compétent (M. le maréchal Soult) , d'après un examen approfondi de toute cette affaire, avait énergiquement blâmé mes ennemis , dans une lettre officielle du 15 juillet 1844 , où il refusait formellement de sanctionner une telle oppression. Quoique ce suprême jugement n'ait pu finalement me protéger contre une légahté vicieuse, il m'a dispensé de toute explica-

lion publique sur la véritable source de ma spoliation. Tous ces motifs me déterminèrent à supporter en silence les suites matérielles de cette persécution , jusqu'à ce qu'une vacance quelconque parmi les quatre examinateurs d'admission à l'École Polytechnique pût permettre une juste réparation.

Cette occasion vient de s'offrir, de la manière la plus complète , par la retraite simultanée de trois de ces fonctionnaires. Dans chacun de ces trois cas , la commission spéciale chargée , sous la noble présidence de M. Poinsot, de proposer au Conseil polytechnique les deux candidats à présenter au choix du ministre, m'a toujours mis au premier rang. Pour la première nomination, où ce Conseil m'a placé le second , le ministre a préféré mon jeune concurrent, que j'admis moi-même à l'École Polytechnique en 1839. Quant aux deux autres cas, le Conseil m'a totalement exclu de sa présentation officielle.

D'après cette éprouve décisive , il ne peut plus rester aucun doute ni sur la volonté ni sur le pouvoir de rendre irrévocable la spoliation accomplie en 18i4 , et même d'empêcher toutes les autres compensations polytechniques qui me sont dues. Tant que prévaudra l'oppressive pédantocratie que j'ai signalée , et que le Gouvernement n'a jamais osé détruire depuis qu'il en reconnaît les vices , un implacable acharnement académique s'efforcera toujours de briser mon existence matérielle. Ce n'est point ici le lieu d'exposer l'histoire de cette persécution sans exemple, où la haine ne recula devant aucune immoralité légale. Une telle appréciation , qui imprimera sur chaque oppresseur sa légitime flétrissure, appartient à la préface du dernier volume du Traité dont ce Discours n'est que le prélude. Je dois ici me borner à mentionner l'attentat définitif , pour invoquer dignement l'appui du public occidental.

Cette haute tutelle me devient d'autant plus indispensable que , après m'avoir ôté la meilleure moitié de mes ressources

matérielles , mes lâches ennemis vont tenter aussi de détruire toutes les autres, qui sont loin d'être inaccessibles à leurs atteintes. Los haines scientifiques seront d'ailleurs secondées par les antipathies métaphysiques , qui m'interdiront tout abri officiel extérieur à l'École Polytechnique. Depuis l'avènement de notre république, j'ai repris la proposition que je fis vainement, en 1832, au ministre Guizot, pour fonder, au Collège de France , une chaire d'Histoire générale des sciences positives. Or, cette fois , je n'ai pas même reçu la moindre réponse quelconque. D'un autre côté, le parti qui voudrait réduire la révolution actuelle à de simples substitutions de personnes ou de coteries , écarte, sous de vains prétextes , l'enseignement gratuit par lequel , pendant dix-sept ans , j'ai initié les prolétaires parisiens à la nouvelle philosophie. Nos idéologues ne sont pas, au fond , moins hostiles au positivisme que les psycologues euxmêmes , et ils sentent mieux le danger dont il menace toutes les renommées usurpées. A mesure que la nouvelle situation française facilite l'ascendant social de la véritable science et de la saine philosophie , nos empiriques et nos sophistes s'efforcent davantage d'en interdire au peuple l'accès décisif. Mon Discours va beaucoup augmenter leurs animosités naturelles , en leur prouvant que mon silence, depuis ma spoliation, ne résulte d'aucune renonciation , volontaire ou forcée , à ma mission philosophique et sociale. Heureusement contenues par notre civilisation , ces coupables haines , qui jadis eussent compromis ma liberté , et peut-être ma vie , ont dij se contenter d'attenter à ma fortune. Mais , du moins, les divers persécuteurs avaientils espéré, d'après ma pauvreté personnelle, réduire désormais toute mon activité à lutter contre la misère Cet écrit leur apprendra qu'ils n'ont pas mieux réussi à étouffer ma voix qu'à ébranler ma constance. Us vont donc redoubler leurs efforts , concertés ou spontanés , pour empêcher, à tout prix , ce

nouvel essor systématique , que l'adhésion naissante des prolétaires et la prochaine sanction des femmes rendent plus redoutable à tous les jongleurs.

Mais cet ignoble concours de tant de puissantes antipathies contre une seule existence peut être aisément déjoué par le public impartial , quand cet appel aura dignement révélé , à tout l'Occident, l'imminence de ma situation personnelle. L'épreuve qui vient d'avoir lieu me détermine à faire désormais dépendre mes ressources matérielles du libre enseignement privé des sciences mathématiques , suivant tous les modes et degrés qu'il comporte. Après avoir suffi vingt ans à ma laborieuse existence . sans empêcher mon essor philosophique , cette profession indépendante dut être abandonnée , en 1837, pour mon principal office polytechnique. Depuis ma spoliation , je n'ai recouru qu'accessoirement à ce moyen primitif, dans l'attente toujours prochaine d'une réparation unanimement jugée inévitable. Aujourd'hui que la méchanceté de quelques-uns , secondée par la faiblesse de beaucoup d'autres , a rendu l'iniquité pleinement irrévocable , je commence mon second demisiècle en reprenant à jamais l'humble et pénible profession qui ne semblait convenir qu'à ma jeunesse. Mais , quoique je n'aie nullement interrompu , depuis plus de trente ans, une pratique très-activede l'enseignement mathématique , élémentaire ou transcendant , cette désuétude presque totale des leçons privées pendant les onze dernières années m'a détourné de toutes les relations favorables. D'ailleurs , une vie solitaire, où les contacts habituels sont plutôt philosophiques que scientifiques, aggrave beaucoup mes difficultés naturelles à cet égard. Enfin , il faut aussi compter que la rage de mes divers ennemis me poursuivra même dans cet extrême refuge , que leurs atteintes peuvent indirectement troubler. C'est pourquoi j'ai di^ terminer ce Discours en invoquant sans détour le public

occidental, afin d'obtenir, comme tout autre prolétaire , un exercice continu de la profession que je pratique depuis ma première jeunesse.

Un tel appel provoque naturellement deux sortes de sympathies, les unes spéciales, les autres générales. D'une part, je compte sur ceux qui , sans admettre ma philosophie , compatissent sincèrement aux injustices dont ma carrière scientifique fut toujours entravée , et reconnaissent d'ailleurs mon aptitude didactique. En même temps , je dois trouver encore plus d'appui chez tous les vrais appréciateurs de mes travaux systématiques , dont mes embarras matériels pourraient beaucoup gêner l'essor pendant les années de vigueur mentale qui me restent. Pour les uns et les autres , c'est un devoir social de ne pas laisser consommer un attentat qu'ils peuvent facilement annuler. Mais tous ceux qui s'intéressent au positivisme, comme unique base normale de la régénération occidentale , sont moralement obligés d'empêcher que son principal organe ne s'éteigne, dans une injuste détresse, au temps de sa plus parfaite maturité. Tant que la nouvelle philosophie n'aura point librement obtenu l'ascendant public , c'est sur ses adhérents privés que devra retomber l'indispensable entretien de la classe contemplative par la classe active. Puisse mon infortune particulière susciter des manifestations propres à convaincre les persécuteurs quelconques du nouveau culte que leurs criminelles menées n'empêcheront jamais l'essor philosophique de la seule issue mentale et sociale que comporte l'anarchie actuelle !

Auguste COMTE.

(10, rue MoMsirur lo Prince, près l'Odéon. )

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