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Discours sur l'esprit positif

Le nom d'Auguste Comte est devenu populaire. On regarde de plus en plus ce grand philosophe comme !e maître de la pensée moderne ; il inspire ceux même qui ne croient pas le suivre. Longtemps ignoré on méconnu, il est devenu l'honneur de Montpellier, sa ville natale, l'une des plus pures gloires de la France, et l'espérance de l'Humanité.

Un nombre croissant d'esprits désirent connaître Auguste Comte : le moyen le plus rationnel et le plus sûr, c'est de lire ses œuvres. S'il en avait été toujours ainsi, la pénétration du positivisme eût été plus nette et plus homogène.

Le fondateur du positivisme ne s'est pas borné à exposer ses théories dans ses deux ouvrages systématiques. Après avoir entrepris la publication, en 1830, du Système de philosophie positive, qui fit de la nouvelle doctrine l'organe le plus avancé du progrès humain, puis, en 1851, du Système de politique positive, où il utilisait l'influence acquise par cette philosophie pour protéger l'ordre, à la fois contre la rétrogradation et l'anarchie, Auguste Comte a donné, de ses grandes œuvres constructives , des résumés destinés, essentiellement, aux prolétaires et aux femmes.

Ceux de ses disciples qui, après lui, ont poursuivi la tâche de populariser ses principales conceptions, sont toujours revenus, comme à des modèles, aux écrits composés par ce maître incomparable pour les vulgariser. Ce sont ces œuvres que, à l'occasion du Centenaire de la naissance d'Auguste Comte (19 janvier 1798), nous nous proposons de rééditer, avec des

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dispositions typographiques qui les rendront plus accessibles au public pour lequel elles ont été spécialement composées.

La première en date est le Discours sur l'esprit positif. Il a paru en 1844. Cet opuscule fait de fréquentes allusions au Traité philosophique d'astronomie populaire, au-, quel il servait de préambule. Mais on peut l'en détacher, comme nous l'avons fait, sans altérer en rien sa haute portée philosophique.

Auguste Comte se propose, dans ce Discours, de caractériser la nature et la destination de l'esprit positif; d'apprécier, sous tous ses aspects essentiels, l'extrême importance, mentale, sociale et morale, de la sage vulgarisation des conceptions réelles, seules susceptibles d'organiser des convictions durables et unanimes.

Le penseur qui domine de si haut l'évolution philosophique contemporaine y fait l'apologie du bon sens universel. Ce rôle revenait justement à Auguste Comte, qui unissait le plus parfait bon sens au plus puissant esprit théorique. Cette heureuse combinaison, à laquelle il dut de marcher à pas de géant vers le but suprême, qu'il a finalement atteint, se manifeste dès ses premiers écrits : elle est la caractéristique de son génie.

Aussi, Auguste Comte insiste-t-il tout particulièrement, sur une notion qu'il faut avoir sans cesse présente, lorsqu'on étudie ses œuvres, à savoir que l'essor de l'esprit positif est dû surtout à la sagesse vulgaire, qui en constitue toujours le point de départ et l'éternelle consécration. C'est donc, avec raison, qu'on a pu dire que le positivisme vient instituer la dictature du bon sens.

La lecture du Discours sur l'ensemble du positivisme doit suivre l'étude de l'opuscule que nous publions aujourd'hui, lorsqu'on s'en sera suffisamment approprié le contenu. Sans altérer jamais l'unité d'une doctrine dont il a, toute sa vie, poursuivi le développe-

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ment continu, Auguste Comte a introduit dans ce second discours de notables perfectionnements. Ainsi, aux prolétaires, il adjoint, comme appuis nécessaires du positivisme, les femmes, à l'action desquelles il n'avait fait d'allusion d'aucune sorte dans l'écrit de 18Ï4; il insiste sur l'utilité des beaux-arts pour assurer le plein essor dus sentiments sociaux ; enfin, cessant de confondre, dans une même expression, la religion et la théologie, Auguste Comte présente la religion de l'Humanité comme devant dominer l'ensemble de l'existence des sociétés régénérées. Il résume, dès lors, le programme du positivisme dans cette formule : Réorganiser, sans dieu ni roi, par le culte systéma'ique de V Humanité. >"ous rééditerons à part le Discours sur l'ensemble du positivisme, qui date de 1848.

L'étude du Catéchisme positiviste, dont la première édition remonte à 1832, doit suivre et non précéder la lecture de ces œuvres préparatoires. Ici, en effet, toutes les conceptions normales ont trouvé place, depuis les notions fondamentales du positivisme jusqu'aux utopies, si nécessaires à l'idéalisation de l'existence sociale. C'est une exposition sommaire de la religion positive, de sa théorie, de son histoire, de ses divers éléments fondamentaux : le dogme (qui embrasse l'ordre matériel, vital, social et moral), le culte et le régime, tant privés que publics. En raison même de son caractère systématique, il importe de n'aborder la lecture du Catéchisme positiviste qu'après s'être suffisamment rendu familiers les deux discours préliminaires.

Nous insistons sur l'ordre à suivre dans l'étude de ces trois ouvrages de propagande, comme condition de son efficacité. C'est le même temple spirituel, tracé d'abord dans ses grandes lignes, puis graduellement complété dans ses diverses parties essentielles. Le soin que, dans le Discours sur l'esprit positif ', Auguste Comte prend de faire prévaloir l'ordre nécessaire dans l'enseignement des diverses conceptions posi-

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tives, nous dispense d'insister ici. L'ordre historique est l'ordre logique : le disciple ne comprend bien l'œuvre du maître qu'en conformant sa marche personnelle au développement de la pensée qui doit la diriger. Pour les émancipés, cette marche pourra devenir de plus en plus rapide; leur initiation ne les en dispensera jamais.

Comme complément nécessaire de ces œuvres de propagande, nous publierons un dernier volume, composé d'un choix de pensées et de morceaux, extraits des grandes constructions d'Auguste Comte.

Dans toutes ces œuvres, invariablement inspirées parle plus profond sentimentsocial,toujoursdominées par l'universelle prépondérance de la morale, Auguste Comte poursuit deux fondations essentielles et connexes : d'une part, l'institution d'un programme d'enseignement universel, allant de l'arithmétique à la morale, commun à tous par le plan et par l'esprit, variable seulement, en étendue et en spécialité, dans les applications; d'autre part, la création d'une association de philosophes ou, plus exactement, d'un nouveau pouvoir spirituel, chargé de s'approprier le savoir encyclopédique, de le transmettre, et de l'invoquer, au fur et à mesure des nécessités privées ou publiques, dans les circonstances solennelles de la vie, pour consacrer ou réagir. Car, selon la formule de Leibniz, c'est à l'esprit qui embrasse toutes les réalités qu'il faut demander de tout unir, et de tout pacifier.

Cette double mission a été le but de toute la vie et de l'œuvre entière d'Auguste Comte. On peut même dire qu'il attachait plus de prix à la fondation du nouveau pouvoir spirituel, en raison de sa haute destination sociale, qu'au perfectionnement des divers éléments de la science qui l'institue; car cette destination exige bien plus l'exercice de la fonction, fût-il imparfait, que l'idéale réalisation de ses conditions d'existence. Le caractère le plus universel delà

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régénération positive consiste dans le développement de l'existence domestique dans toutes les conditions; mais, pour que la femme prolétaire puisse régner

dans son foyer et présider a l'éducation de ses enfants, il faut, d'une part, qu'on ait assuré, aux deux sexes, une éducation générale et, d'autre part, que l'organisation industrielle garantisse à l'homme un travail régulier, lui permettant de nourrir la femme qu'il a associée à son sort, afin qu'elle puisse se vouer, en loute liberté, à sa fonction normale, de ménagère et d'éducatrice.

La tache des philosophes consiste à donner cette instruction positive. Le plan en a été formulé par Auguste Comte. L'application dépend de ses successeurs et du public, surtout prolétaire.

Auguste Comte a enseigné les doctrines positives, non seulement dans ses écrits, mais dans des cours, toujours publics et gratuits, professés, sans interruption, de 1829 à 18ol. Son successeur à la direction du positivisme, M. Pierre Laffiite, a, durant quarante années consécutives, rempli la même fonction, soit dans des expositions systématiques (11), rue Monsieur-le- Prince, à la salle Cerson, au Collège de France), soit dans des conférences, faites dans les bibliothèques populaires de Paris et dans une dizaine de villes de France. M. Pierre Laffitte a été secondé, surtout dans cette seconde partie de sa tâche, par des positivistes constitués en Société d'enseignement populaire supérieur, dont le nom date de 1884, mais dont l'existence remonte, en réalité, à plus d'une génération. Cette société a demandé, en vain, il y a six ans, au gouvernement de la République, à la constitution duquel la méthode et les notions positives ont certainement contribué, d'être reconnue d'utilité publique, comme répondant, par sa destination, à la plus urgente des nécessités sociales.

L'école positive, dont les directeurs renoncent à l'exercice des fonctions politiques, de quelque nature

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qu'elles soient, possède, en France, trois institutions fondamentales, destinées à lui assurer une complète indépendance, matérielle, philosophique et sociale : le Subside positiviste, le Fonds typographique, la Rtvue Occidental' , dont la fondation remonte, respect ivement, aux année* I S i 8 . 18-iO et 1878. L'École positive regarde comme sien tout disciple d'Auguste Comte qui, participant à l'existence matérielle et aux manifestations publiques de la foi nouvelle, reconnaît, dans la personne de son successeur actuel, la nécessité du nouveau pouvoir spirituel.

On retrouve des institutions équivalentes, à Londres, à Manchester, à Stockholm, à Budapest, partout où existent des centres positivistes organisés. Auguste Comte a des disciples dans les diverses nations européennes, et dans les deux Amériques. Leur ensemble constitue le noyau de l'association universelle de l'avenir.

Ses divers membres ont des pratiques, personnelles, domestiques, sociales, communes: la lecture familière des ouvrages de la Bibliothèque positiviste, composée des principaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain ; la méditation quotidienne de la vie des grands hommes, suivant l'ordre établi dans le Calendrier positiviste; la consécration sociale des principaux événements de leur vie domestique ; les commémorations publiques qui commencent l'année par la fête de l'Humanité et la terminent par la fête universelle des Morts ; la glorification d'Auguste Comte, à chaque anniversaire de sa mort (S septembre 1857).

La principale action publique de l'École positive se résume dans l'enseignement des vérités démontrables. Parmi les fondations qu'elle a directement inspirées, nous pouvons signaler la création, à Stockholm, par le Dr A.Nystrôm, de l'Institut ouvrier (1880), essentiellement destiné à la propagation populaire des principales notions positives, depuis l'arithmétique jusqu'à l'histoire générale de la civilisation; l'introduction,

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dans l'enseignement successif des sciences positives, de l'ordre hiérarchique formulé par Auguste Comte : au Brésil, depuis 1890, dans les écoles spéciales de l'Etat, et au Mexique, depuis 1867, dans l'institution, plus caractéristique, d'une école générale, ou Ecole nationale préparatoire, succédant aux écoles primaires, et destinée aux candidats aux écoles supérieures. Pour avoir mis au service de leurs patries respectives les vues régénératrices d'Auguste Comte, les promoteurs de ces réformes, ses disciples avoués, Benjamin Constant et Gabino Barreda, ont obtenu, à leur mort, des funérailles nationales.

Nous livrons ces faits et ces antécédents à l'examen attentif des hommes politiques et des prolétaires Étendue graduellement aux diverses populations occidentales, la propagation de la méthode et des notions positives contribuera à régénérer l'enseignement public et à pacifier les esprits. « Le public actuel, a dit « Auguste Comte, ne peut et ne doit s'intéresser sé- « rieusement à de pareilles entreprises, qu'en vertu « de leur relation réelle à la grande réorganisation € dont il est si justement préoccupé. Personne, j'ose « le dire, ne sent plus profondément que moi, cette « intime connexité. »

Les gouvernements occidentaux ont cédé de plus en plus à la pression populaire, quand ils ont universalisé l'enseignement primaire régénéré, et imposé aux communes quelconques l'obligation d'y satisfaire. Cette obligation, le positivisme la transporte, de l'ordre temporel, dans l'ordre spirituel ; à tous ceux qui ont des aptitudes philosophiques, il fait un devoir de refaire, d'abord, leur éducation première à la lumière de l'esprit positif, de propager, ensuite, les résultats de leurs études dans le milieu qui leur est accessible. C'est au peuple à provoquer ou utiliser de semblables vocations, indispensables pour instituer cet enseignement, inéludable condition de son incorporation normale à la société moderne. Quand les

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prolétaires le voudront bien, les esprits cultivés, d'une part, par leur initiative, les gouvernements, d'autre part, par l'attribution des locaux indispensables, concourront à leur assurer cette éducation nécessaire. Mais, pour présider à l'alliance des prolétaires et des philosophes, ils ne trouveront pas de guide plus compétent, plus désintéressé, ni plus sûr, qu'Auguste Comte.

Paris, le 19 Moïse HO (19 janvier 1898).

Dans cette seconde édition, nous avons reproduit le texte d'Auguste Comte, en décomposant le chapitre unique de la première édition, qui compte 108 pages in-8°, en trois parties, subdivisées elles-mêmes en chapitres et sections. Nous avons numéroté les alinéas, suivant une série unique de 1 à 79, et dressé une Table analytique, qui indique le principal objet de chacun des alinéas, toujours rapporté au numéro correspondant. Les notes de l'éditeur sont différenciées de celles de l'auteur par un astérisque. Nous avons imprimé en italique quelques mots, sur la détinition desquels il était utile d'attirer l'attention; ainsi que le terme religieux employé dans le sens de théologique (alinéa 51). Nous avons substitué (alinéa 67), à l'expression localités municipales, celle de locaux municipaux, qui répond, d'ailleurs, à la pratique d'Auguste Comte : il professa, de 1830 à 1847, son cours d'astronomie populaire à la mairie du IIP arrondissement de Paris, son cours d'histoire générale de l'Humanité, de 1848 à 1851, dans une salle du Palais-Royal dépendant du ministère des Travaux publics ; il renonça à faire, en 1855, un cours projeté parce que le gouvernement impérial ne lui avait pas accordé la salle à laquelle il se regardait comme ayant droit. On sait qu'Auguste Comte a revendiqué l'usage du Panthéon, au nom de la doctrine la plus capable d'exprimer la reconnaissance que doivent aux grands hommes les diverses pairies qui se partagent la terre.

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