‹ Discours sur l'esprit positif (volume 2)Chapitre 28 sur 38 · ESSOR DU SENTIMENT SOCIAL · texte numérisé non relu

ESSOR DU SENTIMENT SOCIAL

54. — Sans pouvoir entreprendre ici l'appréciation morale de la philosophie positive, il y faut pourtant signaler la tendance continue qui résulte directement de sa constitution propre, soit scientifique, soit logique, pour stimuler et consolider le sentiment du devoir en développant toujours l'esprit d'ensemble, qui s'y trouve naturellement lié. Ce nouveau régime mental dissipe spontanément la fatale opposition qui, depuis la fin du moyen âge, existe de plus en plus entre les besoins intellectuels et les besoins moraux. Désormais, au contraire, toutes les spéculations réelles, convenablement systématisées, concourront sans cesse à constituer, autant que possible, l'universelle prépondérance de la morale, puisque le point de vue social y deviendra nécessairement le lien scientifique et le régulateur logique de tous les autres aspects positifs. Il est impossible qu'une telle coordination, en développant familièrement les idées d'ordre et d'harmonie, toujours rattachées à l'Humanité, ne tende point à moraliser profondément, non seulement les esprits

Ht, DISCOURS

d'élite, mais aussi la masse des intelligences, qui toutes devront plus ou moins participer à cette grande initiation, d'après un système convenable d'éducation universelle.

4° Lî Ancien régime moral est individuel.

55. — Une appréciation plus intime et plus étendue, à la fois pratique et théorique, représente l'esprit positif comme étant, par sa nature, seul susceptible de développer directement le sentiment social, première base nécessaire de toute saine morale. L antique régime mental ne pouvait le stimuler qu'à l'aide de pénibles artifices indirects, dont le succès réel devait être fort imparfait, vu la tendance essentiellement personnelle d'une telle philosophie, quand la sagesse sacerdotale n'en contenait pas l'influence spontanée. Cette nécessité est maintenant reconnue, du moins empiriquement, quant à l'esprit métaphysique proprement dit, qui n'a jamais pu aboutir, en morale, à aucune autre théorie effective que le désastreux système de Yégoïsme, si usité aujourd'hui, malgré beaucoup de déclamations contraires : même les sectes ontologiques qui ont sérieusement protesté contre une semblable aberration n'y ont finalement "jLsuiué que de vagues ou incohérentes notions, incapables d'efficacité pratique. Une tendance aussi déplorable, et

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néanmoins aussi constante, doit avoir de plus profondes racines qu'on ne le suppose communément. VAie résulte surtout, en effet, de la nature nécessairement personnelle d'une telle philosophie, qui, toujours bornée à la considération de l'individu, n'a jamais pu embrasser réellement l'étude de l'espèce, par une suite inévitable de son vain principe logique, essentiellement réduit à Y intuition proprement dite, qui ne comporte évidemment aucune application collective. Ses formules ordinaires ne font que traduire naïvement son esprit fondamental; pour chacun de ses adeptes, la pensée dominante est constamment celle du moi : toutes les autres existences quelconques, même humaines, sont confusément enveloppées dans une seule conception négative, et leur vague ensemble constitue le non-moi; la notion du nous n'y saurait trouver aucune place directe et distincte. Mais, en examinant ce sujet encore plus profondément, il faut reconnaître que, à cet égard, comme sous tout autre aspect, la meta] fhysique dérive, aussi bien dogmatiquement qu'historiquement, de la théologie ellemf me, dont elle ne pouvait jamais constituer qu'une modification dissolvante. En etFet, ce caractère de personnalité constante appartient surtout, avec une énergie plus directe, à la pensée théologique, toujours préoccupée,

chez chaque croyant, d'intérêts essentiellement individuels, dont l'immense prépondérance absorbe nécessairement toute autre considération, sans que le plus sublime dévouement puisse en inspirer l'abnégation véritable, justement regardée alors comme une dangereuse aberration. Seulement Topposition fréquente de ces intérêts chimériques avec les intérêts réels a fourni à la sagesse sacerdotale un puissant moyen de discipline morale, qui a pu souvent commander, au profit de la société, d'admirables sacrifices, qui pourtant n'étaient tels qu'en apparence, et se réduisaient toujours à une pru lente pondération d'intérêts. Les sentiments bienveillants et désintéressés, qui sont propres à la nature humaine, ont dû, sans doute, se manifester à travers un tel régime, et même, à certains égards, sous son impulsion indirecte; mais, quoique leur^essor n'ait pu être ainsi comprimé, leur caractère en a dû recevoir une grave altération, qui probablement ne nous permet pas encore de connaître pleinement leur nature et leur intensité, faute d'un exercice propre et direct. Il y a tout lieu de présumer d'ailleurs que cette habitude continue de calculs personnels envers les plus chers intérêts du croyant a développé, chez l'homme, même à tout autre éçard, par voie d'affinité graduelle, un excès de cir-

conspection, de prévoyance, et finalement d'égoïsme, que son organisation fondamentale n'exigeait pas, et qui dès lors pourra diminuer un jour sous un meilleur régime moral. Quoi qu'il en soit de cette conjecture, il demeure incontestable que la pensée théologique est, de sa nature, essentiellement individuelle, et jamais directement collective. Aux yeux de la foi, surtout monothéique, la vie sociale n'existe pas, à défaut d'un but qui lui soit propre; la société humaine ne peut alors offrir immédiatement qu'une simple agglomération d'individus, dont la réunion est presque aussi fortuite que passagère et qui, occupés chacun de son seul salut, ne conçoivent la participation à celui d'autrui que comme un puissant moyen de mieux mériter le leur, en obéissant aux prescriptions suprêmes qui en ont imposé l'obligation. Notre respectueuse admiration sera toujours bien due assurément à la prudence sacerdotale qui, sous l'heureuse impulsion d'un instinct public, a su retirer longtemps une haute utilité pratique d'une si imparfaite philosophie. Mais cette juste reconnaissance ne saurait aller jusqu'à prolonger artificiellement ce régime initial au delà de sa destination provisoire, quand l'âge est enfin venu d'une économie plus conforme à l'ensemble de notre nature, intellectuelle et affective.

2° L'Esprit positif est directement social.

56. — L'esprit positif, au contraire, est directement social, autant que possible, et sans aucun effort, par suite même de sa réalité caractéristique. Pour lui, l'homme proprement dit n'existe pas, il ne peut exister que l'Humanité, puisque tout notre développement est dû à la société, sous quelque rapport qu'on l'envisage. Si l'idée de société semble encore une abstraction de notre intelligence, c'est surtout en vertu de l'ancien régime philosophique; car, à vrai dire, c'est à l'idée d'individu qu'appartient un tel caractère, du moins chez notre espèce. L'ensemble de la nouvelle philosophie tendra toujours à faire ressortir, aussi bien dans la vie active que dans la vie spéculative, la liaison de chacun à tous, sous une foule d'aspects divers, de manière à rendre involontairement familier le sentiment intime de la solidarité sociale, convenablement étendue à tous les temps et à tous les lieux. Aon seulement Factive recherche du bien public sera sans cesse représentée comme le mode le plus propre à assurer communément le bonheur privé : mais, par une influence à la fois plus directe et plus pure, finalement plus efficace, le plus complet exercice possible des penchants généreux deviendra la principale

source de la félicité personnelle, quand même il ne devrait procurer exceptionnellement d'autre récompense qu'une inévitable satisfaction intérieure. Car, si, comme on n'en saurait douter, le bonheur résulte surtout d'une sage activité, il doit donc dépendre principalement des instincts sympathiques, quoique notre organisation ne leur accorde pas ordinairement une énergie prépondérante ; puisque les sentiments bienveillants sont les seuls qui puissent se développer librement dans l'état social, qui naturellement les stimule de plus en plus en leur ouvrant un champ indéfini, tandis qu'il exige, de toute nécessité, une certaine compression permanente des diverse» impulsions Dersonnelles, dont l'essor spontané susciterait des conflits cont'nus. Dans cette vaste expansion sociale, chacun retrouvera la satisfaction normale de cette tendance à s'éterniser, qui ne pouvait d'abord être satisfaite qu'à l'aide d'illusions désormais incompatibles avec notre évolution mentale. Ne pouvant plus se prolonger que par l'espèce, l'individu sera ainsi entraîné à s'y incorporer le plus complètement possible, en se liant profondément à toute son existence collective, non seulement actuelle, mais aussi passée, et surtout future, de manière à obtenir toute l'intensité de vie que comporte, en chaque cas, l'ensemble des lois

réelles. Cette grande identification pourra devenir d'autant plus intime et mieux sentie que la nouvelle philosophie assigne nécessairement aux deux sortes de vie une môme destination fondamentale et une môme loi d'évolution, consistant toujours, soit pour l'individu, soit pour l'espèce, dans la progression continue dont le but principal a été ci-dessus caractérisé, c'est-à-dire la tendance à faire, de part et d'autre, prévaloir, autant que possible, l'attribut humain, ou la combinaison de l'intelligence avec la sociabilité, sur l'animalité proprement dite. Nos sentiments quelconques n'étant développables que par un exercice direct et soutenu, d'autant plus indispensable qu'ils sont d'abord moins énergiques, il serait ici superflu d'insister davantage, auprès de quiconque possède, même empiriquement, une vraie connaissance de l'homme, pour démontrer la supériorité nécessaire de l'esprit positif sur l'ancien esprit théologico- métaphysique, quant à l'essor propre et actif de l'instinct social. Cette prééminence est d'une nature tellement sensible que, sans doute, la raison publique la reconnaîtra suffisamment, longtemps avant que les institutions correspondantes aient pu convenablement réaliser ses heureuses propriétés.

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