INSTITUTION D'UNE POLITIQUE POPULAIRE
4° La politique populaire, toujours sociale, doit devenir surtout morale.
66. — Depuis le commencement de la grande crise moderne, le peuple n'est encore intervenu que comme simple auxiliaire clans les principales luttes politiques, avec l'espoir, sans doute, d'y obtenir quelques améliorations de sa situation générale, mais non d'après des vues et pour un but qui lui fussent réellement propres. Tous les débats habituels sont restés essentiellement concentrés entre les diverses classes supérieures ou moyennes, parce qu'ils se rapportaient surtout à la possession du pouvoir. Or, le peuple ne pouvait longtemps s'intéresser directement à de tels conflits, puisque la nature de notre civilisation empêche évidemment les prolétaires d'espérer, et môme de désirer, aucune importante participation à la puissance politique proprement dite. Aussi, après avoir essentiellement réalisé tous les résultats sociaux qu'ils pouvaient attendre de la substitution provisoire des métaphysiciens et des légistes à l'ancienne prépondérance politique des classes sacerdotales et féodales, devien-
nent-ils aujourd'hui do plus en plus indifférents à la stérile prolongation de ces luttes de plus en plus misérables, désormais réduites presque à de vaines rivalités personnelles. Quels que soient les efforts journaliers de l'agitation métaphysique pour les faire intervenir dans ces frivoles débats, par l'appât de ce qu'on nomme les droits politiques, l'instinct populaire a déjà compris, surtout en France, combien serait illusoire ou puérile la possession d'un tel privilège, qui, même dans son degré actuel de dissémination, n'inspire habituellement aucun intérêt véritable à la plupart de ceux qui en jouissent exclusivement. Le peuple ne peut s'intéresser essentiellement qu'à l'usage effectif du pouvoir, en quelques mains qu'il réside, et non à sa conquête spéciale. Aussitôt que les questions politiques, ou plutôt dès lors sociales, se rapporteront ordinairement à la manière dont le pouvoir doit être exercé pour mieux atteindre sa destination générale, principalement relative, chez les modernes, à la masse prolétaire, on ne tardera pas à reconnaître que le dédain actuel ne tient nullement à une dangereuse indifférence : jusque-là, l'opinion populaire restera étrangère à ces débats, qui, aux yeux des bons esprits, en augmentant l'instabilité de tous les pouvoirs, tendent spécialement à retarder cette indis-
SUR L'ESPRIT POSITIF. us
pensable transformation. En un mot, le peuple est naturellement disposé à désirer que la vaine et orageuse discussion des droits se trouve enfin remplacée par une féconde et salutaire appréciation des divers devoirs essentiels, soit généraux, soit spéciaux. Tel est le principe spontané de l'intime connexité qui, tôt ou tard sentie, ralliera nécessairement l'instinct populaire à l'action sociale de la philosophie positive; car cette grande transformation équivaut évidemment à celle, ci-dessus motivée par les plus hautes considérations spéculatives, du mouvement politique actuel en un simple mouvement philosophique, dont le premier et le principal résultat social consistera, en effet, à constituer solidement une active morale universelle, prescrivant à chaque agent, individuel ou collectif, les règles de conduite les plus conformes à l'harmonie fondamentale. Plus on méditera sur cette relation naturelle, mieux on reconnaîtra que cette mutation décisive, qui ne pouvait émaner que de l'esprit positif, ne peut aujourd'hui trouver un solide appui que chez le peuple proprement dit, seul disposé à la bien comprendre et à s'y intéresser profondément. Les préjugés et les passions propres aux classes supérieures ou moyennes, s'opposent conjointement à ce qu'elle y soit d'abord suffisamment sentie,
parce qu'on y doit être ordinairement plus touché des avantages inhérents à la possession du pouvoir que des dangers résultés de son vicieux exercice. Si le peuple est maintenant et doit rester désormais indifférent à la possession directe du pouvoir politique, il ne peut jamais renoncer à son indispensable participation continue au pouvoir moral, qui, seul vraiment accessible à tous, sans aucun danger pour l'ordre universel, et, au contraire, à son grand avantage journalier, autorise chacun, au nom d'une commune doctrine fondamentale, à rappeler convenablement les plus hautes puissances à leurs divers devoirs essentiels. A la vérité, les préjugés inhérents à l'état transitoire ou révolutionnaire ont dû trouver aussi quelque accès parmi nos prolétaires ; ils y entretiennent, en effet, de fâcheuses illusions sur la portée indéfinie des mesures politiques proprement dites; ils y empêchent d'apprécier combien la juste satisfaction des grands intérêts populaires dépend aujourd'hui davantage des opinions et des mœurs que des instilutions elles-mêmes, dont la vraie régénération, actuellement impossible, exige, avant tout, une réorganisation spirituelle. Mais on peut assurer que l'école positive aura beaucoup plus de facilité à faire pénétrer ce salutaire enseignement chez les esprits populaires que
partout ailleurs, soit parce que la métaphysique négative n'a pu s'y enraciner autant, s c> i t surtout par l'impulsion constante des besoins sociaux inhérents à leur situation nécessaire. Ces besoins se rapportent essentiellement à deux conditions fondamentales, lune spirituelle, l'autre temporelle, de nature profondément connexe : il s'agit, en effet, d'assurer convenablement à tous, d'abord l'éducation normale, ensuite le travail régulier; tel est, au fond, le vrai programme social des prolétaires. Il ne peut plus exister de véritable popularité que pour la politique qui tendra nécessairement vers cette double destination. Or, tel est, évidemment, le caractère spontané de la doctrine sociale propre à la nouvelle école philosophique; nos explications antérieures doivent ici dispenser, à cet égard, de tout autre éclaircissement, d'ailleurs réservé à l'ouvrage si souvent indiqué dans ce Discours. Il importe seulement d'ajouter, à ce sujet, que la concentration nécessaire de nos pensées et de notre activité sur la vie réelle de l'Humanité, en écartant toute vaine illusion, tendra spécialement à fortifier beaucoup l'adhésion morale et politique du peuple proprement dit à la vraie philosophie moderne. En effet, son judicieux instinct y sentira bientôt un puissant motif nouveau de diriger surtout
la pratique sociale vers la sage amélioration continue de sa propre condition générale. Les chimériques espérances inhérentes à l'ancienne philosophie ont trop souvent conduit, au contraire, à négliger avec dédain de tels progrès, ou à les écarter par une sorte d'ajournement continu, d'après la minime importance relative que devait naturellement leur laisser cette éternelle perspective, immense compensation spontanée de toutes les misères quelconques.
2° Nature de la participation des gouvernements à la propagation des notions positives.
67. — Cette sommaire appréciation suffit maintenant à signaler, sous les divers aspects essentiels, l'affinité nécessaire des classes inférieures pour la philosophie positive, qui, aussitôt que le contact aura pu pleinement s'établir, trouvera là son principal appui naturel, à la fois mental et social; tandis que la philosophie théologique ne convient plus qu'aux classes supérieures, dont elle tend à éterniser la prépondérance politique, comme la philosophie métaphysique s'adresse surtout aux classes moyennes, dont elle seconde l'active ambition. Tout esprit méditatif doit ainsi comprendre enfin l'importance vraiment fondamentale que présente aujourd'hui une sage vulgarisation systématique des études
positives, essentiellement destinée aux prolétaires, alin d'y préparer une saine doctrine sociale. Les divers observateurs qui peuvent s'affranchir, même momentanément, du tourbillon journalier s'accordent maintenant à déplorer, et certes avec beaucoup de raison, l'anarchique influence qu'exercent, de nos jours, les sophistes et les rhéteurs. Mais ces justes plaintes resteront inévitablement vaines tant qu'on n'aura pas mieux senti la nécessité de sortir enfin d'une situation mentale, où l'éducation officielle ne peut aboutir, d'ordinaire, qu'à former des rhéteurs et des sophistes, qui tendent ensuite spontanément à propager le même esprit, par le triple enseignement émané des journaux, des romans, et des drames, parmi les classes inférieures, qu'aucune instruction régulière ne garantit de la contagion métaphysique, rèpoussée seulement par leur raison naturelle. Quoique l'on doive espérer, à ce titre, que les gouvernements actuels sentiront bientôt combien l'universelle propagation des connaissances réelles peut seconder de plus en plus leurs efforts continus pour le difficile maintien d'un ordre indispensable, il ne faut pas encore attendre d'eux, ni même en désirer, une coopération vraiment active à cette grande préparation rationnelle, qui doit longtemps résulter surtout d'un libre
IKO DISCOURS
zèle privé, inspiré et soutenu par de véritables convictions philosophiques. L'imparfaite conservation d'une grossière harmonie politique, sans cesse compromise au milieu de notre désordre mental et moral, absorbe trop justement leur sollicitude journalière, et les tient même placés à un point de vue trop inférieur, pour qu'ils puissent dignement comprendre la nature et les conditions d'un tel travail, dont il faut seulement leur demander d'entrevoir l'importance. Si, par un zèle intempestif, ils tentaient aujourd'hui de le diriger, ils ne pourraient aboutir qu'à l'altérer profondément, de manière à compromettre beaucoup sa principale efficacité, en ne le rattachant pas à une philosophie assez décisive, ce qui le ferait bientôt dégénérer en une incohérente accumulation de spécialités superficielles. Ainsi, l'école positive, résultée d'un actif concours volontaire des esprits vraiment philosophiques, n'aura longtemps à demander à nos gouvernements occidentaux, pour accomplir convenablement son grand office social, qu'une pleine liberté d'exposition et de discussion, équivalente à celle dont jouissent déjà l'école théologique et l'école métaphysique. L'une peut, chaque jour, dans ses mille tribunes sacrées, préconiser, à son gré, l'excellence absolue de son éternelle doctrine, et vouer tous ses adver-
saires quelconques à une irrévocable damnation; l'autre, dans les nombreuses chaires que lui entretient la munificence nationale, peut journellement développer, devant d'immenses auditoires, l'universelle efficacité de ses conceptions ontologiques et la prééminence indéfinie de ses études littéraires. Sans prétendre à de tels avantages, que le temps doit seul procurer, l'école positive ne demande essentiellement aujourd'hui qu'un simple droit d'asile régulier dans les locaux municipaux, pour y faire directement apprécier son aptitude finale à la satisfaction simultanée de tous nos grands besoins sociaux, en propageant avec sagesse la seule instruction systématique qui puisse désormais préparer une véritable réorganisation, d'abord mentale, puis morale, et enfin politique. Pourvu que ce libre accès lui reste toujours ouvert, le zèle volontaire et gratuit de ses rares promoteurs, secondé par le bon sens universel, et sous l'impulsion croissante de la situation fondamentale, ne redoutera jamais de soutenir, même dès ce moment, une active concurrence philosophique envers les nombreux et puissants organes, même réunis, des deux écoles anciennes. Or, il n'est plus à craindre que désormais les hommes d'État s'écartent gravement, à cet égard, de l'impartiale modération de plus en plus inhérente à leur propre
indifférence spéculative : l'école positive a même lieu de compter, sous ce rapport, sur la bienveillance habituelle des plus intelligents d'entre eux, non seulement en France, mais aussi dans tout notre Occident. Leur surveillance continue de ce libre enseignement populaire se bornera bientôt à y prescrire seulement la condition permanente d'une vraie positivité ; en y écartant, avec une inflexible sévérité, l'introduction, trop imminente encore, des spéculations vagues ou sophistiques. Mais, à ce sujet, les besoins essentiels de l'école positive concourent direcment avec les devoirs naturels des gouvernements : car, si ceux-ci doivent repousser un tel abus en vertu de sa tendance anarchique, celle-là, outre ce juste motif, le juge pleinement contraire à la destination fondamentale d'un tel enseignement, comme ranimant ce même esprit métaphysique où elle voit aujourd'hui le principal obstacle à l'avènement social de la nouvelle philosophie. Sous cet aspect, ainsi qu'à tout autre titre, les philosophes positifs se sentiront toujours presque aussi intéressés que les pouvoirs actuels, au double maintien continu de l'ordre intérieur et de la paix extérieure, parce qu'ils y voient la condition la plus favorable à une vraie rénovation mentale et morale : seulement, du point de vue qui leur
est propre, ils doivent apercevoir de plus loin ce qui pourrait compromettre ou consolider ce grand résultat politique de l'ensemble de notre situation transitoire.