‹ Discours sur l'esprit positif (volume 3)Chapitre 23 sur 32 · DE LA THÉOLOGIE ET DE LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

DE LA THÉOLOGIE ET DE LA MÉTAPHYSIQUE

SO. — Bien loin que l'assistance théologique soit à jamais indispensable aux préceptes moraux, l'expérience démontre, au contraire,

qu'elle leur est devenue, chez les modernes, de plus en plus nuisible, en les faisant inévitablement participer, par suite de cette funeste adhérence, à la décomposition croissante du régime monothéique, surtout pendant les trois derniers siècles. D'abord, cette fatale solidarité devait directement affaiblir, à mesure que la foi' s'éteignait, la seule base sur laquelle se trouvaient ainsi reposer des règles qui, souvent exposées à de graves conflits avec des impulsions très énergiques, ont besoin d'être soigneusement préservées de toute hésitation. L'antipathie croissante que Tespril théologique inspirait justement à la raison moderne, a gravement affecté beaucoup d'importantes notions morales, non seulement relatives aux plus grands rapports sociaux, mais concernant aussi la simple vie domestique, et même l'existence personnelle : uno aveugle ardeur d'émancipation mentale n\\ que trop entraîné d'ailleurs à ériger quelquefois le dédain passager de ces salutaires maximes en une sorte de folle protestation contre la philosophie rétrograde d'où elles semblaient exclusivement émaner. Jusque chez ceux qui conservaient la foi dogmatique, cette funeste influence se faisait indirectement sentir, parce que l'autorité sacerdotale, après avoir perdu son indépendance politique, voyait aussi décroître de plus en plus Tascen-

loi DISGOUUS

dant social indispensable à son efficacité morale. Outre cette impuissance croissante pour protéger les règles morales, Tesprit théologique leur a souvent nui aussi d'une manière active, par les divagations qu'il a suscitées, depuis qu'il n'est plus suffisamment disciplinable, sous l'inévitable essor du libre examen individuel. Ainsi exercé, il a réellement inspiré ou secondé beaucoup d'aberrations antisociales, que le bon sens, livré à lui-même, eût spontanément évitées ou rejetées. Les utopies subversives que nous voyons s'accréditer aujourd'hui, soit contre la propriété, soit même quant à la famille, etc., ne sont presque jamais émanées ni accueillies des intelligences pleinement émancipées, malgré leurs lacunes fondamentales, mais bien plutôt de celles qui poursuivent activement une sorte de restauration théologique, fondée sur un vague et stérile déisme ou sur un protestantisme équivalent. Enfin, cette antique adhérence à la théologie est aussi devenue nécessairement funeste à la morale, sous un troisième aspect général, en s'opposant à sa solide reconstruction sur des bases purement humaines. Si cet obstacle ne consistait que dans les aveugles déclamations trop souvent émanées des diverses écoles actuelles, théologiques ou métaphysiques, contre le prétendu danger d'une telle opéra-

tion, les philosophes positifs pourraient se borner à repousser d'odieuses insinuations par rirrécusable exemple de leur propre vie journalière, personnelle, domestique, et sociale. Mais cette opposition est, malheureusement, beaucoup plus radicale ; car, elle résulte de r incompatibilité nécessaire qui existe évidemment entre ces deux manières de systématiser la morale. Les motifs théologiques devant naturellement offrir, aux yeux du croyant, une intensité très supérieure à celle de tous les autres quelconques, ils ne sauraient jamais devenir les simples auxiliaires des motifs purement humains : ils ne peuvent conserver aucune efficacité réelle aussitôt qu'ils ne dominent plus. Il n^existe donc aucune alternative durable, entre fonder enfin la morale sur la connaissance positive de THumanité, et la laisser reposer sur Tinjonction surnaturelle : les convictions rationnelles ont pu seconder les croyances théologiques, ou plutôt s'y substituer graduellement, à mesure que la foi s'est éteinte ; mais la combinaison inverse ne constitue certainement qu'une utopie contradictoire, où le principal serait subordonné à l'accessoire.

SI. — Une judicieuse exploration du véritable état de la société moderne représente donc comme de plus en plus démentie, par l'ensemble des faits journaliers, la prétendue

impossibilité de se dispenser désormais de toute théologie pour consolider la morale; puisque cette dangereuse liaison a dû devenir, depuis la fin du moyen âge, triplement funeste à la morale, soit en énervant ou discréditant ses bases intellectuelles, soit en y suscitant des perturbations directes, soit en y empêchant une meilleure systématisation. Si, malgré d'actifs principes de désordre, la moralité pratique s'est réellement améliorée, cet heureux résultat ne saurait être attribué à l'esprit théologique, alors dégénéré, au contraire, en un dangereux dissolvant : il est essentiellement dû à l'action croissante de l'esprit positif, déjà efficace sous sa forme spontanée, consistant dans le bon sens universel, dont les sages inspirations ont secondé l'impulsion naturelle de notre civilisation progressive pour combattre utilement les diverses aberrations, surtout celles qui émanaient des divagations religieuses. Lorsque, par exemple, la théologie protestante tendait à altérer gravement l'institution du mariage par la consécration formelle du divorce, la raison publique en neutralisait beaucoup les funestes effets, en imposant presque toujours le respect pratique des mœurs antérieures, seules conformes au vrai caractère de la sociabilité moderne. D'irrécusables expériences ont d'ailleurs prouvé, en même temps, sur

une vaste échelle, au sein des masses populaires, que le prétendu privilège exclusif des croyances religieuses pour déterminer de grands sacrifices ou d'actifs dévouements pouvait également appartenir à des opinions directement opposées, et s^attachait, en général, à toute profonde conviction, quelle qu'en puisse être la nature. Ces nombreux adversaires du régime théologique qui, il y a un demi-siècle, garantirent, avec tant d'héroïsme, notre indépendance nationale contre la coalition rétrograde, ne montrèrent pas^ sans doute, une moins pleine et moins constante abnégation que les bandes superstitieuses, qui, au sein de la France, secondèrent l'agression extérieure.

52. — Pour achever d'apprécier les prétentions actuelles de la philosophie théologico-métaphysique à conserver la systématisation exclusive de la morale usuelle, il suffît d'envisager directement la doctrine dangereuse et contradictoire que l'inévitable prog^^s de l'émancipation mentale l'a bientôt forcé»

d'établir à ce sujet, en consacrant partout, sous des formes plus ou moins explicites, une sorte d'hypocrisie collective^ analogue à celle qu'on suppose très mal à propos avoir été habituelle chez les anciens, quoiqu'elle n'y ait jamais comporté qu'un succès précaire et passager. Ne pouvant empêcher le libre esçor

de la raison moderne chez les esprits cultivés, on s'est ainsi proposé d'obtenir d'eux, en vue de l'intérêt public, le respect apparent des antiques croyances, afin d'en maintenir, chez le vulgaire, l'autorité jugée indispensable. Cette transaction systématique n'est nullement particulière aux jésuites, quoiqu'elle constitue le fond essentiel de leur tactique; Tesprit protestant lui a aussi imprimé, à sa manière, une consécration encore plus intime, plus étendue, et surtout plus dogmatique : les métaphysiciens proprement dits l'adoptent tout autant que les théologiens eux-mêmes; le plus grand d'entre eux(l), quoique sa haute moralité fût vraiment digne de son émînente intelligence, a été entraîné à la sanctionner essentiellement, en établissant, d'une part, que les opinions théologiques quelconques ne comportent aucune véritable démonstration, et, d'une autre part, que la nécessité sociale oblige à maintenir indéfiniment leur empire. Malgré qu'une telle doctrine puisse devenir respectable chez ceux qui n'y rattachent aucune ambition personnelle, elle n'en tend pas moins à vicier toutes les sources de la moralité humaine, en la faisant nécessairement reposer sur un état continu de fausseté, et même

1) Kant».

(le mépris, des supérieurs envers les inférieurs. Tant que ceux qui devaient participer à cette dissimulation systématique sont restés peu nombreux, la pratique en a été possible, quoique fort précaire : mais elle est devenue encore plus ridicule qu'odieuse, quand Témancipation s'est assez étendue pour que cette sorte de pieux complot dût embrasser, comme il le faudrait aujourd'hui, la plupart des esprits actifs. Enfin, même en supposant réalisée cette chimérique extension, ce prétendu système laisse subsister la difficulté tout entière à l'égard des intelligences affranchies, dont la propre moralité se trouve ainsi abandonnée à leur pure spontanéité, déjà justement reconnue insuffisante chez la classe soumise. S'il faut aussi admettre la nécessité d'une vraie systématisation morale chez ces esprits émancipés, elle ne pourra dès lors reposer que sur des bases positives, qui finalement seront ainsi jugées indispensables. Quant à borner leur destination à la classe éclairée, outre qu'une telle restriction ne saurait changer la nature de cette gr§,nde construction philosophique, elle serait évidemment illusoire en un temps oîi la culture mentale que suppose ce facile affranchissement est déjà devenue très commune, ou plutôt presque universelle, du moins en France. Ainsi, l'empirique expédient suggéré

no DISCOURS

par le vain désir de maintenir, à tout prix, l'antique régime intellectuel, ne peut finalement aboutir qu'à laisser indéfiniment dépourvus de toute doctrine morale la plupart des esprits: actifs, comme on le voit trop souvent aujourd'hui.

NÉCESSITÉ d'un pouvoir SPIRITUEL POSITIF.

83. — C'est donc surtout au nom de la morale qu'il faut désormais travailler ardemment à constituer enfin l'ascendant universel de l'esprit positif, pour remplacer un système déchu qui, tantôt impuissant, tantôt perturbateur , exigerait de plus en plus la compression mentale en condition permanente de l'ordre moral. La nouvelle philosophie peut seule établir aujourd'hui, au sujet de nos divers devoirs, des convictions profondes et actives, vraiment susceptibles de soutenir avec énergie le choc des passions. D'après la théorie positive de l'Humanité, d'irrécusables démonstrations, appuyées sur l'immense expérience que possède maintenant notre espèce, détermineront exactement l'influence réelle, directe ou indi-» recte, privée et publique, propre à chaque acte, à chaque habitude, et à chaque penchant ou sentiment; d'où résulteront naturellement,

comme autant d'inévitables corollaires, les règles de conduite, soit générales, soit spéciales, les plus conformes à l'ordre univei sel, et qui, par suite, devront se trouver ordinairement les plus favorables au bonheur individuel. Malgré l'extrême difficulté de ce grand sujet, j'ose assurer que, convenablement traité, il comporte des conclusions tout aussi certaines que celles de la géométrie ellemême. On ne peut, sans doute, espérer de jamais rendre suffisamment accessibles à toutes les intelligences ces preuves positives de plusieurs règles morales destinées poui^tant à la vie commune : mais il en est déjà ainsi pour diverses prescriptions mathématiques, qui néanmoins sont appliquées sans hésitation dans les plus graves occasion?, lorsque, par exemple, nos marins risquent journellement leur existence sur la foi de théories astronomiques qu'ils ne comprennent nullement; pourquoi une égale confiance ne serait-elle pas accordée aussi à des notions plus importantes? Il est d'ailleurs inconte^stable que l'efficacité normale d'un tel régime exige, en chaque cas, outre la jmissante impulsion résultée naturellement des préjugés publics, l'intervention systématique, tanlol passive, tantôt active, d'une autorité spirituelle, destinée à rappeler avec énergie les maximes fondamentales et à en diriger sage-

dbyGooQle

OQl(

ment Tapplication, comme je Taî spécialement expliqué dans Touvrage ci-dessus indiquée. En accomplissant ainsi le grand office social que le catholicisme n'exerce plus, ce nouveau pouvoir moral utilisera soigneusement rheureuse aptitude de la philosophie correspondante à s'incorporer spontanément la sagesse de tous les divers régimes antci'icurs, suivant la tendance ordinaire de l'esprit positif envers un sujet quelconque.

Quand l'astronomie moderne a irrévocablement écarté les principes astrologiques, elle n'e.n a pas moins précieusement conservé toutes les notions véritables obtenues sous leur domination : il en a été de même pour la chimie, relativement à l'alchimie.

Page 1