‹ Discours sur l'esprit positif (volume 3)Chapitre 27 sur 32 · Ï32 DISCOURS · texte numérisé non relu

Ï32 DISCOURS

cieuseapprécialiondecequi,aupremieraspect, pourrait sembler offrir une grave difficulté, c'est-à-dire l'absence actuelle de toute culture spéculative. Sans doute, il est regrettable, par exemple, que cet enseignement populaire de la philosophie astronomique ne trouve pas encore, chez tous ceux auxquels il esl surtout destiné, quelques études mathématiques préliminaires, qui le rendraient à la fois plus efficace et plus facile, et que je suis même forcé d'y supposer. Mais la même lacune se rencontrerait aussi chez la plupart des autres classes actuelles, en un temps où l'instruction positive reste bornée, en France, à certaines professions spéciales, qui se rattachent essentiellement à l'École Polytechnique ou aux écoles de médecine. Il n'y a donc rien là qui soit vraiment particulier à nos prolétaires. Quant à leur défaut habituel de cette sorte de culture régulière que reçoivent aujourd'hui les classes lettrées, je ne crains pas de tomber dans une exagération philosophique en affirmant qu'il en résulte, pour les esprits populaires, un notable avantage, au lieu d'un inconvénient réel. Sans revenir ici sur une critique malheureusement trop facile, assez accomplie depuis longtemps, et* que l'expérience journalière confirme de plus en plus aux yeux de la plupart des hommes sensés, il serait difficile de concevoir main-

tenant une préparation plus irrationnelle, et au fond, plus dangereuse, à la conduite ordi- ^naire de la vie réelle, soit active, soit même spéculative, que celle qui résulte de cette vaine instruction, d'abord de mots, puis d'entités, où se perdent encore tant de précieuses années de notre jeunesse. A la majeure partie de ceux qui la reçoivent, elle n'inspire guère désormais qu'un dégoût presque insurmontable de tout travail intellectuel pour le cours entier de leur carrière : mais ses dangers deviennent beaucoup plus graves chez ceux qui s'y sont plus spécialement livrés.

L'inaptitude à la vie réelle, le dédain des professions vulgaires, l'impuissance d'apprécier convenablement aucune conception positive, et Tantipathie qui en résulte bientôt, les disposent trop souvent aujourd'hui à seconder une stérile agitation métaphysique, que d'inquiètes prétentions personnelles, développées par cette désastreuse éducation, ne tardent pas à rendre politiquement perturbatrice, sous l'influence directe d'une vicieuse érudition historique, qui, en faisant prévaloir une fausse notion du type social propre à l'antiquité, empêche communément de comprendre la sociabilité moderne. En considérant que presque tous ceux qui, à divers égards, dirigent maintenant les affaires humaines, y ont été ainsi préparés, on ne sau

rait être surpris de la honteuse ignorance qu'ils manifestent trop souvent sur les moindres sujets, môme matériels, ni de leur fréquente disposition à négliger le fond pour la forme, en plaçant au-dessus de tout l'art de bien dire, quelque contradictoire ou pernicieuse qu'en devienne l'application, ni enfin de la tendance spéciale de nos classes lettrées à accueillir avidement toutes les aberrations qui surgissent journellement de notre anarchie mentale. Une telle appréciation dispose, au contraire, à s'étonner que ces divers désastres ne soient pas ordinairement plus étendus ; elle conduit à admirer profondément la rectitude et la sagesse naturelles de Thomme, qui, sous l'heureuse impulsion propre à l'ensemble de notre civilisation, contiennent spontanément, en grande partie, ces dangereuses conséquences d'un absurde système d'éducation générale. Ce système ayant été, depuis la fin du moyen âge, comme il Test encore, le principal point d'appui social de l'esprit métaphysique, soit d'abord contre la théologie, soit ensuite aussi contre la science, on conçoit aisément que les classes qu'il n'a pu envelopper doivent se trouver, par cela même, beaucoup moins affectées de cette philosophie transitoire, et dès lors mieux disposées à l'état positif. Or, tel est l'important avantage que l'absence d'éducation scolas-

tique procure aujourd'hui à nos prolétaires^ et qui les rend, au fond, moins accessibles que la plupart des lettrés aux divers sophismes perturbateurs, conformément à l'expérience journalière, malgré une excitation continue, systématiquement dirigée vers les passions relatives à leur condition sociale. Ils durent être jadis profondément dominés par la théologie, surtout catholique ; mais, penJanl leur émancipation mentale, la métaphysique n'a pu que glisser sur eux, faute d'y rencontrer la culture spéciale sur laquelle elle repose : seule, la philosophie positive ponrra, de nouveau, les saisir radicalement. Les conditions préalables, tant recommandées par les premiers pères de cette philosophie finale, doivent là se trouver ainsi mieux remplies que partout ailleurs : si la célèbre lahie rase de Bacon et de Descartes était jamais pleinement réalisable, ce serait assurément chez les prolétaires actuels, qui, principalement en France, sont bien plus rapproc hés qu'aucune classe quelconque du type idéal de cette disposition préparatoire à la positivité rationnelle.

63. — En examinant, sous un aspect plus intime et plus durable, cette inclin^ion naturelle des intelligences populaires vers la saine philosophie, on reconnaît aisément qu'elle doit toujours résulter de la solidaiilé

13a DISCOURS

fondamentale qui, d'après nos explications antérieures, rattache directement le véritable esprit philosophique au bon sens universel, sa première source nécessaire. Non seulement, en effet, ce bon sens, si justement préconisé par Descartes et Bacon, doit aujourd'hui se trouver plus pur et plus énergique chez les classes inférieures, en vertu même de cet heureux défaut de culture scolastique qui les rend moins accessibles aux habitudes vagues ou sophistiques. A cette différence passagère, que dissipera graduellement une meilleure éducation des classes lettrées, il en faut joindre une autre, nécessairement permanente, relative à Finfluence mentale des diverses fonctions sociales propres aux deux ordres d'intelligences, d'après le caractère respectif de leurs travaux habituels. Depuis que l'action réelle de l'Humanité sur le monde extérieur a commencé, chez les modernes, à s'organiser spontanément, elle exige la combinaison continue de deux classes distinctes, très inégales en nombre, mais également indispensables :

d'une part, les entrepreneurs proprement dits, toujours peu nombreux, qui, possédant les divers matériaux convenables, y compris l'argent et le crédit, dirigent l'ensemble de chaque opération, en assumant dès lors la principale responsabilité des résultats quel-

conques; d'une autre part, les opérateurs directs, vivant d'un salaire périodique et formant Timmense majorité des travailleurs, qui exécutent, dans une sorte d'intention abstraite, chacun des actes élémentaires, sans se préoccuper spécialement de leur concours final. Ces derniers sont seuls immédiatement aux prises avec la nature, tandis que les premiers ont surtout affaire à la société. Par une suite nécessaire de ces diversités fondamentales, l'efficacité spéculative que nous avons reconnue inhérente à la vie industrielle pour développer involontairement l'esprit positif doit ordinairement se faire mieux sentir chez les opérateurs que parmi les entrepreneurs ; car, leurs travaux propres offrent un caractère plus simple, un but plus nettement déterminé, des résultats plus prochains, et des conditions plus impérieuses.

L'école positive y devra donc trouver naturellement un accès plus facile pour son enseignement universel, et une plus vive sympathie pour sa rénovation philosophique, quand elle pourra convenablement pénétrer dans ce vaste milieu social. Elle y devra rencontrer, en même temps, des affinités morales non moins précieuses que ces harmonies mentales, d'après cette commune insouciance matérielle qui rapproche spontanément nos prolétaires de la véritable classe

contemplative, du moins quand celle-ci aura pris enfin les mœurs correspondantes à sa destination sociale. Cette heureuse disposition, aussi favorable à l'ordre universel qu'à la vraie félicité personnelle, acquerra un jour beaucoup d'importance normale, d'après la systématisation des rapports généraux qui doivent exister entre ces deux éléments extrêmes de la société positive.

Mais, dès ce moment, elle peut faciliter essentiellement leur union naissante, en suppléant au peu de loisir que les occupations journalières laissent à nos prolétaires pour leur instruction spéculative. Si, en quelques cas exceptionnels d'extrême surcharge, cet obstacle continu semble, en effet, devoir empêcher tout essor mental, il esl ordinairement compensé par ce caractère de sage imprévoyance qui, dans chaque intermittence naturelle des travaux obligés, rend à Tesprit une pleine disponibilité. Le vrai loisir ne doit manquer habituellement que dans la classe qui s'en croit spécialement douée ; car, à raison même de sa fortune et de sa position, elle reste communément préoccupée d'activés inquiétudes, qui ne comportent presque jamais un véritable calme, intellectuel et moral. Cet état doit être facile, au contraire, soit aux penseurs, soit aux opérateurs, d'après leur commun affranchissement

spontané des soucis relatifs à l'emploi des capitaux, et indépendamment de la régularité naturelle de leur vie journalière.

64* — Quand ces différentes tendances, mentales et morales, auront convenablement agi, c'est donc parmi les prolétaires que devra le mieux se réaliser cette universelle propagation de l'instruction positive, condition indispensable à Taccomplissement graduel de la rénovation philosophique. C'est aussi chez eux que le caractère continu d'une telle étude pourra devenir le plus purement spéculatif, parce qu'elle s'y trouvera mieux exempte de ces vues intéressées qu'y apportent, plus ou moins directement, les classes supérieures, presque toujours préoccupées de calculs avides ou ambitieux. Après y avoir d'abord cherché le fondement universel de toute sagesse humaine, ils y viendront puiser ensuite, comme dans les beaux-arts, une douce diversion habituelle à l'ensemble de leurs peines journalières. Leur inévitable condition sociale devant leur rendre beaucoup plus précieuse une telle diversion, soit scientifique, soit esthétique, il serait étrange que les classes dirigeantes voulussent y voir, au contraire, un motif fondamental de les en tenir essentiellement privés, en refusant systématiquement la seule satisfaction qui puisse être indéfiniment partagée à ceux-là

Page 1