‹ Discours sur l'esprit positif (volume 3)Chapitre 31 sur 32 · ORDRE NÉCESSAIRE DES ÉTUDES POSITIVES · texte numérisé non relu

ORDRE NÉCESSAIRE DES ÉTUDES POSITIVES

68. — Nous avons maintenant assez caractérisé, à tous égards, Timportance capitale que présente aujourd'hui l'universelle propagation des études positives, surtout parmi les prolétaires, pour constituer désormais un indispensable point d'appui, à la fois mental et social, à l'élaboration philosophique qui doit déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Mais une telle appréciation resterait encore incomplète, et même insuffisante, si la fin de ce Discours n'était pas directement consacrée à établir l'ordre fondamental qui convient à cette série d'études, de manière à fixer la vraie position que doit occuper, dans leur ensemble, celle dont ce Traité s'occupera ensuite exclusivement. Loin que cet arrangement didactique soit presque indifférent, comme notre vicieux régime scientifique le fait trop souvent supposer, on peut assurer, au contraire, que c'est de lui surtout que dépend la principale efficacité, intellectuelle on ^sociale, de cette grande préparation. Il existe d'ailleurs une intime solidarité entre

la conception encyclopédique d'où il résulte et la loi fondamentale d'évolution qui sert de base à la nouvelle philosophie générale.

/o Loi de classement,

69. — Un tel ordre doit, par sa nature, remplir deux conditions essentielles, Tune dogmatique, Tautre historique, dont il faut d'abord reconnaître la convergence nécessaire : la première consiste à ranger les sciences suivant leur dépendance successive, en sorte que chacune repose sur la précédente et prépare la suivante ; la seconde prescrit de les disposer d'après la marche de leur formation effective, en passant toujours des plus anciennes aux plus récentes. Or, l'équivalence spontanée de ces deux voies encyclopédiques tient, en général, à Tidentité fondamentale qui existe inévitablement entre l'évolution individuelle et l'évolution collective, lesquelles ayant une pareille origine, une semblable destination, et un même agent, doivent toujours offrir des phases correspondantes, sauf les seules diversités de.durée, d'intensité et de vitesse, inhérentes à l'inégalité des deux organismes. Ce concours nécessaire permet donc de concevoir ces deux modes comme deux aspects corrélatifs d'un unique principe encyclopédique, de manière à pouvoir habi-

tuellement employer celui qui, en chaque cas, manifestera le mieux les relations considérées, et avec la précieuse faculté de pouvoir constamment vérifier par Tun ce qui sera résulté de Fautre.

70. — La loi fondamentale, de cet ordre commun, de dépendance dogmatique et de succession historique, a été complètement établie dans le grand ouvrage ci-dessus indiqué, et dont elle détermine le plan général. Elle consiste à classer les différentes sciences, d'après la nature des phénomènes étudiés, selon leur généralité et leur indépendance décroissantes ou leur complication croissante, d'où résultent des spéculations de moins en moins abstraites et de plus en plus difficiles, mais aussi de plus en plus éminentes et complètes, en vertu de leur relation plus intime à Thomme, ou plutôt à THumanité, objet final de tout le système théorique. Ce classement tire sa principale valeur philosophique, soit scientifique, soit logique, de ridentité constante et nécessaire qui existe entre tous ces divers modes de comparaison spéculative des phénomènes naturels, et d'où résultent autant de théorèmes encyclopédiques, dont Texplication et l'usage appartiennent à l'ouvrage cité, qui, en outre, sous le rapport actif, y ajoute cette importante relation générale, que les phénomènes devîen-

nent ainsi de plus en plus modifiables, de façon à offrir un domaine de plus en plus vaste à l'intervention humaine. 11 suffit ici d'indiquer sommairement l'application de ce grand principe à la détermination rationnelle de la vraie hiérarchie des études fondamentales, directement conçues désormais comme les différents éléments essentiels d'une science unique, celle de l'Humanité.

2^ Loi Encyclopédique ou Hiérarchie des Sciences,

71. — Cet objet final de toutes nos spéculations réelles exige, évidemment, par sa nature, à la fois scientifique et logique, un double préambule indispensable, relatif , d'une part, à l'homme proprement dit, d'une autre part, au monde extérieur. On ne saurait, en effet, étudier rationnellement les phénomènes, statiques ou dynamiques, de la sociabilité, si d'abord on ne connaît suffisamment l'agent spécial qui les opère, et le milieu général où ils s'accomplissent. De là résulte donc la division nécessaire de la philosophie naturelle, destinée à préparer la philosophie sociale, en deux grandes branches, l'une organique, l'autreinorganique. Quant à la disposition relative de ces deux études également fondamentales, tous les motifs essentiels, soit scientifiques,

soit logiques, concourent à prescrire, dans Téducation individuelle et dans révolution collective, de commencer parla seconde, dont les phénomènes, plus simples et plus indépendants, à raison de leur généralité supérieure, comportent seuls d'abord une appréciation vraiment positive, tandis que leurs lois, directement relatives à l'existence universelle, exercent ensuite une influence nécessaire sur l'existence spéciale des corps vivants. L'astronomie constitue nécessairement, à tous égards, l'élément le plus décisif de cette théorie préalable du monde extérieur, soit comme mieux susceptible d'une pleine positivité, soit en tant que caractérisant le milieu général de tous nos phénomènes quelconques, et manifestant, sans aucune autre complication, la simple existence mathématique, c'est-à-dire géométrique ou mécanique, commune à tous les êtres réels. Mais, même quand on condense le plus possible les vraies conceptions encyclopédiques, on ne saurait réduire la philosophie inorganique à cet élément principal, parce qu'elle resterait alors complètement isolée de la philosophie organique. Leur lien fondamental, scientifique et logique, consiste surtout dans la branche la plus complexe de la première, l'étude des phénomènes de composition et de décomposition, les plus éminents de ceux que com-

SUR L»ESPIIIT POSITIF. loô

porte Texistence universelle, et les plus rapprochés du mode vital proprement dit.

C'est ainsi que la philosophie naturelle, envisagée comme le préambule nécessaire de la philosophie sociale, se décomposant d'abord en deux études extrêmes et une étude intermédiaire, comprend successivement ces trois grandes sciences, Tastronomie, la chimie et la biologie, dont la première touche immédiatement à Torigine spontanée du véritable esprit scientifique, et la dernière à sa destination essentielle. Leur essor initial respectif se rapporte, historiquement, à l'antiquité grecque, au moyen âge, et à l'époque moderne.

72. — Une telle appréciation encyclopédique ne remplirait pas encore suffisamment les conditions indispensables de continuité et de spontanéité propres à un tel sujet : d'une part, elle laisse une lacune capitale entre l'astronomie et la chimie, dont la liaison ne saurait être directe ; d'une autre part, elle n'indique pas assez la vraie source de ce système spéculatif, comme un simple prolongement abstrait de la raison commune, dont le point de départ scientifique ne pouvait être directement astronomique. Mais, pour compléter la formule fondamentale, il suffit, en premier lieu, d'y insérer, entre l'astronomie et la chimie, la physique proprement dite, qui n'a

pris, en effet, une existence distincte que sous Galilée ; en second lieu, de placer, au début de ce vaste ensemble, la science mathématique, seul berceau nécessaire de la positivité rationnelle, aussi bien pour Findividu que pour Tespèce. Si, par une application plus spéciale de notre principe encyclopédique, on décompose, à son tour, cette science initiale dans ses trois grandes branches, le calcul, la géométrie, et la mécanique, on détermine enfin, avec la dernière précision philosophique, la véritable origine de tout le système scientifique, d'abord issu, en effet, des spéculations purement numériques, qui étant, de toutes, les plus générales, les plus simples, les plus abstraites, et les plus indépendantes, se confondent presque avec l'élan spontané de Fesprit positif chez les plus vulgaires intelligences, comme le confirme encore, sous nos yeux, l'observation journalière de l'essor individuel.

73. — On parvient ainsi graduellement à découvrir l'invariable hiérarchie, à la fois historique et dogmatique, également scientifique et logique, des six sciences fondamentales, la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie, dont la première constitue nécessairement le point de départ exclusif et la dernière le seul but essentiel de toute la philosophie positive.

envisagée désormais comme formant, par sa nature, un système vraiment indivisible, où toute décomposition est radicalement artificielle, sans être d'ailleurs nullement arbitraire, tout s'y rapportant finalement à THumanité, unique conception pleinement universelle. L'ensemble de cette formule encyclopédique, exactement conforme aux vraies affinités des études correspondantes, et qui d'ailleurs comprend évidemment tous les éléments de nos spéculations réelles, permet enfin à chaque intelligence de renouveler à son gré l'histoire générale de l'esprit positif, en passant, d'une manière presque insensible, des moindres idées mathématiques aux plus hautes pensées sociales. Il est clair, en effet, que chacune des quatre sciences intermédiaires se confond, pour ainsi dire, avec la précédente quant à ses plus simples phénomènes, et avec la suivante quant aux plus éminents. Cette parfaite continuité spontanée deviendra surtout irrécusable à tous ceux qui reconnaîtront, dans l'ouvrage cidessus indiqué, que le même principe encyclopédique fournit aussi le classement rationnel des diverses parties constituantes de chaque étude fondamentale, en sorte que les degrés dogmatiques et les phases historiques^ peuvent se rapprocher autant que l'exige la précision des comparaisons ou la facilité des transitions.

74. — Dans Fétat présent des intelligences, l'application logique de cette grande formule est encore plus importante que son usage scientifique, la méthode étant, de nos jours, plus essentielle que la doctrine elle-même, et d'ailleurs seule immédiatement susceptible d'une pleine régénération. Sa principale utilité consiste donc aujourd'hui à déterminer rigoureusement la marche invariable de toute éducation vraiment positive, au milieu des préjugés irrationnels et des vicieuses habitudes propres à l'essor préliminaire du système scientifique , ainsi graduellement formé de théories partielles et incohérentes, dont les relations mutuelles devaient jusqu'ici rester inaperçues de leurs fondateurs successifs. Toutes les classes actuelles de savants violent maintenant, avec une égale gravité, quoiqu'à divers titres, cette obligation fondamentale. En se bornant ici à indiquer les deux cais extrêmes, les géomètres, justement fiers d'être placés à la vraie source de la positivité rationnelle, s'obstinent aveuglément à retenir l'esprit humain dans ce degré purement initial du véritable essor spéculatif, sans jamais considérer son unique but nécessaire ; au contraire, les biologistes, préconisant, à bon droit, la dignité supérieure de leur sujet, immédiatement voisin de cette grande destination, persistent à tenir leurs

études dans un irrationnel isolement, en s'affranchissant arbitrairement de la difficile préparation qu'exige leur nature. Ces dispositions opposées, mais également empiriques, conduisent trop souvent aujourd'hui, chez les uns, à une vaine déperdition d'efforts intellectuels, désormais consumés^ en majeure partie, en recherches de plus en plus puériles; chez les autres, à une instabilité continue des diverses notions essentielles, faute d'une marche vraiment positive. Sous ce dernier aspect surtout, on doit remarquer, en effet, que les études sociales ne sont pas maintenant les seules restées encore extérieures au système pleinement positif, sous la stérile domination de l'esprit théologicométaphysique; au fond, les études biologiques elles-mêmes, surtout dynamiques, quoiqu'elles soient académiquement constituées, n'ont pas non plus atteint jusqu'ici à une vraie positivité, puisque aucune doctrine capitale n'y est aujourd'hui suffisamment ébauchée, en sorte que le champ des illusions et des jongleries y demeure encore presque indéfini. Or, la déplorable prolongation d'une telle situation tient essentiellement, en l'un et l'autre cas, à l'insuffisant accomplissement des grandes conditions logiques déterminées par notre loi encyclopédique : car, personne n'y conteste plus, depuis longtcpips, la néccs-

site d'une marche positive; mais tous en méconnaissent la nature et les obligations, que peut seule caractériser la vraie hiérarchie scientifique. Qu'attendre, en effet, soit envers les phénomènes sociaux, soit même envers l'étude, plus simple, de la vie individuelle, d'une culture qui aborde directement des spéculations aussi complexes, sans s'y être dignement préparée par une saine appréciation des méthodes et des doctrines relatives aux divers phénomènes moins compliqués et plus généraux, de manière à ne pouvoir suffisamment connaître ni la logique inductive, principalement caractérisée, à l'état rudimentaire, par la chimie, la physique, et d'abord l'astronomie, ni même la pure logique déductive, ou l'art élémentaire du raisonnement décisif, que l'initiation mathématique peut seule développer convenablement?

75. — Pour faciliter l'usage habituel de notre formule hiérarchique, il convient beaucoup, quand on n'a pas besoin d'une grande précision encyclopédique, d'y grouper les termes deux à deux, de façon à la réduire à trois couples, l'un initial, mathématico-astronomique , l'autre final , biologico - sociologique, séparés et réunis par le couple intermédiaire, physico-chimique. Cette heureuse condensation résulte d'une irrécusable appréciation, puisqu'il existe, en effet, une plus

grande affinité naturelle, soit scientifique, soit logique, entre les deux éléments de chaque couple qu'entre les couples consécutifs eux-mêmes ; comme le confirme souvent la difficulté qu'on éprouve à séparer nettement la mathématique de l'astronomie, et la physique de la chimie, par suite des habitudes vagues qui dominent encore envers toutes les pensées d'ensemble ; la biologie et la sociologie surtout continuent à se confondre presque, chez la plupart des penseurs actuels. Sans aller jamais jusqu'à ces vicieuses confusions, qui altéreraient radicalement les transitions encyclopédiques, il sera fréquemment utile de réduire ainsi la hiérarchie élémentaire des spéculations réelles à trois couples essentiels, dont chacun pourra d'ailleurs être brièvement désigné d'après son élément le plus spécial, qui est toujours effectivement le plus caractéristique, et le plus propre à définir les grandes phases de l'évolution positive, individuelle ou collective.

3^ Importance de la Loi encyclopédique,

76. — Cette sommaire appréciation suffit ici pour indiquer la destination et signaler l'importance d'une telle loi encyclopédique, oii réside finalement l'une des deux idées mères dont l'intime combinaison spontanée

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constitue nécessairement la base systématique de la nouvelle philosophie générale. La terminaison de ce long Discours, oii le véritable esprit positif a été caractérisé sous tous les aspects essentiels, se rapproche ainsi de son début, puisque cette théorie de classement doit être envisagée, en dernier lieu, comme naturellement inséparable de la théorie d'évolution exposée d'abord ; en sorte que le discours actuel forme lui-même un véritable ensemble, image fidèle, quoique très contractée, d'un vaste système. Il est aisé de comprendre, en effet, que la considération habituelle d'une telle hiérarchie doit devenir indispensable, soit pour appliquer convenablement notre loi initiale des trois états, soit pour dissiper suffisamment les seules objections sérieuses qu'elle puisse comporter; car, la fréquente simultanéité historique des trois grandes phases mentales envers des spéculations différentes constituerait, de toute autre manière, une inexplicable anomalie, que résout, au contraire, spontanément, notre loi hiérarchique, aussi relative à la succession qu'à la dépendance des diverses études positives. On conçoit pareillement, en sens inverse, que la règle du classement suppose celle de l'évolution, puisque tous les motils essentiels de l'ordre ainsi établi résultent, au fond, de l'inégale rapidité d'un tel déve-

loppement chez les différentes sciences fondamentales.

77. — La combinaison rationnelle de ces deux idées mères, en constituant Funité nécessaire du système scientifique, dont toutes les parties concourent de plus en plus à une même fin, assure aussi, d'une autre part, la juste indépendance des divers éléments principaux, trop souvent altérée encore par de vicieux rapprochements. Dans son essor préliminaire, seul accompli jusqu'ici, Tesprit positif ayant dû ainsi s'étendre graduellement des études inférieures aux études supérieures, celles-ci ont été inévitablement exposées à l'oppressive invasion des premières, contre l'ascendant desquelles leur indispensable originalité ne trouvait d'abord de garantie que d'après une prolongation exagérée de la tutelle théologico - métaphysique. Cette déplorable fluctuation, très sensible encore envers la science des corps vivants, caractérise aujourd'hui ce que contiennent de réel, au fond, les longues controverses, d'ailleurs si vaines à tout autre égard, entre le matérialisme et le spiritualisme^ représentant, d'une manière provisoire, sous des formes également vicieuses, les besoins, également graves, quoique malheureusement opposés jusqu'ici, de la réalité et de la dignité de nos spéculations quelconques. Par-

venu désormais à sa maturité systématique, l'esprit positif dissipe à la fois ces deux ordres d'aberrations en terminant ces stériles conflits, par la satisfaction simultanée de ces deux conditions vicieusement contraires, comme l'indique aussitôt notre hiérarchie scientifique combinée avec notre loi d'évolution, puisque chaque science ne peut parvenir à une vraie positivité qu'autant que l'originalité de son caractère propre est pleinement consolidée.

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