La nier Méditerranée
7. « Vers le levant, l'Égypie a pour barrière, dans quelques parties, le Nil
ricier et le défenseur de l'Egypte ^ On lui abandonnait la campagne ; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses^ et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie, de cette hauteur, toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil ^. Lorsqu'il s'enflait outre mesure, de grands lacs, creusés par les rois, tendaient leur sein aux eaux répandues ^. Ils avaient leurs décharges préparées ; de grandes écluses les ouvraient ou les fermaient, selon le besoin ; et les eaux ayant leur retraite ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.
Tel était l'usage de ce grand lac, qu'on appelait le lac de Myris ou de Mœris : c'était le nom du roi qui l'avait fait faire *. On est étonné quand on lit, ce qui néanmoins est certain, qull avait de tour environ cent quatrevingts de nos lieues^. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on l'avait étendu principalement du côté de la Libye. La pêche en valait au prince des sommes immenses: et ainsi, quand la terre ne produisait rien, on en tirait des trésors en la couvrant d'eaux. Deux pyramides, dont chacune portait sur un trône deux statues colossales, l'une de Myris, et l'autre
lui-même... Du côté du midi elle est protégée paries cataractes du fleuve. »
Diodore, I, c. 30.
I. Uaus celle seule phrase, dont la majesté é^aie l'inslruclive précision, tout est dit sur l'utilité merveilleuse du grand lleuve égyptien. Uieii, chez les aucieus, qui ont tant parlé de ce fleuve et de ses bienfaits, ue fait mieux comprendre ce que le Nil est à la terre privilégiée qu'il arrose.
2. 1 OHUE Dts ILES. Illa fcicies pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus ingessit. Latent campi, opei tœque sunt valles ; oppiila insuluium modo exstnnt. JVullum in mediterraneis nisiper navigia commercium est : majorque est lœlitia in gentibiis, quo rninus terrtiTum suarum vident Sénèque, Quest. nat., IV, 2. Hérodote et Diodore comparent l'iîgypte inondée, avec ses villes sortant des eaux, à la mer Egée parsemée de ses brillantes Cyclades. Bossuet se sert de ces peintures, et les surpasse par la grauUeur du trait et l'élau inspiré du
pinceau. Ne dirait-on pas qu'il a luimême assisté au spectacle qu'il décrit, et qu'il revient rie Tlièbes ou de Jlemphis tout plein de ce qu'il a vu ? — l'énelon est bien loin «Je celte vérité et de cette force de coloris dans s^îs tableaux de l'antique Egypte. V. Telémaque, L. U,ei Fable W,LeI\'ilel le Gange. Cf. Chateaubriand, Martyrs, début du L. XI (l'arrivée d'Eudore en Egypte).
3. La grandeur et la poésie iie ce langage ont quelque chose d'éjiique.
4. Herod., lib. Il, c 101, Utf; Uiod., lib. 1, sect. 2, n. 8. B.
•S. Les 3,fi00 stades de circuit que donne Hérodote au lac Mœiis, dans le module du stade égyptien, l'ont 137 lieues, et non 180 : et le chiffre d'Hérodote est lui-même très-sus(iect d'exagération ou d'erreur. Le Birkft-el-Keroun, bassin naturelagrandi de main d'homme, dans lequel ou retrouve le lac Mœi i', a seulement 35 lieues de tour. — .Notes de Letronne sur l'Histoire ancienne de Roliiu, t. 1, p. 22.
de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac de celte étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.
Ceux qui ne savent pas jusques à quel point on peut ménager * la terre, prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre des villes d'Egypte ^ La richesse n'en était pas moins incroyable. Il n'y en avait point qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais ''. L'architecture y montrait partout cette noble simplicité et cette grandeur qui remplit l'esprit *. De longues galeries y étalaient des sculptures que la Grèce prenait pour modèles ^. Thèbes le pouvait disputer aux plus belles, villes de l'univers ®. Ses cent portes, chantées par Homère, sont connues de tout le monde. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste ; et on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune de ses portes ^ Qu'il y ait, si l'on veut, de l'exagération dans ce nombre, toujours est-il assuré que son peuple était innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence et sa grandeur *, encore qu'ils n'en eussent vu que les ruines : tant les restes en étaient augustes ® .
1. MÉNAGER. Au sens de, utiliser; tirer parti d'une chose, de manière à n'en rien perdre.
2. Herod., lib. U.c. 177 ; Diod.,lib. I, sect. 2, n. a, et seq. B.